vendredi 21 décembre 2012

Du printemps québécois à l'hiver canadien


Depuis le début de l’année 2012, le Québec bouillonne. D’une certaine façon, au diapason de ce que le monde semble se faire l’écho. Après un printemps québécois, fleurissant d’espoir et de perspective, nous avons passé à l’été torride du « vous allez voir ce que vous allez voir » pour finalement atteindre l’automne du Parti Québécois. Et fatalement nous y voilà ! L’amer retour de l’hiver canadien, qui s’annonce plus désespérant et plus satirique que jamais. Le Québec bout à des niveaux assez rarement atteints dans son histoire, mais il bout aussi d’une manière bien contradictoire, de telle sorte qu’au lieu d’ébouillanter le cuisinier, on lui offre un spectacle presque divertissant. C’est parfois dommage de voir que malgré toute l’énergie que notre flamme sait dégager, il n’en sort que de petites trépidations ne sachant que s’entrechoquer entre elles. De sorte que le mauvais génie qui s’emploie à faire ces grossières recettes n’en soit presque jamais affecté. Évidemment, l’esprit ténébreux qui transperce ces lignes n’est pas nouveau et passera peut-être aux premières lueurs du printemps, mais comme certaines sagesses nous rappellent que dans tous états d’esprit l’on peut découvrir une forme de vérité, alors laissons le crépuscule faire son œuvre.       

Le Québec bouillonne dans une exaspération plutôt partagée, pour ce qui a trait le rejet du monde vers lequel nous nous dirigeons. Les multiples indices qui s’offrent à nous le confirment aussitôt que nous avons l’audace de leurs demander. Ce potentiel est réel et étonnement grand, quoiqu’on en pense. Le problème qui tend à corrompre ce potentiel, outre la tout de même centrale question de l’individualisme de notre société de consommation, c’est le poison qu’occasionnent ces nouvelles vagues idéologiques. Idéologies qui sont d’autant plus injectées massivement que leurs manques de fraîcheur s’en trouvent apparents. Avec de tels abus, on finira par perdre beaucoup plus que ce qu’elles prétendent donner à notre société, si spécifiquement affectée. Non pas que l’idéologie est en soi une mauvaise chose. Il est vrai que de mettre de la « logique » dans ses idéaux est profitable, mais comme le sage Hippocrate l’a un jour dit « ce qui fait le poison, c'est la dose » ! Et c’est bien en abusant de la camelote défraîchie de pays, que nous imitons bien à tort, que l’on pourrait compromettre cette si forte volonté qui nous habite.

Ne l’oublions pas, ce que l’idéologie génère de meilleur, c’est son potentiel à rendre claire et intelligible un système d’idée, potentiellement complexe, à un grand nombre et offrant l’opportunité à celui-ci de faire face à un pouvoir de par son unité des volontés. Bien sur, il faut mettre des guillemets à ce « grand nombre », car il va de soit que l’idéologie a toujours eu beaucoup plus le potentiel de diviser que d’unir, car il peut y avoir à-peu-près autant d’idéologies que de personne pour les incarner. C’est pourquoi l’idéologie est une arme à double tranchant qu’il faut savoir user avec modération.

Ce que cela comporte, en ces temps d’effervescence encore trop peu syncrétique, c’est qu’elles ont tendance à se neutraliser entre elles et se polariser assez vite à l’excès. Et quand cela survient, bien nous en arrivons rapidement aux extrêmes et à la perte de toutes nuances[1]. La polarisation de l’idéologie apporte aussi parfois, avec son lot d’extrémismes, un abus d’antagonisme qui pose un problème jusque dans la définition même de l’idéologie que l’on incarne. De cette façon, elles peuvent finir par n’être que l’inverse d’une autre qui elle-même n’est que le fantasme de ce que l’on veut qu’elle soit. Autrement dit, se limiter à n’être qu’un jeu de miroirs manichéen (des anti). Et je vous avoue que ce type de dichotomie est rarement vecteur positif de changement, c’est le moins que l’on puisse dire ! Je dirais même qu’il est tout à fait classique de les voir se confronter dans le statu quo le plus total. Ce qui les laisse s’embourgeoiser au point de perdre tout le sens qu’elles ont pu un jour avoir. Le bipartisme gauche/droite à la sauce franco-américaine est l’incarnation parfaite de cette dénaturalisation idéologique et est étrangement la version grand publique de ces concepts qui tentent de faire leur place chez nous, sous l’apparence d’un vent de fraîcheur.       

Évidemment, comme toute la politique contemporaine est bâtie sur la partisanerie politique, on serait bien en droit de me demander « qu’est-ce que j’ai contre l’idéologie et plus particulièrement contre la dichotomie gauche/droite »? Ceux qui s’attendraient à me voir pondre un texte de valorisation béate sur la gouvernance libérale vont probablement se trouver assez déçus de m’entendre répéter que l’on ne soigne pas une surdose d’idéologie par son bannissement pur et simple, mais par une élémentaire, mais nécessaire, mise en perspective afin d’y voir plus clair. Ce qui pose problème c’est que les systèmes d’idées sont souvent capables (sans trop d’effort) de se passer du réel pour exister, quand ceux qui l’incarnent se trouvent à être intellectuellement embourgeoisés. Les écrits de Carl Schmitt nous rappellent fort justement que « la distinction spécifique du politique, c'est la discrimination de l'ami et de l'ennemi[2] » et c’est tout le problème, car si une idéologie politique nouvelle a besoin de faire ses preuves en se confrontant efficacement avec la réalité pour mériter d’exister, une idéologie intellectuellement embourgeoisée n’a pratiquement besoin que de son antagonisme (ennemi) pour être. Et je dirais même qu’il est pratiquement possible qu’ils puissent s’en passer. C’est pourquoi il est possible de nos jours de faire son pain idéologique avec de l’anticommunisme ou de l’antifascisme, sans passer pour un rigolo, malgré le fait qu’il n’y ait jamais eu de tels régimes (ou même de chance qu’il y en ait) dans notre Histoire. Ces idéologies[3] même si elles ne sont pas ancrées sur le réel du terrain politique, ont tout de même un effet sur lui et celui-ci est la diabolisation, car résultant du besoin de projection qu’on ces idéologies afin d’avoir un semblant d’existence. Quoique la stigmatisation qu’occasionne la diabolisation, soit certes compréhensible sur le plan de l’ami et de l’ennemi, elle pose tout de même des problèmes sur le plan de la politique réelle et cela ce constat régulièrement et surtout lors des fronts communs.

Si au Québec la gauche et la droite ont eu une réalité incarnée, c’est bien entendu dans la question de la souveraineté nationale du Québec qu’elle tire sa source. D’un côté, la majorité francophone généralement pauvre cherchant dans le syndicalisme et la lutte d’indépendance une manière de s’émanciper de la tutelle du pouvoir colonial anglo-canadien. De l’autre, le pouvoir économique anglo-américain cherchant dans l’institution du parlementarisme britannique le moyen de conserver les rênes pouvoir. D’un côté la subversion et de l’autre conservation de l’ordre établi ou bien « gauche et droite ». À partir du moment où l’on importe des idéologies qui ont des fondements étrangers à notre Histoire (comme la méfiance envers le fait national qu’ont les Français[4] pour des raisons qui ne concerne pas notre Histoire ou bien la hantise des Américains envers l’État provenant de raisons qui leur sont tout aussi propres), on est en droit de se demander ce qu’elles peuvent bien apporter de bon à nos débats politiques afin de compenser la confusion qu’elles occasionnent. Si pour un Français, la fleur de lys est un symbole monarchique réactionnaire pour des raisons très franco-françaises, bien pour nous elle signifie notre singularité et notre droit à l’autodétermination. Si pour un Américain le droit de s’acheter un « gun » à la pharmacie est le summum de la liberté, bien pour nous c’est plutôt le summum de la barbarie. Enfin, je pourrais continuer comme ça bien longtemps, mais je crois que vous devez commencer à comprendre de quoi il en retourne si nous importons des idéologies préconçues comme on importe n’importe quelle autre marchandise. Le problème est simplement celui de ne pas confondre l’idéologie que l’on souhaite incarner avec le look de nos jeans et de garder à l’esprit les faits qui font que le Québec est ce qu’il est, car autrement il est impossible de régler les problèmes politiques que ces faits ont malheureusement générés.         

