mercredi 4 novembre 2015

Du changement qui a des airs de déjà vu

« Mes amis, nous avons battu la peur avec l’espoir. Nous avons battu le cynisme avec le travail acharné. Nous avons battu la politique négative avec une vision rassembleuse et positive ». Ainsi parlait Justin Trudeau au soir de son élection comme premier ministre du Canada, le 19 octobre dernier. La thématique du discours, mais aussi de sa campagne, était tout empreinte d’épithètes évoquant la fin de la « grande noirceur ». C’est d’ailleurs sur cette thématique, et sans se priver du cliché du « changement » que le nouveau Trudeau a sorti des boules à mites de l’arrière-arrière-grand-père ses fameuses « voies ensoleillées » :

« Il y a – il y a plus de 100 ans, un grand Premier ministre, Wilfrid Laurier, a parlé des voies ensoleillées. Il savait que la politique peut être une force positive, et c’est le message que les Canadiens ont envoyé aujourd’hui. Les Canadiens ont choisi le changement, un vrai changement. »

Il va sans dire que la défaite d'Harper est en soi un évènement qui marque un certain « ensoleillement » de nos vies, mais pour ce qui est du changement à proprement parler, on repassera. Car si le jeune Trudeau n’est pas un vieux routier de la politique canadienne, il n’en demeure pas moins l'une des incarnations les plus visibles de la doctrine historique du Parti libéral du Canada (PLC) et de ses contradictions, soit celui d’un libéralisme classique entremêlé du nationalisme pancanadien[1] le plus exacerbé. Le moins que l’on puisse en dire (surtout chez les indépendantistes du Québec), c’est que le Canada est simplement revenu le Canada. Passant du néoconservatisme à l’américaine au « trudeauisme » d’antan.

Mais l’effet réconfortant que procure le passage de l’eau glacée à l’eau froide ne doit pas faire oublier que les mers chaudes existent et que rien n’est encore gagné, tant s'en faut. Même si la volonté du PLC d’en finir avec ces inutiles bombardements en Syrie, de décentraliser l’économie canadienne de la production de pétrole et de revenir à quelques investissements d’infrastructures[2] doit être saluée, il n’en demeure pas moins que le PLC n’est en rien opposé aux principaux principes de C-51, aux traités de libre-échange (atlantique & pacifique), au projet de pipelines de Transcanada, ainsi qu’à la non-reconnaissance du principe d’autodétermination des peuples. Il va sans dire que la « trudeaumania », au moins aussi factice que l’obamania, n’a pas beaucoup de beaux jours devant elle et que le « Kennedy du Canada » risque de comprendre bien vite (si ce n’est pas déjà le cas) que le rôle d’un chef d’État occidental assujetti à l’oncle Sam est aussi bien souvent de faire le beau et de se taire. Chose à laquelle personne ne doute qu’il excellera à merveille ! Car si vous avez bien remarqué, l’idéologie du PLC est en constante contradiction d’avec ce qu’elle devrait soutenir et c’est bien ce qui est le plus agaçant dans ce parti, tout ce qu’il y a de moins neuf.

En effet, le patriotisme libéral issu du 19e siècle et le monde actuel ont très peu à voir ensemble, étant donné que le carcan moralisateur d’aujourd’hui est un espèce de mutant idéologique à cinq bras composé d’une grande dose d’occidento-centrisme, de néolibéralisme, d’impérialisme « humanitaire », de discours droits-de-l’hommiste et de politiques sécuritaires, bien éloignées de la scolastique anglicane et catholique d’antan. Ce carcan est d’ailleurs partagé, à différents niveaux, par les quatre plus grands partis du paysage fédéral (le Bloc Québécois étant le quatrième). Le PLC étant le plus proche adepte de ce catéchisme postmoderne, il n’est pas à douter que le gouvernement de Trudeau sera un tout aussi bon fossoyeur de l’indépendance du Canada que purent l’être ses prédécesseurs.

Dans le cadre de la loi antiterroriste de Harper, le PLC, ce chantre des droits de la personne qui a imposé sa charte de droits au mépris de sa belle constitution canadienne et de sa propre « démocratie », ne croit pas qu’il soit nécessaire de défaire cette immonde atteinte aux principes de liberté de penser qu’est C-51. De plus, même si le petit Trudeau nous dit qu’il est «  opposé à l'intervention aérienne des Forces canadiennes contre l'EI », il ne poussera pas à ce point la conséquence en proposant la sortie de l’OTAN et de ses dites missions de « paix »[3]. Et dans le registre de l’indépendance du Canada, qui devrait être la raison même de l’édification trudeauiste d’un peuple canadien (et non « des » peuples canadiens), il n’y a rien de bien neuf sous le soleil, car si l’on oublie les portraits de la reine et ces célébrations britanniques vulgaires, les impasses du politique qu’impose les traités de libre-échange ne semblent pas leur poser bien des soucis.

Pour ce qui est de la promotion du multiculturalisme, là par contre nous savons où ils s’en vont ! Suivant les plans d’ingénierie humaine de son père, Jr saura se faire aimer des leaders autoproclamés de « communautés » et des sectes en tout genre, car il sait être tolérant là où les profits politiques sont à prendre, même si cela est au prix d’une dégradation du bien commun. Pour Justin et les libéraux, qu’importe le développement des petites tyrannies locales, pourvu que celles-ci votent pour lui. De toute façon, la première « minorité » que ces chartes de droits se doivent de protéger est celle des richissimes 1 %. Celle-là même qui vit tous les jours les affres de cette plèbe horrible que nous formons.

Enfin, considérant la légalisation du cannabis, projet se voulant progressiste s’il en faut, loin de moi l’idée de critiquer quelque chose allant à ce point dans l’air du temps (et accessoirement du développement de nouveau marché). Ce qui ne peut être empêché par la répression se doit d’être géré d’une autre façon. Mais de là à croire qu’un parti pourrait se payer le qualificatif de « progressiste » à si vil prix, simplement en empruntant un banal sentier de bon sens face à ces coûteux problèmes que l’hypocrisie des conservateurs[4] ne fait qu’alimenter, sachant que cette évolution des mœurs ne pouvait qu’être à terme imposée par le simple développement du capitalisme. Il faut vraiment n’avoir aucun espoir dans le futur pour se contenter de si peu. Là-dessus, j’ai somme toute quelques bonnes petites pensées envers ce si pathétique Boris St-Maurice, celui-là même qui passa d’anarchopunk (et bassiste du groupe Grimskunk) à lobbyiste au PLC, et qui maintenant pourra enfin s’ouvrir un « coffee shop » dans ce paradis utopique qu’est le Canada, où le pot est enfin légal ! En revanche, il est peu probable que cette légalisation ne suffise à convaincre les masses que la société est en phase achèvement.

Contrairement à mon habitude de développer plus longuement certains concepts, je terminerai simplement ce petit texte satirique en soulignant que cette nouvelle troïka libérale (l’axe Trudeau-Couillard-Coderre), quoique bien en place pour le moment, aura beaucoup de pain sur la planche, car à la suite de leur populisme politique qui ne durera qu’un temps, viendra la mise en place de leur projet politique abjecte et celui-ci ne pourra être toujours occulté par le clientélisme communautaire et les p’tits cadeaux. Souhaitons simplement que cette colère future ne soit pas encore récupérée par les conservateurs ou leurs homologues québécois… Enfin c’est la première tâche que nous devrions nous donner.

Benedikt Arden (octobre 2015)

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[1] Un nationalisme évidement non ethnique et multiculturel, mais diablement centralisateur et sachant être très autoritaire quand il le faut.

[2] Même si l’on y pressent l’origine des futurs scandales de corruption.

[3] Missions de paix ayant souvent comme objectif de protéger ce qui génère les conflits.

[4] Ne pensons qu’à Rob Ford.

dimanche 11 octobre 2015

La dialectique de l’exclusion

Comme pour toutes les campagnes électorales qui m’a été donné de suivre dans ma « carrière » d’électeur, il ne m’a pratiquement jamais été donné de voir une élection se tenir sur des sujets de fond, mais pratiquement toujours sur des vacuités démagogiques. Cette nouvelle campagne électorale (la plus longue de l’Histoire du Canada de surcroît!) ne faisant pas exception à la règle, nous avons eu le grand désarroi d’entendre les sempiternelles platitudes économiques jamais suivies des faits et du tout aussi classique rituel de bon bilan de la part du parti sortant. Les plus petits partis ayant la représentation parlementaire (Parti vert & Bloc Québécois), quoiqu’ils aient emmené sur plusieurs sujets un peu de pertinence à ces discours défraîchis, ont quand même peu à envier à ce mastodonte d’impertinence que forme ce trio de néolibéraux plus ou moins complexés.

