dimanche 19 mai 2013

L'autoritarisme au Québec, un mythe?


(Réponse à ceux qui veulent nous faire croire que c’est toujours pire chez le voisin)

Même si le printemps est de retour avec son lot d’habituels marronniers, l’actualité reste toujours aussi déprimante pour tous ceux qui ont déjà la nostalgie du printemps dernier. Outre les shows TV sur la corruption et les singeries de la politique institutionnelle qui m’ont très vite lassé, ce qui me désappointe au plus haut point est cette radicalité et cette impunité de plus en plus officielle des forces de répression au Québec, mais surtout son acceptation passive, pour ne pas dire son appui, de la part de la population. On pourra me répondre de bonne foi que le PQ a quand même mis en place une commission d’enquête sur le « Printemps érable », donc sur les éléments qui ont permis que la situation dégénère et que cela pourrait remettre les choses en place. Mais comme le dit monsieur Journet de La Presse « La commission n'enquêtera pas sur des actions particulières des policiers ou des manifestants », ce qui risque de ne servir qu’à étouffer le problème dans une conclusion four tout, car contrairement à ce que postule Mme Lysinane, dit la farceuse Gagnon dans sa satyre antisocial « Atrocité Montréalaise », il a belle et bien un problème de brutalité policière ou devrais-je dire plutôt un problème d’impunité policière au Québec.   

Tous ceux qui ont suivi minimalement les dernières manifestations de Montréal via les sites de journalisme alternatif, comme CUTV et 99% Média, ou les centaines de vidéos qui en sont dérivées, ne peuvent qu’être abasourdis de voir à quel point les policiers font vraiment ce qu’ils veulent. Évidemment, l’on me rétorquera que les manifestants ont la vilaine manie de les provoquer à l’excès et de trop souvent confondre le travail d’exécutant qu’ont les policiers à celui des législateurs et des juristes, ce qui rend leurs positions souvent peu crédible. Cela est vrai certes, mais depuis peu de temps je suis beaucoup moins enclin à accepter ce genre d’arguments, car avec le nouveau règlement municipal P-6 (espèce de loi 78 en plus tordue), les policiers ne sont plus que de simples exécutants, mais maintenant aussi de petits juristes en herbe, car ce règlement leur donne un pouvoir d’interprétation tout à fait aberrant sur ce qu’est une manifestation illégale ou non. Si nous considérons que ce règlement impose, en plus des organisateurs, la responsabilité de la légalité de la manifestation à chaque individu présent sur place, avec le risque inhérent de l’arrestation qui vient avec, pas besoin d’être complotiste pour comprendre que ce nouveau règlement donne le droit de vie ou de mort à toutes manifestations sur le sol Montréalais. Il est donc sans nul doute devenu impossible de manifester en sécurité si celle-ci conteste potentiellement quelque chose que les policiers n’aiment pas, donc à peu près toute forme de dénonciation de l’ordre établi. Il ne leur suffit pour ce faire que d’envoyer leur pote Sylvain dit ”le collabo” masqué ou bien faire semblant que la manif ne suis plus son itinéraire. Et hop ! Tous au cachot ! Avec une prime de départ de 637$ en moins pour bonne conduite (ceux qui ont résisté auront un ticket bien plus salé !). Ce règlement et toutes ses implications antisociales ont été magistralement bien critiqués par François Limoge et en démontre l’incontestable caractère arbitraire. Règlement qui ne respecte pas le moins du monde le droit d’expression et qui serait condamnée sans réserve si il avait lieu dans un des pays dit de « l’axe du mal », et probablement digne d’un « bombardement humanitaire » quelconque. 

mercredi 8 mai 2013

Entretien avec Paul Rose



Le 14 septembre 2000, Pierre Demers, Jean Gagné et Serge Gagné rencontraient Paul Rose pour placoter sur une possible collaboration pouvant permettre de présenter des aspects de la situation du Québec et tenter de retrouver des traces de notre mémoire.
C'était dans le rush des média qui voulaient avoir des scoops dans le cadre du trentenaire des évènements d'Octobre 70. Paul nous a donc parlé de ses humeurs quant aux sollicitations. Nous avons aussi discuté de certains sujets, une manière de mettre en situation ce que nous aurions voulu faire dans une éventuelle collaboration.
Quand nous avons appris le décès de Paul, nous nous sommes souvenus de cette rencontre dont nous avions gardé un souvenir privilégié.
Voilà ce que ce petit essai veut perpétuer. Cette soif de dire, de donner, de partager pour un pays, la nécessité de trouver toute son histoire et comprendre le lien entre les luttes.
Est-ce trop tôt ou trop tard? Il ne faut sûrement pas gardé le silence.

serge gagné, cinéaste
jean gagné, cinéaste
le 29 mars 2013

dimanche 5 mai 2013

Au faîte de mon clocher


Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux craindre ou désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mon désir brise son front contre le monde des interdits, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnées dans les fers implacables des préjugés et des cultures, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace, je t’ai perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.

Hélas ! Ceux-là même je n’ai pu les conserver dans le monde de la connaissance. Ils furent aussitôt utilisés pour occuper l’espace et pour y établir la dominance, la propriété privée des objets et des êtres, et permettre le plaisir des plus forts. Du haut de mon clocher, je pouvais découvrir le monde, le contempler, trouver les lois qui commandent à la matière, mais sans connaître celles qui avaient présidé à la construction du gros œuvre de ma cathédrale ; j’ignorais le cintre roman et l’ogive gothique. Quand mon imaginaire était utilisé pour transformer le monde et occuper l’espace, c’était encore avec l’empirisme aveugle des premières formes vivantes.

Les marchands s’installèrent sur le parvis de ma cathédrale et c’est eux qui occupèrent l’espace jusqu’à l’horizon des terres émergées. Ils envahirent aussi la mer et le ciel, et les oiseaux de mes rêves ne purent même plus voler. Ils étaient pris dans les filets du peuple des marchands qui replissaient la terre, la mer et l’air, et qui vendaient les plumes de mes oiseaux aux plus riches. Ceux-ci les plantaient dans leurs cheveux pour décorer leur narcissisme et se faire adorer des foules asservies.

Le glacier de mes rêves ne servit qu’à alimenter le fleuve de la technique et celle-ci alla se perdre dans l’océan des objets manufacturés. Tout au long de ce parcours sinueux, enrichi d’affluents nombreux, de lac de retenue et du lent déroulement de l’eau qui traversait les plaines, les hiérarchies s’installèrent.