Pour terminer, et aussi pour revenir un peu plus concrètement à notre sujet d’introduction, je suis tombé récemment sur un court métrage me rappelant certains des points les plus décevants du printemps dernier, mais qui apparemment m’étais sortie de l’esprit, lors des marches qui s’y pratiquaient quotidiennement. Bannières aux lys, tricolores patriotes, drapeaux rouges et étendards noirs faisaient front commun pour une cause commune. Mais surtout, y faisait bon ménage. Le mot d’ordre officieux était « ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise ». Mais quelques fois, il arrivait que de mauvais esprits se permettent de faire valoir l’idée selon laquelle des « nazionalistes[5] » n’y avaient pas leur place ! Bien sûr, ce n’était pas une majorité, mais tout de même l’idée y était et tout ce qui me le rappelle m’évoque un profond malaise. Est-il possible qu’une idéologie par un trop-plein de purisme révolutionnaire en devienne de facto réactionnaire ? Se pourrait-il qu’une idéologie puisse attraper une espèce de cancer ? Car, pour ce qui est du film, si celui-ci se présente comme une critique radicale du mouvement étudiant et de son leader sur le principe que celui-ci est d’une certaine façon organisé à la manière de tous les mouvements revendicatifs. Et bien, faute de trouver meilleure façon d’agir, cette critique ne sert que la dissension du mouvement, donc la réaction. De plus, et c’est bien ce que je trouve le plus effronté, ce film dénonce de façon très claire une supposé récupération du mouvement par les souverainistes[6], qui serait un mouvement « xénophobe », « bourgeois », « réactionnaire » et aux « idées coloniales » (faut le faire !). Il est possible que l’objectif de notre poète (au passage fort talentueux) soit de faire démentir l’adage populaire qu’est « l’union fait la force », malgré toute l’efficacité qu’il a prouvée dans l’Histoire. Loin de moi l’idée de condamner le besoin qu’on certain de se prendre pour des purs et durs de la gauche la plus à gauche du monde, mais quand on se réclame du peuple bien il faut faire avec lui. Et comme le mouvement progressiste au Québec est, au sens large, plutôt majoritairement souverainiste, bien on fait avec ou bien on le combat. C’est en même temps très immoral et très contreproductif de prétendre faussement que celui-ci n’est pas progressiste, parce qu’il ne cadre pas dans des critères idéologiques qui n’ont pas vraiment de réalité chez nous. On ne va sûrement pas accepter le régime canadien que parce que certaines franges marginales du mouvement veulent jouer à la CNT contre de soi-disant « nationalistes antisociaux ». S’ils veulent se battre contre notre projet de tierra y libertad, bien ils peuvent rejoindre les rangs de la droite et se battre contre les méchants « séparatistes ». De toute façon, tous ceux qui se battent contre la souveraineté servent la réaction quoiqu’il en pense, car aucune - je dis bien aucune ! – réformes sociales, encore moins une révolution, n’est possible sans une souveraineté au préalable ! Pas plus qu’il n’est possible à un individu de s’émanciper en prison.

El pueblo unido jamás será vencido[7] chantait le groupe Quilapayún et aujourd’hui reprit en coeur dans l’action subversive. Ironiquement, ce slogan est souvent scandé par ceux-là mêmes qui le divisent (volontairement ou non) en voulant le purifier par excès idéologique. Pour ma part, je me refuse, quand une revendication centrale est en jeu, de combattre des alliés sur la base de questions purement théoriques. C’est pourquoi je n’ai pas l’intention de faire plus avant de critiques sur ceux qui veulent faire une révolution en s’en interdisant les moyens pour de pures questions de purisme idéologique. Je lasserai, par contre, ces dernières phrases à de grands Français dont la pensée devrait être mieux connue chez nous, car s’appliquant si harmonieusement à notre situation :

« Non, l’internationalisme n’est ni l’abaissement, ni le sacrifice de la patrie. Les patries, lorsqu’elles se sont constituées, ont été une première et nécessaire étape vers l’unité humaine à laquelle nous tendons et dont l’internationalisme, engendré par toute la civilisation moderne, représente une nouvelle étape, aussi inéluctable.

(...) la patrie humaine que réclame l’état social de la production, de l’échange et de la science, ne s’opère pas, ne peut pas s’opérer aux dépens des nations de l’heure présente, mais à leur bénéfice et pour leur développement supérieur.

On ne cesse pas d’être patriote en entrant dans la voie internationale qui s’impose au complet épanouissement de l’humanité, pas plus qu’on ne cessait à la fin du siècle dernier d’être Provençal, Bourguignon, Flamand ou Breton en devenant Français.

Les internationalistes peuvent se dire, au contraire, les seuls patriotes, parce qu’ils sont les seuls à se rendre compte des conditions agrandies dans lesquelles peuvent et doivent être assurés l’avenir et la grandeur de la patrie, de toutes les patries, d’antagoniques devenus solidaires. 

En criant Vive l'Internationale ! Ils crient Vive la France du travail ! Vive la mission historique du prolétariat français qui ne peut s'affranchir qu'en aidant à l'affranchissement du prolétariat universel !»[8]

Benedikt Arden


[1] Même l’idéologie la plus consensuelle et la plus raisonnable a en son sein un extrême.
[2] La Notion de politique et Théorie du partisan, Carl Schmitt, éd. Flammarion, 2006, partie II, p. 64
[3] Il y a bien d’autres idéologies sans fondements que celles que je viens de présenter en circulation de nos jours.
[4] Cette méfiance a grandement été influencée par les réfugier de la guerre d’Espagne, qui ont perdu leur pays à cause d’une guerre fratricide contre les soi-disant « nationalistes ».
[5] Jeu de mots douteux entre « nationalistes et nazi » tellement pervers et stupide dans un cadre comme celui des manifestations du printemps dernier qu’il serait presque possible qu’il soit fait par des agents provocateurs. 
[6] Il parle du PQ, mais comme il n’est fait nul mention des militants d’ON, QS, RRQ, MPIQ, JPQ etc. Il est assez facile de sentir l’ensemble du mouvement visé comme les identitaires xénophobes dont il parle.
[7] « Le peuple uni ne sera jamais vaincu »
[8] Jules Guesde et Paul Lafargue, 23 janvier 1893

dimanche 16 décembre 2012

Jaurès et le socialisme du peuple


« Quand on dit que la révolution sociale et internationale supprime les patries, que veut-on dire ? Prétend-on que la transformation d’une société doit s’accomplir de dehors et par une violence extérieure ? Ce serait la négation de toute la pensée socialiste, qui affirme qu’une société nouvelle ne peut surgir que si les éléments en ont été déjà préparés par la société présente. Dès lors, l’action révolutionnaire et internationale, universelle portera nécessairement la marque de toutes les réalités nationales. Elle aura à combattre, dans chaque pays, des difficultés particulières ; elle aura, en chaque pays, pour combattre ces difficultés, des ressources particulières, les forces propres de l’histoire nationale, du génie national. L’heure est passée où les utopistes considéraient le communisme comme une plante artificielle qu’on pouvait faire fleurir à volonté, sous un climat choisi par un chef de secte. Il n’y a plus d’Icaries. Le socialisme ne se sépare plus de la vie, il ne se sépare plus de la nation. Il ne déserte pas la patrie ; il se sert de la patrie elle même pour la transformer et pour l’agrandir. L’internationalisme abstrait et anarchisant qui ferait fi des conditions de lutte, d’action, d’évolution de chaque groupement historique ne serait plus qu’une Icarie, plus factice encore que l’autre et plus démodée.

Il n’y a que trois manières d’échapper à la patrie, à la loi des patries. Ou bien il faut dissoudre chaque groupement historique en groupements minuscules, sans liens entre eux, sans ressouvenir et sans idée d’unité. Ce serait une réaction inepte et impossible, à laquelle d’ailleurs, aucun révolutionnaire n’a songé ; car, ceux-là mêmes qui veulent remplacer l’Etat centralisé par une fédération, ou des communes ou des groupes professionnels, transforment la patrie ; ils ne la suppriment pas, et Proudhon était Français furieusement. Il l’était au point de vouloir empêcher la formation des nationalités voisines. Ou bien il faut réaliser l’unité humaine par la subordination de toutes les patries à une seule. Ce serait un césarisme monstrueux, un impérialisme effroyable et oppresseur dont le rêve même ne peut pas effleurer l’esprit moderne. Ce n’est donc pas par la libre fédération de nations autonomes répudiant les entreprises de la force et se soumettant à des règles de droit, que peut être réalisée l’unité humaine. Mais alors ce n’est pas la suppression des patries, c’en est l’ennoblissement. Elles sont élevées à l’humanité sans rien perdre de leur indépendance, de leur originalité, de la liberté de leur génie. Quand un syndicaliste révolutionnaire s’écrie, au récent congrès de Toulouse : «A bas les patries ! Vive la patrie universelle !», il n’appelle pas de ses vœux la disparition, l’extinction des patries dans une médiocrité immense, où les caractères et les esprits perdraient leur relief et leur couleur. Encore moins appelle-t-il de ses vœux l’absorption des patries dans une énorme servitude, la domestication de toutes les patries par la patrie la plus brutale, et l’unification humaine par l’unité d’un militarisme colossal. En criant : «À bas les patries !» il crie : «À bas l’égoïsme et l’antagonisme des patries ! À bas les préjugés chauvins et les haines aveugles ! À bas les guerres fratricides ! À bas les patries d’oppression et de destruction !». Il appelle à plein cœur l’universelle patrie des travailleurs libres, des nations indépendantes et amies.

Qu’on ne dise point que les patries, ayant été créées, façonnées par la force n’ont aucun titre à être des organes de l’humanité nouvelle fondée sur le droit et façonnée par l’idée, qu’elles ne peuvent être les éléments d’un ordre supérieur, les pierres vivantes de la cité nouvelle instituée par l’esprit, par la volonté consciente des hommes. Même si elles n’avaient été jusqu’ici que des organismes de force, même si on oubliait la part de volonté, de pensée, de raison, de droit, de libre et sublime dévouement, qui est déjà comme incorporée dans la patrie, c’est dans les grands groupements historiques que doit s’élaborer le progrès humain. L’esprit, même s’il est le premier dans le monde, a accepté de se produire dans la nature, selon sa nature. Sa force, sa victoire, ce n’est pas de répudier la nature, c’est de l’élever à soi, de la transformer par degrés. L’individu humain, lui aussi, est le produit d’une terrible évolution de nature. Il est l’héritier de bien des forces brutales, il porte en lui bien des instincts d’animalité. Va-t-il maudire en lui la nature et la refouler ? Où sera son point d’appui pour s’élancer plus haut ? Et que sera le prix de sa victoire s’il n’offre en quelque sorte, au gouvernement de la raison, qu’une âme morte et une sensibilité éteinte ?