Dernièrement, le clou du spectacle fut atteint par cette dernière polémique sur le niqab islamique initiée par une décision de justice pour d’une affaire datant de 2008, mais reprise en boucle sur les médias sociaux dans cet incessant débat touchant les « accommodements raisonnables ». Comme il fallait s’y attendre, le parti de Stephen Harper a profité de l’occasion pour faire de la surenchère sur ses « valeurs canadiennes », qu’il prétend aussi être celles des nationalistes québécois. Et comme vous le savez, le Bloc Québécois, qui ne désespère jamais à refaire les mêmes erreurs deux fois, s’est senti comme devoir de soutenir ces « valeurs canadiennes » comme étant celles de ses électeurs.

Croire que les mêmes causes n’engendreraient pas les mêmes effets est le lot des perdants et autant le fait d’essayer de doubler le NPD en 2011 par le centre gauche, tenter de dépasser Harper par l’identitaire est tout simplement faire campagne pour lui. L’usage politique de problématiques bidons ne servant qu’à alimenter l’islamophobie en tentant vainement de le manipuler est exactement la façon de gérer un feu à la manière des pompiers pyromanes. Tout ce que ça risque d’engendrer, c’est la radicalisation des tendances opposées tout en aidant Harper à se chercher des sympathies au Québec.

Et pourtant, depuis 2007, jamais ce genre de polémique n’a trouvé de justification pratique politiquement. Même si ce n’est pas vraiment la cause de l’échec du dernier mandat péquiste, la charte des valeurs n’a en rien aidé le gouvernement à régler les problèmes du Québec et a en outre poussé sans peut-être le savoir une bonne partie du mouvement souverainiste dans le cul-de-sac de la lutte contre cette ennemi à moitié fantasmé qu’est l’islamisme. Sans compter que ces querelles identitaires, en plus de ne pas avoir fait avancer d’un iota la cause de l’indépendance, ont définitivement cassé l’exceptionnelle unité bâtie dans la lutte de 2012, entre les diverses tendances de la gauche et le mouvement souverainiste, au travers de la lutte contre la hausse des frais de scolarités.

L’idée très «politicienne» d’essayer de capter un débat malsain afin de faire mousser sa campagne est le genre de manœuvre dont les politicards souverainistes devraient s’imposer l’interdit, car complètement incapables de l’utiliser aussi cyniquement que leurs adversaires (au fait, ceci est un compliment !). Pourtant, nous y voilà. Le manège est déjà en place et le cercle vicieux de la dialectique de l’exclusion est en marche depuis un temps et il sera bien ardu de l’empêcher d’aller vers son paroxysme. Mais qu’entends-je par « dialectique » me direz-vous ? C’est effectivement le genre de mot que certains pourraient user afin de se donner des airs savants, mais ici il doit être pris comme le concept principal. J’entends par « dialectique » la mécanique interne d’un processus qui nous emporte vers une direction qui n’est pas contrôlée par personne, mais dont tous en sont les acteurs. Le processus dont il est ici question est un peu le même que celui que connait la France depuis les années 80 et qui donne autant le FN que les frères Kouachi. Au Québec le processus est un peu différent[1] certes, mais l'est sur bien des points comparables.

Mais plus précisément, la dialectique, que l’on caractérise souvent par le concept de « thèse-antithèse-synthèse » et qui est issue de la contradiction entre arguments opposés afin de faire émerger une synthèse dépassant les contradictions, est aussi l’analyse interne des processus face aux éléments jugés définitifs et statiques. Donc, l’emploi de la dialectique en science sociale sera un regard sur les tendances lourdes qu’engendrent les oppositions politico-sociales dans la société. Ce regard des éléments contradictoires dans un cadre global fait face à une analyse des choses plus centrée sur elle-même et qui conduit beaucoup de militants à avoir des pratiques réactives, qui non seulement ne fonctionnent pas, mais qui bien souvent ont un effet contraire à leur objectif de départ. Sur ce bref petit rappel, continuons.

Comme évoqué ci-dessus, un processus malsain est en place au Québec et les ingrédients de ce capharnaüm sont : un plus ou moins grand nombre d’immigrants aux mœurs « exotiques », de véhéments militants de la gauche antiraciste sans aucune propension à la dialectique, une population locale naïve et mal informée, quelques dizaines de militants d’extrême droite[2], des médias sensationnalistes et des politiciens peu scrupuleux. Comme vous le voyez, tous ces ingrédients sont présents et ne font qu’attendre bien sagement que ce processus se mette en marche par un catalyseur quelconque.

D’abord, après plusieurs années d’immigration, de politique multiculturaliste et de coupe budgétaire, des communautés ethnico-religieuses se forment dans des secteurs donnés des grands centres. Comme le nombre brut d’immigrants récents tend à augmenter depuis plusieurs années au Québec[3] et que, parallèlement à cela, le niveau attractif de l’économie de l’Ouest continu à faire migrer une grande partie de cette masse d’immigrants (notamment ceux qui ont le plus de valeur sur le marché de l’emploi) vers l’Ontario et de l’Alberta[4], on note une plus grande proportion d’immigrants de fraîche date dans ces communautés. Cette situation génère donc l’impression que la baisse d’assimilation, visuellement observable via les fameux « accommodements raisonnables », est due à la quantité globale d’immigrants arrivés et que le processus d’assimilation se trouve en panne.

Les tendances à l’assimilation étant occultées par la migration vers l’Ouest, le nombre d’immigrants non assimilés s’en trouvera donc fortement augmenté, malgré que le processus se perpétue dans l’ensemble du Canada. Ajoutons à cela le pourcentage assez élevé d’immigrants issus du Maghreb[5], pour des raisons de politique linguistique, et vous aurez un catalyseur tout trouvé : l’Islam. Les politiques internationales étant toutes tournées vers cette partie du monde[6] pour des considérations géostratégiques, la déstabilisation de ces pays a engendré des courants extrémistes de l’Islam que les politiciens et les médias promeuvent à satiété. Les premiers, afin de justifier leurs politiques agressives à l’international[7], via la peur des organisations qu’ils ont souvent eux-mêmes promues, et les seconds simplement pour vendre du papier à sensation. Enfin, ces deux paramètres amplifieront la peur suscitée par ces organisations et donnera un visage criminel à ce que le petit peuple considère parfois déjà comme une invasion de leurs modes de vie.

Par la suite, le 4e rôle sera donné à l’extrême droite et/ou aux courants politiques anti-islam (la plupart du temps très marginaux) qui profiteront de cet état d’esprit pour faire valoir publiquement un rejet catégorique et souvent très peu soucieux de la réalité. Évidemment, les représentants du 5e rôle (la gauche antiraciste) ne perdront pas un instant à organiser une contre-offensive, qui elle provoquera un événement médiatique plus ou moins important, mais tout de même plus visible que ce que la seule extrême droite serait capable de réaliser par elle-même. La gauche antiraciste, comme de coutume, combattra le « fascisme » à grand coup d’invectives, d’anathèmes et parfois même d’actes de violence afin d’inviter (plus ou moins volontairement) les forces de police ou du gouvernement à imposer une chape de plomb sur l’expression même de ces courants marginaux (voir projet de loi 59). Cette exaltation du non-respect des droits de la personne par la gauche « tolérante », en plus de donner des justifications morales aux politiques répressives que les gouvernements cherchent à mettre en place, fera connaitre à un large public les groupuscules combattus[8] et si les mesures répressives sont appliquées (ce qui est généralement le cas), ces derniers seront incontestablement suivis d’une hausse de la sympathie du public. Car, ne l’oublions pas, la morale populaire profonde tend toujours à défendre les victimes[9], jamais les bourreaux. Même si ces derniers se présentent comme les défenseurs de la liberté.