Les hiérarchies occupèrent l’espace humain. Elles distribuèrent les objets et les êtres, le travail et la souffrance, la propriété et le pouvoir. Les plumes bariolées des oiseaux de mes rêves remplissaient l’espace au hasard comme le nuage qui s’échappe de l’oreiller que l’on crève avec un couteau. Au lieu de conserver la majestueuse ordonnance de la gorge qui les avait vus naître, elles s’éparpillaient au hasard, rendant l’air irrespirable, la terre inhabitable, l’eau impropre à tempérer la soif. Les rayons du soleil ne trouvèrent plus le chemin qui les guidait jusqu’au monde microscopique capable de les utiliser pour engendrer la vie. Les plantes et les fleurs asphyxiaient, les espèces disparurent et l’homme se trouva seul au monde.

Il se dressa orgueilleusement, face au soleil, trônant sur ses déchets et sur ses oiseaux morts. Mais il eut beau tendre les bras, et refermer ses doigts sur les rayons impalpables, nul miel n’en coula.

Et du haut du clocher de ma cathédrale je le vis s’étendre et mourir. Le nuage de plume, lentement, s’affaissa sur la terre.

A quelque temps de là, perçant le tapis bariolé dont il l’avait recouverte, on vit lentement poindre une tige qui s’orna bientôt d’une fleur. Mais il n’y avait plus personne pour la sentir. 

Henri Laborit

mercredi 1 mai 2013

L'histoire du 1er mai


Parmi tous ceux qui défilent le 1er mai, combien savent vraiment ce pour quoi ils manifestent? Outre le fait que ce jour commémore le combat ouvrier, saviez-vous que celui-ci tire ses origines d’un des principaux combats syndicaux du 19e siècle, soit celui de la limitation de la journée de travail à 8h? Au-delà de la simple tradition, et contrairement à notre « Fête du travail » le premier lundi de septembre, ce jour n’en est pas un de fête, mais de combat. Doublé d’un jour de souvenir, afin que l’on se souvienne du massacre de Haymarket Square dans les premiers jours de mai 1886 à Chicago. Cette belle journée de Beltaine, celle qui précède les beaux jours d’été, est malgré tout pour ceux qui l’honorent un symbole d’espoir, car la cause ouvrière, quoique plus avancée aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque, est toujours un combat d’avant-garde et une nécessité pour tous ceux qui croient encore en l’avenir. Enfin, retournons un petit peu dans le passé afin de se remémorer les évènements qui ont fait de cette date ce qu’elle est aujourd’hui.

L’histoire de la journée internationale du travail commence chez les travailleurs australiens qui ont eu l’idée de faire une grève de masse le 21 avril 1856 comme moyen de pression afin d’obtenir une baisse raisonnable de la journée de travail, soit à 8h. La journée typique pour un prolétaire en usine (tout pays industriel confondu) était à l’époque d’au moins 10 à 12 h par jour. Cette grève contre toute attente fut un succès retentissant, ce qui fit que l’expérience se devait d’être reproduite ailleurs.

dimanche 7 avril 2013

La société contre l’Etat : La pensée de Pierre Clastres


« L’histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l’histoire de la lutte des classes. L’histoire des peuples sans histoire, c’est, dira-t-on avec autant de vérité au moins, l’histoire de leur lutte contre l’Etat. »

Cet ouvrage n’est pas à proprement parler un essai, mais un recueil d’articles écrits par l’anthropologue communiste (tendance anarchiste) Pierre Clastres autour du thème du pouvoir dans le politique – et dont ne seront analysés ici que les éléments abordant cet aspect.

Pour Clastres, seuls deux extrêmes opposés existent : sociétés à Etat, fondées sur les relations de commandement-obéissance, propices donc au pouvoir comme coercition et potentiel d’exploitation, d’une part ; et d’autre part les sociétés sans Etat, où le pouvoir n’est pas coercitif, essentiellement les sociétés archaïques, archaïsme défini comme la présence d’une économie dite de « subsistance » et l’absence d’écriture. Toute société se rangerait à ses yeux dans l’une ou l’autre de ces catégories, sans qu’il existe de modèles intermédiaires.

Grands despotismes archaïques, monarchies, systèmes sociaux contemporains, « que le capitalisme y soit libéral comme en Europe occidentale, ou d’Etat comme ailleurs » sont donc toutes des sociétés « à Etat », par opposition par exemple aux chefferies amérindiennes, où le pouvoir n’est que de prestige, et qui sont « sans Etat ».

samedi 23 mars 2013

Régis Debray : « La mémoire est révolutionnaire. »


Le dernier ouvrage de Régis Debray, Modernes catacombes (janvier 2013), dit vouloir questionner le rôle et la fonction littéraires. Certes. Mais on décèle, en creux, le leitmotiv d’une œuvre de presque un demi-siècle : « la mémoire est révolutionnaire ». Insurgés de tous les pays, tournez la tête !

Debray chérit le démodé, le délavé, les teintes un peu jaunies par un temps passant sans doute trop vite. L’écrivain – il n’aime pas, ou plus, qu’on le nomme philosophe – a toujours eu le mal d’un pays inconnu : avant. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : l’âme féodale croit que tout y était mieux et qu’il conviendrait d’y retourner séance tenante ; l’âme rétive croit qu’un pied dans ce territoire oublié, sinon perdu, permet d’élancer l’autre vers l’avenir. Notre époque se consume dans l’instant présent ; repères, attaches, racines : vocabulaire réactionnaire et fascisant. Puisque tout doit être tout de suite, alors cavalons dans l’immédiat… et laissons les rennes à ceux qui se réjouissent d’un sur-le-champ sans champs de bataille : les ennemis du socialisme.

Son livre se présente comme une série de portraits et de réflexions thématiques : Sollers (l’air du temps, simili et sans souffle), Foucault (philosophe dit des marges mais devenu le cœur de l’institution), le registre autobiographique, Breton (artiste à rebours), de Gaulle, Sartre (généreux rebelle, nonobstant les ratages), le genre épistolaire, Gary, et nous en passons… Les curieux liront l’ouvrage.

vendredi 15 mars 2013

Le FLQ et la lutte des classes


Entrevue et photos : Pierre Klépock
Pour Paul Rose, la question nationale et sociale au Québec est une lutte de classe ouvrière dans une perspective anti-capitaliste et anti-impérialiste. Et l’internationalisme entre les classes populaires du Québec et d’ailleurs n’est pas un internationalisme de départ à sauvegarder, mais un internationalisme à construire.

« La lutte de libération nationale est une lutte de classe, parce que c'est le peuple et les classes populaires qui subissent la véritable oppression », soutient Paul Rose.

À ceux qui prétendent que mener une lutte de libération nationale et d’émancipation sociale au Québec ça fait nationaleux, il a ceci à leur répondre : « Pour moi, les nationaleux, c'est ceux qui portent le fédéralisme canadien au dessus et malgré les peuples ».