Dès maintenant, c’est une joie pour tous les militants du socialisme international, c’est une fierté et une force de faire appel, en vue de l’ordre nouveau, à ce que les patries ont de plus noble dans leur tradition, dans leur histoire, dans leur génie. Tous les actes de courage et de noblesse qui marquent le niveau où peut se hausser la nature humaine, tous les efforts d’invention, toutes les audaces de l’esprit, tous les progrès de liberté, de démocratie et de lumière, qui ont préparé une civilisation supérieure et qui ont disposé le peuple à y participer, nous les appelons à nous, nous les évoquons. Nous disons aux hommes : «Pourquoi ce mouvement s’arrêterait-il ? Pourquoi tous ceux qui sont restés jusqu’ici dans la dépendance et dans l’ombre ou dans la pénombre ne seraient-ils pas élevés à la liberté et à la clarté ?» Mais n’est-ce pas dans un régime de coopération sociale que toutes les initiatives trouveront la garantie que toutes les intelligences et les consciences auront leur plein essor ?

Nous prenons à témoin la patrie elle-même dans sa continuité et dans son unité. L’unité sera plus forte quand, à la lutte des classes dans chaque patrie, sera substituée l’harmonie sociale, quand la propriété collective servira de fondement à la conscience commune. La continuité sera plus profonde quand tous les efforts du passé aboutiront à l’universelle libération, quand tous les germes d’égalité et de justice s’épanouiront en une magnifique floraison humaine, quand le sens vivant de l’histoire de la patrie se révélera à tous par un accomplissement de justice, quand les œuvres les plus fines et les plus hautes du génie seront enfin, dans la culture individuelle et la culture sociale agrandies, l’orgueil et la joie de toutes les intelligences. Par là, la patrie sera le miroir vivant où toutes les consciences pourront se reconnaître. Par là, les prolétaires qui n’eurent, au cours des temps, qu’une possession partielle et trouble de la patrie en auront enfin la possession pleine et lumineuse. Elle sera bien à eux, même dans le passé, puisque, par leur effort suprême, tout le travail des siècles aura abouti à leur exaltation dans la justice.

Ainsi les patries, en leur mouvement magnifique de la nature à l’esprit, de la force à la justice, de la compétition à l’amitié, de la guerre à la fédération, ont à la fois toute la force organique de l’instinct et toute la puissance de l’idée. Et la classe prolétarienne est plus que toute autre classe dans la patrie puisqu’elle est dans le sens du mouvement ascendant de la patrie. Quand elle la maudit, quand elle croit la maudire, elle ne maudit que les misères qui la déshonorent, les injustices qui la divisent, les haines qui l’affolent, les mensonges qui l’exploitent, et cette apparente malédiction n’est qu’un appel à la patrie nouvelle, qui ne peut se développer que par l’autonomie des nations, l’essor des démocraties et l’application à de nouveaux problèmes de toute la force des génies nationaux, c’est-à-dire par la continuation de l’idée de patrie jusque dans l’humanité.

Voilà pourquoi, en tous ses congrès, l’Internationale ouvrière et socialiste rappelle aux prolétaires de tous les pays le double devoir invisible de maintenir la paix, par tous les moyens dont ils disposent, et de sauvegarder l’indépendance de toutes les nations. Oui, maintenir la paix par tous les moyens d’action du prolétariat, même par la grève générale internationale, même par la révolution. Combien de malentendus volontaires ou involontaires, combien de méprises et de calomnies les adversaires du socialisme ont accumulé sur cet objet ? »

Jean Jaurès , L’Armée nouvelle, 1910

jeudi 13 décembre 2012

L'ABC du libéralisme et de la "Common Decency"


1/ Le libéralisme est-il amoral ?

Le libéralisme officiel affirme que la morale – comme la religion – est une affaire strictement privée (chacun étant donc libre de vivre « comme il l’entend », sous la seule condition qu’il « ne nuise pas à autrui »). Dans cette optique, chaque individu peut donc parfaitement, à titre personnel, préférer la loyauté et la générosité ou, à l’inverse, le cynisme et la trahison. Cela ne change rien au fait que les différentes décisions politiques d’un Etat libéral (ou des institutions internationales correspondantes) ne doivent jamais se fonder sur une « idéologie » particulière (qu’elle soit morale, philosophique ou religieuse). Elles sont censées, au contraire, s’appuyer sur les seules analyses objectives élaborées par des « experts » supposés « neutres » et « indépendants » (au premier rang desquels figureront, naturellement, les économistes et les « techniciens » du droit).

Une politique libérale d’austérité, par exemple, ne sera jamais imposée au peuple comme un châtiment divin, comme la chance d’une vie plus « vertueuse » ou même comme la manifestation logique du droit du plus fort. Elle sera toujours présentée, au contraire, comme l’unique solution « réaliste » et « scientifique » (there is no other alternative) qu’appelle un problème économique précis – qu’il s’agisse de celui de la « dette » ou de celui de la sortie de l’euro. Bien entendu, dans la mesure où, pour les libéraux, le langage de l’intérêt bien compris est le seul, en dernière instance, qui soit réellement commun à tous les hommes (c’est la doctrine de l’homo economicus) il est clair que, dans les faits, l’égoïsme finit toujours par être encouragé comme la seule attitude universellement gagnante et rationnelle.  Lorsque Milton Friedman – reprenant une réplique célèbre du film Wall Street – proclamait partout que greed is good (« la cupidité est bonne »), il ne faisait donc que tirer les ultimes conséquences d’un paradigme métaphysique fondé, depuis l’origine, sur la privatisation intégrale de toutes les convictions morales et philosophiques.

2/ Pourquoi les élites semblent-elles si indécentes?

« L’habitude de vivre au dessus (et sur le dos) de ses semblables finit presque toujours par altérer le sens des autres et celui des réalités les plus élémentaires. »
En 1938, Orwell écrivait qu’il était difficile d’échapper à l’idée que « les hommes ne sont moraux que lorsqu’ils sont sans pouvoir ». Ce jugement n’est pas aussi pessimiste qu’il y parait. Il prend simplement acte du fait que le pouvoir (et cela inclut évidemment celui que confère la richesse ou la célébrité) tend naturellement à enfermer ceux qui le détiennent dans un univers séparé de la réalité commune et des limites qui la définissent. C’est pourquoi l’habitude de vivre au dessus (et sur le dos) de ses semblables finit presque toujours par altérer le sens des autres et celui des réalités les plus élémentaires. De là, cette arrogance surréaliste et ce terrible manque de bon sens qui caractérisent généralement les élites modernes – c’est-à-dire celles qui ne possèdent même plus cette culture morale partagée (« noblesse oblige ») qui permettaient, de temps à autre, aux anciennes aristocraties de se comporter de façon honorable. C’est un point que l’Evangile avait déjà su mettre en évidence lorsqu’il enseignait qu’il « est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume des Cieux ». Si l’on préfère une formulation plus laïque de cet axiome populiste (ou anarchiste) on se souviendra également de la magnifique formule de Camus (dans la postérité du soleil) : « Ici vit un homme libre, personne ne le sert. »

3/ Qu’est-ce que la décence ordinaire ?

Pour Orwell, le sentiment qu’il y a des « choses qui ne se font pas » était effectivement au principe de la common decency, c’est-à-dire de la morale intuitive des gens ordinaires. Il n’y a là rien d’étonnant. Les sociétés humaines, en effet, ont toujours dressé un catalogue précis des actions qu’elles jugeaient contraires à la nature, à la volonté divine, ou même au simple bon sens. Certes, le contenu concret et le fondement  métaphysique de ces différents systèmes d’interdits ont toujours varié en fonction des particularités de chaque civilisation. Néanmoins, et comme Marcel Mauss l’avait établi dans son Essai sur le don, il existe un certain nombre de structures normatives qui sont communes à l’ensemble des sociétés. C’est notamment le cas de la « logique du don », dont la triple obligation constitutive de « donner, recevoir et rendre » se retrouve, sous une forme ou une autre, dans l’ensemble des collectivités humaines. Cela revient à dire que toutes les sociétés (à l’exception, bien sûr, de l’étrange civilisation capitaliste) se sont toujours accordées – par delà leurs irréductibles différences – pour reconnaître dans la capacité de l’être humain à agir indépendamment de ses seuls intérêts égoïstes le fondement même de toute attitude honorable.

