mardi 21 mai 2019

À quoi sert l’Union européenne ?


S’il y a bien une notion que je trouve difficilement compréhensible de la part de la gauche radicale française, c’est bien l’adhésion et l’attachement à l’Union européenne. Évidemment, le concept « d’Europe » comporte une part de réalité objective, en termes de lien de civilisation, d’Histoire et de proximités politiques, mais « l’unité politique de l’Europe » ne me semble pas être un projet à ce point clair qu’il devrait aller de soi. En tout cas, pas au point de soutenir la construction de cette entité supranationale et intrinsèquement néolibérale qu’est l’Union européenne (UE) !

Pourtant, le « rêve européen » n’est pas seulement une lubie d’extrême droite (l’Europe « blanche »!) ou du Vatican (le « pays » du Christianisme), comme on pourrait être tenté de le croire[1], puisqu’elle se retrouve dans tout le spectre des positionnements idéologiques, notamment à gauche. Notons au passage que la notion politique « d’Europe » est particulièrement floue, ce qui explique avec quelle facilité elle capte l’adhésion. Celle-ci laisse donc à tout un chacun la chance de développer sa propre thèse sur ce que devrait être « l’Europe », même si elle s’accompagne généralement d’une adhésion plus ou moins profonde à l’entité politique concrète qu’est l'UE. Je précise la différence, car, contrairement aux thèses des uns et des autres, l’Union européenne, elle, reste un projet politique et économique bien précis, qui ne devrait pas avoir à se confondre avec des rêveries idéalistes pour être jugé. Surtout que son bilan commence à se faire sentir sérieusement.

Pourtant, entre l’Europe des travailleurs de la gauche radicale et l’Europe des nations de la droite nationaliste, il existe une entité politique concrète. Une entité politique néolibérale qui se fiche éperdument des pays comme des peuples qui les composent et qui impose une gestion de la société qui ne devrait pas faire consensus, surtout à gauche! Cependant, bien des gens de cette famille politique semblent encore s’illusionner sur la nature de l’entité qu’ils défendent et vont parfois même jusqu’à vouer aux gémonies ceux qui appellent à en sortir.

Je sais que l'étiquette « souverainiste » a mauvaise presse en France, puisque considérée comme un nationalisme non assumé, cependant la remise en question de l’UE ne devrait pas avoir à se confondre avec un positionnement nationaliste. Parce que, soyons franc, en quoi la défense de l’UE est-elle moins une forme de nationalisme que la recherche de la souveraineté des nations qui la compose ? Autant sur la base du « sans-frontiérisme » que de l’internationalisme bien comprit, il est absurde d’opposer une entité multinationale à un État classique. Il y a bien une frontière entre l’EU et les autres pays et tous ceux qui militent pour la constitution des « États-Unis d’Europe » travaillent bien pour la constitution d’un nouvel État! Alors, il est ridicule de considérer la sortie de l’UE comme une forme déguisée de nationalisme, alors que le projet de l’UE est carrément un nationalisme de type impérial !

Cela frappe aux yeux à quel point cette évidence n’est pas mise en avant par la gauche internationaliste. Pourtant, entre la défense de l’État-nation et celle de l’Union européenne, il n’y a qu’une simple différence d’échelle. Pourtant, la gauche pro-UE se prive rarement du plaisir de qualifier ses adversaires de dérive « nationaliste », alors que l’accusation pourrait tout aussi bien leur être renvoyée telle quelle ! « L’Europe unie » sous leadership allemand n’était-elle pas l’un des projets phares de l’Allemagne nazie ?! « J'exagère ? Peut-être, mais l'Empire européen est encore le maitre mot de l’extrême droite racialiste allemande, et française, alors il ne va absolument pas de soi que l’UE (actuelle ou fantasmée), défendue par la gauche, soit l’antithèse absolue au nationalisme et au repli identitaire…      

Ce qui est le plus affligeant, dans ce vœu pieux de construire une Europe fédérale, est que l’Union européenne n’est, en définitive, même pas un État en devenir. En réalité, l’UE a plus à voir avec un traité de libre-échange qu’avec un État, même si elle est beaucoup plus complexe juridiquement. Je m’explique.

Les États-nations classiques sont normalement la juxtaposition d’un peuple, d’une langue et d’un territoire organisé par une entité juridique appelée « État ». Le cœur de l'État n’est pas toujours un peuple au sens ethnique du terme, mais une nation viable comporte toujours des notions plus ou moins évidentes d’identité collective. Qu’elle soit civique ou ethnique, l’identification au territoire, à l’histoire ainsi que la langue sont les éléments centraux sur lesquels les institutions doivent se greffer pour être viables dans le temps. C’est à cause de ce sentiment d’appartenance que (par exemple) les minorités acceptent le résultat des urnes face à la majorité, que les régions riches acceptent les transferts économiques vers les régions pauvres et que les mouvements de population à l’intérieur du pays se font sans trop de perturbation. En somme, la stabilité de l’État-nation doit impérativement passer par le consentement, la communication et la solidarité.

Pour ce qui est de l’Union européenne, c’est tout l’inverse, car il n’y a ni peuple (au singulier), ni langue, ni solidarité. Il n’y a pas même de tradition politique, économique et diplomatique qui puissent, un tant soit peu, compenser ces manques. Et comme si ce n’était pas suffisant, il n’y a même pas de convergence économique entre les divers États membres. En réalité, la seule convergence qui marche à peu près est le territoire. Et encore, pas complètement, puisque la Suisse et les Balkans n’en font pas partie.

En réalité, l’Union européenne est la continuité du traité de Rome, qui avait pour vocation de créer un « marché européen » et d’organiser l’interdépendance économique des pays d’Europe de l’Ouest par des politiques économiques communes (comme celle sur l’agriculture). S’est ensuite ajouté à cela le fameux traité de Maastricht, qui se trouve à être la base juridique de l’actuelle UE[2]. Cette base juridique n’est toutefois pas à confondre avec une constitution d’État, car, si elle crée bel et bien une entité politique qui organise tout un pan de la souveraineté des États membres, ceux-ci n’en restent pas moins souverains. De là, la difficulté de changer les orientations politiques de l’UE, puisque l’orientation politique doit se faire de manière collégiale et consensuelle (en somme, tout le monde doit être d’accord), au même titre que toutes organisations internationales. Autrement dit, les États délèguent volontairement une partie de leur souveraineté à l’UE, mais ne sont pas totalement contraints à obéir comme le serait une région administrative d’un État-nation.