« Le nationalisme québécois, je regrette, mais c'est un nationalisme de libération. C'est un peuple auquel on nie l'existence, qui essai de trouver sa place au soleil. La même chose en Palestine, en Irlande, etc. Se sont de longues batailles de libération menées par les classes populaires », plaide-t-il.

« Ce n'est pas le degré d'agression et de résistance qui fait qu'il y a oppression ou pas. Actuellement, les Palestiniens et les Irlandais rentrent dans des rapports moins ouverts d'agression, mais cela ne veut pas dire qu'il y a moins d'oppression », continue Paul.  

« L'oppression nationale c'est la négation d'existence et d'appartenance d'un peuple. Et la seule façon d'être solidaire avec tous les peuples, c'est d'exister. Car l'existence, c'est le début de la solidarité », argumente Paul. 

« Exister de façon autonome, de façon à se reprendre en main, à s'organiser sur le terrain, c'est cela qui est essentiel. Si on pense seulement en terme de surface, on n’arrive pas dans la réalité. La réalité humaine se développe à partir du terrain, à partir du quartier, de la ville, de la région. On ne créera pas de solidarité internationale si on le fait par-dessus les appartenances terrain. L'indépendance et la pleine autonomie des peuples, c'est là-dessus que doit se bâtir l'internationalisme, car l'internationalisme ne peut pas avoir de sens s'il n'y a pas de nations », termine Paul Rose.

« L'oppression nationale c'est la négation d'existence et d'appartenance d'un peuple. Et la seule façon d'être solidaire avec tous les peuples, c'est d'exister. Car l'existence, c'est le début de la solidarité »

Poing levé, Paul Rose arrive au vieux Palais de Justice de Montréal. Peu après son arrestation, il est condamné à perpétuité de façon expéditive. Le système carcéral lui fera subir un régime spécial. Il fera près du tiers de son temps au trou, 23 heures et demie sur 24. Avec 12 ans de pénitentier, il demeure un des prisonnier politique les plus longtemps incarcéré dans le monde. Sa famille, le mouvement ouvrier et plusieurs artistes québécois feront tout pour le sortir des prisons infectes du fédéral.

jeudi 14 mars 2013

En hommage à Paul Rose (1943-2013)



Nous nous sommes connus, Paul Rose et moi, dans des circonstances dramatiques. C'était pendant ce qu'on a appelé le « lundi de la matraque », le 24 juin 1968. Sur le mot d'ordre du FLP (Front de libération populaire), créé après la dissolution du RIN et dirigé par Andrée Ferretti, de nombreux militants indépendantistes s'étaient donné rendez-vous au parc La Fontaine, pendant le défilé de la Saint-Jean-Baptiste, qui ne portait pas encore le nom de Fête nationale du Québec. Le but était de protester contre la présence de Pierre-Elliot Trudeau sur l'estrade d'honneur, parmi d'autres dignitaires sensés représenter la fierté québécoise. Pour celui qui allait être élu, le lendemain, premier ministre du Canada, le vaste mouvement de libération nationale du Québec, toutes tendances confondues, n'avait qu'une valeur ethnique, donc réactionnaire.

Il commençait à faire nuit, ce 24 juin, et les premières chaleurs de l'été invitaient à la détente. Pourtant le parc La Fontaine ressemblait de plus en plus à une arène de boxe, à la différence qu'une partie des combattants était armée de matraque et l'autre manifestait à main nue. Bien sûr, quelques bouteilles vides de boissons gazeuses avaient été lancées sur l'estrade du déshonneur, de l'autre côté de la rue, mais il fallait être un lanceur exceptionnel pour prétendre atteindre la cible visée, soit Pierre-Elliot Trudeau.

Alors que je tentais de prêter main forte à un manifestant allongé par terre en arrêtant un policier qui le frappait, j'ai reçu un premier coup de matraque sur la tête. Le coup m'était venu par derrière, sans que je m'y attende. Je me souviens d'avoir vu des étoiles, comme celles que l'on voit dans les bandes dessinées lorsqu'une personne est frappée de la sorte, puis j'ai perdu connaissance.

J'ai retrouvé mes esprits quelques instants plus tard, j'imagine, car j'avais perdu la notion du temps. J'étais dans un fourgon cellulaire, littéralement dans les bras d'un géant qui me regardait du seul œil fonctionnel qu'il avait. Il enleva rapidement sa chemise et commença à éponger mon visage couvert de sang. J'avais reçu non pas un mais deux coups de matraque et la tête m'élançait.

Ce qui m'impressionna d'emblée chez ce colosse fut son calme et la pleine maîtrise de la situation. Il faut dire qu'il en imposait, aussi bien par sa taille que par son regard perçant. On aurait dit que porter secours à ses proches, dans des conditions périlleuses, était la chose la plus naturelle. Je sentais une chaleur réconfortante. J'ai toujours gardé de cette première rencontre une impression impérissable. Sans un mot, nous nous sommes reconnus. Je venais de découvrir un camarade.

Nous nous sommes revus, dès notre libération, pour publier un livre aux éditions Parti pris de Gérald Godin sur « le lundi de la matraque ». Plus de 300 personnes avaient été arrêtées et brutalisées et nous voulions rassembler le plus de témoignages possibles. Puis nous avons rencontré Pierre Harel, qui a tourné un film sur ces événements et ces témoignages, intitulé Taire des hommes, qui rappelait la Terre des hommes de l'Exposition universelle de Montréal, l'année précédente.

Ce fut le début d'une belle solidarité qui nous mena jusqu'aux événements d'Octobre 1970, en passant par la Maison du pêcheur. Des deux cellules qui se formèrent, à l'été 1970, celle de Paul Rose était sans doute celle qui avait le plus une vision à long terme du combat à mener. Paul avait le sens de l'organisation, il savait que pour gagner, il fallait posséder une bonne infrastructure, pour durer aussi longtemps que possible. Notre cellule était pressée de passer à l'action et ce n'était pas son choix. C'est sans doute lui qui avait raison.

Sa mort subite me rappelle celle de nombreux autres militants et patriotes partis trop tôt, c'est-à-dire avant qu'ils aient pu assister à la naissance de ce Québec souverain pour lequel ils ont tant lutté, sans rien demander en retour.

Aujourd'hui je pleure la mort d'un doux guerrier.

Jacques Lanctôt

jeudi 7 mars 2013

Déclaration du Gouvernement révolutionnaire : Hasta siempre, Comandante !


C’est avec un douleur profonde et lancinante que notre peuple et le Gouvernement révolutionnaire ont appris la nouvelle du décès du Président Hugo Chavez Frias, et nous tenons à lui rendre un hommage vibrant et patriotique pour son entrée dans l’Histoire comme un enfant illustre de Notre Amérique.