Si, à la suite de Durkheim (De la division du travail social), on tient comme moral « tout ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l’homme à compter avec autrui, à régler ses mouvements sur autre chose  que les impulsions de son égoïsme », nous pouvons donc considérer ce système traditionnel du don comme la véritable matrice anthropologique (et psychologique) de toutes les constructions éthiques ultérieures – ce qui inclut évidemment cette common decency dans laquelle Orwell voyait la source première de l’indignation socialiste. Bien entendu, cette « décence commune » des classes populaires modernes a elle-même une histoire (Orwell ne manquait ainsi jamais de souligner le rôle essentiel que le christianisme – tout comme les révolutions anglaises et françaises – avait joué dans le développement de sa forme occidentale). Pour lui conférer cette potentialité égalitaire qui en ferait le point de départ moral du projet socialiste il avait assurément fallu que s’enclenche tout un travail d’universalisation critique destiné à dégager progressivement les formes traditionnelles de la moralité commune de leurs principales limites historiques (comme, par exemple, celles qui consacraient le statut subordonné des femmes ou l’infériorité des peuples étrangers). Limites qui tenaient d’ailleurs beaucoup moins à l’impératif communautaire lui-même (l’homme sera toujours un « animal politique ») qu’aux multiples formes du principe hiérarchique (principe de domination, d’exploitation et d’exclusion) qui structurait en profondeur la plupart des anciennes collectivités.

Il n’en reste pas moins que les obligations de loyauté et de générosité liées à ce système du don (et, par conséquent, les habitudes de réciprocité et d’entraide qui en sont la manifestation pratique) se retrouvent nécessairement au fondement de la common decency moderne. De ce point de vue, l’idée progressiste – portée par le mythe paulinien d’un « homme nouveau » – selon laquelle la « morale du futur » n’aurait plus rien de commun avec celles du passé (c’était, par exemple, la conviction d’un Trotsky) n’est pas seulement meurtrière. Elle repose d’abord sur une profonde méconnaissance des données de l’anthropologie. Et c’est pourquoi Marcel Mauss, dont on n’oublie trop souvent que l’œuvre sociologique était inséparable de son engagement militant, avait mille fois raison d’inviter le mouvement socialiste à « revenir à de l’archaïque » (quitte – écrivait-il – « à passer pour vieux jeu et diseur de lieux communs »). C’était assurément  la meilleure façon de préserver les fondements éthiques d’une société décente et d’éviter ainsi les pièges infernaux du relativisme culturel et de la realpolitik. La tragique histoire du XXe siècle lui a malheureusement donné raison.

 Jean-Claude Michéa, pour le journal espagnol El Confidantial.

mercredi 5 décembre 2012

Michel Drac analyse les grands enjeux mondiaux

Michel Drac analyse les principales tendances géopolitiques pour les prochaines années : l’impasse politique de la zone Euro, la montée en puissance de la Chine et de la Russie, et le nécessaire redressement industriel des États-Unis. Il nous expose également les problématiques énergétiques à venir, et les solutions possibles pour s’en émanciper.

lundi 3 décembre 2012

Montoneros ou l’impossible avant-garde péroniste


En septembre 1955, Perón, alors président de l’Argentine depuis neuf ans, est destitué par un coup d’État civico-militaire et doit s’enfuir en exil. À partir de cette date, le péronisme est officiellement proscrit de la vie politique légale. Pendant les 18 ans qui séparent le deuxième et le troisième gouvernement péroniste, dix présidents se succèdent et le pays connaît une instabilité politique sans précédent. C’est en fait tout le problème de l’héritage politique laissé par le péronisme qui se pose et qui hante la sphère publique : la reconstruction de la démocratie ne peut se faire avec le péronisme, mais sans lui non plus. Cette impasse politique débouche sur le coup d’État de 1966 mené par le général J. C. Onganía : les Forces Armées accaparent alors la totalité de l’Exécutif, du Législatif, et du Judiciaire. Leur régime prive désormais les citoyens de toute possibilité de participer au système politique démocratique ; quant aux partis, ils sont totalement proscrits.

Lorsque le général Lanusse assume la présidence de la Nation en mars 1971, les militaires sont débordés par leurs échecs : les années d’interruption de l’activité politique et la proscription du péronisme, la situation économique désastreuse, les soulèvements populaires urbains, les séries de grèves générales, ont radicalisé les positions, approfondi les luttes sociales, généralisé les mécontentements et augmenté la combativité des étudiants. Dans ce contexte, une partie de la jeunesse argentine - qui n’a reçu d’autre exemple que le régime militaire et la répression - opte pour la guérilla afin de lutter pour la « libération nationale », et de larges franges de l’opinion commencent à justifier l’utilisation de la violence contre la dictature délégitimée.

En juillet 1972, Lanusse convoque des élections pour le 11 mars 1973 afin d’amorcer une sortie politique démocratique. Mais ce rétablissement des mécanismes démocratiques impose d’y intégrer le péronisme. Depuis son exil à Madrid, Perón n’a cessé de hanter la scène publique et a maintenu son aura charismatique sur de larges franges de la société. Il est peu à peu devenu l’incarnation militante d’une multiplicité de mécontents. Aux fidèles partisans traditionnels - syndicats et couches populaires -, s’est désormais ajoutée une part importante des classes moyennes urbaines, des intellectuels et des étudiants. Dans le contexte idéologique de la fin des années 1960, de nombreux jeunes des classes moyennes ont adopté des positions anti-impérialistes d’extrême gauche, et ont cru trouvé dans l’adhésion au péronisme le moyen d’identifier leur lutte à celle du peuple.

C’est le cas du groupe de guérilla péroniste « Montoneros  » qui connaît alors un développement fulgurant. Cette organisation armée qui ne dépassait pas les 20 militants [1] à la fin de 1970, a commencé sa vertigineuse croissance à partir de 1971, pour devenir, en novembre 1972, un mouvement capable de mobiliser dans la rue des milliers de jeunes péronistes. Grâce à leur extraordinaire capacité de mobilisation les Montoneros semblent occuper, jusqu’à la fin de 1973, une place de premier plan sur la scène politique. Cette importante visibilité publique a d’ailleurs amené Perón à les consacrer comme sa « jeunesse merveilleuse ». Pourtant, malgré d’apparents succès, les Montoneros n’ont jamais pu imposer leur vision socialisante du péronisme, ni au Líder, ni à son parti. Pour comprendre cet échec [2], nous chercherons à retracer brièvement l’itinéraire de ce mouvement, en envisageant le rôle crucial que celui-ci accorde à la manifestation en tant que pratique, discours et moyen de la représentation populaire. Il s’agit également d’analyser les signes de faiblesse de cette stratégie montonera qui mise tout sur l’occupation de l’espace par le nombre, sans se préoccuper des éventuelles divergences idéologiques avec Perón et ses fidèles Descamisados [3] ; et de mettre en lumière les contradictions entre une Jeunesse Péroniste, persuadée de représenter mieux que personne le peuple authentique auprès de Perón, et le péronisme « orthodoxe », qui pose que Perón est l’expression même de la volonté populaire. Cette contradiction indissoluble qui débouche, dès 1973, sur une opposition féroce entre deux cultures politiques au sein même du péronisme, se traduit de façon particulièrement notable dans le cadre des manifestations. Enfin, nous avons ainsi considéré que la grande marche sur Ezeiza le 20 juin 1973, à l’occasion du retour du Líder au pays, est un moment clef pour comprendre et illustrer ces enjeux.

La « Jeunesse merveilleuse » de Perón dans la rue
Depuis les premiers mois de 1972, les Montoneros sont des référents dans la lutte contre la dictature. L’organisation s’est dotée, en juillet, d’une structure nationale, les « JP (Jeunesses Péronistes) Régionales » [4], afin de transformer les adhésions politiques en une véritable force mobilisatrice. Grâce aux JP Régionales, les Montoneros ont atteint en peu de temps une large prédominance dans la vie du péronisme [5]. En novembre, la JP est l’organisme qui possède le plus grand pouvoir de mobilisation au sein du parti et les Montoneros se posent en héros de la lutte contre le régime, pour le pouvoir populaire [6]. Ils réalisent régulièrement des réunions politiques ou des manifestations de quartier et centrent leur discours politique sur la mobilisation, l’affrontement à la dictature, le soutien à la guérilla.

Depuis juillet, les jeunes militants mènent l’offensive dans les rues de la ville, en peignant sur les murs des slogans tels le fameux « Luche y Vuelve  » [7]. Ils ont le sentiment qu’ils ont un rôle important à jouer, de mobilisation et d’avant-garde, afin de « démonter définitivement le régime militaire et créer les meilleures conditions pour accéder, ensuite, au pouvoir populaire » [8]. Les 11 et 12 novembre, les JP Régionales organisent à Santa Fe un congrès national pour le retour du général Perón, sous la consigne « gagner la rue pour Perón ». Les mots sont jetés, la rue est au centre de la stratégie de ce mouvement conscient de son pouvoir de mobilisation : c’est un territoire à occuper, afin qu’avec le retour de Perón, ce soit le Peuple qui accède au pouvoir.

Ces jeunes péronistes passent d’ailleurs pour les principaux concernés par les nombreux discours de Perón. A chaque allocution, le vieux leader se réfère à sa « Jeunesse merveilleuse » et laisse croire à son adhésion au programme socialisant de la JP. De leur côté, les forces syndicales, elles, semblent frappées par la disgrâce de leur leader. Alors que s’ouvre la campagne électorale en janvier 1973, la JP est appelée à occuper une place privilégiée dans le nouvel équilibre des forces que Perón paraît imposer. Le 15 janvier, celui-ci lance officiellement la campagne depuis l’Espagne et insiste : 
« C’est à cette jeunesse éclairée qu’est confiée la tâche de mobiliser la citoyenneté populaire derrière les orientations indiscutables de nos préceptes [...]. C’est à cette jeunesse qu’est également confiée la mission d’organiser une génération d’urgence qui, dans le futur immédiat, devra prendre à sa charge la libération définitive de la patrie » [9].