En fait, le seul pouvoir que possède réellement l’UE est monétaire, puisqu’il n’existe pas de force armée européenne ou toute autre forme de pouvoir répressif. Si un pays ne respecte pas les directives, seules des sanctions économiques pourront être mises en place. Celles-ci peuvent évidemment s’avérer redoutables (voir le cas grec), mais jamais au point de mettre un pays sous tutelle complète[3] comme l’a été la Catalogne, après le référendum sur son indépendance.  

Comme on s’en rend bien compte, l’Union européenne ne peut même pas espérer devenir un pays à plus ou moins longue échéance, puisque la forme juridique qu’elle a prise au départ ne le permet tout simplement pas. Comme je le soulignais précédemment, le fondement même d’un pays viable est d’être une entité politique et territoriale définissant une politique sociale et économique sous la contrainte de son histoire et de son peuple. En somme, l’essence d’un État ne peut être idéologique, parce qu’il se caractérise justement par le pouvoir de définir et surtout choisir son caractère idéologique. Sans cela, l’institution ne survivra que le temps de vie du consentement. Et c’est bien ce qui se passe en ce moment, puisque l’Union européenne, qui est à l’inverse une politique économique et sociale qui tente de s’imposer à des pays que tout (ou presque) oppose, ne peut que s’effondrer à plus ou moins brève échéance, au fur et à mesure que « l’euroscepticisme » croit dans la zone.  

Si l’on souhaitait vraiment que l’UE devienne un pays viable de forme fédéral, confédéral ou autre, il faudrait donc faire table rase de tout ce qui fait sa substance idéologique et établir une politique sur la base de résultats d’élections minimalement démocratiques[4]. Mais cela, les dirigeants européens ne le souhaitent absolument pas, puisque l’objectif central de cette organisation est de maintenir l’ordre « ordolibéral » imposé par l’Allemagne.

Mais plus encore, pour construire une entité étatique fédérale comparable aux États-Unis (les fameux « États-Unis d’Europe »), il faudrait passer par les mêmes stades d’uniformisations qu’ils ont eu même traversés, ce qu’aucun peuple d’Europe n’acceptera jamais. Bien des légendes ont cours au sujet du « miracle américain », notamment sur la constitution de leur unité, mais celle-ci ne s’est absolument pas fait par le doux commerce et la collégialité, mais par la plus pure violence politique qui soit : la guerre civile ! C’est parce que le Nord a écrasé militairement le Sud et lui a imposé son modèle, que les États-Unis ont été en mesure de se constituer en nation viable.

Certains européistes ont tendance à l’oublier, mais les « États-Unis d’Europe » nécessiteraient un véritable carnage culturel pour s’établir dans la durée. D’autant plus que, contrairement aux É-U d’avant la guerre de Sécession (qui était une très jeune nation), les États d’Europe ont des traditions politiques et culturelles très anciennes qui ne s’abandonneront pas au voisin sans un combat acharné de la part de leurs populations. En réalité, les « États-Unis d’Europe » auraient besoin, pour se constituer, d’un type d’impérialisme particulièrement violent et centralisateur, ce qui va pour le moins à l’encontre du slogan « l’Europe c’est la paix » !

À bien y penser, tous les problèmes de fonctionnement de l’Union européenne découlent à peu près tous du fait que l’Europe n’est pas un pays, mais un simple espace géographique. Que ce soit la monnaie, le budget, la diplomatie, la démocratie, l’immigration, les protections sociales, etc. tous ces problèmes sont liés au fait que les pays d’Europe ne font pas corps et, de ce fait, ne sont aucunement capables de créer une quelconque solidarité[5]. La seule chose qui tient le machin en place, hormis la propagande, c’est la soumission des dirigeants des pays membres et la peur d’en sortir. Cette peur joue un très grand rôle, car l’économie dysfonctionnelle de la zone euro, le vieillissement de sa population, l’interdépendance économique et la duplicité du personnel politique et médiatique font que rares sont ceux qui osent parler d’une sortie de l’UE, d’autant plus que celle-ci est généralement qualifiée de « repli nationaliste » !  

Pourtant, la souveraineté nationale n’est pas un concept conservateur et identitaire, mais, à l’inverse, un élément clé de la cohésion sociale et de l’inclusion, puisque l’identification à un projet politique est la meilleure façon de lutter contre la xénophobie et le repli identitaire que la dépolitisation engendre. C’est parce qu’il n’y a plus de projet politique d’envergure que les populations se replient sur l’identité et la religion et non pas l’inverse. Le retour de la souveraineté n’est peut-être pas la solution à tous les maux que vivent les divers peuples européens, mais elle est à coup sûr la première étape à leur redressement !

Finalement, à quoi sert l’Union européenne ? Surement pas à donner de l’espoir aux gens, puisqu’elle est maintenant synonyme d’austérité, de privatisations économiques et d’inégalité sociale. Seule la peur de l’inconnu et l’illusion d’une Europe politique impossible maintiennent encore l’adhésion du plus grand nombre. L’UE aura toujours pour seule fonction que d’imposer et de maintenir des politiques « ordolibérales », afin d’organiser la société selon le souhait des riches et des puissants au détriment des masses. Tout le reste n’est que parures esthétiques à l’endroit des quelques nationalistes européens qui rêvent encore d’une grande nation impériale.

L’idée selon laquelle les peuples d’Europe pourraient un jour converger vers une entité politique n’est pourtant pas totalement fictive et pourrait même s’avérer souhaitable. Cependant, celle-ci devra nécessairement passer par un retournement du centre de gravité décisionnelle. C’est-à-dire de la volonté des peuples vers le haut sous la forme d’une véritable confédération d’États libres. Mais pour cela, l’actuelle Union européenne doit impérativement être sabordée, puisqu’elle a été construite contre les peuples d’Europe.

