jeudi 20 février 2020

Ironie dans la lutte parlementaire


L’Histoire humaine est parfois cruellement ironique et celle des partis de gauche l’est souvent bien plus encore.  Combien de fois nos esprits se sont vite emballés devant des avancées politiques qui ne pouvaient être que triomphantes, mais qui se sont finalement révélées de véritables fiascos ! Pourtant, la recette programmatique était parfaite et le soutient populaire au beau fixe, mais les événements en ont voulu autrement et c’est le statu quo, voir la réaction, qui en a remporté la mise…

L’époque actuelle est riche en échecs et les exemples d’erreurs en politique ne manquent pas. Pourtant, si l’enseignement de ces luttes passées démontre bien que le dogmatisme idéologique et la croyance en une recette révolutionnaire sont des erreurs pour les divers mouvements socialistes, il ne faudrait pas non plus négliger l’expérience récente que nous ont fait profiter les échecs de la social-démocratie. Par exemple, l’expérience nous a prouvé, par l’échec de Syriza, qu’un programme social-démocrate conséquent doit impérativement passer par la recherche de la souveraineté du pays qu’il souhaite réformer, malgré les difficultés qu’elle impose[1], car, autrement, ce sont les créditeurs et les « associés[2] » qui dictent dans les faits la politique du pays.

Nous savons aussi que les vieux partis sociaux-démocrates, peuplés d’apparatchiks carriéristes, souvent issus de la « droite complexée[3] », forment des obstacles beaucoup plus dangereux pour la cause que peut l’être l’opposition de droite. C’est pourquoi il est parfois nécessaire de s’imposer devant cette fausse gauche, qui s’approprie cet électorat à des fins carriéristes, avant de réellement être en mesure de combattre la droite.  

De cette liste, nous pouvons maintenant y ajouter une autre leçon. Celle, toute récente, de l’échec du Labour britannique de Jeremy Corbyn. Comme la grande majorité des partis sociaux-démocrates de type « Labour », son aile droite (les blairistes) régnait en maître depuis des décennies, au nom de « l’efficacité » et du « moindre mal ». Cela, jusqu’à se demander si le parti pouvait encore vraiment se qualifier de « social-démocrate ». Cependant, à l’issue d’une série de défaites et de changement de chefs, la vieille garde finit par se faire battre par l’aile socialiste du parti (représenté par Jeremy Corbyn). Celle-ci fut donc en mesure de mettre en place un programme social ambitieux. La première grande difficulté était donc déjà en bonne partie réalisée et l’espoir revenu, car le labour n’avait pas été dirigé par de vrais « sociaux-démocrates » depuis la naissance d’une bonne part des actuels militants du parti, mais comme vous le savez probablement les embûches ne faisaient que commencer…

Il y eut d’abord le référendum sur le « BREXIT » et sa victoire surprise qui posa de graves problèmes à Jeremy Corbyn, car son parti est majoritairement favorable au « REMAIN » (partisan de l’Union européenne). Jeremy Corbyn étant de tradition plus ou moins eurosceptique, comme l’est traditionnellement l’aile ouvriériste du parti, il eut quelques scrupules à prendre clairement position lors des débats, car celui-ci tenait mordicus à maintenir l’unité du parti afin d’éviter qu’une érosion des troupes pro REMAIN soit tentée d’aller grossir celle des Libéraux démocrates, comme ce fût le cas à la suite de la scission de 1981. Cependant, cette volonté de prioriser l’unité comporte des inconvénients en termes de cohérence, étant donné que l’euroscepticisme de la gauche du parti n’a pas grand-chose à voir avec le nationalisme du parti conservateur.

Comme l’exemple de Syriza l’a démontré, l’Union européenne n’est pas cette belle confédération démocratique que ces partisans vantent tant, mais bien une organisation internationale servant à imposer l’ordo libéralisme allemand aux autres pays membres.  Il est donc tout naturel que la véritable social-démocratie soit eurosceptique, malgré son souhait de construire une véritable confédération européenne. C’est au travers de cette ambiguïté que la « droite complexée » agira contre Corbyn et sa tendance. Comme le BREXIT comporte beaucoup de partisans issus du nationalisme réactionnaire et que l’institution européenne se cache derrière un projet politique soi-disant progressiste, il est facile d’amalgamer la méfiance envers l’UE à une forme de nationalisme. Et comme celui-ci s’est grandement centré sur la crainte de l’immigration, lors des nombreux débats qui ont précédé le BREXIT, l’amalgame « euroscepticisme = racisme » devint un argument rhétorique fort.   