Avec leur capacité de mobilisation et leur discours combatif, les JP seront donc les acteurs clefs de la campagne, aux côtés du candidat Héctor Cámpora [10].

Dans un climat d’effervescence, ils organisent et fixent le ton autour de la lutte pour le pouvoir populaire et le socialisme national. Pendant presque trois mois, tous ces jeunes militants mettent leur ferveur au service d’un énorme travail de captation des masses dont la rue est encore le terrain principal : 
« La campagne du Front fut unique [...], le péronisme avait gagné la rue et il ne restait plus d’espace pour personne d’autre que nous. [...] nous avions la certitude que notre méthode était la plus sûre : prendre directement contact avec le Peuple à travers des mobilisations et des concentrations populaires » [11].

Les JP mobilisent jusqu’au dernier recoin de l’Argentine avec leur consigne « gagner la rue pour gagner les élections » [12]. Quant aux syndicats péronistes, ils sont les grands absents des mobilisations ; les JP centralisent l’attention médiatique et font preuve, sur le terrain, d’un monopole incontesté de l’occupation de l’espace public.

L’illusion de la représentation populaire.
Le 11 mars 1973, le candidat péroniste H. Cámpora est élu président. Sa victoire et son intronisation sont célébrées le 25 mai par d’immenses manifestations [13]. Toute la journée, la prise de pouvoir de Cámpora et la fin du régime militaire sont fêtées dans une atmosphère de liesse populaire par des dizaines de milliers de personnes réunies sur l’historique Place de Mai. Le 25 mai 1973 sanctionne la fin du régime militaire, le retour au système constitutionnel et l’avènement d’un gouvernement majoritairement élu qui incarne la volonté populaire. Après deux décennies de dictature, tout se joue comme si, sur l’espace du centre de la capitale, le « Peuple » venait ratifier sa victoire sur les militaires, pour fêter, récupérer et réaffirmer son pouvoir.

Cette journée de pronunciamiento populaire est encore une fois dominée par la présence et par l’action de l’aile gauche de la Jeunesse Péroniste. Les membres de la Tendance Révolutionnaire sont les acteurs prédominants et omniprésents de la mobilisation. Visuellement, ils dominent l’espace par la profusion de leurs panneaux, étendards, et banderoles. Les membres de ce que l’on commence à appeler « la Tendance » n’ont cessé, pendant trois mois, de dépenser leur énergie pour mobiliser le pays dans la campagne ; ils apparaissent donc comme les héros de cette journée. Grisés par ce sentiment de célébrer leur victoire, d’être les artisans du triomphe péroniste et d’être à l’avant-garde de la lutte pour le pouvoir populaire, les organisations de la JP vont jusqu’à prendre la direction totale de la mobilisation. Ils monopolisent alors, de façon hégémonique, l’espace, les symboles, l’image et l’organisation de la journée. Ils mettent en scène leur triomphe sur l’espace de la capitale et s’associent directement au pouvoir qui s’installe en s’affichant comme les nouveaux héritiers incontestables d’un péronisme socialisant. Ils ont démontré qu’ils ont le peuple de leur côté. Une fois de plus, ils ont complètement éclipsé les péronistes de la première heure : les syndicats et l’extrême droite.

Après leur éclatante victoire du 25 mai, les Montoneros se considèrent donc comme les porte-parole de la lutte populaire et associent l’exercice de cette fonction à leur loyauté envers Perón. Pourtant, avec le péronisme au pouvoir, leurs espoirs de « socialisme national » se heurtent rapidement aux visées politiques de l’autre péronisme, celui des syndicats. Très vite, les dissensions entre les différentes tendances du mouvement éclatent, et s’expriment physiquement dans les rues de la capitale par de constants affrontements [14]. Les factions internes au péronisme s’affrontent pour le contrôle du parti, du gouvernement, mais surtout pour la définition de ce qu’est le « véritable » péronisme.

À partir de la prise de fonction de Cámpora, les groupes de la droite péroniste commencent à exprimer publiquement leurs réticences face au pouvoir de la Jeunesse du parti. Le milieu syndical - à nouveau favorisé par Perón - lance d’ailleurs la contre-offensive, une semaine après le 25 mai, avec une campagne d’opinion dirigée contre le « trotskisme » et la « patrie socialiste ». Les vieux Descamisados, héritiers de 1945, sont bien décidés à rétablir l’« orthodoxie » péroniste.

Ezeiza : la lutte pour le péronisme authentique
Désormais, chacune des deux tendances péronistes cherche à s’approprier la totalité de la représentation du « véritable » péronisme. Mais dans cette lutte entre deux interprétations, seule la parole publique du Líder peut désormais signaler le « traître » pour le différencier de « l’authentique péroniste ». Les événements se précipitent d’ailleurs, lorsque le retour de Perón au Pays est annoncé pour le 20. L’affrontement peut se mettre en scène au grand jour...

La mobilisation du 20 juin 1973 est sans aucun doute la plus importante de toute l’histoire argentine. Ce jour-là, on estime à environ 2 millions le nombre de personnes qui viennent accueillir le général Perón à l’aéroport d’Ezeiza. Mais cette immense Marche fait également partie des épisodes les plus douloureux qui ont marqué le pays. La grande cérémonie qui devait permettre les retrouvailles du leader avec son peuple, soigneusement préparée par une commission composée de membres de la droite péroniste [15] et dirigée par le général d’extrême droite Juan Manuel Osinde, tourne finalement au drame. Vers 14 h, une fusillade éclate entre les groupes de l’extrême droite - armés de fusils et de mitraillettes et placés sur l’estrade depuis laquelle Perón devait s’adresser à la foule -, et des manifestants de la Tendance Révolutionnaire.

Pour nous, il s’agit surtout ici de replacer le 20 juin dans le contexte des rivalités entre la gauche et la droite péroniste, pour analyser les affrontements d’Ezeiza du point de vue de l’occupation de l’espace et de la dispute de territoire entre deux versions concurrentes du péronisme.

D’abord, il faut insister sur l’importance de cette première rencontre avec Perón pour chacun des deux camps péronistes. A Ezeiza, le péronisme tout entier doit être présent, « rassemblé » dans ses composantes les plus disparates, sous les regards de plus d’un millier de journalistes, cameramen, photographes prévus sur les lieux, et de tous les habitants du pays. A travers les retrouvailles avec le Líder, chacune des deux tendances du mouvement attend donc une légitimation de fait de son interprétation du péronisme, une sorte d’arbitrage public du général. Pendant l’exil de Perón, les divergences internes au péronisme s’exprimaient sous la forme d’adhésions et d’interprétations différentes de la parole publique de Perón. Avec le retour de celui-ci, il ne pourra y avoir qu’une seule parole légitime, la sienne, celle qui doit désigner les vrais péronistes. Tout l’enjeu est donc de convaincre Perón de choisir ouvertement les dignes héritiers de la doctrine péroniste, de définir avec « quel Peuple » il fera ses retrouvailles.

Les Montoneros semblent conscients de l’importance de ce premier contact public mais ils restent confiants, persuadés d’être les maîtres de la victoire péroniste, et sûrs de leur capacité de mobilisation. Il s’agit de démontrer au Líder leur supériorité numérique sur la tendance adverse et lui rappeler que son retour doit beaucoup à leur militantisme. La consigne générale « Allons à Ezeiza / Allons compagnons / pour recevoir le vieux montonero » est révélatrice : le péronisme n’est pas seulement assimilé aux Montoneros, il lui est carrément substitué, car Perón n’est plus le premier des Descamisados, il est avant tout Montonero. Ce ne sont plus les Montoneros qui se voient attribuer la qualité de péronistes, mais bien Perón qui se voit décerner la condition de Montonero. La Tendance Révolutionnaire a donc la prétention d’enseigner au leader, par son pouvoir de mobilisation, « qui » est le vrai peuple et « qui » sont les vrais péronistes. Pour cela, il suffit de rééditer le 25 mai devant les yeux de Perón. Il s’agit de réaliser une démonstration de force par le nombre, qui devra impressionner le vieux général et le persuadera de conduire son mouvement, et le pays, au côté des organisations gauchistes du parti.

Le rassemblement à Ezeiza est aussi un enjeu pour la droite péroniste. L’expérience du 25 mai lui a servi de leçon, et elle n’est plus disposée à être cachée, submergée, recouverte une fois de plus par les banderoles et les slogans de la JP-Montoneros. En fait, la commission d’organisation dirigée par Osinde est avant tout un instrument de coordination des groupes de choc d’extrême droite qui s’organisent pour contrer la démonstration de force indésirable que préparent les partisans de la « patrie socialiste ». Dès le 18 juin, les bras armés de la CGT et de l’Union Ouvrière Métallurgique (UOM), ainsi que d’autres commandos de choc [16], aidés par des Espagnols franquistes et 3 vétérans français de l’OAS [17], s’emparent du contrôle des lieux du rassemblement. Leur objectif : freiner l’enthousiasme de la Tendance Révolutionnaire et ne plus laisser ses manifestants occuper le terrain.