Benedikt Arden, mai 2019


[1] L’ethnie et la religion sont de prime abord les points communs qu’ont les pays européens.
[2] Aujourd’hui complétée par le traité de Lisbonne.
[3] La mise sous tutelle est possible, mais avec l’accord au moins tacite des dirigeants politiques du pays (voir le cas italien).
[4] Et encore, une telle diversité de peuple rend à peu près impossible la création de tout consensus.
[5] Notons au passage que le maitre mot de l’UE est la concurrence et non la solidarité.

jeudi 9 mai 2019

Élections européennes 2019 : Quel bilan pour le mouvement des « Gilets jaunes » ?


Les élections européennes arrivent à grands pas et déjà les prédictions indiquent que ce que l’établissement appelle aujourd’hui « les populismes » risquent fort bien de faire des avancées notables un peu partout dans les pays d’Europe. Il faut aussi dire que le mode de scrutin proportionnel à un seul tour (celui qui a cours dans ces élections) est à l’avantage[1] de ce genre de formation politique et que le bilan général de l’Union européenne et des partis qui la soutiennent sont très mauvais.

Pour ce qui est du cas français, les prédictions laissent entendre que l’ex-FN, le « Rassemblement national » (RN), pourrait bien dépasser la liste électorale du parti présidentielle (LREM). Serait-ce l’effet du mouvement des « gilets jaunes » qui en serait la cause ? Malgré ce qu’en disent les macronistes, il semblerait que non, et ceci pour plusieurs raisons. D’abord parce que le plébiscite pour le RN est depuis des années dans une pente montante[2] assez stable. Ensuite parce que le RN a été assez discret sur son soutien au mouvement et ne s’est fait l’écho de ses revendications qu’à la marge.

Rappelons que la stratégie électorale du RN se concentre désormais surtout sur  l’électorat de droite classique. Notamment l’aile droite du parti « Les Républicains » (LR). Depuis le départ de Florian Filippo et du congrès de 2018, le RN a plutôt délaissé les thématiques sociales et souverainistes, qui le caractérisaient depuis quelques années, au profit d’un positionnement nationaliste conservateur et libéral (dédiabolisation oblige !).

En réalité, le coude à coude entre la LREM et le RN s’explique essentiellement par la stratégie opportuniste que le parti présidentiel utilise et par la mobilisation de son électorat. Notons que la stratégie de Macron est à peu près la même que celle du RN sur un point. Soit celui de forcer la division de l’offre politique en deux blocs qui ne correspond plus tout à fait au classique « gauche contre droite ».

Pour les macronistes, il s’agit surtout de faire mousser l’opposition entre les « progressistes[3] » & les « populistes »[4] et d’organiser médiatiquement la promotion du RN, afin de les laisser s’accaparer une partie de l’électorat de droite. De cette façon, les stratèges de la LREM espèrent sans doute affaiblir la droite (LR), encore relativement haut dans les sondages (+/- 15%), et ainsi capitaliser un maximum sur la peur du RN[5]. Parce que, ne l’oublions pas, le duel LREM vs RN est le souhait le plus cher de Macron, car le fait d’avoir un RN fort lui évite d’avoir à faire campagne sur son bilan plus que trouble, étant donné que la peur de l’extrême droite à elle seule suffit à mobiliser une bonne partie de l’électorat qui lui est normalement hostile (pensons au 2e tour de l’élection présidentielle !).

Le second point à souligner est la mobilisation de l’électorat macroniste. Si le mouvement des « gilets jaunes » a rendu espoir à beaucoup de gens de la gauche radicale, c’est qu’il a démonté que le peuple n’est pas aussi apathique que certains pouvaient le croire. Ce que les « gilets jaunes » ont démonté, par leur résistance acharnée et par le contenu positif de leurs revendications[6], est qu’il existe encore une grande force d’opposition sociale dans cette portion du peuple, non partisan et politiquement inexploité.

Mais justement, l’autonomie du mouvement, celle qui explique la grande unité qui règne parmi ses rangs, est aussi sa faiblesse sur le plan électoral, puisqu’aucun parti d’opposition ne représente vraiment le mouvement. Ce qui fait que les forces d’oppositions à Macron sont, d’un point de vue partisan, plus divisé que jamais! À contrario, l’électorat macronien reste plus que jamais uni derrière le président. Ceci, justement, en raison du mouvement de « gilets jaunes » et malgré la violence politique et les affaires qu’il l’accable ! C’est un paradoxe probablement dur à digérer pour l’opposition, mais, eu égard à la force du mouvement, il doit être analysé comme tel.  

Notons, en dernier lieu, que l’abstention risque d’être encore une fois très élevée (certains évoquent une abstention dépassant les 60%) et que celle-ci touchera surtout l’électorat de gauche, ce qui n’aidera pas la campagne de la France insoumise (FI) et détruira probablement pour de bon ce qui reste du parti socialiste.

En résumé, nous avons présentement un climat social explosif et normalement très favorable à la gauche radicale en France, mais c’est ironiquement l’extrême droite et le parti gouvernemental qui semblent en tirer profit. Évidemment, le résultat estimé du 26 mai prochain ne doit pas être exagérément dramatisé, puisque le parlement européen est loin d’avoir de grands pouvoirs. Cependant, le coût le plus dur risque de se faire ressentir au niveau du moral des forces sociales, puisque toutes les conditions sont normalement réunies pour la porter au pouvoir.

De plus, la nouvelle division politique, voulue par le pouvoir macroniste, entre ces soi-disant « progressistes » et « populistes » enterre les positions socialistes et déplace le positionnement de la gauche radicale dans une catégorie commune avec l’extrême droite. Voir, pire encore, en les reléguant en soutien de marge à sa politique européiste et néolibérale. 

Ce saccage idéologique doit donc impérativement être stoppé. Mais, pour ce faire, il n’y a pas de formule magique, si ce n’est de continuer le travail de constitution d’un mouvement politique de grande ampleur en symbiose avec celui qui a présentement cours. Mais comme le mouvement est fort du fait d’être justement apartisan et que la création d’un parti de « gilets jaunes » est actuellement une bien mauvaise idée, c’est encore dans la persistance des mobilisations de rue que réside leur meilleure option à court terme. Et ceci, malgré les violences du pouvoir.