Ajoutons à cela une quantité de nouveaux membres issus de ce qu’on nomme familièrement les « justiciers sociaux[4] », qui ne résonnent peu ou pas en termes de classes, mais presque uniquement en termes de valeurs morales et d’identités, et nous avons une direction de parti contraint d’être incohérent par souci d’unité. D’un côté celle-ci souhaite mettre en place un programme social-démocrate ambitieux, programme nécessitant bien sûr d’outrepasser les règles de gouvernance prescrite par l’UE, mais d’un autre côté celle-ci est aussi forcée de combattre la mise en place du BREXIT conservateur, par « antiracisme ».

La situation parlementaire britannique était devenue tellement absurde, en fin 2019, que le nouveau chef conservateur (Boris Johnson) ne pouvait faire adopter sa négociation du BREXIT, n’ayant pas la majorité au parlement, mais était tout de même obligé de maintenir la négociation, via une loi votée plus tôt en septembre (le Benn Act). Même l’organisation de nouvelles élections, ayant pour but de trancher la question, était bloquée, car une majorité de députés devait préalablement faire tomber le gouvernement. Comme la balance du pouvoir était du côté du Labour, c’est eux qui sont directement en cause dans le blocage du BREXIT. BREXIT pourtant validé par référendum et dont une bonne part du soutien (ne l’oublions pas) provenait de la gauche britannique !       

Ce qui devait donc arriver arriva. Les élections générales de décembre 2019 ont tranché la question du BREXIT avec une majorité confortable pour les conservateurs (365 députés sur 650) et une défaite historique pour le Labour dirigé par Jeremy Corbyn (202 députés). Une défaite à ce point historique qu’il fit pire que la redoutée élection de 1983. Celle qui a succédé à la scission de 1981 évoqués plus haut. Évidemment, les blairiste du labour auront beau jeu d’attribuer cette défaite au programme social du parti, puisque dans les deux cas, le parti était dirigé par son aile gauche. Cependant, comme je l’ai expliqué, la vraie raison se trouve d’abord et avant tout dans l’incohérence idéologique et dans ce blocage absurde qu’a effectué le parti dans le processus du BREXIT. Ajoutons à cela une tendance qu’avaient les jeunes du parti à assimiler « Brexiters » et racistes et vous avez un désastre inévitable !

Dans le Monde diplomatique de janvier 2020, un article de Chris Bickerton analysa dans des termes similaires l’échec du Labour de Corbyn. Plus intéressant encore, l’encadré joint à cet article, résume une entrevue avec le comédien Chris McGlade qui expliquait pourquoi : « Je suis travailliste, j’ai voté conservateur » !

 « Je viens de Redcar, une ancienne ville industrielle sur les bords de la Tees. Nous n’avons jamais eu de député conservateur ici. Mais, même si les tories ont décimé notre industrie, éteint nos fours à coke et fermé les plus grands et les plus anciens hauts-fourneaux d’Europe, Redcar a voté conservateur le 12 décembre. (…)

Pourquoi ? Parce que le Parti travailliste est dominé par des bourgeois (…) qui nous détestent. Ils se moquent tout autant de nous que les conservateurs, mais de la part des conservateurs, ça ne nous surprend pas. (…)

La classe ouvrière n’est pas intolérante. Je me fiche de votre race, de votre religion ou de votre orientation sexuelle. (…) Mais, depuis que les résultats des élections sont tombés, les bourgeois progressistes nous tombent dessus et nous reprochent d’être ignorants, stupides et racistes. Ils nous expliquent que nous nous sommes tiré une balle dans le pied. (…) Ils descendent dans les rues des grandes villes pour dénoncer le résultat d’un vote démocratique et chantent « Oh, Jeremy Corbyn ». Mais ne se rendent-ils pas compte que Jeremy Corbyn déteste l’Union européenne tout autant que nous ? Ils sont europhiles ; pas lui, qui a été contraint par son propre parti à défendre une position qui n’était pas la sienne. (…)

Le Parti travailliste ne représente plus la classe ouvrière dans le Nord-Est. (…) Nous n’avons plus les moyens de nous faire entendre. Alors, nous avons voté pour la seule formation qui se proposait de respecter notre vote [lors du référendum sur la sortie de l’Union européenne] en 2016. (…) »

