vendredi 22 janvier 2010

Pourquoi est-ce impossible de dépasser le capitalisme par la gauche?


La Gauche est le fruit d'un "compromis historique particulièrement instable entre le socialisme ouvrier et le camp républicain, c'est-à-dire les héritiers de la philosophie des Lumières", négocié au moment de l'affaire Dreyfus. L'idéologie du camp républicain est le progressisme : son unique ennemi est "l'Ancien régime", c'est-à-dire tout ce qui, selon les républicains, s'oppose "aux effets nécessairement émancipateurs du Progrès scientifique, industriel et moral" (la monarchie, l'Eglise, la propriété foncière). C'est le "Parti du Progrès, du Savoir et de la Raison" (Jean Glavany, ministre de l'Agriculture sous Jospin). Le socialisme quant à lui, est une"création populaire", né en réaction aux "modes d'existence dégradée imposés par la modernisation industrielle". Partisan de l'idée moderne "d'égalité universelle", le socialisme ouvrier s'oppose aussi aux "hiérarchies sociales d'Ancien régime" mais il s'est surtout construit dans le rejet radical de la modernité capitaliste naissante au 19ème siècle. La gauche, c'est l'alliance dans la vie politique de deux mouvements intellectuels encore bien séparés l'un de l'autre jusqu'au 20ème siècle, le progressisme et le socialisme.
On comprend pourquoi cette alliance pratique est un compromis si instable : alors que le républicanisme est une création idéologique, abstraite, créée ex nihilo par des philosophes et des penseurs politiques, le socialisme est d'abord une réaction populaire, ouvrière aux "effets déshumanisants du libéralisme industriel" dont le pire est sans doute la disparition des "formes d'existence communautaire qui constituaient l'horizon indépassable de toute vie humaine digne de ce nom". Ce compromis historique a explosé quand les derniers vestiges de la hiérarchie sociale d'Ancien régime ont disparu à la Libération (poussée de la bourgeoisie libérale, noblesse morte dans les tranchées, perte d’influence de l’Eglise, etc.) et quand la critique radicale du capitalisme a été abandonnée (au profit d’une critique gentiment réformatrice mais plus du tout révolutionnaire). Alors, tout ce qui resta de la gauche, c'est sa philosophie progressiste : débarrassée de l'obligation morale de défendre les travailleurs (imposée par le socialisme ouvrier) et orpheline de son ennemi historique (l'Ancien régime), la gauche est devenue "une simple machine politique destinée à justifier, au nom du Progrès et de la modernisation, toutes les fuites en avant" du capitalisme. Par conséquent, la gauche, alliée du capitalisme libéral, est non seulement incapable de s'opposer efficacement à ce dernier mais elle est devenue sa caution morale. Pour donner une définition rapide et commode de cette alliance, Serge July, rédacteur en chef de Libération, a inventé en 1973 le terme "libéralisme-libertaire".
Cela explique l'incohérence de la gauche et de l'extrême-gauche à se dire anti-libérales. Car elles ne le sont que sur un plan économique (et encore, avec beaucoup de timidité puisqu’elles applaudissent la mondialisation quand celle-ci casse les frontières). Et elles sont "ultra-libérales" sur le plan culturel et sociétal, c'est-à-dire partisanes d'une libéralisation totale des mœurs et des comportements autrefois considérés comme déviants (le libertinage sexuel, la drogue, etc.). Pour résoudre cette contradiction, la gauche a donc développé la légende selon laquelle le "système capitaliste constituerait dans son essence même un ordre autoritaire, conservateur et patriarcal dont l'Eglise, l'Armée et la famille sont les piliers fondamentaux". Alors, il devient cohérent d'être à la fois anti-libéral sur le plan économique et libéral sur le plan culturel puisque le capitalisme, selon la légende, est économiquement libéral et moralement conservateur. Par conséquent, la gauche se ment à elle-même et devient l'idiote utile du capitalisme.
Et la droite dans tout ça ? "L'homme moderne dit de droite a tendance à défendre la cause (l'économie de concurrence absolue) mais a encore beaucoup de mal à admettre la conséquence (le Pacs, la délinquance, la Fête de la Musique et Paris-Plage) tandis que l'homme moderne de gauche a tendance à opérer les choix contraires". Tout est dit !