Si des mesures répressives sont appliquées ou tolérées[10] par le gouvernement, les militants des groupes anti-islam loin d’arrêter leurs actions, auront probablement tendance à se radicaliser et à faire front. Ce qui aura pour cause de grossir leur rang et pourra ainsi, à l’occasion de leurs prochaines actions, dégénérer en affrontements violents avec leurs opposants. À la fin des fins, ce seront évidemment les musulmans (en tant que communauté) qui en seront les principales victimes, car pendant que les militants politiques opposés se tapent dessus, c’est eux qui subiront de plein fouet les effets que ce conflit suscite comme peur dans le public. Et cette exclusion, comme pour celle effectuée aux militants d’extrême droite, renforcera leur repli communautaire et ainsi donnera en même temps plus de poids aux représentants de l’islamisme et des tendances communautaristes dans leur communauté. Ce qui, par leurs seules revendications, renforcera la peur qu’ont les gens. Ce qui ensuite donnera des munitions aux groupes d’extrême droite qui … et ainsi de suite.

Comme vous le voyez, ici il ne s’agit pas d’une situation statique (montée de l’islamisme, de l’extrême droite ou gauche, uniquement), mais bien d’un processus d’exclusion généralisé qui engendre la haine dans tous les cœurs. Cette situation ne peut donc être arrêtée que par la brisure de cet engrenage et ceci n’est pas une mince affaire, car la radicalisation et l’exclusion sont systématiques et se renforcent mutuellement. Plus le processus avance en temps, plus les conséquences s’aggravent.

Il n’est bien sûr pas de mon ressort de donner des solutions miracles, car elles n’existent pas. Néanmoins, il m’est possible de donner quelques pistes à suivre qui, selon moi, pourraient limiter la casse qui vient. Du moins, ce devrait être un début de revendication à entreprendre. Premièrement, il faut impérieusement cesser de jouer avec la corde identitaire des gens pour des enjeux bassement politiques. L’identité en politique doit être un concept visant à unir, non pas diviser le peuple. Ensuite, tous les « accommodements raisonnables » doivent être réglés autant que possible à l’interne en usant des consensus qui existent déjà ou par des voies détournées. Ceci bien sûr en attendant de modifier (via l’indépendance!?) les présentes Chartes des droits de base libérale pour une Charte des droits & des responsabilités, qui reconnait à la fois, l’individu, le peuple et le bien commun[11]. De plus, tous les domaines où des problèmes vestimentaires sont à prévoir et où il n’y a pas d’uniformes devraient se doter d’un code vestimentaire mis en place par une commission non politique et voté par l’ensemble de leurs membres via leur syndicat ou une association représentative. Les limites de ce qui est raisonnable ou pas en termes d’accommodement y seraient aussi définies.

Ensuite, les « ghettos » ethnoculturels ne doivent plus être encouragés et doivent être limités au maximum. Ceci, à la fois par des discours identitaires inclusifs et par l’abolition de toutes politiques multiculturaliste, notamment celles qui exaltent l’identité ethnico-culturelle d’origine et qui crée des distinctions entre les citoyens. Subséquemment, il faut impérieusement que cessent les procédures d’exceptions faites aux groupes politiques d’extrême droite, qui n’ont jamais eu d’autre conséquence que de leur donner le bon rôle de victimes[12] et de donner des jurisprudences antisociales aux juges et à l’État. Le combat de l’antiracisme doit être idéologique et fait dans le respect des droits d’expression de tous, même s’il faut aussi éviter d’en faire un débat national, comme c’est en ce moment le cas pour l’histoire du niqab.

Évidemment, loin d’être exhaustives, ces idées ne sont que quelques exemples d’actions à entreprendre afin d’éviter l’explosion de conflits qui n’ont aucun effet positif sur le bien-être de la population. Avant tout, celles-ci doivent viser à faire baisser la pression par une gestion juste des droits et responsabilités des protagonistes, tout en mettant en place les conditions nécessaires à un accommodement global et réellement raisonnable.

Pour finir, je me dois de préciser que même si je critique sévèrement le Bloc pour l’usage politique qu’il a fait du débat sur le niqab et des effets que ce débat engendre dans la société[13], je suis tout de même conscient que le meilleur scénario pour le Québec d’après élection est une majorité de bloquistes (et ceci même si je ne suis pas du même parti) plutôt que ces médiocres néo-démocrates sortants. Néanmoins, je persiste à croire que le rôle du Bloc n’est pas de débattre de l’amélioration du Canada, même si cela l’aide à prendre des points dans les sondages, mais bien d’en démontrer les faiblesses. Car vouloir réformer le fédéralisme c’est vouloir le maintenir, ce que les autres partis font déjà très bien. Alors au lieu de jouer au jeu de ceux qui engendrent les conflits au Québec, il faut mettre en place les conditions qui feront que les peuples du Québec feront cause commune à cette noble cause qu’est l’indépendance.

Benedikt Arden,
Octobre 2015         

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[1] Nous n’avons pas de tradition d’extrême-droite politique très prononcée, ni d’anciennes colonies en premier lieu.

[2] Moins de dix pourrait amplement suffire.

[3] Le nombre brut d’immigrants au Québec est passé de 37 581 en 2002 à 51 746 en 2011.

[4] « Selon le démographe Jacques Henripin, le Québec voit partir 28 % de ses immigrants en cinq ans; en 10 ans, ce sont 40 % des immigrants qui quittent le Québec, c'est-à-dire 50 000 personnes; en 20 ans, le pourcentage grimpe à 50 % et, en 30 ans, le taux des départs devient aussi élevé que 60 %  ». Jacques Leclerc, linguiste, sociolinguiste et un ancien professeur à la retraite.

[5] 21,2% des immigrants sont en provenance du Maghreb et ce chiffre n’inclut pas ceux en provenance de France (souvent aussi issus du Maghreb), ni des autres pays musulmans.

[6] Le monde islamique.

[7] Et aussi répressive à l’intérieur du pays.

[8] Notamment parce que les mouvements antiracistes sont incomparablement plus importants que ceux de leurs adversaires, ce qui attire l’attention de médias.

[9] On pourrait dire qu’en de pareils cas les militants d’extrême droite sont « subjectivement » des bourreaux, mais « objectivement » des victimes, car le seul droit qui se trouve bafoué est leur droit d'expression en fin de compte.

[10] Des actions violentes en provenance de leurs opposants, par exemple.

[11] Et non pas que des individus qui ont des droits.

[12] Sans oublié le tort que ces cas d’exceptions font aux principes d’universalité du droit.

[13] Même si, somme toute, ils ont bénéficié du débat.

lundi 27 juillet 2015

Cabane « aeternam » !

Le 25 juin dernier, le Parti conservateur du Canada tenait une réunion publique en Beauce dans le cadre des festivités de la Saint-Jean-Baptiste[1][2]. À cette occasion, le premier ministre affirma que « les valeurs conservatrices [étaient] des valeurs québécoises » et qu’il ne fallait jamais laisser « dire que les valeurs conservatrices [n’étaient] pas des valeurs québécoises ». Celui-ci ajouta, afin de soutenir cette affirmation, que « quand [il] vien[t] au Québec, on [lui] dit très souvent : nous voulons économiser plus d’argent et payer moins d’impôt. Nous voulons plus d’emplois pour nos familles et notre communauté. Nous voulons des quartiers, des villages et des villes sécuritaires. » Ce genre de revendications partagées par l’humanité tout entière et sans la moindre précision sur les moyens d’y arriver devaient, selon lui, prouver que le projet politique conservateur serait en accord avec les demandes du peuple québécois sur le fond.

Ce discours, plein d’un nationalisme aussi peu crédible qu’il est possible d’imaginer, visait évidemment à promouvoir l’acceptation des principes liberticides de sa toute nouvelle loi antiterroriste, ainsi que l’ensemble de son projet néolibéral au Québec, tout en essayant de récupérer une partie de l’aile droite du Bloc Québécois aux prochaines élections. Bien sûr, ces paroles hasardeuses n’étaient pas lancées en Beauce pour rien car, aujourd’hui encore, à l’exception de la Rive-Sud de Québec[3] et d’une partie du Lac-Saint-Jean[4], la Beauce est de loin le secteur le plus à droite du Québec, si l’on en croit les résultats électoraux.

C’est donc en territoire conquis que le premier ministre osa inviter les nationalistes québécois à se joindre à sa croisade contre la justice sociale, l’environnement et les « terroristes » de tous acabits, car pour lui « le nationalisme québécois, le nationalisme qui ne débouche pas sur l’impasse de la séparation [sic], n’est pas une menace ». En effet, celui-ci se devait de préciser ce point, maintenant qu’il n’est plus légal de « fomenter » ou de « préconiser » un acte affectant directement « l’intégrité territoriale du Canada »[5]. Les valeurs conservatrices étant de plus en plus imposées par la loi, il est important, lors des activités de récupération politique, de séparer le bon grain de l’ivraie, car il serait fâcheux d’attirer de potentiels « terroristes » dans les rangs du premier ministre.