On pourrait croire que ce cri du cœur est anecdotique, mais je crois que ce sentiment de trahison était fortement généralisé chez la vieille classe ouvrière paupérisée par les directives néolibérales de l’Union européenne. Loin d’être un simple débat sur l’identité et l’immigration, le BREXIT était d’abord une question de souveraineté politique qui pouvait unir temporairement des gens qui en espèrent des conséquences bien différentes. Le programme de Jeremy Corbyn n’étant pas concrètement possible dans le cadre européen, l’idéal aurait donc été de quitter l’UE et ensuite voter pour une direction politique progressiste (un Brexit de gauche). Autrement dit, accepter le BREXIT lorsque les conservateurs étaient minoritaires pour ensuite organiser des élections pour en orienter politiquement la suite via les futurs traités. Cela aurait été tout à fait faisable et gageons que les résultats en auraient été fort différents …

Malheureusement, l’ironie de l’histoire a voulu que cette volonté si ardente de maintenir l’unité du parti, au mépris de la cohérence, soit la cause de la perte de 60 députés, mais a surtout permis de décrédibiliser l’aile gauche du parti pour un bon moment. Pourtant, le parti conservateur de Boris Johnson n’est pas qu’eurosceptique, il est aussi affreusement néolibéral[5] et le pays a soif de justice ! Pourtant c’est le néolibéralisme de tradition thatchérienne qui s’est imposé au détriment de la social-démocratie, alors que les conditions sociales engendrées par l’ordo libéralisme allemand (qui est à toute fin pratique la même chose) avaient placé une autoroute à la gauche …

Benedikt Arden (février 2020)        


[1] Les peuples cubains et vénézuéliens en savent quelque chose !
[2] Dans ce cas-ci, l’Allemagne.
[3] La « droite complexée » est cette tendance de centre droit des partis sociaux-démocrates se prétendant quand même de gauche, mais d’un point de vue purement déclaratif et moral. Leurs politiques sont généralement aussi à droite que celle des partis de centre-droits, mais agrémentés d’une communication moralisatrice sur les questions du racisme, du sexisme et de l’homophobie. La cause d’une plus grande représentation de femmes ou de minorités dans les organisations réactionnaires ou les multinationales en forme un exemple typique puisque le but n’est plus d’abolir les entités qui créent les injustices, mais seulement de les rendre moralement plus acceptables.  
[4] Il n’est pas évident de les nommer correctement, mais j’en fais un topo assez exhaustif dans un article sur la question de « l’appropriation culturelle ».
[5] Je sais qu’il a mis en place quelques mesures sociales, mais cela est surtout un gage donné afin de favoriser la stabilité sociale lors des prochaines négociations avec l’UE prévues en 2020.

vendredi 24 janvier 2020

La lutte anti-impérialiste & le cas iranien


Depuis l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani à Bagdad, le 3 janvier dernier, l’attention du monde entier s’est tournée vers l’Iran. Il faut dire que la tension entre Washington et Téhéran a rarement atteint des niveaux aussi explosifs. La situation est d’autant plus dangereuse pour la paix mondiale que cette provocation est le fruit d’un ordre direct (certains parleront de coup de poker) de Donald Trump, contre une personnalité diplomatique dans un pays théoriquement souverain (l’Irak). C’est-à-dire un acte clairement illégal, du point de vue du droit international. Cependant, comme le rapport de force militaire demeure bien inégal entre les deux pays, la réponse de l’Iran restera assez tiède et proportionnée.

Les tirs de réponses, qui ont visé deux bases américaines en Irak, n’ont visiblement fait aucun mort et il est même probable que ces bases aient été prévenues de l’attaque. De toute évidence, l’État iranien ne souhaita pas aller trop loin dans sa riposte de crainte de subir le même sort que son voisin irakien. L’idée était probablement plus de satisfaire la soif de vengeance de sa population que de riposter à la façon d’un rival sérieux. C’est pourquoi la communication iranienne a pris soin de souligner que son action « respectait en tout point la légalité internationale », afin de ne pas donner à Trump de casus belli.

Mais justement, pourquoi souhaiter une guerre à ce point avec l’Iran ? Ce pays, depuis longtemps sanctionné et mis à l’écart par les pays de l’OTAN, a pourtant coopéré avec les instances internationales sur le contrôle de son programme nucléaire. Un traité a été signé à l’ONU et a même été reconnu par les États-Unis d’Obama. C’est donc l’Amérique de Trump, en ne respectant pas ses engagements, qui est en faute dans toute cette histoire. Pourtant, c’est l’Iran qu’on présente comme l’agresseur irrationnel, même si le caractère de Trump n’est pas non plus épargné par la critique.