jeudi 21 janvier 2010

L’Etude de l’extrême droite au risque du soupçon


Dans les sociétés démocratiques d’après 1945, qui valorisent le consensus idéologique et social autant que les valeurs de progrès, le camp politique communément nommé « extrême-droite » symbolise l’antithèse des idées dominantes. Il est considéré comme le mal absolu et toute une série de dispositifs juridiques, politiques ou sociaux ont été mis en place pour en encadrer l’expression voire, dans certains pays, pour l’interdire. Ces mécanismes de relégation ou de « containment » se sont pendant longtemps doublés d’une autre forme de préjugé : jusqu’à la fin des années 1980, en France en particulier, l’extrême droite était tout simplement ignorée par les politologues, présentée dans le meilleur des cas comme une survivance marginale et souvent donnée pour un phénomène du passé, qui ne connaîtrait jamais de renouveau. L’irruption de ce que les chercheurs nomment la troisième vague des partis nationaux- populistes et leurs succès électoraux ont évidemment changé la situation, parfois avec des excès inverses. Ainsi, le nombre de livres consacrés à « l’extrême-droite » a littéralement explosé, celui des mémoires et thèses universitaires également, les articles de presse ne se comptent plus, de sorte qu’après n’avoir été nulle part, le « fascisme » semble être partout, le Front national français devenant, entre 1984 et 2007, une sorte d’astre autour duquel s’ordonnait l’ensemble du débat politique.
L’extrême droite devrait être un objet d’étude comme un autre mais elle ne l’est pas. Le chercheur, face à un sujet aussi chargé idéologiquement, a parfois du mal à rester neutre et à éviter le mélange entre ses (légitimes) opinions de citoyen et ses activités de scientifique. Pour avoir nous même un temps oublié de conserver cette distance nécessaire, dans des circonstances que Jean-Pierre Laurant a évoqué précédemment, il nous a semblé utile de tenter de décrire, avec l’expérience de plus de vingt ans de recherches sur le sujet, les différents procédés polémiques qui concourent à établir une logique permanente du soupçon, par laquelle l’étude de l’extrême droite perd souvent la sérénité et le recul nécessaires à la compréhension du phénomène.
La réduction au fascisme et au national-socialisme
L’extrême-droite est une catégorie politique éminemment problématique. Sans aller aussi loin que Pierre-André Taguieff, qui la considère comme scientifiquement invalide, nous estimons qu’elle recouvre des réalités tellement diverses que son usage est de moins en moins opérant, sauf comme facilité de langage. Il est en effet fort compliqué de justifier la mise en équivalence de Geert Wilders, politicien néerlandais classiquement conservateur avec une focalisation islamophobe lui tenant lieu de programme, avec les néo-nazis parodiques du NSDAP-AO dont le « führer » s’est construit un physique de clône de Hitler, les skinheads de Blood and Honour ou les populistes xénophobes du Parti norvégien du Progrès. Il existe d’ailleurs un tel nombre de définitions de l’extrême droite (le politologue néerlandais Cas Mudde en recensait 26 au début des années 2000), que le débat scientifique s’en trouve tout de suite obscurci.
En admettant même que l’on trouve à l’intitulé une certaine pertinence pour décrire les partis et mouvements se retrouvant sur le plus petit commun dénominateur du nationalisme, de la xénophobie, du populisme et d’une certaine méfiance envers la démocratie représentative et ses élites, encore faut-il ne pas tomber dans le travers qui consiste à systématiquement ramener l’extrême droite aux archétypes du fascisme, du national-socialisme et des mouvements nationalistes autoritaires des années 30. La reductio ad hitlerum est en effet le principal soupçon qui vise constamment l’extrême-droite. L’origine de ce raisonnement tronqué réside d’abord dans le statut de Mal absolu acquis par le fascisme et le nazisme après la découverte de la Shoah. Les conséquences pratiques de cette reductio ad hitlerum sont nombreuses. La première est que ce Mal absolu se juge à l’aune de l’antisémitisme, devenu l’épreuve décisive (litmus test) permettant de juger du caractère démocratique des partis et de l’admissibilité des opinions, davantage quand il s’agit de l’extrême droite que d‘autres familles politiques. Il en existe d’autres: la disqualification intellectuelle, l’ostracisme social, éventuellement les interdictions professionnelles et la limitation du droit à faire de la propagande politique.
Sans oublier les effets pervers générés par de telles dispositions d’esprit, du point de vue même des « antifascistes », à savoir le renforcement du sentiment de persécution des individus ainsi attaqués, la consolidation des théories du complot qu’ils propagent souvent et pour finir, le caractère politiquement inopérant de certaines formes sectaires d’antifascisme à réduire le vote d’extrême droite, puisqu’elles refusent de mettre en œuvre la déconstruction argumentée des idées adverses et le nécessaire débat avec leurs adversaires, qui sont les seules formes efficaces de l’action politique. Le résultat majeur du soupçon de crypto- fascisme et de crypto- nazisme est la production d’un antifascisme et même d’un « front républicain » qui « tournent à vide », ainsi que l’incapacité à comprendre le passé de l’extrême droite et son avenir.
En effet, si on pratique la reductio ad hitlerum, comment comprendre qu’il a existé des tensions, des périodes différentes, à l’intérieur du fascisme italien, sur les questions du racisme et de l’antisémitisme ? Comment appréhender le rapport complexe qui a existé entre phalangisme et franquisme, entre Chemises bleues portugaises et Estado Novo salazariste ? Il est alors impossible également de voir qu’à l’intérieur même du parti national-socialiste aient fait débat la question du nationalisme allemand versus l’idée raciale ou qu’aient pu être mises en question de l’intérieur les théories de Rosenberg et Darré. On signalera aussi, parce que cela a eu des conséquences importantes sur la manière dont la Nouvelle Droite a été reçue en France, que la reductio ad hitlerum rend impossible la bonne compréhension du discours et de la nature du grece : alors que le modèle de celui-ci est la Révolution Conservatrice allemande, qu’il prolonge, actualise et adapte au contexte français, il s’est trouvé décrit comme une officine pratiquant le travestissement volontaire d’un discours nazi, sous des apparences pseudo- intellectuelles.
Or, si le grece a bien utilisé à ses débuts des formulations racialisantes, il ne peut plus être considéré comme partie prenante de ce que Michael Billig appelait en 1981 « l’Internationale raciste », ce qui n’empêche pas l’argument de continuer à être servi contre Alain de Benoist en particulier, alors que celui-ci a, de toute évidence, considérablement évolué dans ses idées.