Même s’il est douteux que cette opération entraîne beaucoup de résultats du côté de l’électorat du Bloc, il est quand même révélateur de l’évolution des doctrines politiques en vogue en ce moment au Québec. Car même si le projet politique de Stephen Harper n’est pas des plus attractifs pour cet électorat nationaliste, il reste qu’il existe une partie non négligeable de l’électorat qui se reconnait dans ce nationalisme conservateur à la sauce européenne et qui n’est pas nécessairement acquis au mouvement souverainiste[6]. La pensée politique que l’on appelle les « vieux bleus », à tendance autonomiste, qui ont gouverné la province du temps de Duplessis n’est pas disparue malgré leur marginalisation au court des 40 dernières années. Il est d’ailleurs plutôt frappant de voir son retour relatif au sein des visées électoralistes. C’est à dire à quel point ce courant de pensée prend de l’ampleur, malgré sa non-représentativité dans l’éventail des partis politiques actuels.

Historiquement, ce courant idéologique, même si issu du courant ultramontain post rébellion de 1837-1838, se développa surtout autour des idées de Lionel Groulx et de Robert Rumilly, pour ensuite s’incarner politiquement dans l’Action libérale nationale (ALN) avant de se fondre dans l’Union nationale de Maurice Duplessis. L’Union nationale était un parti conservateur assez classique sur bien des aspects (anticommunisme, antisyndicalisme, corporatiste, anti-interventionniste, promoteur des valeurs religieuses & agricoles, etc.), mais accompagné d’un corpus nationaliste sincère. Ce corpus, nourri de l’identité de la « race canadienne-française », comme on disait à l’époque, et de ses intérêts propres, engendra bien des bras de fer avec le fédéral, considéré bien souvent comme un élément d’ingérence étranger. Malgré tout, ceux-ci ne remirent que très peu en cause la fédération canadienne, malgré toutes leurs divergences. C’est dans cet imbroglio que l’autonomisme trouva sa vitrine politique la plus visible dans l’Histoire du Québec. Et il ne serait pas tout à fait honnête de dire que le nationalisme de cette époque fut totalement néfaste, car, malgré tout le tort que ce mouvement a fait à la cause sociale, l’émancipation partielle que connut le Québec des années 60-70 n’aurait pas pu voir le jour sans une certaine émancipation identitaire au préalable.

Mais aujourd’hui, avec le recul des années et une meilleure compréhension des cycles historiques, nous comprenons plus clairement que le regain de ce nationalisme est surtout un symptôme de repli. Repli comme le Québec le connut après 1837. Le constat des échecs que connut le mouvement souverainiste devait donc fatalement emmener beaucoup de gens à se tourner vers la survivance qu’offre ce type de nationalisme. Sauver les meubles, comme le dit l’expression. Mais, comme vous le savez, l’époque à changer depuis le 19e siècle, et le nationalisme aussi. C’est pourquoi l’expression actuelle de ce repli identitaire et religieux se caractérise surtout par une hostilité envers les immigrants et plus encore envers l’Islam et les musulmans. Évidemment, cette hostilité, quoique parfois électoralement payante, est totalement nocive politiquement pour ce qui est des intérêts que ces nationalistes prétendent défendre. Je m’explique.

L’immigration, contrairement à ce que certains excités laissent croire, n’est pas un processus planifié de conquête, mais un phénomène global de fuite. Des gens issus du tiers monde n’émigrent pas pour la conquête et le butin, comme au temps des grandes invasions (ça, seul l’occident le fait encore). Ceux-ci émigrent de chez eux, parce qu’il n’est plus possible de faire autrement. En d’autres termes, l’immigration que l’on connait est d’abord un phénomène de nature économique, résultant des politiques internationales qu’ont les pays encore riches d’occidents. Donc, répondre à cette problématique en imposant une identité[7] plus ou moins fantasmée ne pourra en rien résoudre les problèmes liés à l’immigration. Par contre, cette offensive identitaire offrira sur un plateau d’argent tous les outils nécessaires à l’oligarchie capitaliste afin de maintenir le peuple divisé via l’hostilité que génèrent les conflits interethniques. La démagogie sur la peur du terrorisme et les « valeurs occidentales »[8] en sont des éléments concrets et le spectacle de nationalisme bas de gamme que Harper nous a servi le 25 juin dernier n’en ait que l’expression la plus grossière.

Certes, on me répondra que ce nationalisme est une réponse au relativisme culturel et au multiculturalisme qui fit tant de dégâts[9] dans les dernières décennies, ce qui est vrai. Mais, pour autant, est-il mieux de chercher dans le repli identitaire une solution à des problèmes qui sont issus de problèmes essentiellement économiques[10] ? Sans impérialisme, nul asservissement politique et social, donc point de grandes pauvretés comme le tiers monde le connait aujourd’hui et donc baisse naturelle du taux général des mouvements de population jusqu’à des pourcentages incompressibles. Or, au lieu de combattre les causes profondes qui font que des humains risquent tout (et souvent perdent tout) afin de potentiellement sortir d’une misère artificiellement construite par le FMI, les spéculateurs boursiers et les multinationales, certains « nationalistes » croient que l’intérêt suprême du peuple québécois serait de sauver la pureté de la tradition de la cabane à sucre des envahisseurs musulmans !

In nomine sanctae aeternam cabane à sucre !

Malheureusement, je caricature à peine, car entre les plus radicaux qui veulent sauvegarder « l’intégrité ethnique » des Canayens français et ceux plus en vogue qui ne souhaite que défendre les valeurs de ladite « civilisation occidentale » face aux « hordes de barbares musulmans », il n’y a qu’une question de degré. Attendu que les résultats du militantisme de ce genre de nationalisme ne déboucheront aucunement sur des changements pouvant avoir des impacts sociaux concrets[11], car se limitant pratiquement toujours à la seule défense de traditions folkloriques face à des ennemis plus ou moins fantasmées, nous pouvons être certains que ceux qui tirent profit de l’immigration des uns et de la peur des autres n’auront aucune raison, aucunes, de cesser leurs activités dans un avenir proche.

Par contre, avant de clore cette chronique,  je me dois de mentionner que même si le nationalisme identitaire est l’enfant mal aimé qu’engendra le fait national, il n’est pas pour autant plus vrai d’y voir la seule et unique source de ce phénomène. Car, contrairement à ce que prétendent les représentants des diverses doctrines post-nationales, les peuples existent et ces peuples ont besoin d’un foyer circonscrit dans l’espace pour s’épanouir culturellement et d’une entité politique souveraine, afin de mettre place dans le monde réel leurs aspirations. En réalité, la meilleure façon de transformer le patriotisme naturel des citoyens d’une nation en nationalisme haineux est de les priver de ces éléments. Et si en prime vous y ajoutez une crise économique proportionnelle aux maux précédents, il ne serait pas étonnant que ce que le nationalisme a de plus rétrograde soit remis au-devant de la scène politique. Je rappelle que ce qui explique la montée des divers courants identitaires d’extrême droite en Europe n’est pas le fruit de l’exercice de la culture et de la souveraineté de ces peuples, mais bien de leur humiliation et de leur asservissement. Le destin de l’Allemagne des années 30-40 n’est pas issu d’autre chose que de cela.

En définitive, même si tout est mis en place pour que le pire se produise, il est encore temps de dénoncer l’usurpation du sentiment national que fomentent de si mauvais esprits. Comme toutes choses humaines, le patriotisme peut servir le mal comme le bien. Seules dépendent de la bonne foi d’autrui et de la compréhension de ses dangers et les finalités qu’il servira. Comme tous ici nous savons que le projet conservateur n’est certainement pas un brillant exemple de gestion équilibrée du monde, il serait inutile de démonter plus que nécessaire quel sera l’orientation de leur « nationalisme ». Malgré tout, je continue à croire que comme moi, un bon nombre de mes concitoyens savent pertinemment que la seule vraie finalité du patriotisme est la justice sociale, qui elle-même est la voie du seul vrai internationalisme qui se tient debout, soit celui de la solidarité entre des peuples souverains.