Il est à noter que cette guerre voulue par Trump et son administration ne cadre pas non plus très bien avec les intérêts du capitalisme américains, puisque celui-ci recherche surtout la stabilité et l’ouverture du marché iranien, ce que le régime est parfaitement capable d’offrir sans guerre. C’est d’ailleurs dans cet espoir que l’État iranien s’est plié à l’accord sur le nucléaire jusqu’à maintenant. L’intérêt des capitalistes iraniens ne diverge pas sur ce point de ceux des États-Unis. De plus, si l’assassinat de Soleimani a eu un impact sur la situation politique en Iran, c’est bien celui de renforcer l’autorité du régime des Ayatollahs au détriment de l’opposition laïque. Opposition que Trump prétend pourtant vouloir soutenir dans ses tweets.

Il apparait que les raisons qui justifierait cet assassinat seraient autant liées à la politique intérieure des États-Unis (comprendre : l’élection présidentielle de novembre et la procédure de destitution) que de répondent aux attaques qu'a subi l’ambassade américaine en Irak par les milices chiites irakiennes soutenues par l’Iran. Ce pays étant l’un des pays les plus détestés par les Américains (dont les démocrates), une escalade de violence, qui ne couterait pas trop cher aux citoyens américains, serait probablement bien vue par les néoconservateurs, les ultras religieux, les « impérialistes humanitaires », etc. Sans compter les puissants lobbies israélien et militaro-industriel. Tout cela pourrait effectivement aider Trump dans sa campagne électorale, à condition que la situation ne parte pas en vrille … 

Rappelons que l’Iran n’est pas la bête noire des États-Unis depuis l’invasion de l’Irak, mais bien depuis la révolution islamique et la prise d’otage de l’ambassade américaine de 1979. Évidemment, cette révolution n’est pas apparue du néant et s’explique d’abord par la dictature proaméricaine du Shah d’Iran et de la répression qu’il exerça pendant un peu moins de 30 ans (de 1953 à 1979)[1]. L’opposition au régime impérial du Shah ne se limitait pourtant pas uniquement aux troupes de Khomeini. Il y avait aussi des factions laïcs (libérales comme communistes), mais l’Histoire en a voulu autrement et c’est un régime religieux antiaméricain qui a pris la place d’un autre régime religieux proaméricain. De toute façon le côté religieux du régime n’a que peu d’importance pour les États-Unis, puisque c’était le nationalisme et le blocage des intérêts américains qui posaient véritable le problème.

Ce tour d’horizon étant fait[2], que devrait être la position des anti-impérialistes et des pacifistes dans tout ça ? La condamnation de Trump et son administration est pour le moins partagée par tout le monde à gauche, mais la chute du régime iranien est aussi une option généralement admise comme souhaitable. De la social-démocratie molle à la gauche radicale, beaucoup se trouvent à souhaiter la chute du régime iranien, puisqu’il s’agit d’une théocratie très éloignée du projet de société socialiste, même si personne ne s’entend sur les modalités. Parfois celle-ci se fait en soutenant à reculons (et aussi un peu par naïveté) le gouvernement américain et sa politique guerrière. Parfois en renvoyant dos à dos l’impérialisme des deux pays, pour ne pas avoir à prendre parti pour le régime iranien.

Il faut dire qu’en période de conflit, la propagande et la diabolisation sont de rigueur. Toute condamnation de la guerre se trouve donc rapidement assimilée à un soutien au régime des Ayatollahs, ce qui fait que les opposants à la guerre se retrouvent à devoir constamment dénoncer l’Iran et à accepter tout ce qui se dit contre ce pays, même si cela sert surtout la cause des va-t-en-guerre. C’est donc dans ce contexte que certaines franges de la gauche deviennent passivement des soutiens de l’impérialisme américain et cela pose un réel problème pour la cause de la paix.

Il est très important de comprendre que la guerre n’engendre pas que des horreurs dans le pays hôte, mais comporte également des effets bien concrets chez nous. La guerre a de tout temps été l’élixir magique contre la lutte sociale en permettant notamment de solidariser les classes sociales par nationalisme, haine de l’autre pays ou par cette naïve croyance que la guerre servirait les droits de l’homme. De plus, la guerre fait fonctionner l’imposante industrie des armements et sert d’excuse aux votes de lois répressives. L’Histoire est riche d’enseignement sur la question et, si nous mettons de côté les conflits civils liés à des révolutions, la guerre a toujours servi l’élite dominante des pays qui la cherchent.  