La reductio ad hitlerum ne fonctionne pas qu’à l’encontre de l’extrême droite, elle suit également des chemins plus retors. Ainsi ont émergé, dans le débat intellectuel confus autour de l’islamisme et de l’islam qui a lieu dans la période post-11 Septembre 2001, les notions de « fascisme vert «  et de « nazislamisme ». Ces catégories polémiques sont utilisées pour tenter de démontrer la nature intrinsèquement totalitaire de l’islamisme et dans le cas des deux formulations en question, l’identité complète des deux phénomènes politiques, sans qu’il soit vraiment possible de savoir ce qui est visé, l’islamisme ou l’islam en tant que religion. Le problème de ces formulations est qu’elles induisent l’idée selon laquelle le totalitarisme et même le génocide, ne peuvent être pensées qu’en comparaison avec le national-socialisme, ce que les crimes des Khmers rouges, le génocide rwandais et les crimes de guerre en ex-Yougoslavie démentent amplement. Plus encore : outre qu’elle obscurcit la compréhension de l’islamisme et des totalitarismes contemporains, la reductio ad hitlerum de l’islamisme donne un argument de taille à ceux qui, antisionistes radicaux et antisémites, s’empressent de retourner le raisonnement en tentant de démontrer que les « sionistes » et les israéliens se comportent « comme des nazis » vis-à-vis des palestiniens. Le fait que Daniel Pipes lui-même, dans le magazine néo-conservateur américain Frontpage, ait exprimé des doutes sur la pertinence du terme « Islamofascisme », employé par le président Bush, devrait inciter à une certaine prudence.
L’immutabilité des hommes et de leurs idées
Il existe une autre forme du soupçon qui rend complexe la recherche sur l’extrême-droite, c’est celle qui porte sur l’évolution des individus et de leurs idées, autrement dit, sur les trajectoires intellectuelles. En effet, si l’historien se doit de mentionner tel ou tel écrit, tel ou tel engagement militant, qu’un individu a pu avoir à 18 ou 20 ans ( ou même plus tard), il n’est ni honnête ni simplement conforme à la réalité, de considérer que cela résume une vie, ou que tout ce qui se produit après un engagement à l’extrême droite doit être lu, non comme une évolution sincère, mais comme une tentative calculée pour faire oublier, pour occulter, ou pour formuler de manière euphémisée, des idées extrémistes. Il existe un paradoxe à ce que des intellectuels ou des militants de gauche, théoriquement acquis à l’idée de l’améliorabilité de l’homme, essentialisent et fixent à ce point les pensées et les comportements. Le soupçon d’être restés fidèles à leurs idées premières pèse évidemment davantage sur ceux qui ont évolué que sur ceux qui n’ont pas varié, sur ceux qui ont acquis une visibilité dans le paysage intellectuel, politique ou médiatique, que sur les militants anonymes.
Le résultat est d’ailleurs de bloquer des évolutions personnelles au lieu de les faciliter. Ainsi dans le cas emblématique d’Alain de Benoist. Est-il cohérent de lui reprocher de continuer à contribuer à des publications classées à l’extrême-droite, alors que diverses campagnes médiatiques ont été mises en œuvre pour qu’il ne soit plus employé par la presse de droite conservatrice et que des critiques s’élèvent, sitôt qu’il est invité dans de grandes émissions de télévision, pour qu’il en soit tenu à l’écart ? Faut-il se focaliser sur les interviews qu’il donne encore à des journaux militants (qui d’ailleurs, comme Junge Freiheit, peuvent aussi être de qualité) ou lire cela comme une conséquence de sa marginalisation dans le débat intellectuel français, causée par l’ostracisme dont il a été victime, et ce en dépit d’une œuvre conséquente, qui donne à penser et qui pourrait être à l’origine d’un débat sans concessions portant sur le fonds ? Nous aborderons un autre exemple, révélateur des mécanismes journalistiques de soupçon. Récemment interrogés par un magazine grand public, la question nous fut posée de savoir si la présence au gouvernement de Patrick Devedjian, ancien militant du mouvement Occident, et au cabinet du ministre de l’Intérieur, de Gérard Gachet, ancien militant du Parti des Forces Nouvelles, ne signifiait pas que « les anciens de l’extrême droite étaient au pouvoir ». Voilà bien un vieux fantasme antifasciste : les militants d’extrême droite ( mais le schéma est aussi appliqué aux anciens trotskystes de manière récurrente) ne changeraient que pour donner le change et continueraient, « en secret » évidemment, à entretenir entre eux des relations fondées sur une commune volonté d’agir en réseau pour parvenir au pouvoir et faire avancer, non pas leurs idées actuelles, attestées par des déclarations, des actes et des écrits, mais leurs idées anciennes, datant de 40 ans.
Il existe pourtant une question pertinente à poser : celle de savoir en quoi le militantisme radical, de gauche comme de droite d’ailleurs, semble être une bonne école de formation pour l’exercice ultérieur de responsabilités dans des partis de gouvernement. On pourrait avancer le sens du sacrifice personnel, la force des convictions tranchées, le goût de la formation et du combat idéologique. On pourrait expliquer les évolutions personnelles par l’acquisition d’une maturité qui favorise le réalisme et par des cheminements intellectuels sur lesquels d’ailleurs quelques hommes politiques de droite régulièrement rappelés à leur passé extrémiste, se sont exprimés de manière cohérente et argumentée. Il semble toutefois que le soupçon ne soit jamais entièrement dissipé, signe du statut très particulier de l’extrême-droite dans le paysage politique français.
D’une part, ce soupçon porte sur la nature même des activités de ce courant politique : il est identifié à la violence, à la clandestinité et au complot, au « côté sombre » de la nature humaine. On le voit ainsi décrit comme un « orchestre noir » (Frédéric Laurent), poursuivant l’objectif de créer un « ive Reich » (Ladislas Farago) en suivant une « Piste noire » (Cesare de Simone). Ses activités sont souvent décrites sous des titres évoquant une approche policière (le « Dossier néo-nazisme » de Patrice Chairoff). Cette sorte de description, très fréquente dans les années 60 et 70, a certes été contrebalancée à partir de la fin des années 80 par la parution de nombreux ouvrages scientifiques, mais elle a contribué à forger une image durable encore renforcée par la manière sensationnaliste dont le journaliste rend compte en général, de la vie de l’extrême droite. D’autre part, le soupçon frappe l’extrême droite parce qu’elle est considérée comme une famille politique illégitime dans le consensus démocratique depuis la victoire des démocraties sur le nazisme et ses alliés. D’où cette conséquence que ceux qui s’en réclament encore ne peuvent être considérés que comme des adeptes du nazisme, du fascisme ou de la Révolution nationale, mais qu’il n’est pas admis que l’extrême droite puisse produire des constructions intellectuelles d’un quelconque intérêt et possédant une capacité d’innovation.
En conséquence, les adversaires de l’extrême droite pensent ne jamais avoir en face d’eux d’individus de valeur avec qui dialoguer et que, s’ils consentent à en identifier quelques-uns, ils refusent le débat au nom du principe qu’on ne doit pas débattre avec les représentants d’idéologies se rapportant aux « heures les plus sombres de notre histoire ». Il s’agit là d’une erreur considérable, à la fois parce que ce qui est désigné comme l’extrême droite comprend des penseurs ou des publications de valeur et parce que ce déni de compétence, débouchant sur l’absence de débat, n’élève pas le débat démocratique. Il est enfin indispensable de souligner deux autres conséquences du soupçon. La première est la marginalisation, dans l’université et le débat intellectuel médiatisé, de celles et ceux qui sont catalogués simplement comme « réactionnaires ». La seconde est l’impossibilité à admettre qu’on puisse à la fois être un militant politique radical et un chercheur de quelque qualité. Ainsi, Christian Bouchet est à la fois le dirigeant de nombreux groupes nationalistes-révolutionnaires français depuis la fin des années 70 et l’auteur d’une thèse non dénuée d’intérêt, soutenue sous la direction de Robert Jaulin et consacrée à « Aleisteir Crowley et le mouvement Thélémite ». Si les universités italiennes n’ont eu aucun mal à accueillir des chercheurs connus pour leur engagement militant (Francesco Ingravalle, Claudio Mutti, Alessandra Colla), l’université française ne le permet guère, excepté pour les proches des courants maurrassien et catholique traditionaliste.