Pour ce qui est de la gauche radicale, la FI en l’occurrence, un travail de terrain redoublé et une mobilisation maximale de son électorat semblent être la seule option gagnante à court terme, même si certains travers me semblent encore à corriger. Notamment en ce qui concerne la question de l’adhésion ou non à cette Union européenne, qui n’est en définitive qu’un traité de libre-échange XXL qui se prend pour un État. Je sais que l’idée est surtout d’aller chercher l’électorat socialiste de « gauche », qui s’illusionne encore sur l’UE. Mais cela rebute également d’autres gens, plus lucides sur la question, qui s’égareront dans les petits partis, voir dans l’abstention.

La seule voie qui me parait viable à moyen long terme, est de constituer un mouvement de masse large et uni par un programme à la fois minimal (afin d’éviter une trop grande division) et socialement radical. Le programme présidentiel de la FI était à peu près dans cette veine, mais ce sont les vieux réflexes « antifascistes » de certains de ses membres qui posent problème. Notamment le rejet de personnalité populaire parmi les « gilets jaunes », comme Étienne Chouard, ou sur de potentiels appels à faire « barrage » au RN (donc, appeler à voter Macron). Rappelons que la meilleure façon de décrédibiliser le RN reste encore de le laisser gouverner[7] !

De toute façon et au vu de la politique quasi fasciste de Macron/Philippe/Castaner, il serait tout à l’honneur de la gauche radicale de refuser de choisir entre la peste et le choléra ! 

Benedikt Arden, mai 2019


[1] Notamment, parce qu’il favorise le vote de conviction et rend difficile le vote utile contre le parti qui est le plus redouté. 
[2] J’en ai expliqué les rouages dans mon article publié avant l’élection de Macron.
[3] Les néolibéraux de LREM se considèrent ici comme « progressistes », puisqu’ils voient les services publics, les syndicats, la redistribution des richesses, etc. comme des « conservatismes ».
[4] Pour ce qui est du RN, la division de la politique entre « mondialistes » contre « patriotes/nationaux » est connue depuis longtemps.
[5] Peur de moins en moins efficace, il faut le dire, et qui pourrait bien finir par le mettre au pouvoir!
[6] Ce qui n’est pas le cas de la caricature de gilets jaunes que nous avons au Québec…
[7] Évidemment, je ne propose pas à ce que la FI soutienne le RN, mais bien de ne pas soutenir directement ou indirectement le parti présidentiel.

dimanche 14 avril 2019

Sortir la religion du débat sur la laïcité !


Le dépôt de la « loi sur la laïcité de l’État » (projet de loi 21) de la Coalition avenir Québec (CAQ) n’était même pas encore présenté que tout le monde politique québécois préparait déjà leur positionnement. Il faut dire que la question des symboles religieux dans le domaine public est devenue une telle obsession qu’il est maintenant presque impossible d’en faire l’impasse, au même titre que les questions climatique et économique. Toutefois, cette « laïcité de l’État », tant souhaitée par certains, est surtout le cache-sexe d’autres préoccupations moins avouables, ce qui embrouille les discussions et engendre bien des malentendus de part et d’autre. Mais au-delà de ces imbroglios, il semble clair que la population souhaite mettre un terme au laisser-faire libéral et aux flous qu’impliquent généralement les « accommodements raisonnables ».

C’est donc dans ce contexte que les membres de Québec solidaire (QS) devaient conclure leurs réflexions internes afin de valider le positionnement du parti sur la question. La position à adopter n’était certes pas ouverte, mais celle-ci devait tout de même trancher des options bien polarisées. Soit, entre le « compromis » issu des recommandations de la commission Bouchard-Taylor, c’est-à-dire l'interdiction des symboles religieux dans les postes d’autorités (juges, policier, gardien de prison, etc.) ou de les autoriser par principe[1]. Comme le compromis de Bouchard-Taylor n’était pas très populaire chez la base militante (c’était un secret de polichinelle!), il n’a pas été surprenant d’apprendre, au lendemain des discussions, que c’est « l’option B » qui fut retenue. La suite de l’histoire était écrite à l’avance et, comme un scénario de série B, rien n’a été moins surprenant que de voir la blogosphère péquisto-nationaliste s’emporter sur le cryptolibéralisme et l’islamogauchisme de QS, comme si ces commentateurs étaient tous de véhéments militants solidaires, trahis par le « poliburo »!

Pourtant, dans un environnement politique normal, ce positionnement, somme toute prévisible, n’aurait pas dû surprendre qui que ce soit et, hormis peut-être quelques militants de QS, personne n’aurait vraiment eu à s’arracher la chemise sur cette décision qui ne concerne qu’eux. Après tout, la majorité des « pro » comme des « anti » QS devraient y trouver leur compte. Les ennemis de QS pourront officiellement accuser le parti d’avoir une position commune d’avec le parti libéral du Québec (ce qu’ils affirment de toute façon depuis des années) et l’appareil de Québec solidaire[2] pourra se positionner comme principal opposant de la CAQ tout en donnant des gages à son aile multiculturaliste, que l’indépendantisme inquiète.

Rappelons que QS n’est pas le parti d’une cause, mais bien un parti de « niche électorale », c’est-à-dire LA gauche avec toute l’ambivalence du terme et les contradictions que LES gauches comportent entre elles. Mais une chose est sûre, le parti doit entretenir la polarisation gauche/droite (au singulier) pour continuer sa progression. Le programme de la CAQ étant un programme de droite classique (libéral économique et nationalisme culturel), QS ne pouvait que se positionner en sens contraire afin d’alimenter l’antagonisme.

D’après le mouvement présent, l’avenir politique du Québec pourrait donc bien finir par ressembler grandement à celui du reste du Canada[3], si aucune réforme de mode de scrutin n’est réalisée. Seuls les noms des partis maintiendront une certaine originalité, parce qu’au fond, le monde politique québécois se rapproche de plus en plus de celui des autres provinces canadiennes.