Depuis plusieurs années, il est devenu difficile de faire valoir la cause de la paix dans la population. Pas que les gens soient contre la paix, mais bien parce que la diabolisation des États attaqués par les États-Unis n’est pratiquement plus mise en question et que la propagande de guerre se donne toujours le rôle du défenseur des droits de l’homme contre un tyran nécessairement sanguinaire. La guerre est donc souvent perçue comme un mal nécessaire qui serait acceptable, puisque le régime du tyran « massacre nécessairement son peuple ». Malheureusement, cette propagande fonctionne aussi fort bien chez des militants pacifistes.

De plus, avec l’arrivée des réseaux sociaux, les mœurs militantes ont tendance à changer. Depuis une dizaine d’années, il est devenu assez fréquent de constater que certains militants soient plus motivés par l’envie de se complaire dans un positionnement puriste et confortable que de réellement lutter pour faire avancer leur cause. C’est l’évolution des méthodes de contestation qui en est à l’origine, puisque le militantisme organisé s’est fait devancer par le cyber militantisme des électrons libres. Cette façon anarchisante de militer comporte bien sûr ses avantages, mais comporte aussi bien des inconvénients. Le principal d’entre eux reste cette guerre d’égo, intrinsèquement lié à l’usage des réseaux sociaux, qui conduit trop souvent les militants à favoriser leur positionnement idéologique au détriment du résonnement tactique.

Les partisans de la guerre l’ont d’ailleurs fort bien compris et utilisent ce genre de pratique pour intimider les pacifistes afin de les rallier ou, à tout le moins, neutraliser leur communication. Dès lors que l’objectif des militants est de faire valoir une sorte de pureté éthique au détriment de la réalité, tout positionnement anti-impérialiste se verra fragilisé par une propagande de guerre parfaitement en contrôle du discours éthique. Comme la politique est sale par définition et que personne (encore moins un État) n’est blanc comme neige, il devient facile d’utiliser les crimes du pays adverse (voire de les inventer) afin d’intimider les militants pacifistes, en les désignant comme soutien de criminels aux politiques barbares.

Pourtant, tout changement, même radical, impose d’accepter les règles du rapport de force. L’une des principales règles est que si l’ennemi utilise une arme plus efficace, vous êtes contraint de l’utiliser vous-même, même si son usage va à l’encontre de vos principes. Et c’est pour cette raison que la propagande de guerre moderne fonctionne aussi bien. Comme l’usage des méthodes non conventionnelles (terrorisme, torture, assassinats, manipulations médiatiques, attentat sous faux drapeaux, etc.) est utilisé par tous les États du monde, il est aisé d’accuser l’adversaire de procéder à ces méthodes condamnables pour justifier une intervention militaire au nom des « droits de l’homme », même si ces méthodes sont également utilisées par nos propres États à notre insu.

Dans tous les cas de figure, cette propagande ne devrait pas être un obstacle pour le militant pacifiste, puisque, contrairement à la propagande de guerre qui se présente toujours comme un mal nécessaire, celui-ci sait pertinemment que la guerre n’a jamais fait que de dégrader davantage les droits individuels (voir le cas libyen). Il est donc toujours nécessaire de condamner les guerres offensives, même si nous sommes violemment hostiles envers le régime visé. La paix mondiale ne doit pas être au prix de l’éthique des États. Cela ne veut évidemment pas dire que nous devons rester insensibles au sort des peuples opprimés, mais il faut les soutenir par des moyens qui n’impliquent pas d'intervention de l’armée américaine, de l’OTAN ou des services secrets des pays impérialistes.

Enfin, en ce qui concerne l’Iran, l’intérêt de ce peuple n’est certainement pas de voir se créer un nouvel État fantoche en ruine, comme c’est le cas pour ses voisins, à moins de souhaiter le retour des djihadistes. Il est donc préférable que l’Iran ne soit pas envahi ou déstabilisé par l’armée américaine et ses services secrets. Il est néanmoins parfaitement justifié de soutenir une opposition indépendante et non alignée aux intérêts occidentaux capitalistes, mais sans pour autant se faire d’illusion sur l’importance de ce soutien, car c’est au peuple iranien de se libérer de ses chaines et de choisir sa voie.

Benedikt Arden (janvier 2020)




[1] Pour continuer dans les « habitudes » américaines, notons que celle-ci est le fruit d’une opération de la CIA et du MI6 appelée « l’Opération Adjax » contre un gouvernement trop hostile à leurs intérêts !
[2] Celui-ci est bien sûr incomplet, mais le sujet n’est pas là !