On se doit enfin d’évoquer le schéma intellectuel fort courant dans les études sur l’extrême-droite, de la culpabilité par association et par transitivité. Son fonctionnement est simple : puisque l’extrême droite, comme toutes les mouvances politiques radicales, constitue un milieu relativement étroit et clos, où chaque militant a une forte chance d’avoir connu ou du moins croisé tout autre protagoniste de la mouvance, ce qui est attribuable de manière fondée à l’un peut l’être, par association infondée, aux autres. Ainsi se bâtissent, sur un mode policier, des raisonnements sans queue ni tête qui, ajoutés à la fréquente habitude de tronquer les citations et de recopier à l’envie les erreurs des autres, enlèvent à nombre d’études sur l’extrême droite une bonne partie de leur validité. Un exemple récent est donné par l’enquête, par ailleurs fouillée et non dénuée d’intérêt, qu’a publiée le 27 novembre 2008 l’hebdomadaire communiste italien Rinascita della Sinistra sur son confrère quotidien Rinascita, auto-proclamé journal de la « gauche nationale » et dirigé par des militants de l’extrême droite extra- parlementaire dans la filiation de Jean Thiriart et Franco Freda.
Le journal communiste indique ainsi que son confrère est devenu « de gauche, mais sur la première page de Rinascita apparaît toujours un dessin du visage de Nietszche, le même qui figurait sur la première page de Linea, le périodique de Pino Rauti dans lequel écrivait Marco Tarchi, aujourd’hui universitaire respecté ». Le paragraphe se termine sur une mention du fait que Marco Tarchi avait collaboré (dans les années 70) à Linea. La conclusion à laquelle aboutit tout lecteur profane et à laquelle le raisonnement de culpabilité par association invite à souscrire, est que la simple utilisation commune d’une référence à Nietzsche « prouve » la similitude des engagements politiques d’un quotidien connu pour son antisémitisme et son soutien au gouvernement iranien actuel et d’un ancien cadre exclu du msi devenu figure de proue de la Nouvelle Droite transalpine, puis dégagé de tout engagement militant. Peu importe que pratiquement tous les universitaires travaillant sur les populismes et les droites radicales aient publié dans la revue Trasgressioni, que dirige Marco Tarchi. L’association sans cohérence de son nom avec Rinascita et avec Pino Rauti, ancien soldat de la République de Salo resté fidèle au fascisme et inquiété par la justice pour son implication supposée dans des entreprises subversives, produit au final une mise en cause grave, dénuée de fondement sérieux mais potentiellement efficace.
L’ésotérisme, victime du soupçon d’extrémisme
Le processus intellectuel de délégitimation décrit ici fonctionne particulièrement bien, en France en tout cas, s’agissant de l’ésotérisme. L’étude de celui-ci est d’abord victime de la catégorisation polémique de l’œuvre de René Guénon et de Julius Evola. Comme la théorie du soupçon postule que l’œuvre des théoriciens de « l’extrême droite » est forcément univoque, on comprend bien que ces deux penseurs et leur œuvre à facettes soient facilement placés dans les cases « extrémiste réactionnaire » et « théoricien du fascisme ». Mais la double figure tutélaire de Guénon et d’Evola n’explique pas tout. La vague de littérature occultisante apparue dans le sillage de la revue Planète, en vulgarisant l’idée que la véritable nature du national-socialisme tenait dans les soi-disant « racines occultes » de celui-ci, a accrédité l’idée fausse selon laquelle toute recherche sur l’occultisme ou la tradition primordiale participe au fond d’une entreprise de réhabilitation ( même partielle) ou du moins de réévaluation du nazisme. La remise au goût du jour, dans les milieux nationalistes- révolutionnaires, d’auteurs comme Savitri Devi et Miguel Serrano, le succès des UFOlogues et de leurs légendes sur les « bases secrètes » du nazisme, contribuent à entretenir la légende du Reich occultiste, alors même que Christian Bouchet, qui diffuse ce type de littérature, explique lui-même que Maximiliani Portas travestissait la tradition hindouiste et n’avait rien d’une hindoue traditionnelle !
En outre, périodiquement, l’irruption dans le paysage médiatique de faits de société traités sous l’angle du sensationnalisme, réactive la mise en équivalence des spiritualités alternatives et de l’extrémisme de droite. Ainsi, malgré la récente mise au point savante d’Olivier Bobineau, se développe l’idée selon laquelle les musiques « violentes » que sont le black metal, le death metal et l’industriel, servent de vecteur au « satanisme » néo-nazi, sans que soit faite la nécessaire distinction entre satanisme- religion et satanisme parodique, ou entre luciférisme et culte de Satan. Les paganismes sont également décrits, au prétexte que la majorité de la « Nouvelle Droite » s’en réclame, comme des spiritualités fondées sur le culte de la race et de la force, de surcroît entachées de suspicion par une mise en association avec le nazisme. C’est ainsi que, contre toute vraisemblance, Friedrich Hielscher et Karl Maria Willigut se retrouvent promus au rang de mages occultes d’une Waffen SS ésotérique. L’étude savante de l’ésotérisme doit donc se frayer un chemin étroit entre le soupçon permanent d’être aux mains de militants droitiers travaillant à une entreprise concertée de banalisation des idéologies racialistes et les anathèmes de certains adeptes « orthodoxes » des religions monothéistes, qui voient en elle la promotion des déviances doctrinales, du relativisme et du syncrétisme. Notre conclusion sera d’ailleurs pour étendre notre critique de l’idéologie du soupçon, à la manière dont sont actuellement traitées les études religieuses en général. La prise de parole légitime, le magistère de la science médiatisée, avec les effets politiques et sociaux qui en découlent, sont en effet entre les mains de  spécialistes autoproclamés qui s’acharnent à vouloir démontrer que les adeptes orthodoxes des trois grandes religions monothéistes ( mais le raisonnement fonctionne aussi pour l’hindouisme) sont à des degrés divers, non seulement des « obscurantistes » mais surtout des « intégristes » aux pulsions fascistes. Cette catégorisation fourre-tout est appliquée à la fois aux Frères musulmans, aux colons juifs religieux de Judée- Samarie, à la « Moral Majority » américaine, à l’Opus Dei et au Bhartiya Janta Party indien. L’ensemble des procédés intellectuels évoqués dans cette communication démontre l’ampleur du travail qui reste à effectuer pour pouvoir étudier les radicalités politiques de droite en s’abstrayant, dans la lignée des travaux de Pierre-André Taguieff, des complaisances comme du mur opaque que demeurent le fascisme et le nazisme.
Première parution : Jean-Yves Camus, « L’Etude de l’extrême droite au risque du soupçon », Politica Hermetica, n°23, 2009.