Mais justement, rien ne serait plus triste que de voir le Québec devenir une province canadienne comme les autres, alors il serait souhaitable que nos divisions politiques reflètent autre chose que cette stérile lutte entre centre droit et centre gauche sans véritable remise en cause du cadre institutionnel. Mais pour ce faire, il est important de mettre fin à ces interminables débats sociétaux, qui ne mènent nulle part et qui divisent les classes pauvres sur des sujets secondaires au lieu de les unir.

La première chose à faire serait, à mon avis, de mettre un terme à ces débats sur la laïcité, en réglant la chose d’une façon ou d’une autre. Puisque c’est cette lutte horizontale qui transforme le monde politique québécois en bon élève du Commonwealth ! Néanmoins, comme la division gauche/droite actuelle est déjà bien ancrée dans les mœurs, il sera difficile de faire passer à gauche des mesures qui sont considérées comme « racistes » et qui malheureusement le sont souvent dans les faits. Il est cependant plus que jamais nécessaire de tenir compte de cette immense masse de gens qui peuple les syndicats des régions, mais qui ont visiblement votés CAQ en raison de l’insécurité identitaire qu’ils ressentent. Même s’ils seront eux aussi les victimes des politiques économiques de la CAQ, au même titre que les communautés immigrantes.

Le dilemme ici est donc d’unir des gens qui ont des intérêts sociaux convergeant, mais qui ont un ressenti difficilement compatible vis-à-vis de l’islam et du multiculturalisme. Dans cette optique, il est nécessaire, à mon avis, de revoir la définition même de la laïcité ou plutôt de l’élargir, afin de la moderniser. Rappelons que la laïcité est encore essentiellement comprise comme un moyen de combattre une religion d’État, alors que tout le monde sait très bien qu’il s’agit d’un débat qui vise à contrôler la religion des groupes d’immigrants, qui au premier rang duquel trône l’islam.

Pour les uns, l’islam est perçu comme une menace à la cohésion sociale (position de la droite[4]) et pour les autres ses membres sont surtout les victimes de la xénophobie de la majorité (position de la gauche). Le gros problème c’est qu’ils ont passablement tous deux raisons, puisque les pratiques du multiculturalisme enferment effectivement ses membres dans des îlots culturels et que la peur qu’implique cette séparation engendre également de la xénophobie ! C’est dans le but de briser ce cercle vicieux qu’il faut moderniser le concept et il me semble temps comme jamais de sortir la religion du débat sur la laïcité !   

J’imagine que cette option saura en faire sursauter plus d’un ! Mais en dehors des formules rhétoriques, il y a beaucoup d’avantages à prendre du recul sur ce qu’est la religion. En prenant un peu de hauteur et en mettant de côté les éléments surnaturels qui la caractérisent, nous comprenons vite que la religion n’est rien d’autre qu’un ensemble de croyances et de dogmes partagé. L’origine étymologique du terme « religion » est « relegere » en latin signifiant « relire » et religare signifiant « relier ». Autrement dit, la religion est un ensemble de croyance et de dogmes qui « relie » les gens entre eux.

De ce point de vue, les religions n’ont rien de bien différent des autres regroupements philosophiques. Par exemple, les véganes, les anarchistes, voire les conspirationnistes pourraient aussi former des groupes « reliés » par des croyances et des dogmes communs. Comme le « dogme » laïque prétend que l’État doit être neutre, il n’y a donc pas de raison de donner aux religions les plus populaires une reconnaissance et une importance refusées aux autres croyances. Le travail de l’État « laïque » est d’abord de baliser les limites de leur influence afin de protéger les droits des individus à l’intérieur comme à l’extérieur de ces groupes. Pas l’attribution d'accommodements ou de faveurs aux groupes dont le lobbying est le plus puissant. Évidemment, tout ça reste très théorique et la réalité est que les accommodements religieux sont le résultat des rapports de force, mais il serait tout de même avantageux que des règles d’analyses soient « sécularisées ». Ne serait-ce que pour parler le même langage quand vient le temps de débattre sur les questions identitaires.

Précisons au passage qu’une « multisociété » ne peut qu’être une société divisée et en perpétuelle lutte interne sur ce genre de question. À moins d’arriver en équilibre, comme en Suisse, ce genre de société ne peut pas avancer politiquement, puisqu’il faut un socle commun pour arriver à des consensus. La société doit donc « faire corps » pour mettre en marche un projet de société alternatif. C’est dans cette optique que « l’interculturalisme » s’est conceptualisé, afin d’adapter la société québécoise aux réalités de l’immigration tout en faisant face au multiculturalisme canadien, qui est plus proche d’une société de lobbies concurrents qu’une véritable société de « valeurs partagées ». 

Il devient donc important de remettre la religion à sa place si nous voulons faire corps, c’est-à-dire de ne pas les considérer comme les groupes philosophiques extérieurs au reste de la société. Ce qui signifie que l’État « neutre et laïque » n’a pas à discriminer les droits et devoirs des gens en fonction de la ferveur ou de la popularité de ces croyances. « Mais concrètement, que cela implique-t-il ? » me diriez-vous. Cela implique de se baser sur des règles objectives et universelles, qui ne reposent pas sur l’influence ou la popularité des croyances. Donc, plus « d’accommodement », mais une modernisation générale des institutions qui répond aux besoins d’une société qui évolue sans cesse.

Quand un métier impose un uniforme par sécurité ou par représentation et que le symbole religieux ou autre n’est pas compatible, bien, inutile de chercher plus loin pour l’interdire, sauf à autoriser un équivalent pour tous. Les symboles religieux n’ont pas à être considérés par l’État et ses représentants comme « sacrés » ou « dangereux ». La question du port de symboles religieux reste dans le cadre du port d’objets symboliques quelconques. Cela n’empêche nullement les individus de les considérer comme sacrés et de réclamer leur port comme un droit. Seulement, la décision doit se prendre de manière objective et doit s’appliquer à tous.