Le rassemblement du 20 juin à Ezeiza se présente donc comme une future bataille pour l’occupation de l’espace, pour la visibilité publique et médiatique. La tribune officielle, placée sur le pont 12 de l’autoroute Riccheri, apparaît très clairement comme l’objet principal de cette dispute de territoire. Elle représente un point stratégique, le lieu depuis lequel Perón devra prononcer son discours et d’où il verra la foule. L’occupation des premières lignes, devant l’estrade, est l’enjeu crucial pour être les plus visibles du Líder, mais aussi des photographes, des journalistes et des observateurs.

Une comparaison entre les appels à la Marche sur Ezeiza de l’UOM et des FAR-Montoneros, tous deux parus dans les journaux les 19 et 20 juin [18], illustre de façon amusante cette obsession du moment. Pour illustrer leur appel à manifester, les Montoneros utilisent la fameuse photo prise depuis le balcon de la Casa Rosada le 25 mai 1973 : elle présente la Place de Mai, envahie par les banderoles de la Tendance Révolutionnaire, et met ainsi en évidence la domination visuelle, la supériorité numérique qu’ils ont démontrées ce jour-là ; et qu’ils comptent rééditer... Sur l’annonce publiée par l’UOM, on aperçoit cette même photo ; mais cette fois, la grande banderole déployée au premier plan, qui originellement portait l’inscription Montoneros, a été retouchée pour lui substituer celle de l’Union Ouvrière Métallurgique. Ainsi, c’est bien la visibilité publique, l’occupation physique et complète de l’espace du rassemblement qui est en jeu : les uns (la Tendance) mettent tout en œuvre pour placer la plus grande banderole à l’endroit le plus voyant - cette fois devant la tribune - ; les autres (la droite), sont prêts à tout pour empêcher que cela se reproduise, grâce à un montage photo, mais aussi par des moyens beaucoup plus imposants et dissuasifs. En effet, l’impressionnant dispositif paramilitaire mis en place officieusement par la commission organisatrice d’Osinde révèle très clairement la volonté des péronistes de droite de se rendre maîtres de l’estrade officielle et de ses environs, afin d’en empêcher l’approche aux militants de la tendance adverse [19].

Au regard du déroulement concret des événements, les alentours de la tribune apparaissent bien comme l’objet de dispute, et la fusillade peut s’interpréter comme une lutte entre la gauche et la droite péronistes, pour l’occupation de ce territoire. La configuration du rassemblement vers 14 heures, juste avant les affrontements, démontre que l’espace que la droite péroniste a tenté de conserver avec tant de soins depuis la veille, commence alors lui échapper : 
« Aux alentours de la tribune, il n’y avait pas seulement les banderoles des syndicats comme l’avait prévu la Commission organisatrice ; au contraire, la majorité des banderoles appartenaient à la JTP, la JUP, et aux JP, FAR et Montoneros. [...] Et ce, alors que l’on attendait encore de nombreux manifestants Montoneros, sur le point d’arriver » [20].

Ainsi, il semble qu’en début d’après-midi, les groupes de la droite péroniste soient sur le point de perdre leur hégémonie sur l’espace qui sera visible par Perón à son arrivée ; un espace peu à peu envahi par les manifestants de la Tendance, munis de leurs bannières et de leurs tambours retentissants. La fusillade la plus importante vers 14 h 30, survient d’ailleurs au moment où un groupe d’environ 60 000 militants de la gauche péroniste s’apprête à arriver [21]. On comprend que les « maîtres de la tribune », se sentant alors menacés par l’arrivée de cette colonne fournie et imposante, aient choisi de tirer. Perón, averti des incidents, n’atterrira jamais à Ezeiza, mais à l’aéroport de Morón. À la fin de la journée, on compte 13 morts et 365 blessées [22].

Ce dénouement des événements révèle parfaitement l’enjeu de ce combat entre manifestants JP-Montoneros et groupes armés de l’extrême droite péroniste. La célèbre image du général Osinde après la bataille, qui, depuis la tribune officielle, exhibe triomphalement sa mitraillette à la foule, est très emblématique de ce qui vient de se passer. L’objectif de la droite péroniste est atteint, elle n’a pas cédé le terrain aux « gauchistes », elle ne leur a pas laissé la possibilité de monopoliser une fois de plus la mobilisation. La droite a récupéré le devant de la scène - physique comme abstraite - au sein du péronisme. Elle a eu recours à l’attaque frontale.

Le 20 juin 1973 dévoile donc au grand jour les antagonismes exacerbés par le retour de Perón au pays. Il annonce le début de la fin du phénomène Montonero, de son image hégémonique qui lui est désormais disputée par la droite péroniste. Le « massacre d’Ezeiza » renverse donc complètement la donne politique.

Surtout, la signification du 20 juin pourrait se résumer par ces mots de Perón : « Nous sommes justicialistes, nous sommes ce que disent les 20 vérités péronistes et rien d’autre » [23]. Il n’y a plus de doutes sur ce que pense Perón de la « Patrie Socialiste » dans cette nouvelle conjoncture. Dans cette phrase, le programme socialisant de la Tendance Révolutionnaire n’a pas sa place. Les événements d’Ezeiza ont mis en scène, concrètement, l’échec des prétentions exprimées depuis la campagne électorale par les Jeunesses Péronistes. Jusqu’ici, elles avaient opté pour ignorer les différences qui pourraient surgir entre leurs positions idéologiques et celles de Perón, prenant au pied de la lettre les sécurités offertes par le leader d’une « Jeunesse merveilleuse » qui hériterait du mouvement. Pendant 5 mois comme à Ezeiza, ils ont imaginé que leur capacité de mobilisation et d’organisation des masses suffirait pour faire incliner la balance (en l’occurrence Perón) en leur faveur, face aux syndicats. Ils ont cru qu’il serait possible de convertir Perón au Socialisme National et partager avec lui la conduite du pouvoir en lui démontrant qu’ils avaient le peuple de leur côté. Ils se sont habitués à penser en termes de stratégie d’occupation de l’espace, mais n’ont pas prévu qu’on pourrait recourir aux armes pour freiner leur marche impétueuse.

Marianne GonzÁlez AlemÁn

*
Cet article reprend quelques-uns des thèmes développés dans mon mémoire de DEA, Péronismes, représentation populaire et occupation de l’espace à Buenos Aires, 1972-1974, soutenu en 2002, sous la direction du professeur François-Xavier Guerra (Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne).

[1] GILLESPIE (Richard), Soldados de Perón. Los Montoneros, Buenos Aires, Grijalbo, 1987, p. 152-153.

[2] Cet échec est traditionnellement symbolisé par le rassemblement du 1er mai 1974, lorsque Perón chasse les manifestants Montoneros de la place de Mai, les traitant d’« imbéciles inutiles ».

[3] Ce terme apparaît pour la première fois dans le journal La Vanguardia en 1945 pour désigner d’un surnom péjoratif les foules mal habillées composant les manifestations péronistes. L’appellation est très vite récupérée par les péronistes eux-mêmes : la qualité de descamisado est alors revendiquée comme représentative de l’identité des masses péronistes. Les Descamisados représentent les péronistes de la première heure, ceux de 1945, c’est-à-dire les masses laborieuses et populaires. Pendant le régime péroniste, les syndicats, fidèles à Perón, sont les Descamisados par excellence.

[4] Six Régionales ayant chacune à leur tête un délégué qui les représente à la direction nationale que conduit Rodolfo Galimberti.

[5] Au début de l’année, Perón a nommé R. Galimberti, le porte-parole de l’organisation, comme représentant de la Jeunesse au Conseil Supérieur Justicialiste. De même, en novembre 1972, Juan Manuel Abal Medina est désigné secrétaire général du Mouvement Justicialiste. S’il n’est pas Montonero, mais nationaliste, son nom est associé à son frère Fernando Luis, héros Montonero tué en 1970 ; sa nomination est interprétée dans l’opinion comme un geste de Perón en faveur des milieux révolutionnaires.

[6] La Jeunesse Péroniste est alors un conglomérat de groupes et de tendances de diverses extractions idéologiques qui s’identifient à la « patrie socialiste ». Elle est composée par la Juventud Trabajadora Péronista (JTP) ; la Juventud Universitaria Peronista (JUP) ; la Unión de Estudiantes Secundarios (UES) ; Fuerzas Armadas Revolucionarias (FAR) ; los Montoneros ; las Fuerzas Armadas Peronistas (FAP) et le Peronismo de Base (PB). Un autre secteur juvénile, lui aussi important, appelé Transvasamiento generacional, dont la consigne est la « patrie péroniste », est composé de la Federación de Estudiantes Nacionales (FEN), et de la Organización Universitaria Peronista (OUP).

[7] « Luttez et il [Perón] reviendra » in BASCHETTI (Roberto), De la guerrilla peronista al gobierno popular. Documentos (1970-1973), La Plata, Editorial de la Campana, 1995, p. 20.

[8] La Opinión, 14 novembre 1972.

[9] « El general Perón lanza desde Madrid la campaña electoral », 15 janvier 1973, in BASCHETTI (Roberto), op. cit., p. 491-497.