Nous adressons nos plus sincères condoléances à ses parents, à ses frères, à ses filles et à son fils, ainsi qu’à toute sa famille, qui est désormais la nôtre, tout comme Chavez est aussi un enfant de Cuba, de l’Amérique latine et de la Caraïbe, et du monde.

En ce moment d’immense tristesse, nous partageons les plus profonds sentiments de solidarité avec le peuple vénézuélien, que nous accompagnerons en toutes circonstances.

Que la Révolution bolivarienne soit assurée de notre soutien le plus total et inconditionnel en ces journées difficiles.

Nous tenons également à réitérer notre soutien, notre encouragement et notre foi dans la victoire aux camarades de la Direction politico-militaire bolivarienne et du Gouvernement vénézuélien.

Le Président Chavez a livré une bataille extraordinaire tout au long de sa vie courte et féconde. Nous nous souviendrons toujours de lui comme le militaire patriote au service du Venezuela et de la Grande Patrie ; comme l’honnête, lucide, téméraire et vaillant combattant révolutionnaire ; comme le leader et commandant suprême qui a réincarné Bolivar, accomplissant son œuvre inachevée ; comme le fondateur de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de Notre Amérique et de la Communauté des États latino-américains et caribéens.

Son combat héroïque et courageux contre la mort constitue un exemple inégalable de fermeté. Le dévouement admirable de ses médecins et infirmière a été une prouesse d’humanisme et d’abnégation.

Le retour du Président dans sa très chère Patrie vénézuélienne a changé l’histoire. « Nous avons une Patrie ! », s’était exclamé Chavez avec émotion le 8 décembre dernier, et il y est retourné pour affronter les plus grands risques que lui imposait sa maladie. Rien ni personne ne pourra arracher au peuple vénézuélien sa Patrie retrouvée.

Toute l’œuvre de Chavez nous apparaît invaincue. Les conquêtes du peuple révolutionnaire, qui le sauva du putsch d’avril 2002, et qui l’a suivi sans hésiter, sont désormais irréversibles.

Le peuple cubain le revendique comme l’un de ses enfants les plus illustres, et l’a admiré, suivi et aimé comme l’un des siens. Chavez est aussi cubain ! Il a senti dans sa propre chair nos difficultés et nos problèmes, et il a fait tout ce qu’il a pu, avec une extrême générosité, en particulier durant les années les plus dures de la Période spéciale. Il a accompagné Fidel comme un véritable fils, et son amitié avec Raul fut profonde.

Il a brillé dans les batailles internationales face à l’impérialisme, toujours dans la défense des pauvres, des travailleurs, de nos peuples. Enflammé, persuasif, éloquent, ingénieux et émouvant, il parlé depuis les entrailles des peuples, il a chanté nos joies et déclamé nos vers passionnés avec un éternel optimisme.

Les dizaines de milliers de Cubains qui travaillent au Venezuela lui rendront hommage en accomplissant avec ferveur leur devoir internationaliste, et ils continueront d’accompagner avec honneur et altruisme l’épopée du peuple bolivarien.

Cuba gardera une loyauté éternelle à la mémoire et à l’héritage du Commandant Président Chavez, et persistera dans ses idéaux d’unité des forces révolutionnaires et d’intégration et d’indépendance de Notre Amérique.

Son exemple nous guidera dans les prochaines batailles.

mercredi 6 mars 2013

Jean-Claude Michéa et Janette Habel à propos d'Hugo Chavez

Jean–Claude Michéa, Philosophe et Essayiste, vient de publier aux éditions du Climats Les Mystères de la gauche, de l’idéal des lumières au triomphe du capitalisme absolu. Et Janette Habel, Maître de conférences à l'Institut des hautes études d'Amérique latine.


Les matins - Jean-Claude Michéa et Janette Habel par franceculture

jeudi 28 février 2013

Petit manuel de déstabilisation d’un pays en état de résistance

De l'Amérique latine à l'Asie en passant par l'Afrique ou le Moyen-Orient, les puissances, coloniales hier, néolcoloniales aujourd'hui, n'ont de cesse de faire et défaire les gouvernements au gré de leurs intérêts. La méthode est bien rodée. Explications...



Petit manuel de déstabilisation d’un pays en état de résistance :

1°) Être une puissance impériale

2°) Financer tout mouvement d’opposition, aussi minuscule soit-il.

3°) Repérer les futurs possibles leaders et organiser des stages de formation à l’agitation à leur intention

4°) Donner un retentissement international à toute manifestation de l’opposition grâce aux médiats soumis par les subventions et la pression de la publicité.

5°) Mettre en exergue la répression que ne manquera pas de commettre le régime en place.

6°) Placer quelques snipers sur les parcours des manifestants, et tirer à la fois sur la foule et les forces de l’ordre en place, si le pouvoir en place n'est pas assez répressif.

7°) Dénoncer la barbarie de la répression.

8°) Armer clandestinement des groupuscules étrangers extrémistes animés par une idéologie suicidaire, les appeler rebelles et combattants de la liberté.

9°) Présenter ces groupuscules comme un mouvement populaire.

10°) Organiser aux frontières du pays des bases d’entrainement à la guérilla qui seront présentées comme des camps de réfugiés.

11°) Organiser le blocus de toute voix dissidente par une censure de fait.

12°) Organiser des coordinations d’opposants dans une capitale étrangère, et n’accepter que les informations provenant de cette source.

13°) Bombarder, si le contexte international le permet, l’armée régulière, tout en affirmant qu’il s’agit de protéger la population de la répression du dictateur qui menaçait de massacrer son peuple. Logiquement, le pouvoir en place tombe à plus ou moins court terme, le chaos s’installe pour de longues années, vous avez atteint votre objectif : vous n’avez plus de pouvoir fort face à vous, vous pouvez piller sans vergogne les richesses du pays, il vous suffira d’entretenir les conflits internes (ethniques, religieux…) en favorisant la mise en place d'un attentat suicide de temps en temps. Toute couverture médiatique est maintenant superflue. Toute ressemblance avec une quelconque situation actuelle est évidemment fortuite. La première victime d’une guerre, c’est la vérité.

dimanche 17 février 2013

Penser Local et Déconner Global


Penser local et déconner global, ou comment reconnaître La Gauche la Plus Conne de la Planète

Bonjour,

Vous connaissez la Gauche la Plus Conne de la Planète ? Oui, bien sûr. "Comme tout le monde", n’est-ce pas ? Mais connaissez-vous la définition de la Gauche la Plus Conne de la Planète ? "euh..." J’en étais sûr. Mais rassurez-vous, je suis là pour vous aider.