Par exemple, si on veut autoriser le port du voile ou le turban aux métiers demandant un uniforme, on élimine de l’uniforme le couvre-chef ou on autorise les couvre-chefs faits sur mesure pour tous, voire en l’éliminant carrément. Si on juge nécessaire que l’uniforme doive rester « uniforme », on l’impose comme devoir de la profession à tous. Autrement dit, le principal élément qui doit être questionné pour régler la question n’est pas tant la religion des gens, mais la conformité de leur demande envers des règles qui s’appliquent à tous. Inutile de faire d’interminable débat sur la place des religions dans le domaine public pour régler ce type de problème si l’on s’en tient à une vision vraiment laïque des choses.

L’expérience le démontre. Plus on débat sur la place de la religion, plus la xénophobie augmente dans la population par angoisse identitaire. Et plus la majorité a peur, plus les minorités ont également peur. Ce qui dégrade la cohésion sociale et engendre une spirale de haine. Ce climat social fait certes l’affaire de certains politiciens et journaux bien connus, mais il détruit la base sociale de tout potentiel mouvement de masse. Mouvement de masse lui-même indispensable aux questions vraiment importantes comme la justice sociale, l’équilibre environnemental et l’indépendance politique. C’est pour cette raison qu’il faut maintenir le débat dans sa forme concrète, c’est-à-dire une question d’uniforme et de devoir civique. La paix sociale doit impérativement passer par là!

Benedikt Arden (avril 2019)




[1] Sous réserve que la sécurité ne soit pas compromise, que le devoir de réserve ou l’exercice de la profession l’exige, ou s’il y a prosélytisme.
[2] C’est surtout dans le « poliburo » que l’option A était soutenue.
[3] On imagine aisément un parlement dirigé par une droite et une gauche, arbitré par un parti libéral (centre) et animé par un ou deux petits partis à la marge. 
[4] J’exclus volontairement les positions de l’extrême droite qui n’ont pas d’intérêt.

mardi 5 mars 2019

L’antiracisme des riches …


Définitivement, la lutte à l’antisémitisme est « l’antiracisme des riches » ! Pas parce que les juifs seraient tous riches (cela va de soi), ni parce que la défense de cette communauté serait intrinsèquement liée à la défense de leur plus mauvais représentant, mais bien parce que c’est le type d’antiracisme qui est le plus souvent manipulé par les conservateurs de tout poil. Les exemples de cette affirmation sont légion et il n’est pas rare que cette forme bien particulière d’antiracisme soit ironiquement le masque d’un racisme bien plus grave encore, notamment quand il s’agit de défendre les crimes de l’État d’Israël et de ses dirigeants.

Un exemple archétypal serait celui qui a récemment eu lieu, le 16 février dernier, en marge d’une des manifestations des « gilets jaunes », à Paris. À l’occasion du 14e acte du mouvement, l’académicien Alain Finkielkraut aurait senti le besoin de prendre un bain de foule dans l’un des cortèges. Ce qui l’a conduit à se faire insulter par certains des manifestants, qui ne croyaient visiblement pas que sa présence était opportune.

Les insultes dont le « philosophe » a fait l’objet n’ont cependant que bien peu à voir avec son appartenance religieuse, mais seraient plutôt liées à ses opinions politiques conservatrices, puisque ce sont les sobriquets de « raciste » et de « sioniste » qui ont été entendus. En effet, il s’avère que le personnage est assez connu pour sa défense du nationalisme israélien (le sionisme) et de ses positions ouvertement réactionnaire, à la limite du racisme. Notons au passage que ce genre de situation n’est pas une première, pour le personnage, puisque celui-ci s’est aussi fait expulser de façon tout à fait similaire, lors de sa visite surprise dans l’une des « nuits debout » du printemps 2016.

Malgré le fait que c’est d’abord et avant tout les opinions politiques de Finkielkraut qui ont été mises en avant pour justifier son éviction, la « team Macron » ne s’est pas privée d’utiliser ce fait divers afin d’accuser le mouvement social qu’ils combattent de racisme anti-juif (l’antisémitisme, quoi!), sans se priver de quelques références opportunes aux années 30, histoire de faire bon chic bon genre… De son côté, le président Macron, oubliant pour le coup sa récente réhabilitation du Maréchal Pétain, ses lois contre la liberté d’expression, de manifestation et toutes celles contre les pauvres, s’est senti la responsabilité de revêtir les habits des Martin Luther King et des Nelson Mandela de ce monde afin de dénoncer « la haine » de ces gueux qui osent encore porter des gilets jaunes, malgré cette « tragédie » qui l’arrange tant ! Il n’est d’ailleurs pas le seul à emboiter le pas. Toute l’intelligentsia autorisée à penser s’est immédiatement mise en ordre de bataille pour protéger le régime et ses représentants, en récitant leur chapelet « des heures les plus sombres de l’Histoire » de la manière la plus grotesque possible. Il a même été question d’élargir la définition de l’antisémitisme à l’antisionisme afin de le rendre illégal !

À l’exemple des Manuel Valls et des Bernard Henri Lévis, il s’est créé une véritable profession de la récupération des événements de la Deuxième Guerre mondiale pour appuyer des politiques qui devraient normalement être dénoncées par ces mêmes événements. Mais qu'à cela ne tienne! Aucune limite n’est trop grossière pour utiliser les souffrances d’hier pour justifier celles qui ont lieu aujourd’hui! Et ceci ne se limite pas uniquement aux crimes de l’État d’Israël. Non ! cela s’applique également au salissage des mouvements et des individus qui luttent pour la paix et la justice dans le monde. C’est devenu une règle presque implicite. Pensez à n’importe quelle personnalité progressiste que les partisans de l’impérialisme otanien et d’Israël détestent et vous y trouverez fatalement des accusations d’antisémitisme à la clé. Et cela même si le concerné est lui-même juif (pensons juste à Noam Chomsky!).

C’est pour toutes ces raisons que je prétends que la lutte à l’antisémitisme est « l’antiracisme des riches ». Je ne nie absolument pas qu’une haine des juifs existe bel et bien et qu’elle soit en hausse. Seulement, cette haine n’a pas du tout la même origine que celle des années 30 et n’est aucunement comparable sur le fond. Si l’antisémitisme progresse dans les têtes, c’est d’abord parce que le sérieux de cette lutte s’est énormément dégradé à force de se faire manipuler pour le compte des pires causes.