De toute façon, comme le disait jadis Jean Jaurès, « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène » !

Benedikt Arden (juillet 2015) 

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[1] www.ledevoir.com/politique/canada/443524/stephen-harper-souligne-la-saint-jean-en-beauce

[2]fr.video.canoe.tv/video/en-vedette/en-vedette-aujourdhui/1906868890/harper-celebre-la-saint-jean-en-beauce-reportage/4320015282001/page/3

[3] Surtout dans la circonscription de Lévis-Bellechasse.

[4] À Roberval-Lac-St-Jean.

[5] Voir mon texte dédié à la question.

[6] Il l’est de moins en moins d’ailleurs.

[7] Via la défense de tradition folklorique (cabane à sucre, villages d’antan, vie rurale, etc.) ou d’une religion auquel pratiquement plus personne ne croit.

[8] Aujourd’hui on pourrait même parler de « charlisme » en référence à ce courant conformiste et liberticide qui suivit le « Je suis Charlie » français.

[9] Repli identitaire des locaux comme des immigrants, dislocation du tissu social et montée du racisme en sont les effets les plus patents.

[10] Ici je n’ignore par la question de la démographie dans cette affirmation, car la baisse des naissances dans le monde est toujours précédée d’une hausse générale de l’éducation, qui elle-même est, le résultat d’un essor économique antérieur.

[11] Pour une grande partie de ces gens, le socialisme est assimilé à de l’antinationalisme.

mardi 30 juin 2015

D'un grand homme jusqu'aux autres

Depuis quelques semaines, le Québec est en deuil. L’un des rares hommes d’État que connut notre petit bout de pays s’en est allé après une vie bien remplie. Vie qui, tous en conviendront, n’était pas sans erreurs certes, mais néanmoins forte d’un grand nombre d’éléments positifs. Tous ont d’ailleurs trouvé dans l’œuvre de Jacques Parizeau ce qui les arrangeait tellement son champ d’action était large. De Françoise David, qui voit en lui un grand féministe, à Philippe Couillard, qui voit en lui un grand libéral[1], jusqu’aux syndicalistes qui voient en lui un grand social-démocrate, en passant par le courant identitaire, qui voit en lui un grand nationaliste. En somme, Monsieur était grand, grand surtout dans le sens éthique du terme, ce qui n’est pas sans nous laisser un frisson de solitude. Nous qui la cherchons désespérément chez nos hommes et femmes politiques actuels.

Sans énumérer la liste de ses contributions publiques, ce que l’ensemble des médias a fait dans les heures qui suivirent son décès, il est incontestable que le modèle keynésien que suivit le Québec est en grande partie son œuvre. Vu sous cet angle, l’indépendantisme de Monsieur ne devait être que la conséquence de ses aspirations économiques profondes. Lui qui connaissait le dessous des cartes du pouvoir mieux que quiconque, car ayant suivi le cursus de l’élite mondialiste (osons dire les mots), il comprit très vite que seul un peuple libre est en mesure de se doter des institutions nécessaires à son émancipation. Ceci explique donc pourquoi une personnalité pourtant aussi détestée dans le reste du Canada put faire à ce point l’unanimité chez nous, même si personne n’est dupe des louanges de certains.

En dehors des courants radicalement anti-étatistes (libertarien et anarchiste en l’occurrence), tous purent trouver dans la carrière de Monsieur un bilan au moins légèrement positif. Malgré cela, il est pourtant notable que ceux qui en font aujourd’hui l’éloge ne semblent pour la plupart ne pas partager les conclusions qu’eut ce grand connaisseur du capitalisme moderne, car s’il est encore nécessaire de la rappeler, l’indépendance du peuple via une nation autonome politiquement et économiquement est la condition sine qua none de toute avancée sociale durable. C’est pourquoi Parizeau s’est toujours assumé d’être ce qu’aujourd’hui l’on appelle un « radical » et s’est toujours donné comme point d’honneur d’avancer à visage découvert devant les représentants du nationalisme pancanadien.

Pourtant, l’homme (comme tout autre) avait ses défauts et fit aussi des erreurs. Le modèle de société auquel sa compréhension du monde lui fit adhérer, soit la social-démocratie keynésienne, fut un échec partout où elle a été mise en place, malgré tout le bon sens que cette théorie suscita en son temps. Car le pouvoir intrinsèque que possède l’argent dans une société de marché ne peut qu’à terme tout dissoudre. Sans compter que le compromis historique que généra l’après-guerre ne pouvait pas durer éternellement. De plus, sa croyance un peu naïve envers un pouvoir politique toujours plus fort que celui de l’économie lui fit malheureusement prendre le parti du libre-échange nord-américain (ALÉNA)[2] sans en prévoir (à l’époque de sa mise en place) ses effets dissolvants & antipolitiques. Et en dernier lieu, rappelons sa démission beaucoup trop précipitée de la direction du PQ[3] sans même contester juridiquement à l’international le résultat d’un référendum que l’on sait maintenant avoir été volé. Enfin, l’héritage et la compréhension de ses erreurs auront au moins le mérite de servir de leçon à ceux qui prochainement devront prendre la relève.

Notez que je n’ai pas écrit « qui ont pris », mais bien « qui prochainement devront prendre », car il ne me semble pas que ce type de relève ait encore eu lieu et ceci surtout pas au PQ. Loin de moi l’envie de briser les espoirs de ceux qui en cherche à tout prix chez un autre monsieur, mais si le nouveau chef du PQ, soit monsieur PKP, était seulement la moitié de ce que fut en connaissance tactique Monsieur, il n’aurait jamais quitté une position aussi privilégiée pour la cause de l’indépendance, comme le lui permettait son héritage, pour aller se faire valoir sur la scène électorale. Scène électorale d’autant moins puissante que, en plus de n’être que le chef[4] d’un parti en recul constant depuis 1995, le postcolonialisme ne peut plus désormais être combattu uniquement que sur le terrain électoral[5]. Terrain d’ailleurs historiquement mis en place pour que règne le statu quo soit dit en passant.

En effet, à l’époque de Parizeau, le monde était celui de l’après-guerre. Un monde à la fois en reconstruction et en partie dominé par le prestige et le pouvoir de l’URSS. C’est pourquoi le camp libéral se devait d’être beaucoup plus généreux envers un prolétariat encore majoritaire à l’époque en lui faisant profiter un peu de la forte croissance des Trente Glorieuses. Il est donc facile de comprendre que la croissance économique énorme générée par la reconstruction de l’Europe de concert au vaste mouvement de libération nationale que connaissait le monde à ce moment permettait aux principes keynésiens et indépendantistes un attrait maximal chez nous. L’opinion était donc déjà favorable d’emblée à l’idéologie portée par le PQ des années soixante-dix. Les rodomontades du fédéral ne firent donc qu’amplifier un mouvement déjà fertile au temps de Jean Lesage[6]. C’est d’ailleurs bien ce sentiment qui fut l’une des causes majeures de l’inexistence du mouvement communiste au Québec, si l’on se compare à d’autres pays de la sphère occidentale.

Toute cette remise en contexte reste indispensable afin de mieux comprendre le décalage que le PQ actuel ne semble toujours pas être en mesure de dépasser. Car le monde actuel est celui de la croissance stagnante, où les monopoles capitalistes internationaux ont un contrôle presque absolu sur l’ensemble des pays via leurs oligarques locaux. Ce monde est maintenant sans pitié pour les social-démocraties dépendantes d’autres institutions comme l’est la nôtre. Depuis les années quatre-vingt, des régiments entiers de think tanks, de journalistes, de politiciens, de vedettes de télé, d’artistes, d’intellectuels, etc., payés par ces monopoles se succèdent afin de convaincre le bon peuple qu’il a les mêmes intérêts que les fonds de pension, les multinationales et les banques ! Que l’avenir du bonheur universel passe nécessairement par un grand marché planétaire et par la fin de l’État-nation (et accessoirement de son rôle régulateur sur l’économie). Les politiques récalcitrantes sont donc assez facilement mises en déroute de l’extérieur par toute une gamme de méthodes héritées de la guerre froide et dont sont bien conscients les politiciens réalistes. Alors, rester sur des faux-semblants qui étaient déjà en retard à l’époque du référendum de 1995 est la meilleure façon de se décrédibiliser à moyen terme et de manière définitive. Il est donc désespérant de voir les apparatchiks du PQ s’accrocher à leur social-démocratie démagogique d’opposition[7] et à leurs conditions gagnantes afin d’éloigner les esprits de l’énormité de la tâche qui doit être entreprise, si l’on croit réellement à l’indépendance du Québec. Car, ne soyons pas naïfs, ce travail éloignera un temps du pouvoir des gens qui semblent malheureusement penser beaucoup plus à leurs carrières qu’à l’avenir du peuple du Québec.