D’abord, levons une ambiguïté majeure : Non, la Gauche la Plus Conne de la Planète n’est pas une gauche qui serait "pas assez à gauche" ou "trop à gauche". Ce n’est pas une question de position sur l’échiquier politique. La Gauche la Plus Conne de la Planète traverse tous les clivages, de l’extrême gauche jusqu’à la gauche un tout petit peu moins à droite que la droite, si si, regardez bien, on voit un peu de lumière qui filtre à la jointure et... non ?... c’est peut-être juste une illusion alors. En tout cas, elle est partout, je vous l’assure.

A ce stade, je sais, vous voudriez que je vous livre en pâture quelques noms pour pouvoir assister à un lynchage cybernétique. N’y comptez pas. Je ne suis pas un mouchard et il me reste encore quelques vagues principes bien ancrés. Et parmi ces principes figure celui-ci : ne jamais céder avant que l’on ne t’ait offert un prix raisonnable.

D’abord, le plus important : comment, et à quoi, reconnaît-on la Gauche la Plus Conne de la Planète ? Première erreur à ne pas commettre : croire qu’il s’agit de la Gauche qui ne tient pas le même discours que vous. Ceci pour une raison très simple : vous vous rendrez rapidement compte que même parmi cette Gauche là, il existe une tendance de la GPCP qui ourdit tranquillement ses complots dans l’ombre. Le premier de ces complots étant d’ailleurs celui de vous rendre dingue. Ah ! voilà un premier indice pour
reconnaître la GPCP : elle vous rend dingue.

Ensuite, non, non et non, la GPCP n’est pas le pendant "progressiste" de la Droite la Plus Bête du Monde (copyright mai 68). On pourrait même presque dire "au contraire", puisque c’est la GPCP qui a inventé, entre autres, la formule "la Droite la Plus Bête du Monde". Ah ! voilà un deuxième indice pour reconnaître la GPCP : elle pense que ses adversaires sont simplement bêtes et éprouve un vertige devant l’audace intellectuelle d’une telle analyse. Pire : elle s’en satisfait et en rigole encore - de temps en temps.

Maintenant, regardez ce pauvre type accoudé au bar. Ca se voit comme le verre qu’il a dans le nez qu’il a au milieu du visage qu’il est issu d’un milieu social que nous qualifierons de ’populaire". Il travaille pour un salaire minimum et trouve qu’on ne peut pas décemment vivre avec une telle somme. Il n’est pas syndiqué "passque c’est tous des pourris" même s’il lui arrive de faire grève parce que les patrons, ah ça oui, "c’est tous des pourris". Il vote à gauche, certes, mais les plombiers polonais le terrorisent. Non, pas tout à fait : en fait, il est terrorisé par l’idée du chômage et, quelque part, confusément, le chômage et le plombier polonais arrivent par le même train. Il ne pourrait pas t’expliquer le mécanisme dans le détail mais, en gros, c’est l’histoire d’un mec qui vient te piquer ton boulot.

Alors ? On le classe où ce type ? Dans la GPCP ? Si vous répondez "oui", je n’aurais qu’un mot à vous dire : bravo, vous êtes vous-même un membre émérité de la GPCP car, justement, elle éprouve un certain mépris pour ce concept de "peuple". Vexé ? Ne le soyez pas, car vous l’avez largement mérité. Et si vous n’êtes pas contents, vous n’avez qu’à rejoindre la droite. Ca vous fera les pieds et, à nous, ça nous fera des vacances.

En effet, la GPCP aime parler "peuple" mais lui préfère sa version anglaise et sélective de "people". Vous n’êtes pas près de voir la GPCP venir en force dans un théâtre marseillais pour une soirée de soutien à des grévistes qui, de l’avis de tous les médias, passent leur temps à saboter les efforts de redressement d’une entreprise qui va mal depuis dix ans.

A ce sujet, remarquez comment les médias ne pointent du doigt que les supposés fauteurs de troubles marseillais de ces derniers jours sans mentionner les noms de dirigeants fauteurs de gestion de ces dix dernières années. C’est comme filmer des poissons qui s’agitent au fond d’un lac asséché en les accusant de la mauvaise gestion des réserves d’eau. De la part des médias, il s’agit d’un mépris de classe qui n’est pas même plus conscient, juste inné. Et si vous n’avez pas compris la fin du film, des suites
sont déjà en préparation et elles ont pour nom « EDF », « GDF », « SNCF » et autres.

La GPCP ne voit rien venir, ne veut pas voir venir ou fait semblant de ne pas voir venir. La GPCP se décidera peut-être un jour à agir, mais cela dépendra en grande partie des sondages. En général, la GPCP arrive trop peu et trop tard en feignant la surprise. La GPCP a très rarement l’élégance d’appeler de son portable pour annoncer qu’elle est bloquée dans les embouteillages et qu’il vaut mieux ne pas l’attendre.

La GPCP trouve désolant qu’il se soit trouvé en France une majorité de xénophobes, pisse-froids et culs-terreux pour rejeter un projet de constitution européenne épais comme les dividendes d’un fonds de pension états-unien et violemment libéral.

La GPCP croit que le nuage de Tchernobyl s’est arrêté aux frontières de la France. Peut-être parce que le président de la République à l’époque était socialiste ?

La GPCP se félicite des progrès de la démocratie en Irak occupé et pillé par l’Empire. La GPCP considère que les 1.5 millions de morts Irakiens et cette "démocratie retrouvée" font partie de deux histoires distinctes dans l’espace et dans le temps.

La GPCP s’offusque des atteintes aux droits de l’homme commises partout dans un monde délimité par les quartiers nord, sud, est et ouest de la Havane. La GPCP n’a pas encore manifesté contre Guantanamo. Pourquoi ? "Ben... tu sais, toi, où se trouve l’ambassade de Guantanamo à Paris ?" Bon, parlons d’autre chose.

La GPCP croit à la guerre contre le terrorisme.

La GPCP croit que Le Monde est un journal de référence.

La GPCP croit que Libération est un journal.

La GPCP croit que les FARC sont des narco-terroristes.

La GPCP croit que Chavez est un "populiste".

La GPCP croit que Reporters Sans Frontières.

La GPCP croit.

La GPCP a hissé l’art de "penser local et déconner global" à des sommets Himalayens.