jeudi 14 janvier 2010

Contre-enquête sur la désinformation massive

En avril 2008, Canal+ diffusait un reportage de Stéphane Malterre dans le cadre de l’émission Jeudi Investigation, sur le thème « Rumeur, intox : les nouvelles guerres de l’info ». Voici un démontage en règle de la désinformation véhiculée par ce reportage. Passionnant et édifiant.

"Jeudi Investigation: Un Jeudi Noir de... par ReOpen911

mercredi 13 janvier 2010

Entretien avec Michea sur Orwell


Orwell est en quelquesorte le père de la pensée antitotalitaire. Maintenant que l’antitotalitarisme est hégémonique et que, conjugué avec le règne sans partage du marché, il prétend accoucher de la fin de l’Histoire, n’est-il pas dépassé par ses idées devenues folles ? Autrement dit, Orwell n’est-il pas un penseur pour le XXe siècle ?
JC Michéa : Je ne partage pas du tout votre optimisme en ce qui concerne l’antitotalitarisme. En réalité, ce qui est devenu hégémonique, depuis le promotion médiatique des "nouveaux philosophes", c’est essentiellement l’usage libéral du concept de totalitarisme. Soit en d’autres termes, une version extrêmement appauvrie de la vieille doctrine "des droits de l’homme" (généralement réduite, pour les besoins de la cause, à l’improbable "lutte citoyenne" contre "toutes formes de discrimination") qui, en suggérant une image convenue de "l’empire du mal", a surtout servi à légitimer le repli massif du clergé intellectuel sur les dogmes fondateurs de l’"empire du moindre mal", politique et culturel. Or, ce qu’Orwell s’efforçait de saisir sous le terme alors naissant de "totalitarisme est autrement plus original et profond- on ne devrait d’ailleurs jamais oublier que ses théorisations n’ont pas été dans le tour d’ivoire d’un campus universitaire mais bel et bien à l’épreuve du feu, c’est à dire à partir de l’expérience directe, dans le Barcelone de 1937, du stalinisme réellement existant et de la terrible chasse à l’homme dont lui-même et ses camarades du Poum ont fait l’objet dès leur retour du front d’Aragon.
Au-delà des mécanismes classiques de la terreur policière, il a en effet très vite compris qu’aucune organisation totalitaire ne pourrait durablement fonctionner sans le développement d’un nouveau type d’"intellectuels" ( il incluait sous ce nom, à la suite de James Burnham, tout ceux qui sont préposés à l’encadrement technique, managérial, et culturel du capitalisme avancé) et de sa pratique spécifique : l’idéologie. Non pas au sens marxiste du terme (un discours qui rationalise inconsciemment des intérêts de classe) et encore moins au sens libéral (toute espèce de conviction morale ou philosophique visant à exercer ses effets au-delà de la sphère privée). Mais au sens d’un régime mental inédit (du moins à cette échelle), plongeant ses racines das l’amour du pouvoir, et de nature à induire les zélés pratiquants une anesthésie générale du sens moral.
La victoire de l’idéologie serait donc la défaite de l’éthique ?
Pas seulement de l’éthique. Pour Orwell, cette insensibilité morale à d’autres conséquences : d’une part un aveuglement stupéfiant à la réalité ("il ment comme un témoin oculaire", aimaient à plaisanter les Soviétiques), de l’autre, la perte de tout sens esthétique et de tout sentiment de la langue écrite et parlée. Si la "LTI" de Victor Klemperer représente de ce point de vue, le penchant national-socialiste du "duckspeak" stalinien, il est cependant intéressant de notre qu’Orwell décelait certains prémices de cette corruption moderne du langage dans le jargon des "experts" et des journalistes de son époque. Or non seulement, comme chacun peut le constater, ce nouveau type humain à survécu sans dommage à la Chute du Mur de Berlin, mais il devrait être évident, à l’ère du "politiquement correct", de la consommation dirigée et du nouveau "management" capitaliste, qu’il se porte comme un charme, au point d’avoir été cloné de façon industrielle. C’est là, du reste, un phénomène qu’Orwell avait clairement anticipé : "D’après tout ce que je sais, écrivait-il ainsi en 1945, il se peut que, lorsque La Ferme des Animaux sera publiée, mon jugement sur l’Union Soviétique soit devenu l’opinion généralement admise. Mais à cela servirait-il ? Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment."
Etes-vous si sûr que l’orthodoxie antitotalitaire d’aujourd’hui ne constitue nullement un progrès par rapport à celle d’hier ?
Il faudrait, encore une fois, s’interroger sur la solidité réelle de cette supposée "hégémonie" du discours "antitotalitaire". Si l’analyse d’Orwell est juste, il est tout à fait possible, au contraire, que le retour inévitable (selon la loi des cycles idéologiques) d’un certain degré de critique anticapitaliste s’accompagne de nouveau d’une remise en question du concept de "totalitarisme", - conformément au principe particulièrement stupide que veut que les ennemis de nos ennemis soient nécessairement nos amis ( l’"islamophobie" pourrait, dans cette hypothèse, constituer l’un des substituts les plus présentables du vieil "antisoviétisme primaire"). Si tel était cas, il faudrait alors conclure que nos élites intellectuelles_ à l’image de ces émigrés retrouvant leurs privilèges après la chute de l’Empire- n’auraient rien appris ni rien oublié. Tel est souvent le prix à payer- remarquait d’ailleurs Orwell- pour le rêve d’une société "dans laquelle ce serait enfi l’intellectuel qui tiendrait le fouet".
Je ne voudrais pas vous peiner, mais Orwell ne nous apprend-il pas qu’il faut préférer le moindre mal au mal tout court, comme le montre son patriotisme résolu pendant la guerre ?
Vers la fin de sa vie, Orwell a effectivement écrit dans l’un de ses carnets d’hôpital, qu’en politique "il ne s’agit jamais que de choisir le moindre des deux maux". Mais c’est uniquement parce qu’il faisait alors allusion à son positionnement personnel durant la Seconde Guerre mondiale, et donc à ces situations historiques extrêmes "auxquelles on ne peut trouver d’issue qu’en se comportant en forcené ou en dément", -tout en ajoutant que, même dans de telles situations, "il faut réussir à maintenir inviolée une par de soi-même". On est donc très loin du discours tenu par les libéraux. Pour ces derniers, en effet, ce qui a toujours fondé leur appel à une politique du moindre mal, ce n’est pas tant l’existence toujours possible de tels situations historiques (et l’époque des guerres civiles de religion en était assurément une), c’est plus fondamentalement, la nature même de l’homme, dont il faudrait toujours attendre le pire, pour peu qu’il refuse d’écouter la seule voix de son intérêt bien compris. Une telle hypopthèse métaphysique est évidemment aux antipodes des idées d’Orwell sur la "décence" naturelle des travailleurs et des simples gens, telle qu’il l’avait découverte à Wigan et sur le front espagnol.