[10] En décembre 1972, Perón, qui depuis son exil forcé ne peut prétendre se présenter aux élections, a désigné Hector Cámpora comme candidat du péronisme à la présidence. La promotion de cet obscur dentiste de province, connu pour ses récentes, mais étroites relations avec les militants des JP Régionales, est interprétée comme un nouveau geste en faveur de la Tendance Révolutionnaire du Mouvement.

[11] CÁMPORA (Héctor), El mandato de Perón, Buenos Aires, Ediciones Quehacer nacional, 1975.

[12] Par exemple, voir le document des FAR « Con el Frente al gobierno, con el ejército peronista al poder », in BASCHETTI (Roberto), op. cit., p. 513-515.

[13] Voir mon mémoire de DEA, p. 25-34.

[14] Pour plus de détails, voir mon mémoire de DEA, p. 36-41.

[15] La commission est présidée par José Rucci, secrétaire général de la CGT, et Lorenzo Miguel, dirigeant des 62 organisations. Elle est composée, entre autres, par l’activiste de la droite péroniste Norma Kennedy ; seul J. M. Abal Medina, donne l’illusion de représenter la Tendance, bien qu’il n’en ait jamais réellement fait partie.

[16] VERBITSKY (Horacio), Ezeiza, Buenos Aires, Contrapunto, 1986.

[17] Organisation Armée Secrète, voir BERNAND (Cármen), Histoire de Buenos Aires, Paris, Fayard, 1997, p. 324.

[18] La Opinión, 19 juin 1973 et La Nación, 19 juin 1973.

[19] VERBITSKY (Horacio), op. cit. Si la démarche et les objectifs de Verbitsky consistent à prouver l’existence d’un « complot prémédité » par la droite, pour affronter la gauche, renverser Cámpora et prendre le pouvoir ; si ses conclusions sur cet épisode encore brûlant, sont peut-être parfois subjectives, les détails et les faits qu’il met en lumière sur les préparatifs matériels du « complot » sont toujours documentés et vérifiés.

[20] ANGUITA (Eduardo), CAPARROS (Martín), La Voluntad. Una historia de la Militancia revolucionaria en la Argentina. 1966-1973, tome II, Buenos Aires, Grupo Editorial Norma, 1997, p. 77.

[21] Selon les informations croisées de VERBITSKY (Horacio), La Voluntad, tome II, p. 79-81 et La Nación, 21 juin 1973.

[22] VERBITSKY (Horacio), op. cit., p. 118.

[23] Discours de Perón le 21 juin 1973, au lendemain de la fusillade.

samedi 24 novembre 2012

vendredi 16 novembre 2012

Tous ces connards de HEC (ou l’équivalent)


« Ils sont parmi nous.
On ne sait pas qui ils sont,
On ne sait pas d’où ils viennent,
Leur seul objectif : nous pourrir la vie. 
Et rien ne peut les arrêter. »


La dernière fois que j’ai conversé avec un connard de HEC (ou l’équivalent), j’ai eu le sentiment désagréable de regarder la télé. C’était aussi bavard, nombriliste, hystérique et d’une bêtise agressive. On aurait dit qu’il avait mémorisé : 1) tous les « dossiers » du magazine Le Point sur le Salaire des Cadres, les Francs-Maçons et l’Islam ; 2) toutes les enquêtes de l’Express sur le Salaire des Cadres, le Prix de l’Immobilier et les Musulmans ; 3) tous les numéros spéciaux du Nouvel Obs sur le Salaire des Cadres, l’Homosexualité et les Arabes.

Chez lui, le concept de « radicalité » se limitait à la lecture de Courrier International et les Guignols sur Canal+. J’ai cru un instant qu’il faisait dans l’ironie, genre pince-sans-rire. Pas du tout. J’ai même eu droit à un « tu comprends Viktor, selon la loi de l’offre et la demande... ».

Sérieusement : vous le saviez, vous, qu’il existe réellement des individus qui prononcent réellement ce genre de phrase avec tout le sérieux du monde ? Et moi qui pensais que c’était une de ces phrases « connues » mais que personne ne prononce réellement dans la vraie vie. Une phrase comme «  Attends, ce n’est pas ce que tu crois, je peux tout t’expliquer », vous comprenez ? Une phrase que personne ne prononce réellement dans la vraie vie sauf à être – et là, retenez votre souffle – totalement et irrémédiablement lavé du cerveau, avec une mini-salle de projection à la place de la cervelle et vivant littéralement dans un film où son ego tient le rôle principal.

A part ça, il y avait quelque chose qui me titillait depuis le début, un truc sur lequel je n’arrivais pas à mettre le doigt... lorsque soudain, j’ai compris. Mon Dieu, j’avais devant moi - à quelques centimètres à peine - un être que je pensais n’exister que dans les légendes et les contes de fées, à l’instar des licornes, des dragons et des Socialistes Français de gauche. Devant moi se tenait l’aboutissement de toute l’histoire de l’évolution, l’être parfait ; inébranlable, infatigable, indestructible et même indécoiffable, la toute dernière production du système médiatique moderne, celui dont tout le monde parle mais que personne n’a jamais croisé, un être parfaitement adapté à son milieu ambiant. Oui, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, permettez-moi de vos présenter... le Connard Parfait.

A la fois terrifié et subjugué, j’étais Sigourney Weaver (en petite culotte) et lui l’Alien bavant (tu m’étonnes...). Lorsqu’il ouvrait la bouche pour parler d’économie, c’était du Alain Minc qui sortait. Pour parler de société, c’était Jacques Attali plein les oreilles. Sur les questions géopolitiques, c’était BHL qui lui sortait des narines. Et de tous les autres orifices de son corps : du Jean-Pierre Pernaud.

Il regardait les films que faisaient les plus gros scores au box-office, écoutait la musique qui cartonne en ce moment, regardait sur Youtube les vidéos les plus populaires et ne lisait que des best-sellers.

Ouaip : on avait beau l’essorer, il n’y avait plus une seule goutte de lui en lui.

Pourquoi je vous parle des connards de HEC (ou l’équivalent) ? Pour rien.

* * * *
Je me souviens encore d’une époque, au temps sombre du service public, où les bureaux de poste ressemblaient encore vaguement à des bureaux de poste. On y entrait en tenant humblement à la main une lettre ou un colis dans l’espoir fragile de le faire affranchir et expédier vers une destination plus ou moins exotique (comme la Caisse Primaire d’Assurance Maladie). Aujourd’hui, on entre dans un « espace d’accueil » qui ressemble à un supermarché et où les enveloppes sont présentées sur des rayons comme des fucking tranches de saumon fumé au milieu de tout un « merchandising » qui frise le Royaume de Mickey : des tasses marquées « la poste », des clés USB « la poste » et même des sacoches de facteur « à l’ancienne » avec marquées dessus - vous allez rire - « la poste ».

Le « self-service » y est tellement de rigueur que je suis encore étonné de n’avoir pas à transporter moi-même le courrier que je viens moi-même d’affranchir (et ne croyez pas que les connards de HEC (ou son équivalent) n’y ont pas pensé, c’est juste qu’ils n’ont pas encore trouvé le moyen de nous le faire avaler. Une suggestion amicale de ma part : « l’Europe » - mot magique qui marche à tous les coups)

Au temps sombre du service public, si la lettre mettait plus de deux jours pour arriver à destination, on supputait déjà le décès impromptu du facteur en pleine tournée ou une grève sauvage lancée par un de ces syndicats dont on confondait toujours le nom. Si la lettre mettait plus de trois jours, la rumeur courait sur un probable acte de sabotage. A quatre jours, ça y est, une catastrophe naturelle s’était abattue quelque part en France, en emportant facteur, sacoche, vélo et tournée.

On l’appelait laconiquement « La Poste » et on savait en général pourquoi on y était, ce qu’on y faisait et à quoi ça servait. C’était pas cher, ça marchait super bien, et le monde entier nous l’enviait encore plus que le couple Halliday.

Il arrivait que « La Poste » brise quelque tabou ancestral en lançant des initiatives dont la témérité donnait le tournis, comme l’instauration d’un tarif d’affranchissement « économique », par opposition au « normal ». Un tarif pensé pour ceux qui n’était pas pressés (car il y en avait encore) ou ceux qui s’envoyaient à eux-mêmes des courriers. Et ce qui était jadis considéré comme un service « normal » s’appelle désormais un service «  hyper-méga-rapide, genre chrono à la main et et zip c’est parti » et vous est facturé 10 fois plus cher.

Au temps sombre du service public, les murs des bureaux de poste étaient décorés d’affiches et de timbres postes du monde entier qui faisaient rêver les gamins au lieu de les préparer à entrer dans la vie inactive. Et si d’aventure plus de quatre personnes avaient l’outrecuidance de vous précéder dans la file d’attente, on considérait que vous étiez en droit de prendre votre carte à la Ligue Communiste Révolutionnaire.

Mais un jour un connard de HEC (ou son équivalent) a eu son diplôme et son papa connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui jouait au golf avec untel, et ce fut l’enfer.

Désormais, ce sont de grands écrans plats qui sont chargés de vous faire patienter en vous vendant le bonheur de faire la queue. Si par miracle il y a moins de vingt personnes devant vous, c’est que vous êtes retraité ou chômeur ou l’innocente victime d’une caméra cachée.