Un jour, j’ai demandé à un Cubain d’un certain grade quelles définitions il donnait à "gauche" et "droite". Il m’a répondu à peu près ceci : "hum... pour moi, un réactionnaire, c’est quelqu’un qui sait que des dizaines de milliers d’enfants meurent de faim chaque jour et trouve que c’est dans l’ordre des choses. Un conservateur, c’est quelqu’un qui sait que des dizaines de milliers d’enfants meurent de faim chaque jour et trouve qu’on fait ce qu’on peut. Un socialiste, c’est quelqu’un qui sait que des dizaines de milliers d’enfants meurent de faim chaque jour et qui trouve qu’on devrait faire un effort. Un communiste, c’est quelqu’un qui sait que des dizaines de milliers d’enfants meurent de faim chaque jour et qui est prêt à faire pour ces enfants la même chose qu’il ferait pour ses propres enfants."

(Je rajouterais que la GPCP, c’est celle qui sait que dizaines de milliers d’enfants meurent de faim chaque jour et qui trouve que le foi gras chez Fauchon n’est plus tout à fait ce qu’il était. C’est même pour elle un des aspects négatifs majeurs de la globalisation.)

J’ai raconté ça un jour à un copain (de gauche). Il m’a répondu : "ouais, bon, d’accord, mais quand même, Cuba... Tu lis un roman de Zoé Valdès et t’as tout compris." J’en ai déduit que la GPCP, en plus de ses journaux fétiches, lit aussi des livres.

Où peut-on trouver cette GPCP, me demandez-vous ? C’est assez simple. Trouvez une caméra de télévision et vous trouverez devant la GPCP en train de débiter des banalités et quelques professions de foi qui ne mangent pas de pain. Mais le plus intéressant dans cette affaire, ce n’est pas tellement la prestation télévisuelle de la GPCP. Non, observez qui est complaisamment posté derrière la caméra. Et oui, la Droite la Plus Bête du Monde. Etonnant, non ? Preuve qu’elle n’est pas si bête que ça, après tout.

Contrairement à certains que, finalement, je ne nommerai pas.

Viktor Dedaj
"chacun reconnaîtra les siens"
vdedaj@club-internet.fr.
Octobre 2005

mercredi 13 février 2013

DÉRIVES




De 1990 à 2010, le mouvement étudiant a fait l'objet de plus de 1000 arrestations.
En 2012, en 6 mois seulement, ce nombre a été multiplié par 3.
Nous dédions ce film aux arrêtéEs et aux blesséEs du conflit.

"Dérives" a pour but premier de remettre certaines pendules à l'heure quant aux dérives policières et médiatiques qui ont marqué le Printemps érable.

Loin d'être des cas isolés, ces abus et manipulations, socialement toxiques, sont symptomatiques de graves dérives institutionnelles.

Nous tentons ici de les souligner afin qu'elles ne tombent jamais dans l'oubli.

samedi 26 janvier 2013

L'autre avant guerre

L'Histoire des évènements qui mèneront à la Première Guerre Mondiale (de 1871 à 1914), soit en réalité l'Histoire secrète de la lutte contre le socialisme en France

L'ordre moral


La république des républicains 

Début du colonialisme 

Le général Boulanger 

De Boulanger à Dreyfus


L'affaire Dreyfus 

La défense républicaine 

L'occident dévore le monde

La république bourgeoise 

Le Maroc 

La guerre qui vient 

Le socialisme, Jaurès 

L'explosion de 1914 

mardi 22 janvier 2013

L’usure selon Auguste Blanqui


Le sacrifice de l'indépendance individuelle, conséquence forcée de la division du travail, a-t-il été brusque ? Non ! Personne ne l'aurait consenti. Il y a dans le sentiment de la liberté personnelle une si âpre saveur de jouissance, que pas un homme ne l'eût échangée contre le collier doré de la civilisation.

Cela se voit bien par les sauvages que le monde européen tente d'apprivoiser. Les pauvres gens s'enveloppent dans leur linceul, en pleurant la liberté perdue, et préfèrent la mort à la servitude. Les merveilles du luxe, qui nous paraissent si éblouissantes, ne les séduisent pas. Elles dépassent la portée de leur esprit et de leurs besoins. Elles bouleversent leur existence. Ils les sentent seulement comme des étrangetés ennemies qui enfoncent une pointe acérée dans leur chair et dans leur âme. Les peuplades infortunées que notre irruption a surprises dans les solitudes américaines ou dans les archipels perdus du Pacifique vont disparaître à ce contact mortel.

Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu'elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s'éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l'une après l'autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l'avenir ait la fièvre. Les gisements de houille sont gaspillés avec une incurie sauvage.

Des hommes étaient apparus soudain, nous racontant par leur seul aspect les premiers temps de notre séjour sur la terre. Il fallait conserver avec un soin filial, ne fût-ce qu'au nom de la science, ces échantillons survivants de nos ancêtres, ces précieux spécimens des âges primitifs. Nous les avons assassinés. Parmi les puissances chrétiennes, c'est à qui les achèvera.

Nous répondrons du meurtre devant l'histoire. Bientôt, elle nous reprochera ce crime avec toute la véhémence d'une moralité bien supérieure à la nôtre. Il n'y aura pas assez de haines ni de malédictions contre le christianisme qui a tué, sous prétexte de les convertir, ces créatures sans armes, contre le mercantilisme qui les massacre et les empoisonne, contre les nations qui assistent d'un œil sec à ces agonies.

Les malheureux n'ont pu s'assimiler à nous. Est-ce leur faute ? L'humanité n'a franchi que par des transitions insensibles les étapes sans nombre qui séparent son berceau de son âge viril. Des milliers de siècles dorment entre ces deux moments. Rien ne s'est improvisé chez les hommes, pas plus que dans la nature, si ce n'est les catastrophes qui détruisent et ne fondent jamais.

Les révolutions elles-mêmes, avec leurs apparences si brusques, ne sont que la délivrance d'une chrysalide. Elles avaient grandi lentement sous l'enveloppe rompue. On ne les voit jamais qu'autonomes, bien différentes de la conquête, invasion brutale d'une force extérieure qui brise et bouleverse sans améliorer. L'évolution spontanée d'une race, d'une peuplade, n'offre rien de pareil. Elle s'accomplit par degrés, sans trouble sensible, comme le développement d'une plante.

Le régime de la division du travail n'a dû remplacer l'isolement individuel que par une série de transformations, réparties sur une période immense. Chaque pas dans cette voie était applaudi comme une victoire attendue, désirée, et le changement s'est ainsi opéré peu à peu, à travers une longue suite de générations, sans froissement de mœurs, d'habitudes, ni même de préjugés.