Le péché philosophique originel des libéraux c’est, en somme, d’avoir transformé en vérité anthropologique universelle ce qui n’était éventuellement que la vérité provisoire d’une situation particulière ; oubliant du même coup que, si l’homme est de toute évidence capable du pire, il est tout autant capable du meilleur, dès lors que les circonstances et le contexte ne s’y opposent pas radicalement. Et le socialisme d’Orwell (la "société décente") reposait justement sur cette conviction profonde qu’il était encore possible d’édifier un contexte politique, social et culturel d’encourager en permanence les individus à donner, autant qu’il est possible, le meilleur d’eux-mêmes. On peut certes trouver utopique une telle société. Mais il n’y aurait aucun sens à présenter celle-ci comme un "moindre mal".
Orwell établit une distinction entre la gauche et le socialisme. Et vous avez fort bien montré comment la gauche, par sa naissance même comme partu du mouvement, était logiquement devenue la meilleure alliée du capitalisme (ce qui signifie d’ailleurs qu’il n’y a plus de grande différence entre elle et la droite et que donc ces catégories ne sont guère utiles). Etes-vous, avec Orwell, le défenseur d’une gauche non moderne ou d’un socialisme conservateur, bref d’un anarchisme tory ? Ne sont-ce pas des oxymores ?
Ce ne sont que des oxymores qu’à l’intérieur du dispositif idéologique légué par les courants dominants de la philosophie des Lumières (il faut donc en exclure cette tradition du républicanisme "néoromain" dont Orwell- Bernard Crick l’a souligné-était souvent assez proche). Pour les élites intellectuelles du XVIIIe siècle, en effet, il s’agissait avant tout de tracer une ligne de démarcation infranchissable entre les partisans du "Progrès" et de la "Raison" (ce que l’on appellerait bientôt la "Modernité") et les tenants d’un passé ténébreux, que les progressistes les plus radicaux assimilaient en bloc à l’absurde système "féodal" et à son cortège de superstitions populaires, de coutumes ridicules et de préjugés inacceptables. L’ambiguïté d’un tel dispositif- dans lequel Engels voyait le "règne idéalisé de la bourgeoisie"- saute immédiatement aux yeux. D’une part, il a conduit à ancrer le libéralisme- moteur principal de la philosophie des Lumières- dans le camp des "forces de progrès" (on sait d’ailleurs que Constant, Bastiat et Tocqueville siégeaient à gauche, voire à l’extrême gauche du Parlement). De l’autre, il a contribué à rendre d’avance illisible la critique socialiste originelle, puisque celle-ci allait précisément naître d’une révolte contre l’inhumanité de l’industrialisation libérale et l’injustice de son droit abstrait. Ce qui explique au passage, qu’un Marx- à la différence d’une Marie-George Buffet ou d’un Olivier Besancenot- n’aurait jamais songé à se revendiquer de la gauche : comme la plupart des socialistes de son temps, il défendait encore la précieuse indépendance du mouvement des travailleurs, tant à l’égard de la droite monarchiste qu’à celui de la gauche libérale, quitte à appuyer parfois cette dernière pour des raisons purement tactiques et provisoires.
Y’aurait-il des accointances entre la révolution (le socialisme ?) et la réaction ?
Oui, si l’on tient aux schèmes idéologiques introduits par la "nouvelle philosophie". Mais cette atopie singulière du socialisme naissant ne signifie évidemment pas que ses partisans entendaient revenir au monde d’avant la Révolution. Ce qui est sûr, en revanche, c’est ce que leur dénonciation de ce dernier était infiniment plus subtile que celle des idéologues de gauche. Dans leurs critiques de l’Ancien Régime, ils prenaient en effet toujours soin de distinguer ce qui relevait du principe hiérarchique (un socialiste est par définition hostile à toute forme d’oligarchie, quand bien même elle se fonderait sur la prétention de certains à être "plus égaux que les autres") et ce qui relevait du principe "communautaire" (la Gemeinwesen de Marx) et de ses conditions morales et culturelles : un socialiste s’oppose par essence à ce qu’Engels appelait la "désagrégration de l’humanité en monades dont chacune a un principe de vie particulier". Pour les premiers socialistes il était donc clair dans laquelle les individus n’auraient plus rien d’autre en commun que leur aptitude rationnelle à conclure les marchés intéressés ne pouvait pas constituer une communauté digne de ce nom- on remarquera, au passage, que la gauche contemporaine aurait presque fini par nous faire oublier l’étymologie même des mots de "communisme" et "socialisme".
Tout cela, naturellement, Orwell le sentait et le vivait de façon viscérale. Et c’est avant tout cet aspect du "passé" (celui qui fonde, en définitive, une grande partie du sens et du charme de l’existence humaine) qu’il désirait protéger et développer, jusqu’à en faire l’horizon nécessaire- ce n’est qu’un paradoxe apparent- de toute vie privée réussie. Et quitte, selon son habitude, à multiplier les provocations philosophiques destinées à éveiller les intellectuels de gauche de leur éternel sommeil dogmatique. C’est ainsi par exemple, qu’il confia un jour que, " ce dont avait besoin l’Angleterre, c’était de suivre le genre de politique prônée par le G.K’s Weekly de Chesterton : une forme d’anticapitalisme et de joyeuse Angleterre agraire et médiévale". C’est à coup sûr dans ce cadre précis qu’il convient d’interpréter sa dernière volonté d’être inhumé selon le rite anglican. Il ne croyait évidemment pas en Dieu, mais il n’en pensait pas moins que "le véritable problème était de trouver un moyen de restaurer l’attitude religieuse, tout en considérant que la mort est définitive". Non qu’à ses yeux le sens moral trouve son fondement réel dans la religion, mais simplement parce qu’il était convaincu- et bien des révoltes populaires lui donnent raison sur ce point- que la religion pouvait aussi fonctionner, à l’occasion, comme l’un des habillages culturels les plus efficaces de la common decency.
D’accord chez Orwell, l’expérience existentielle précède et domine l’élaboration théorique. Il ne part pas des idées mais des individus concrets et de leurs vies concrètes pour penser le monde commun. Mais justement, la common decency est une disposition personnelle plus qu’une construction collective. Le pari sur la persistance de cette disposition n’est-il pas un peu hasardeux- peut-être vivons-nous une mutation anthropologique qui consacrerait la victoire de l’individu rationnel des libéraux sur l’homme décent d’Orwell ? Est-il raisonnable aujourd’hui, aujourd’hui, de prétendre édifier la maison commune sur une moralité partagée ?