Pour ceux qui auraient encore quelques réserves à ces sévères conclusions[8], je note que c’est pourtant bien cette voie que le Bloc vient tout juste de choisir. Et ceci, à peine sortaient-ils des funérailles de l’homme qui aurait à tout le moins dû leurs inspirer un minimum d’apaisement dans cet opportunisme crasse. Un an à peine après que Mario Beaulieu eut donné l’impression, par son élection menée à bout de bras contre les opportunistes et par de vrais militants de terrain, que le Bloc prendrait le « cap vers l’indépendance ». Eh bien non ! Il semble que l’équipe du Bloc ait préféré la députation fédérale, via de soi-disant meilleurs scores aux élections, qu’à l’ébauche de ce travail laissé en friche depuis 1995.

Je vous avoue être assez surpris de ce retournement de situation, car, comme un grand nombre d’entre vous, j’ai cru à la sincérité de Mario Beaulieu. En fait, je ne lancerai pas la pierre à cet homme de terrain, car ne sachant pas tout sur cette affaire encore récente. Mais une chose est sûre, le Bloc Québécois avait initialement deux choix lors de cette élection interne, soit de risquer aux prochains scrutins de faire un score national de tiers parti, mais avec une base doctrinale solide ou bien faire un score semblable à 2011 (ou même moins) et de disparaitre par la suite[9]. Et entre ces deux choix, seul le second pouvait s’accommoder d’une personnalité comme Gille Duceppe, pour qui les intérêts du Québec sont de sortir du Canada[10] pour devenir un valet de la prochaine Union nord-américaine. L’indépendance n’est pas seulement face au Canada, mais devant toute espèce de postcolonialisme, du moins ça devrait être l’avis de tous les souverainistes au 21e siècle.

Pour l’heure, l’avenir n’est pas très brillant pour le duo PQ/BQ et si certains ne semblent pas vouloir le comprendre, et ainsi continuer à rêver le pays qui devra un jour être réalisé, cela ce fera au détriment de l’héritage de Jacques Parizeau. Héritage que Monsieur et ses collaborateurs ont mis tant d’efforts à mettre en place et dont tous ceux qui hier encore en faisait l’éloge, sont ironiquement amené à démonter (consciemment ou non) l’œuvre aujourd’hui.

Benedikt Arden (juin 2015)

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[1] Il était proche du parti libéral du temps de Jean Lesage.

[2] Par espoir de faire jouer la mondialisation contre le Canada colonial.

[3] Pour cause de sa promesse de quitter la direction du PQ advenant une défaite, ce qui ironiquement place son désintéressement et sa dignité personnelle autant dans la liste de ses qualités que de ses défauts.

[4] En fait, j’aurais dû dire « que l’un des députés d’un parti en recul constant depuis 1995 », mais comme vous savez, la donne à changer récemment, même si l’impact ne se fait pas vraiment encore sentir.

[5] Le softpower du pouvoir capitaliste ayant fait de tels ravages sur l’opinion que l’idée de propagande culturelle n’est plus possible à écarter désormais.

[6] L’une des rares périodes où le PLQ pouvait être considéré comme progressiste et dont Jacques Parizeau et René Levesque furent partie prenante.

[7] Évidemment, lorsqu’ils sont au pouvoir il se transforme bien vite en « gouvernement responsable ».

[8] Ceci ne me fait en aucun cas plaisir de dénoncer le PQ, je ne fais qu’essayer de faire comprendre ce qui le doit, car sans un constat juste il n’y a nul avancement possible.

[9] Ici ma référence à la « pertinence » du Bloc est sans liens avec les arguments des fédéralistes. Il s’agit simplement de comprendre qu’entre un parti plus ou moins souverainiste et plus ou moins progressiste et un parti plus ou moins à gauche, comme l’est le NPD. Il est probable que l’électorat modérément souverainiste et plus ou moins progressiste (base électorale du Bloc et du PQ) du Québec favorisera probablement un NPD proche du pouvoir à un Bloc en déroute. Selon moi, l’avenir du BQ est de devenir un parti radicalement indépendantiste ou de disparaitre.

[10] Encore là, rien n’est si clair avec Duceppe.

mercredi 24 juin 2015

Oui à l'indépendance, mais dans l'intérêt des travailleurs!



En tant que socialiste, je suis prêt à faire tout mon possible pour atteindre l’héritage légitime de notre mère patrie - l’indépendance. Mais si on me demande de négliger la moindre réclamation de justice sociale, afin de collaborer avec les classes aisées, je me devrai de refuser.
- James Connolly

À quoi bon vivre dans un Québec indépendant où les mêmes grandes compagnies, contre les intérêts de la majorité, continueraient de polluer notre environnement, d'exploiter nos ressources et de transformer notre culture en marchandise bon marché? Cela a toujours été le projet des souverainistes du Parti québécois et du Bloc québécois. Alternative socialiste s'élève contre ce nationalisme des élites pour les élites, à cette vision d'une souveraineté qui profiterait d’abord et avant tout aux grands patrons d’ici.

La lutte pour l'indépendance du Québec vise justement à rompre les relations de dépendance qui lient le Québec à l'argent et aux pouvoirs des élites, qu'elles soient locales ou étrangères. Pour les travailleurs et les travailleuses du Québec, le combat à mener n’est pas celui d’être dominés par des patrons « pure laine », mais d’arracher le contrôle de l’État de leurs mains et de celles de leurs copains étrangers.

L’indépendance nationale ne constitue pas une fin en soi, mais un moyen de lutte permettant aux travailleurs et aux travailleuses du Québec d’obtenir tous les leviers politiques, culturels et économiques afin de parler d’égal à égal avec les autres peuples du monde. Nous luttons pour un indépendantisme républicain et socialiste qui permettra de construire une société dans laquelle les principaux moyens de production, les secteurs-clés de l’économie, seront remis aux mains de la collectivité par une série de nationalisations sous contrôle démocratique.

Le PQ et le Bloc ne défendent pas nos intérêts

L'indépendance ne sera pas « donnée » par les puissants. Elle sera arrachée par la base. C'est une erreur de penser franchir des étapes vers l'indépendance en appuyant, même de manière critique, les politiciens et les politiciennes du PQ et du Bloc ainsi que leurs hommes d'affaires nationalistes. Imaginez-les aux commandes d'un Québec souverain : ne continueraient-ils pas à couper vos emplois et à d'attaquer vos conditions de vie pour rembourser la dette ou pour maintenir leur marge de profit? Un PQ qui irait négocier une entente avec le gouvernement fédéral le ferait dans l'intérêt des grandes compagnies et des banques présentes sur son territoire.

La conscience des problèmes de dominations entre les nations ne doit jamais camoufler la conscience des problèmes d’exploitation entre les classes sociales. Pour réellement se libérer, la classe des travailleurs et des travailleuses du Québec doit s'organiser politiquement pour défendre son propre projet de société. Cela passe par la réaffirmation de l'appui du monde syndical à l'indépendance du Québec ainsi que par son organisation dans l'arène politique. Le monde du travail doit agir et présenter des candidatures anti-austérité et indépendantistes à tous les paliers de gouvernement. S'emparer des rênes du pouvoir demeure la meilleure manière d'arrêter la chute de notre pouvoir d'achat et de créer des emplois durables et écologiques qui répondent aux besoins de la majorité.

Pour la défense des droits de toutes les communautés!

Malgré son appui massif au Québec, l’idée d'indépendance est considérée comme réactionnaire, par plusieurs personnes, en particulier au sein des communautés anglophones et allophones du Québec et du Canada. Or, la lutte pour la libération nationale est un combat contre toutes les discriminations, qu'elles soient linguistiques, ethniques ou économiques. Il s'agit de lutter pour défendre les droits de toutes les communautés afin de garantir l’égalité entre tous les travailleurs et toutes les travailleuses. La lutte pour le socialisme et l'indépendance nationale vont de pair. Elles sont indissociables pour toutes les nations opprimées qui habitent le Canada et le monde.