C'était un progrès décisif sans doute... mais le prix ? Abandon complet de l'indépendance personnelle ; esclavage réciproque sous l'apparence de solidarité; les liens de l'association serrés jusqu'au garottement. Nul ne peut désormais pourvoir seul à ses besoins. Son existence tombe à la merci de ses semblables. Il doit en attendre son pain quotidien, presque toutes les choses de la vie. Car il ne peut se livrer qu'à une industrie unique. La qualité du produit est à cette condition qui asservit, et, à mesure que la division du travail s'accentue par les perfectionnements de l'outillage, l'homme se trouve plus étroitement rivé à son métier.

On sait où en sont venues les choses aujourd'hui. Des êtres humains passent leur existence à faire des pointes d'aiguille et des têtes d'épingle.

Certes, une telle situation crée des devoirs impérieux entre les citoyens. Chacun étant voué à une occupation simple, la presque totalité de son produit lui est parfaitement inutile. Ce produit servira par quantités infinitésimales à une foule d'autres individus. L'ensemble de ces consommateurs est donc tenu de fournir aux besoins de celui qui a travaillé pour eux.

La société, dès lors, repose sur l'échange. La loi, qui en règle les conditions, doit être une loi d'assistance mutuelle, strictement conforme à la justice. Car cette aide réciproque est maintenant une question de vie ou de mort pour tous et pour chacun. Or, si le troc en nature suffisait aux temps primitifs, alors que la consommation portait sur un très petit nombre d'objets, tous de nécessité absolue, il devenait radicalement impossible entre les milliers de produits d'une industrie perfectionnée.

Un intermédiaire était donc indispensable. Les qualités spéciales des métaux précieux ont dû les désigner de bonne heure à l'attention publique. Car l'origine de la monnaie remonte à des époques inconnues. On la suppose née à peu près avec l'âge de bronze. Du reste, ceci n'a aucune importance économique et n'intéresse que l'archéologie. Ce qui nous touche, c'est l'expérience, acquise depuis trop longtemps, que les services rendus par le numéraire ont été payés bien cher. Il a créé l'usure, l'exploitation capitaliste et ses filles sinistres, l'inégalité, la misère. L'idée de Dieu seule lui dispute la palme du mal.

En pouvait-il être autrement ? Quand naquit la monnaie, deux procédés s'offraient aux hommes pour l'emploi de ce moyen d'échange, la fraternité, l'égoïsme. La droiture eût conduit rapidement à l'association intégrale. L'esprit de rapine a créé l'interminable série de calamités qui sillonne l'histoire du genre humain. Entre ces deux routes, pas même un sentier. Car, avec le maintien du régime individualiste, l'échange honnête au pair, sans le dîmage des écus, aurait castorisé notre espèce, en la figeant dans l'immobilisme. Maintenant encore, il amènerait le même résultat.

Il est permis de supposer que les hommes auraient senti la nécessité de combiner leurs efforts pour la production compliquée, qui exige une quantité considérable de matériaux de provisions et d'instruments. Tant que la simplicité de l'outillage eût permis au producteur d'obtenir par l'échange ce qui suffit pour travailler et pour vivre, on s'en serait tenu là. Mais l'homme est perfectionneur par nature. Bientôt, les exigences d'une industrie plus avancée auraient déterminé la coopération des activités particulières et, les travailleurs recueillant le fruit intégral de leur labeur, la prospérité générale aurait pris un rapide essor. Par suite, accroissement progressif de la population, du bien-être, des lumières, réseau de plus en plus développé des divers groupes, et enfin aboutissement assez prompt à l'association complète, sans despotisme, ni contrainte, ni oppression quelconque.

Le vampirisme a fait évanouir un si beau rêve. L'accumulation du capital s'est opérée non par l'association, mais par l'accaparement individuel, aux dépens de la masse, au profit du petit nombre.

En conscience, ce rêve de fraternité, au temps jadis, n'eut-il pas été une illusion, une utopie ? Entre la loyauté et la trahison, les âges de ténèbres et de sauvagerie pouvaient-ils hésiter ? Ils ne connaissaient d'autre droit que la force, d'autre morale que le succès. Le vampire s'est lancé à pleine carrière dans l'exploitation sans merci. L'usure est devenue la plaie universelle.

Son origine se perd dans la nuit du passé. Cette forme de la rapine n'a pu se montrer avant l'usage de la monnaie. Le troc en nature ne la comporte pas, même avec la division du travail. L'écriture n'existait certainement point alors. Elle eût conservé un souvenir précis de cette grande innovation. Or la tradition est muette.

L'usure fut un mal, non pas nécessaire, ce serait du fatalisme par trop dévergondé, mais inévitable. Ah ! Si l'instrument d'échange avait porté, dès le principe, ses fruits légitimes, s'il n'avait pas été faussé, détourné de sa destination !... Oui, mais si... est toujours une niaiserie. Faire du présent une catilinaire contre le passé, n'est pas moins absurde que de faire du passé la règle, ou plutôt la routine de l'avenir.

Chaque siècle a son organisme et son existence propres, faisant partie de la vie générale de l'Humanité. Ceci n'est point du fatalisme. Car la sagesse ou la débauche du siècle ont leur retentissement sur la santé de l'espèce. Seulement, l'Humanité, être multiple, peut toujours guérir d'une maladie. Elle en est quitte pour quelques milliers d'années d'hôpital. L'individu risque la mort.

Il serait donc oiseux et ridicule de perdre ses regrets sur l'abus lamentable qu'on a fait du moyen d'échange. Hélas! Faut-il l'avouer ? C'était l'inconvénient d'un avantage, l'expiation, disaient les chrétiens, doctrinaires de la souffrance. C'était la substitution de l'escroquerie à l'assassinat... un progrès. La dynastie de sa majesté l'Empereur-Écu venait d'éclore. Elle devait pour longtemps filouter et pressurer le monde. Elle a traversé la vie presque entière de l'humanité, debout, immuable, indestructible, survivant aux monarchies, aux républiques, aux nations et même aux races.

Aujourd'hui, pour la première fois, elle se heurte à la révolte de ses victimes. Mais un si antique et puissant souverain compte plus de serviteurs que d'ennemis. Les thuriféraires accourent en masse à la rescousse, avec l'encensoir et la musique, criant et chantant : « Hosannah ! Gloire au veau d'or, père de l'abondance ! » Une sévère analyse fera justice de ces cantiques et, dépouillant le sire de ses oripeaux, le montrera nu. ce qu'il est un pickpocket.

Auguste Blanqui, Textes Choisis, avec préface et notes par V.P. Volguine, Editions Sociales, Paris 1971

samedi 12 janvier 2013

Droits de l'homme ou droits du citoyen ?