À force d’utiliser la lutte à l’antisémitisme pour la défense des privilégiés et des riches, certaines personnes peu politisées en viennent à incuber une certaine haine envers ceux perçus comme « privilégiés ». Je mets ce privilège entre guillemets, car il s’agit bel et bien d’un préjugé. Mais il est compréhensible que ceux qui souffrent dans l’indifférence générale puissent cultiver du ressentiment à leur endroit, à force de voir chaque événement les touchant (aussi banal soit-il) se transformer ipso facto en scandale national. Sachez que ce qui est arrivé à Alain Finkielkraut (se faire insulter) arrive tous les jours! Même aux gens connus. Il n’est donc pas normal que toute la sphère médiatique et politique s’enflamme de la sorte pour un simple fait divers. À vrai dire, même Finkielkraut a fini par s’en agacer tellement le sketch devenait grotesque. 

Tout ce zèle et cette fermeté envers la protection de cette communauté bien précise (déjà, de surcroît, fort bien représenté dans l’élite et dont le poids politique et médiatique reste très puissant) ne peuvent que susciter la jalousie des autres communautés, voire d’alimenter la théorie d’un complot juif. Cette situation explique aisément la montée de l’antisémitisme dans la communauté musulmane et à plus faible raison dans le reste de la population, sans avoir à chercher dans le suprématisme blanc ou autre.

Cette jalousie et cette haine sont donc ironiquement causées par l’action de ceux qui se spécialisent dans la recherche des antisémites et de ceux qui utilisent cette cause pour des intérêts qui n'ont que bien peu à voir avec le vivre ensemble. Autrement dit, « l’antiracisme des riches » dessert le sort des gens qui en sont les victimes bien plus qu’il ne le combat.

Contrairement au bon sens qui devrait n'y voir qu'une simple réaction face à une inégalité de traitement, Finkielkraut et ses amis y ont néanmoins vu un « racisme des antiracistes ». Thèse très peu partagée en dehors des milieux d’extrême droite, elle est probablement la cause principale des insultes que le personnage a reçues lors de son éviction, malgré l’utilisation d’autres sobriquets.

Même s’il s’agit visiblement d’un non-événement et que l’antisémitisme n’a été qu’une manipulation des « marcheurs » et de leurs alliés, je crois qu’il reste nécessaire de rappeler qu’il ne faut pas tomber dans le piège de la rhétorique identitaire. Si je comprends le sentiment d’injustice qui s’exprime au travers de ce rejet des juifs, du sionisme, voir des « blancs » en général, il me semble tout de même indispensable de rappeler que le relatif confort d’une communauté n’est pas une excuse à sa discrimination. La haine engendre la haine et les stéréotypes induits par ces préjugés divisent les rangs de ceux qui doivent vivre ensemble et s’unir dans la lutte.

Nous avons le devoir de critiquer le sionisme et leur représentant. Mais sachons éviter de propager des thèmes qui arrangent le pouvoir et qui poussent nos camarades juifs du côté des forces réactionnaires. La lutte contre le racisme est la pierre angulaire de la lutte sociale, ne le perdons jamais de vue.

Benedikt Arden (mars 2019) 

lundi 11 février 2019

Géopolitique & guerre des classes


Le 23 janvier 2019, un illustre inconnu nommé Juan Guaidó s’autoproclamait président de la république vénézuélienne devant une foule composée de ses partisans. Simple provocation? Il semble que non, puisque le trublion reçut la reconnaissance quasi immédiate des États-Unis, du Brésil, de la Colombie, du Pérou et (bien sûr) de notre très « démocratique » Canada !

Les coups de force de l’opposition de droite sont monnaie courante au Venezuela depuis la première élection d’Hugo Chavez en 1998. Mais cette fois, la menace d’invasion militaire américaine semble d’autant plus probable que la guerre (pour le contrôle des hydrocarbures) semble se stabiliser en Syrie. Ce qui rend la situation d’autant plus urgente que bien rares sont ceux qui soutiennent la simple légalité internationale… Alors pour ce qui est des soutiens internationaux de la révolution bolivarienne… Néanmoins, certain(e)s irréductibles, d’ici ou d’ailleurs, se mouillent pour que les acquis sociaux du chavisme ne soient pas réduits à néant, puisque la reconnaissance internationale si soudaine de ce despote au petit pied n’est pas sans lien avec sa volonté de privatiser la compagnie pétrolière nationale (PDVSA).

Les conflits internes des pays sont toujours surdéterminés par les grands acteurs internationaux et rares sont les guerres qui ont de vraies causes éthiques. Disons qu’ici nous avons le summum du mauvais goût en termes de manipulation médiatique, puisque l’on inverse systématiquement les rôles dans cette histoire. Le « dictateur » a bel et bien été élu par des élections transparentes et reconnues par l’ensemble des observateurs internationaux présents et le « démocrate légitime » s’est autoproclamé président sans l’ombre d’une procédure légale. De plus, on met tous les problèmes vénézuéliens sur le dos de Maduro et de l’ex-président Chavez, sans jamais tenir compte des sanctions internationales, de la baisse du prix du pétrole et du sabotage de l’opposition. On les accuse même d’être à l’origine des problèmes qui précèdent l’arrivée de Chavez au pouvoir (notamment la violence et la corruption) et qui n’étaient vraiment pas mieux à l’époque peu béni de l’austérité néolibérale de Rafael Caldera.

En fait, le grand concert de propagande médiatique d’avant-guerre est bel et bien enclenché dans nos pays. Tous les rats sortent du navire et les motions et résolutions impérialistes apparaissent de partout. Combien de soi-disant démocrates, le cœur sur la main et les larmes aux yeux, nous parlent de cette « pauvre opposition de droite persécutée » par ces « hordes de partageux enragés » ! Pourtant, cette opposition est bien celle qui a gouverné le pays sans partage pendant 40 ans et laissa mourir de faim l’immense majorité du peuple vénézuélien lors de cette période et gageons qu’elle ne risque pas de faire beaucoup mieux, maintenant qu’elle est soutenue par des brutes comme Trump et Bolsonaro !