Une autochtone de Vancouver ou un travailleur anglophone de Halifax ont autant intérêt à défendre un projet d'indépendance socialiste au Québec qu'une salariée de Victoriaville. Il en va de leurs intérêts communs en tant que classe sociale, par-delà les frontières. Il n'est pas surprenant que les plus farouches ennemis de l'indépendance du Québec se trouvent parmi les patrons canadiens et québécois, aidés par leurs médias de masse.

Alternative socialiste croit que la lutte pour l’indépendance du Québec, dirigée contre l’État fédéral et le gouvernement provincial, est un outil d'amélioration de la qualité de vie de la majorité de la population. Cet affrontement oppose à la fois les intérêts du 99% des Québécois et des Québécoises à ceux du 1% privilégié par les impérialismes étrangers et les élites du Canada et du Québec. L’émancipation du peuple québécois ne peut se réaliser qu’à travers l’indépendance politique, culturelle et économique réalisée par les classes travailleuses et populaires organisées dans un parti défendant leurs intérêts et la construction d'une société socialiste.

L’indépendance sans le socialisme ferait en sorte que nous serions toujours à la solde des riches et des banquiers. À l’opposé, un socialisme pancanadien sans l’indépendance du Québec ne fera que perpétuer des rapports de dominations nationales sous d’autres formes.

 Pour une réaffirmation de l'appui du monde syndical à l'indépendance du Québec!
 Pour des candidatures anti-austérité et indépendantistes issues du monde du travail à tous les paliers gouvernementaux!
 Pour l’union du mouvement syndical québécois avec ses homologues du Canada, des États-Unis et du monde!
 Pour un Québec indépendant et socialiste au sein d'une fédération d’États indépendants et socialistes d'Amérique du Nord!

lundi 27 avril 2015

Le mouvement souverainiste et la « bête immonde »


Le 2 mars dernier, Denis Lessard de La Presse nous pondait un article faisant état d’un soi-disant rapprochement entre militants péquistes et militants FN (France). L’article rapportait que l’initiative avait été portée par des membres du comité national des jeunes (CNJ) du Parti québécois, notamment par Joël Morneau, et devait aussi être signé par Gaëtan Dussausaye (directeur du FNJ) et Loup Viallet (délégué FN de la région de Lyon). Cette incitative, quoique dénoncée par Léo Bureau-Blouin et Bernard Drainville, fut dépeinte surtout comme un rapprochement idéologique entre militants des deux partis, ce que le PQ a évidemment officiellement démenti. En définitive, ce projet de « rapprochement » était de bien faible amplitude, car, outre le fait qu’il ne se limitait pas qu’au FN, celui-ci ne concernant qu’une banale lettre entourant la dénonciation de la hausse des droits de scolarité dans les deux pays[1]. Malgré que ce type de nouvelle soit sur le fond bien anecdotique (et fausse de toute évidence), on note que c’est surtout le journaliste, en l’état Denis Lessard, qui se fait plaisir, car lui permettant jouer les progressistes bons chics bons genres dans sa manière « d’hitlériser » une dénonciation de hausse des frais de scolarité.

Un peu plus récemment, c’était au tour de Pierre-Karl Péladeau d’en prendre (médiatiquement) pour son rhume. En effet, celui-ci déclara, lors d’une de ses conférences, qu’on « n'aura pas 25 ans devant nous pour le réaliser [l’indépendance]. Avec la démographie, avec l'immigration, c'est certain qu'on perd un comté chaque année. » Ce type de déclaration ayant pour but d’activer les troupes par des questions de « délais » est depuis 1995 très présente chez certains militants péquistes. L’évolution des populations occidentales étant ce qu’elle est, il est devenu difficile d’ignorer que les changements démographiques[2] des dernières décennies ont des impacts importants sur la votation générale au Québec. Et comme c’est un secret de polichinelle que l’immense majorité des néo-Québécois ne soutiennent pas plus que ça le projet d’un nouveau pays en Amérique du Nord, il n’est pas faux d’y voir une des influences qui explique le déclin du mouvement souverainiste. Mais peu importe ce que l’on pense de cette affirmation[3], est-il pour autant nécessaire d’y voir une dérive vers le « nationalisme ethnique », comme le dit Couillard ..? Encore une fois, on notera qu’un autre chantre de l’ordre colonial britannique se la joue progressiste à bas coût et ce genre de déclaration, énonçant des faits pourtant connus de tous, est une petite douceur que les pires incarnations du néolibéralisme sera bien en peine de se priver. Et comme au Québec le spectre du FN est toujours bien pratique afin de salir la cause de l’indépendance[4], nul doute que ce cirque médiatique sera appelé à se reproduire encore et encore.  
  
Évidemment, entre le FN et le PQ, il existe plus qu’un océan entre les deux partis, puisque le PQ est historiquement plus proche de la social-démocratie[5] que de la « droite nationale », étiquette que se donnent certains militants frontistes. Mais par un étrange processus, les tenants de la domination britannique trouvent souvent le moyen de peindre le souverainisme en idéologie d’extrême droite. Ce phénomène n’est pas unique au Québec, car à peu près tout mouvement menaçant l’ordre territorial établi ou qui défend sa souveraineté est immanquablement traité ou comparé à ces mouvements caricaturaux des années 30. Que ce soit la Russie, le Venezuela, la Bolivie, la Syrie, Cuba (ainsi que tous autres états non alignés), les partis/mouvements de libération ainsi que leurs représentants qui mettent en avant la souveraineté ou les libertés collectives. Tous ont un point en commun, celui d’être un jour ou l’autre attaqués sous l’angle de la « bête immonde » ! Et de manière sophistique, on prétendra que parce qu’Hitler défendait la « souveraineté » (sic) du 3e Reich, tous ceux qui défendent la souveraineté de leur pays de l’impérialisme anglo-américain ou qui veulent s’en libérer, doivent nécessairement avoir un plan de camps de concentration en tête[6].

Mais outre la propagande coloniale, un des éléments de fond qui distingue le mieux le PQ du FN est bien entendu cette question de l’immigration. Car si le FN se veut un parti intrinsèquement hostile à l’immigration et qui ne cesse d’en parler, le PQ, lui, est beaucoup plus mitigé sur cette question et essai plus souvent qu’autrement d’éviter le sujet, même si une frange de plus en plus large des militants du PQ[7] se reconnaît dans l’argumentaire du FN. Du moins, dans sa version « soft »[8]. La défense assez vive[9] que connut la déclaration de PKP n’est en réalité que le reflet de l’évolution d’une partie de l’électorat péquiste. Électorat qui voit en l’immigration la cause majeure de leur perte d’influence politique.

Par ailleurs, et contrairement à ce que les matamores fédéralistes en disent, cette évolution des mœurs est loin de concerner que le seul mouvement souverainiste. Car on notera aussi une nette montée de l’hostilité à l’immigration dans le reste du pays, surtout sous la forme de l’opposition à l’islam. Cette islamophobie est comme de raison bien plus présentable, car ne s’attaquant d’apparence qu’à une religion, du reste critiquable comme elles le sont toutes. Mais on notera que l’expression de cette hostilité est presque toujours démagogique et volontairement provocatrice. Elle n’est à peu près jamais nuancée et place l’islam et les musulmans tel un bloc toujours (même si de mœurs modernes) plus ou moins prompt à l’intégriste. Sans compter que sous ce voile de progressisme libéral, se cache bien souvent le retour du religieux d’hier. Enfin, l’islamophobie est une plaie encore bien plus rependue que la simple hostilité à l’immigration et c’est malheureusement aussi le cas chez bien des militants souverainistes. Et c’est bien pourquoi le projet de charte de Bernard Drainville ne pouvait à l’époque que déraper.

Mais pour en revenir à la « réducto ad hitlerum » de la liberté des peuples à leur libre disposition, il serait bien de rapidement revenir sur les causes historiques qui font qu’aujourd’hui l’on assimile de plus en plus l’expression d’un des principes fondamentaux de l’émancipation des peuples à la « bête immonde ».

À la suite de la victoire des Alliés sur l’axe en septembre 1945, l’une des premières choses faites par les vainqueurs fut de mettre en place un immense dispositif médiatique afin d’exposer à la face du monde les crimes nazis. Évidemment, ce dispositif avait pour premier objet de cacher les exactions des alliés[10] par une propagande internationale intense et pour secondes d’éviter que des sympathies surviennent lors des procès des responsables de l’Axe. Comme la Deuxième Guerre mondiale était (contrairement aux autres) une guerre particulièrement idéologique, le point de crispation de ce dispositif médiatique était la faute à « l’idéologie nazie », rendu globalement responsable de la guerre et de l’ensemble des crimes qui s’y sont produits.