Considérons un instant ce qu'on appelle les droits de l'homme, considérons les droits de l'homme sous leur forme authentique, sous la forme qu'ils ont chez leurs inventeurs, les Américains du Nord et les Français ! Ces droits de l'homme sont, pour une partie, des droits politiques, des droits qui ne peuvent être exercés que si l'on est membre d'une communauté. La participation à l'essence générale, à la vie politique commune à la vie de l'État, voilà leur contenu. Ils rentrent dans la catégorie de la liberté politique, dans la catégorie des droits civiques (..). Il nous reste à considérer l'autre partie, c'est-à-dire les « droits de l'homme », en ce qu'ils diffèrent des droits du citoyen.

On fait une distinction entre les « droits de l'homme » et les « droits du citoyen ». Quel est cet « homme » distinct du citoyen ? Personne d'autre que le membre de la société bourgeoise. Pourquoi le membre de la société bourgeoise est-il appelé « homme », homme tout court, et pourquoi ses droits sont-ils appelés droits de l'homme ? Qu'est-ce qui explique ce fait ? Par le rapport de l'État politique à la société bourgeoise, par l'essence de l'émancipation politique.

Constatons avant tout le fait que les « droits de l'homme », distincts des « droits du citoyen, » ne sont rien d'autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté. La Constitution la plus radicale, celle de 1793, a beau dire : Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. « Art. 2. Ces droits (les droits naturels et imprescriptibles) sont : l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. »

En quoi consiste la « liberté » ? « Art. 6. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui. » Ou encore, d'après la Déclaration des droits de l'homme de 1791 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »

La liberté est donc le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans nuire à autrui sont marquées par la loi, de même que la limite de deux champs est déterminée par un piquet. Il s'agit de la liberté de l'homme considéré comme monade isolée, repliée sur elle-même. (…) Mais le droit de l'homme, la liberté, ne repose pas sur les relations de l'homme avec l'homme mais plutôt sur la séparation de l'homme d'avec l'homme. C'est le droit de cette séparation, le droit de l'individu limité à lui-même.

L'application pratique du droit de liberté, c'est le droit de propriété privée. Mais en quoi consiste ce dernier droit ?

« Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. » (Constitution de 1793, art. 16.)

Le droit de propriété est donc le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer « à son gré », sans se soucier des autres hommes, indépendamment de la société; c'est le droit de l'égoïsme. C'est cette liberté individuelle, avec son application, qui forme la base de la société bourgeoise. Elle fait voir à chaque homme, dans un autre homme, non pas la réalisation, mais plutôt la limitation de sa liberté. Elle proclame avant tout le droit « de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie ».

Restent les autres droits de l'homme, l'égalité et la sûreté.

Le mot « égalité » n'a pas ici de signification politique; ce n'est que l'égalité de la liberté définie ci-dessus : tout homme est également considéré comme une telle monade basée sur elle-même. La Constitution de 1795 détermine le sens de cette égalité : « Art. 5. L'égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. »

Et la sûreté ? La Constitution de 1793 dit : « Art. 8. La sûreté consiste dans la protection accordée par la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés. »

La sûreté est la notion sociale la plus haute de la société bourgeoise, la notion de la police : toute la société n'existe que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés. C'est dans ce sens que Hegel appelle la société bourgeoise « l'État de la détresse et de l'entendement ».
La notion de sûreté ne suffit pas encore pour que la société bourgeoise s'élève au-dessus de son égoïsme. La sûreté est plutôt l'assurance de l'égoïsme.

Aucun des prétendus droits de l'homme ne dépasse donc l'homme égoïste, l'homme en tant que membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire un individu séparé de la communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant a son arbitraire privé. L'homme est loin d'y être considéré comme un être générique; tout au contraire, la vie générique elle-même, la société, apparaît comme un cadre extérieur à l'individu, comme une limitation de son indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leurs propriétés et de leur personne égoïste.

Il est assez énigmatique qu'un peuple, qui commence tout juste à s'affranchir, à faire tomber toutes les barrières entre les différents membres du peuple, à fonder une communauté politique, proclame solennellement (1791) le droit de l'homme égoïste, séparé de son semblable et de la communauté, et reprenne même cette proclamation à un moment où le dévouement le plus héroïque peut seul sauver la nation et se trouve réclamé impérieusement, à un moment où le sacrifice de tous les intérêts de la société bourgeoise est mis à l'ordre du jour et où l'égoïsme doit être puni comme un crime (1793). La chose devient plus énigmatique encore quand nous constatons que l'émancipation politique fait de la communauté politique, de la communauté civique, un simple moyen devant servir à la conservation de ces soi-disant droits de l'homme, que le citoyen est donc déclaré le serviteur de l' « homme » égoïste, que la sphère, où l'homme se comporte en qualité d'être générique, est ravalée au-dessous de la sphère, où il fonctionne en qualité d'être partiel, et qu'enfin c'est l'homme en tant que bourgeois, et non pas l'homme en tant que citoyen, qui est considéré comme l'homme vrai et authentique.

Le « but » de toute « association politique » est la « conservation des droits naturels et imprescriptible de l'homme ». (Déclar., 1791, art. 2.) - « Le gouvernement est institué pour garantir à l'homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. » (Déclar., 1791, art. 1.) Donc, même aux époques de son enthousiasme encore fraîchement éclos et poussé à l'extrême par la force même des circonstances, la vie politique déclare n'être qu'un simple moyen, dont le but est la vie de la société bourgeoise. Il est vrai que sa pratique révolutionnaire est en contradiction flagrante avec sa théorie. Tandis que, par exemple, la sûreté est déclarée l'un des droits de l'homme, la violation du secret de la correspondance est mise à l'ordre du jour. Tandis que la « liberté indéfinie de la presse » est garantie (Déclar. de 1793, art. 122) comme là conséquence du droit de la liberté individuelle, elle est complètement anéantie, car « la liberté de la presse ne doit pas être permise lorsqu'elle compromet la liberté publique ». (Robespierre jeune; Histoire parlementaire de la Révolution française, par Buchez et Roux, tome XXVIII, p. 159.) Ce qui revient à dire : le droit de liberté cesse d'être un droit, dès qu'il entre en conflit avec la vie politique, alors que, en théorie, la vie politique n'est que la garantie des droits de l'homme, des droits de l'homme individuel, et doit donc être suspendue, dès qu'elle se trouve en contradiction avec son but, ces droits de l'homme. Mais la pratique n'est que l'exception, et la théorie est la règle. Et quand même on voudrait considérer la pratique révolutionnaire comme la position exacte du rapport, il resterait toujours à résoudre cette énigme : pourquoi, dans l'esprit des émancipateurs politiques, ce rapport est-il inversé, le but apparaissant comme le moyen, et le moyen comme but ? Cette illusion d'optique de leur conscience resterait toujours la même énigme mais d'ordre psychologique et théorique.

Karl Marx, La question juive (1843)