Notons d'ailleurs, pour compléter le tableau, que cette opposition est l’une des plus mauvaises perdantes qu’il nous est possible d’imaginer, puisqu’elle se fait pratiquement toujours battre aux élections, mais n’accepte jamais le résultat des urnes, sauf bien sûr quand elle les gagne (comme les législatives de 2015) ! Ce qui fait que cette opposition, qualifiée de « démocrate » dans nos médias, a utilisé toutes les manœuvres possibles et imaginables pour renverser les résultats des urnes. Ceci allant de la simple manif, au coup d’État, en passant par des insurrections armées.

Mais pourquoi une telle hargne envers les résultats d’une démocratie qu’ils se targuent pourtant de vouloir défendre ?

La réponse se trouve dans l’histoire du Venezuela, mais surtout dans l’ordre politique qui suivit la dernière des nombreuses dictatures qu’a connue le pays. Cet ordre, appelé « Pacte de Puntofijo », était un compromis entre les diverses forces du pays qui s’accordaient sur le partage du « gâteau » de la rente pétrolière, mais en jouant le jeu du bipartisme parlementaire. Le résultat de ces décennies fut à l’image de ce qui se passe présentement chez nous, soit une longue séquence de promesses trahies et d’austérité néolibérale qui devait déboucher sur l’implosion du système bipartiste en 1994 et à la victoire de Chavez en 1998. 

Comme je viens de le mentionner, l’époque du Pacte de Puntofijo était moins une démocratie qu’une oligarchie, qui utilisait l’argent de la compagnie pétrolière nationale (PDVSA) pour alimenter tout un réseau de privilège qui allait des chefs syndicaux de la CTV, au personnel politique des grands partis, en passant par la bourgeoisie nationale affiliée. La société vénézuélienne de cette époque était donc particulièrement inégalitaire et hypocrite, car une grande majorité de la population (notamment les autochtones et les noirs) était totalement laissée pour compte. L’économie étant basée sur le pétrole et sur certaines productions agricoles, le pays a toujours été susceptible de déstabilisation par les aléas de l’offre et la demande mondiale. Comme beaucoup de pays semi-coloniaux, le Venezuela n’avait et n’a toujours pas d’industrie et de marché intérieur capable de stabiliser l’économie sans la participation aux marchés internationaux. Ce qui a toujours été un problème pour la Révolution bolivarienne.

Lors de l’arrivée de Chavez en 1998, bien des observateurs de la politique vénézuélienne croyaient qu’il s’agissait d’un aventurier qui pouvait être maté par la menace et la corruption. N’oublions pas qu’il y avait un extrême à sa gauche et que la première mesure importante qu’il fit toucha surtout la représentation démocratique avec la constituante de 1999, même si quelques réformes économiques ont également eu lieu dans ce mandat. En fait, le gros des réformes sociales du chavisme sera surtout mis en place lors de son second mandat. Ces politiques sociales, ne nous mentons pas, n’étaient pas tant des mesures socialistes qu’un transfert de la rente pétrolière vers les plus déshérités. Transfert de rente qui prit la forme des « missions ». D’autres projets plus ambitieux furent tentés, comme la généralisation des coopératives, mais la révolution bolivarienne fut toujours plus ou moins aux prises avec les contraintes économiques extérieures ainsi que les coups de force et le sabotage de l’opposition. Ce qui a fait que la politique de court terme fût la règle des années Chavez et explique en grande partie les échecs du « socialisme du XXIe siècle ». 
      
Néanmoins, le bilan n’est pas si noir que cela et la grande masse de la population vénézuélienne (même celle qui n’apprécie pas beaucoup Maduro) n’a aucunement envie de revenir sur les acquis sociaux et le développement économique des années Chavez, pour revenir à l’époque de l’anticommunisme et des guérillas. Je mentionne cette époque, car c’est bien ce qui risque d’arriver. Surtout si une intervention militaire étrangère devait survenir. Le régime de Bogota voisin, celui qui fait tant rêver les réactionnaires du monde entier, n’est-il pas responsable du conflit armé le plus long du dernier siècle ? C’est ce qui arrive quand on assassine systématiquement l’opposition de gauche et qu’on piétine le peuple avec le sérum de cheval du FMI. C’est pourtant ce que souhaite cette opposition vénézuélienne, tous plus ou moins prompts au fascisme, même si d’étiquette « sociale-démocrate ».

Alors aujourd’hui, que faire? Quoi qu’il ne soit pas question de mettre Maduro sur un piédestal ou de prétendre qu’il n’y a aucun problème qui soit issu des décisions politiques PSUV. Il reste néanmoins nécessaire de dénoncer les sanctions économiques, la désinformation médiatique et l’ingérence que font nos pays, car une intervention armée ne peut qu’engendrer une guerre civile comparable à celles qu’ont connues la Syrie et la Libye. Le peuple vénézuélien est beaucoup plus mature que la propagande médiatique le laisse croire et celui-ci saura remplacer Maduro le moment venu. Il est d’ailleurs tout à fait plausible que Maduro passe la main de lui-même, mais, pour cela puisse être possible, un minimum de stabilité est nécessaire. Dans ce contexte, une intervention étrangère ne peut que durcir le pouvoir en place par nécessité de survie.

L’équilibre mondial est un vaste champ de bataille sans foi ni loi et la guerre des intérêts étatiques semble mettre la guerre des classes au second rang. Toutefois, la guerre des classes se fait toujours à l’intérieur de la géopolitique et doit être analysée sans purisme idéologique ni naïveté sur les discours diplomatiques. La guerre des classes fait rage depuis des décennies dans ce pays d’Amérique latine et si nous voulons faire notre part dans le grand rapport de force mondial, il nous faut accepter de jouer (et surtout comprendre) les règles de ce jeu d’échecs amoral qu’est la géopolitique.

En attendant que notre partition arrive, soutenons ceux qui luttent pour la justice et l’indépendance partout dans le monde, car c’est à travers eux que nous forgeons l’avenir commun!

Benedikt Arden (février 2019)