Orwell est incontestablement un moraliste, si l’on entend par ce mot celui qui- à l’image d’un Spinoza ou d’un Nietzsche- s’efforce en permanence de chercher l’homme derrière l’idée. Pour lui aucune société matérialiste n’était envisageable sans cette personnelle d’implication du sujet dans ses actes qui est le principe ultime de toute décence et de toute honnêteté intellectuelle ; et il est certain qu’au XXe siècle, peu d’intellectuels auront autant payé de leur personne pour essayer d’accorder leur vie à leurs idées (de là l’admiration que lui vouait, par exemple, un Henry Miller, pourtant si éloigné de ses convictions socialistes). Cette exigence morale est le fondement le plus stable du double combat qu’il a conduit en permanence contre l’indifferentisme moral des libéraux et contre "l’esprit réduit à l’état de gramophone" qui caractérise les intellectuels totalitaires. Cependant, il convient d’ajouter que la common decency - condition première de toute révolte authentique- ne représentait pour Orwell que le point de départ nécessaire d’une politique socialiste. Il faut certes "s’appuyer sur elle", écrivait-il, mais aussi et surtout lui assurer "un développement infini" sous peine de se retrouver piéger, d’une manière ou d’une autre, dans l’autre, dans l’univers délétère du "communautarisme" et du nationalisme. Rappelons qu’Orwell, à la différence des intellectuels de gauche d’aujourd’hui, savait parfaitement distinguer ce dernier de l’attachement ce dernier de l’attachement à son pays natal et du dévouement patriotique. Ce qui est ici en jeu, c’est donc une fois de plus l’éternelle dialectique du particulier et de l’universel : en ce sens, toute théorisation socialiste doit quelquechose à Engels, même si Orwell, en bon anglais, manifestait une solide indifférence pour l’oeuvre de celui-ci.
En somme, la cité d’Orwell se construit non pas sur l’ablation des singularités concrètes mais à partir d’elles ?
C’est non seulement l’idée-clé de toute sa politique, mais c’est aussi, selon moi, ce qui en fait toujours l’intérêt et la force. Comme le prouve, en effet, l’expérience de toutes grandes révoltes populaires (mais aussi bien l’histoire de l’art), c’est toujours à partir d’une tradition culturelle particulière qu’il apparait possible d’accéder à des valeurs véritablement universelles, c’est à dire à des valeurs susceptibles de parler à tous. Celles-ci ne peuvent jamais constituer un point de départ acquis d’avance, et dont la condition première serait la ruine de tous les enracinements particuliers- un peu comme si, par exemple, l’amour des langues étrangères ne pouvait surgir que de l’indifférence au génie de la sienne propre. Elles se présentent toujours, au contraire, comme l’aboutissement d’un dur labeur historique- nourri, entre autres, de l’expérience des situations affrontées en commun- et qui doit finir par dégager tout ce qui, à l’intérieur d’une tradition culturelle donnée, se révèle effectivement universalisable, et donc d’être repris (moyennant un travail complexe de traduction) dans la culture universelle de l’humanité. Il ne fait aucun doute qu’Orwell aurait beaucoup apprécié la définition de l’écrivain portugais Miguel Torga : "L’universel, c’est la local moins les murs". Aux antipodes des catéchismes modernes, elle permet en effet de distinguer une fois pour toute l’humanisme véritable ( horizon de tout projet socialiste) de cette présente uniformisation touristique et marchande de la planète pour laquelle Orwell éprouvait à juste titre une sainte horreur.
Dans le fond, aspire à une société d’adultes capables d’intégrer à leurs désirs l’existence de l’autre et d’accepter des limites. Il semble qu’ajourd’hui la plupart des gens souhaitent au contraire jouir d’une enfance éternelle. Si Orwell a quelquechose à dire, reste-il quelqu’un pour l’entendre ?
Il est assez facile de faire tenir ensemble la dénonciation orwellienne de l’égoisme libéral et ces appels réitérés à une vie adulte et responsable (ces appels l’avaient d’ailleurs conduit à réviser en partie son jugement sur Kipling). " Dans leur grande masse, écrivait-il, les hommes ne sont pas à proprement parler égoiste. Arrivés à l’âge de 30 ans ils abandonnent leurs ambitions personnelles essentiellement pour les autres". Cette observation pertinente ( quoiqu’on pense de l’âge retenu) invite à conclure qu’égoisme et immaturité vont necessairement de pair, que le premier n’a rien de naturel- contrairement à ce qu’imagine les libéraux- et que chez un adulte il ne représente généralement que le solde non-réglé d’une histoire d’enfance. Une telle conviction explique sans doute qu’on ne trouve aucune trace chez Orwell d’un quelconque culte politique de la jeunesse en tant que tel ( à travers l’exemple de la "Ligue antisexe", dans 1984, il souligne même le rôle sinistre qu’elle a pu jouer dans l’embrigadement totalitaire). Mais elle a en outre l’avantage d’éclairer un aspect majeur du développement des sociétés capitalistes contemporaines. En présentant comme une construction "idéologique" arbitraire toute référence à une autorité symbolique- c’est à dire tout montage normatif qui ne serait pas celui du marché ou du droit- , les libéraux ont en effet ouvert la voie à une bien étrange confusion : celle qui tend désormais à assimiler toute défense de la fonction paternelle à une simple réhabilitation masquée de la vieille domination masculine et patriarcale ( effectivement incompatible avec l’idée d’égalité).
Or il demeure toujours vrai que l’éducation d’un être humain suppose nécessairement l’intervention d’un "tiers" (quelquesoit le sujet appelé à occuper cette place) dont le rôle symbolique est de permettre cette prise de distance vitale avec la mère sans laquelle aucun sujet humain ne pourrait "grandir" ni donc accéder à l’autonomie véritable et à la maturité. En invitant à jeter le "père" avec l’eau du bain, l’idéologie libérale (comme l’éducation qu’il lui est associée) a donc certainement remporté l’une de ses victoires politiques les plus éclatantes- et l’on sait, malheureusement, le rôle décisif que la culture de gauche a joué dans cette victoire. Elle a en effet rendu plausible, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’avènement d’un monde dans lequel - la volonté de toute-puissance infantile n’ayant pu rencontrer ses limites indispensables- la maturité serait enfin devenue l’idéal inaccessible (et, du reste, privé de sens) et l’égoisme, la loi du grand nombre y compris après 30 ans. L’avènement d’un monde, en d’autres termes, dans lequel le capitalisme se trouverait théoriquement en mesure de reproduire à l’infini (mais à quel prix ?) le nouveau type anthropologique- un narcisse égoiste dominé par sa volonté de puissance qui est la clé ultime de tous ces montages métaphysiques.
Certes, nous sommes encore assurément très loin d’un tel monde, à supposer même qu’il puisse tout simplement fonctionner. Mais, s’il est vrai, comme l’écrivait George Trow, que, " lorsqu’il n’y a plus d’adultes, commence le règne des experts", il existe déjà suffisamment de signes pour laisser présager qu’une mutation aussi inquiétante est bel et bien en cours dans l’un de ses rares accès de pessimisme (c’était, il est vrai, en 1939), Orwell avait écrit qu’il se pourrait un jour " qu’on créé une race d’hommes n’aspirant pas à la liberté, comme on pourrait créer une race de vache sans cornes". Souhaitons que, pour une fois au moins, il se soit vraiment trompé.