Au temps sombre du service public, le facteur était une sorte de personnalité locale qui ne se faisait voler la vedette que par le pompier, l’instituteur et, éventuellement, le maire (lorsque ce dernier n’était pas en prison). Mais un des grands mystères du monde moderne que je n’arrive pas à résoudre est celui des « lettres recommandées ».

Je vous explique : jadis, lorsqu’une « lettre recommandée » vous était destinée, le facteur sonnait à votre porte et vous la remettait en échange d’une signature. En cas d’absence, un avis était glissé avec tact dans votre boîte-aux-lettres. Fini tout ça : vous aurez beau être chez vous toute la journée et même la passer à guetter le passage du dit facteur (à quoi ressemble-t-il ? porte-il un signe distinctif ?), vous aurez beau scruter la circulation dans la rue et même l’horizon, beau tendre l’oreille derrière la porte en guettant la moindre agitation dans le couloir, beau vérifier pour la dixième fois que votre sonnette fonctionne parfaitement, ce ne sera qu’à la nuit tombée que vous trouverez un « avis de passage » subrepticement glissé dans votre boîte-aux-lettres.

Suprême affront : cet Arsène Lupin des temps modernes, pour préciser le « motif de non distribution » aura soigneusement coché la case « destinataire absent ». Affront qui sera suivi par une invitation à vous rendre au bureau de poste le plus proche où la lettre-que-nous-n’avons-pu-vous-remettre-pour-cause-que-vous-n’étiez-pas-là vous attendra, goguenarde, à partir du lendemain 14h00- invitation elle-même suivie d’un ricanement silencieux.

Parce que t’as beau investir dans un système électronique de détection, poser des pièges et même élever une batterie d’oies pour donner l’alerte, rien n’y fait. Alors ? Comment font-ils ? Sont-ils équipés de semelles hyper-silencieuses ? Portent-ils des uniformes faits de la même matière que les avions furtifs américains ? Portent-ils une cape d’invisibilité ? Se déplacent-ils à une vitesse proche de celle de la lumière ? Mystère, vous dis-je.

Connards de HEC : rendez-nous la Poste et allez jouer ailleurs

Au temps sombre du service public, il y avait des trains. Des trains qui partaient (c’est bien) et qui arrivaient (encore mieux) à l’heure avec une fiabilité et précision tellement légendaires qu’on faisait dire aux employés de la SNCF que « Avant l’heure, c’est pas l’heure. Après l’heure, c’est plus l’heure ». C’était l’époque où lorsque vous voyiez un train partir en retard, vous saviez que c’était votre montre qui avançait. Et vice-versa . C’était une époque sombre où les TGV glissaient - je me souviens qu’on pouvait écrire dans un TGV lancé à pleine vitesse sans que la calligraphie n’en souffre (mais qui écrit encore dans un train ?). C’était l’époque où les prix des billets étaient compréhensibles, où on avait le droit de rater un train et de prendre le suivant sans être accusé d’appartenir à Al-Qaeda. Une époque où les seuls militaires qu’on croisait dans les gares étaient des bidasses en permission. C’était l’époque où pour tout incident vos étiez en droit de prendre votre carte à Lutte Ouvrière.

On l’appelait laconiquement « la SNCF » et on savait en général pourquoi on y était, ce qu’on y faisait et à quoi ça servait. C’était pas cher, ça marchait super bien, et le monde entier nous l’enviait encore plus qu’une chanson de Mireille Mathieu.

Mais un jour un connard de HEC (ou son équivalent) a eu son diplôme et sa maman jouait au bridge les mercredi avec l’épouse de quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui jouait au tennis avec untel, et ce fut l’enfer.

Aujourd’hui, il y a toujours des trains. Des trains qui partent (c’est bien) et qui arrivent (encore mieux). Que vous faut-il de plus ? Si vous voyez un train partir en retard, ça veut dire qu’il n’est pas parti en avance. Et toc. Un voyage en TGV secoue tellement qu’on se croirait dans un avion à hélice traversant un orage et même si vous n’écrivez plus que sur un clavier, tâchez quand même de le faire sur un ordinateur portable anti-chocs.

Votre bonheur est censé être garanti car vous ne voyagez plus dans un vulgaire TGV, mais dans un iTGV – le « i » dénote une tentative désespérée de branchitude (qui est l’attitude standard d’un loser lorsqu’il se retrouve malheureusement à un poste quelconque de responsabilité). Bientôt, ils nous vendront de la i-merde et nous diront que c’est moderne.

Acheter un billet n’est plus une formalité mais une épreuve de Fort Boyard. Vous commandez vous-même votre e-billet (ah, cette fois-ci, c’est un « e ») sur Internet et/ou vous l’imprimez vous-même. Le cas échéant, vous compostez vous-même votre billet. Vous pouvez aussi acheter ou échanger votre billet vous-même via une machine automatique. Combien de temps reste-t-il avant qu’ils ne décident que le train sera conduit par nous-mêmes et que le conducteur sera choisi à la courte-paille parmi les passagers ?

Et si par hasard vous décidez - pour une raison qui vous appartient - de participer, genre baroudeur, à l’aventure « objectif-guichet », et que vous réussissez à en trouver un (ouvert, parce que les guichets fermés, ça ne compte pas), la file d’attente interminable qui vous précède vous rappellera le jour de sortie de dernier « Harry Potter ». Comment font-ils pour obtenir de telles files ? Embauchent-ils des stagiaires ou des figurants pour nous décourager ? Lancent-ils la rumeur d’une vente sauvage d’iPhones - tiens, encore un « i » - pour tel jour à telle heure (devant le guichet « départs immédiats » de préférence) ? Si oui, comment savaient-ils que vous alliez vous présenter effectivement devant ce guichet-là, tel jour à telle heure ?

Mais les connards de HEC qui pensent à tout ont même prévu là aussi des écrans plats qui diffusent des spots hilares pour vous expliquer combien c’est cool le train, alors que vous êtes bien placé (128ème dans la file) pour le savoir.

Oui, heureusement que les connards de HEC sont là. Changement d’uniformes, changement de logo. Des dizaines de millions d’euros engloutis pour «  rehausser l’image de marque », pour « redynamiser le concept ». Les employés coiffés de casquettes qui les font ressembler à des Robin des bois futuristes sortis d’un film de série B raté ; un logo TGV corniaud ; des «  s’miles » qui s’accumulent sur votre carte de fidélité ; et patati et patata, sans oublier la publicité omniprésente dans les gares, sur les quais, partout.

Connards de HEC : rendez-nous la SNCF et allez jouer ailleurs.

Au temps sombre du service public, il y avait des téléphones. Des trucs qu’on décrochait, sur lesquels on composait un numéro, et... voilà. Le téléphone quoi. Un réseau extraordinaire, construit avec notre argent. Evidemment, les plus jeunes diront que j’exagère, que j’embellis, mais il fut un temps où lorsqu’on appelait un service (commercial ou dépannage), on trouvait quelqu’un au bout du fil, une personne en chair et en os. Lorsqu’on avait un problème, le gros Dédé (ou son équivalent) se pointait avec sa boîte à outils, réparait le truc et repartait. Si tu voulais trouver un numéro, il y avait un annuaire. Pas d’annuaire à portée de main ? Les renseignements, pardi.

Ca s’appelait laconiquement « France-Télécom » ou encore « les PTT » et on savait en général pourquoi on y était, ce qu’on y faisait et à quoi ça servait. Les tarifs étaient clairs, accessibles, compréhensibles. C’était pas cher, ça marchait super bien, et le monde entier nous l’enviait encore plus que le Stade de France.

Mais un jour un connard de HEC (ou son équivalent) a eu son diplôme et son chien pissait contre le même poteau que le chien d’un autre qui connaissait quelqu’un dont le fils fréquentait la même école privée que la fille d’untel, et ce fut l’enfer.

Changement de logo qui a coûté des millions (pour « rehausser l’image de marque », pour « redynamiser le concept »), un rachat et un changement de nom qui a coûté des millions. Maintenant c’est « orange » - tu parles d’un nom... pourquoi pas « caca d’oie » ?

Désormais, nous voilà devant des sociétés à foison, prédatrices de nos investissements d’antan, des grands opérateurs, des petits opérateurs, des opérateurs sortis d’on ne sait où qui vous promettent des communications à 0,08 euros la minute vers le pôle sud, des portables « bloqués », débloqués, des forfaits « carrés », « carrés silver » (ça veut dire argent, non ?), des formules « zen », « origami ». Bref, si tu sais choisir un abonnement, tu sais lire le manuel de vol d’une navette spatiale ou bien – autre hypothèse – tu n’as vraiment rien de mieux à foutre de tes journées.

Connards de HEC : rendez-nous France-Télécom et allez jouer ailleurs.

Et pour tous ceux qui se demandent encore ce que signifient les lettres H.E.C. : « H », c’est pour « Hautes », « E » pour « Etudes » et le « C »... eh bien, tout le monde croit que c’est pour « Commerciales »...

Oui, ça y est, maintenant je me souviens pourquoi je voulais vous parler de ça. Mais ce sera pour une autre fois.

Viktor Dedaj

« un jour je vous parlerai de Sup de Co »