Lors des décennies suivantes, les deux grands représentants idéologiques du camp allié (l’URSS et le camp anglo-américain) se sont servis à loisir de cette diabolisation pour affermir leur légitimité respective dans le cadre de la Guerre froide et ont transformé des faits historiques bien établis en une propagande mythifiée et manichéenne. Les deux camps victorieux ont donc élaboré, dans leurs discours de propagande, des versions bien différentes entre elles de ce qu’était le nazisme dans l’optique de diaboliser l’autre camp. Soit, du côté anglo-américain, un type d’idéologie totalitaire antilibérale[11] à peine pire que le communisme. Et du côté du bloc socialiste, un type de capitalisme particulièrement exacerbé[12]. Ces deux versions du nazisme ont fait leurs petits bouts de chemin séparément pendant bien des années, mais à la chute du bloc socialiste, seule la thèse des premiers put conserver un soutien médiatique et étatique solide. Ce qui fit que la seconde disparut presque totalement de l’imaginaire entourant la Seconde Guerre mondiale. De nos jours, il n’est d’ailleurs pas rare de voir certains auteurs, comme Seev Sternhell et ces déjà anciens « nouveaux philosophes », établir une parenté presque directe entre fascisme et socialiste via le concept fourretout de « totalitarisme ». Par ailleurs, on notera l’apparition récente du concept foireux de « fascislamisme » chez les néoconservateurs afin de nazifier l’islam.

L’objectif étant de diaboliser les adversaires du libéralisme, ceux qui aujourd’hui se font les adversaires du néolibéralisme n’en sont pas moins visés qu’hier, c’est pourquoi il est très fréquent de voir ceux-ci tomber dans la surenchère antifasciste afin d’éviter tout parallèle[13]. Et cela au risque du ridicule, car n’étant rarement capable de dépasser les clichés des années 30 pour y voir les nouvelles formes que possède l’extrême droite[14].

Outre le socialisme, il y a aussi le mot « national » dans national-socialisme et c’est bien là que pèse tout l’essentiel de la propagande impérialiste, car, si l’empire peut accepter un socialisme utopique et désincarné (donc de fait inoffensif), on ne saurait tolérer que des peuples se libère de leurs bienveillants maitres et deviennent concrètement indépendant. Ceci l’est encore plus si le mouvement ou parti a des velléités sociales fermes, car dans ces cas-là nous serions face à un cas de « national-socialisme » ! Et l’on connait par cœur la sophistique afin d’y arriver :

Indépendance (donc nationalisme) + socialisme = national-socialisme
Et
National-socialisme = totalitarisme + génocide raciste + guerre mondiale

En somme, si vous êtes pour l’indépendance de votre pays et que vous ne voulez pas d’une indépendance factice, dépendante des États-Unis, vous vous ferez inévitablement traiter de nazi par les impérialistes ou les larbins de ceux-ci.  

S’il est quand même quelque peu aberrant de présenter le nazisme comme la conséquence logique de l’indépendance et de la justice sociale, il n’en demeure pas moins que ça marche plutôt bien et que cette propagande est tellement ancrée et promu par tout un pan de la gauche et de la droite libérale, que les archétypes réactionnaires les plus dangereux au monde[15], du point de vu des risques de totalitarisme, de génocide raciste et de guerre mondiale (en somme, de la vraie extrême droite), se permettent sans gènes de jouer les antifascistes en dénonçant comme tel ceux qui leur résistent encore ! C’est vraiment une belle victoire posthume pour Goebbels, qui prétendait que « plus c’était gros mieux ça passait »[16] !

En effet c’est énorme ! Et l’on sait fort bien que de traiter de la sorte tous ceux qui militent pour la justice ne risquent pas d’avoir que des effets positifs sur l’avenir. Le premier étant de dénaturer des concepts qui doivent être incarnés par un nom afin de pouvoir être dénoncés comme il se doit. Ensuite, la réaction de ces attaques abusives ont le potentiel non négligeable de radicaliser à terme ceux qui en sont injustement les victimes. Et ainsi les pousser dans les bras de ceux qui ont grand besoin de garnir leurs rangs. Finalement, cette diabolisation génère, d’abord et avant tout, des handicaps terribles à l’exercice de la pensée. Car en assimilant tout exercice de souveraineté à un « fascisme » camouflé, on ne peut que se condamner à la donner à d'autres (aux impérialistes surtout). Et comme vous tous savez que la souveraineté est la condition initiale et impérieuse de la démocratie réelle, on se retrouve vite dépourvu d’arme face à ce monstre qu’est l’impérialisme néolibéral. Impérialisme qui aime tant nous voir nous bagarrer sous sa botte.

Enfin, cette propagande diffamatoire envers un concept clé de la philosophie politique, outre qu’elle génère la haine et la soumission, mine par la dissension tous projets d’alternatives concrètes en forçant les opposants au néolibéralisme à chercher le fascisme sous leurs pieds quand celui-ci est aisément visible au-dessus de leurs têtes. Alors il est bien sûr de notre devoir de démasquer cette imposture en appelant les choses par leur nom et de dénoncer ces pratiques malsaines. Mais plus encore de défendre ceux qui en sont les victimes[17] au lieu de hurler avec les loups. Je sais que c’est un exercice parfois risqué, car cette petite propagande aime tant amalgamer ce genre d’acte courageux à une apologie de la « haine »[18]. Mais si rien n’est fait en ce sens, il ne serait pas étonnant qu’un jour il n’existe plus du tout d’alternative crédible à gauche, car ayant donnés tous concepts qui n’était pas du pur domaine de la rêverie idéaliste à la droite et à l’extrême droite. Et le jour où il ne restera que les Couillard, Harper, Netanyahou, Obama, Hollande, Merkel, Porochenko et ses amis ukrainiens du Pravy Sektor comme rempart au « fascisme », il ne sera peut-être plus temps de crier « no pasaran ! », car celui-ci sera bel et bien officiellement passé.       

Benedikt Arden


[2] L’immigration et le vieillissement de la population d’accueil en sont des composantes difficilement contournables.
[3] Le débat en la matière n’est pas clos et ce n’est pas le sujet qui nous concerne ici.
[4] Il s’adonne que le FN est le moins pro union-Européenne des grands partis politiques français, ce qui lui fait parfois recevoir le sobriquet de « souverainiste ».
[5] Le PQ a d’ailleurs fait une demande d’adhésion à l’internationale socialiste en 1982.
[6] C’est un peu comme dire que parce que les nazis portaient des chaussures, tous ceux qui ne sont pas nu-pied sont nécessairement suspects de totalitarisme.   
[7] Surtout en provenance de cette frange identitaire proche des idées de Mathieu Bock-Côté.
[8] Le discours dispensant la responsabilité des effets de l’immigration aux immigrés, mais l’imputant aux politiciens.
[9] Notamment dans les sites comme Vigile.net
[10] Bombardement massif et atomique sur les populations civiles de belligérants vaincus entre autres.
[11] Vu d’abord comme un type de régime collectiviste et ensuite comme un régime raciste.
[12] Considéré comme la phase ultime du capitalisme, complément débarrassé de son masque libéral.
[13] Évidemment, l’antifascisme des formations socialistes n’est pas issu d’un réflexe de protection, mais il sert aussi à cela.
[14] Viktor Dedaj écrivait fort justement en 2014 : Dans « extrême-droite », il y a droite et extrême. Alors prenez une politique de droite, et appliquez-la à l’extrême. Vous obtenez quoi, sinon une politique quasi-conforme à la politique actuelle du PS ? Si la même politique avait été menée par un autre parti, dans un autre pays, nous l’aurions qualifié d’extrême-droite.
[15] Notamment les néoconservateurs et les sionistes d’extrême droite à la Netanyahou.
[16] La citation exacte est « Plus le mensonge est gros, plus il passe. Plus souvent il est répété, plus le peuple le croit ... »
[17] Je désigne ici les personnes victimes de calomnie et non pas ceux qui tiennent des discours crypto xénophobes.
[18] Je pense tout particulièrement ici à Jean Bricmont.