vendredi 8 janvier 2010

Mais pour qui se prennent-ils ?


Je sais bien que le sujet n'est plus vraiment d'actualité, mais vacances obligent, j'ai à me rattraper sur certains sujets qui ont encore le potentiel de valoir un petit coup de gueule. Hey oui ! Ces fameux minarets qui, j'en suis sur, étaient encore une chose inconnue pour une grande majorité de gens avant ce fameux vote, ont fait la joie des antidémocrates de gauche comme de droite, car votés par référendum. Bien sûr, cette votation n'est pas fondamentale sur le fond, en plus d'être une manoeuvre évidemment politicienne, mais au moins a-t-elle toujours le mérite de faire sortir le chat du chapeau chez les chantres de la tolé-rance toujours plus démocrate que les référendums eux-mêmes. Que d'inepties avons-nous entendu le lendemain de ce vote évidemment non démocratique : « Les xénophobes majoritaires », « le vote de la haine » ou mieux encore, le fameux argument sur la tyrannie de la majorité (sic). Ces curés des temps modernes, tout en pleurant sur la misère des pauvres musulmans ne pouvant plus construire de châteaux à la gloire d'Allah sur nos terres, nous servent un autre « plus jamais ça ! », histoire de toujours se référer au classique et de faire savoir que la moralité n'est pas celle de la majorité, mais bien la leur (démocrate authentique oblige).  

Mais bon, que dire du droit au minaret excepté que ce n'est que du colonialisme arabe déguisé en droit de culte ? Hey oui, il semble que l'appel à la grande messe arabe ne soit pas nécessaire au culte en plus de ne pas être très laïc (se faire crier la prière dans la rue n'est pas très privé). Mais alors, pourquoi se répandre en larme avec cette pseudo lois anti-droit-de-l'hommiste? À part le fait de vouloir être colonisé par la culture arabe (ce qui n'est évidemment pas le cas), cela peut sembler assez étrange venant de cosmopolites élites vomissant plus qu'autrement les moeurs musulmanes (comme toutes autres d'ailleurs). Mais quand on prend un peu de recule et que l'on réfléchit de manière plus pragmatique qu'idéologique la réponse devient plus claire et explique les ambivalentes positions de ces mêmes élites asymétriquement laïques. La culture n'étant pour eux réduite à l'art froid et prétentieux des styles thrashs, postmodernes et métissés (du n'importe quoi, original que par le mixte), l'art traditionnel se voit donc renvoyé au banc d'ethnocentrisme si ce n'est pas de xénophobe, car s'appuyant sur le passé. Ce type d'art (culture) est, vous l'avez compris, à l'antipode des arts oedipiens contemporains, qui n'existent que par le biais de la destruction du passé et du métissage du présent. Mais qu'elle est le rapport entre l'art et les minarets ? Bien, il me semble que si la culture et l'art s'incarnent bien quelque part, c'est bien dans l'architecture. Et là nous voyons clairement que c'est par une incarnation esthétique de leur idéologie que les chantres de la tolérance se battront pour les minarets ici et probablement se battraient pour des cathédrales à Istanbul s'ils en avaient l'occasion. En fait, c'est à grand coup d'immeubles néomoderne et de contrastes culturels qu'ils veulent construire notre futur. Finalement, la protection des droits leur est d'un bien grand secours pour encourager les musulmans au prosélytisme culturel, car façonnant de cette façon le métissage visuel de nos sociétés. L'idée n'est en aucuns points de protéger les droits des gens à conserver leur culture (les immigrants), car ce droit est celui même (des autochtones) qui est remis en cause depuis le vote suisse.

Évidemment, après avoir rappelé ces petits détails, le relativisme culturel devrait faire son entrée. À celui-ci je dirai tout simplement que pour que l'art devienne culture, il doit d'abord se concentrer, s'homgéniser, pour pouvoir exceller et qu'ensuite il puisse perdurer pour finalement s'incarner en culture. L'art d'un seul homme, aussi nombreux est-il, ne peut être considéré comme « La culture » du peuple, car « La culture » est (à l'instar de la philosophie et de la science) une continuité qui s'appuie sur le bon du passé pour pouvoir s'incarner en futur. Cette continuité est cher au peuple, car émanant et appartenant à un peu tout le monde et devient ainsi un coagulant social qui nous permet d'accéder à une solidarité nationale réellement naturelle. Alors, il est plutôt normal que ceux-ci veuillent la protéger, particulièrement quand il en a l'occasion par l'entremise d'un vote référendaire.
Je ne ferai pas de longs discours sur l'art et la culture dans ce petit édito, car cela m'amènerait beaucoup trop loin de l'essentiel : la nouvellement classique remise en cause de la démocratie. Sérieusement, pour qui se prennent-ils pour juger de la morale des gens !? Sont-ils tellement moraux que leurs voix devraient valoir plus que celle des autres, eux qui nous font constamment le même reproche quand on essai de protéger notre culture ? Est-ce qu'ils auraient oublié que le principe primordial de la démocratie est qu'elle n'est pas morale, mais juste (1) ? Mais bref, il semble que la vraie démocratie devienne de plus en plus du populisme aux yeux de la haute classe qui croient voir venir la fin de l'Histoire. Mais vous savez, la fin de l'Histoire n'est certes pas près d'arriver, car il y aura toujours des tyrans à combattre, des tyrans qui voudront asservir et dominer la masse à leur vision du monde, car leur dogmatisme idéologique les auront amenés à perdent toute notion de justice et donc, de moralité.

Benedikt Arden


1- Je sais bien que je suis plus du genre prôner que le bien précède le juste, mais comme je crois au bon sens des gens, le juste nous amène généralement au bien par l'entremise d'un vote juste.