mardi 22 septembre 2020

Ce clair-obscur qui fait surgir des monstres !

La pandémie de Covid-19 a déstabilisé l’ordre mondial en contraignant l’économie par des mesures sanitaires extrêmes. C’est un fait. Il est d’ailleurs difficile de minimiser l’intensité du krach de mars 2020, puisque la crise de préconfinement a aussi été accompagnée d’un conflit entre pays de l'OPEP, ce qui fit chuter les bourses de manière spectaculaire. Peu importe votre opinion politique et votre avis sur la gestion de la crise sanitaire, les faits sont bien là et le monde est tombé dans une période particulièrement trouble. Une période qui impose donc un minimum de perspective et remise en question pour être correctement appréhendée.

Bien sûr, tous les dirigeants du monde (ou presque) ont fait l’exercice du mea culpa et du « monde d’après », avec plus ou moins de sincérité. C’était un passage obligé envers des électeurs qui ont souffert de la crise et qui se devaient d’être rassurés, mais il est clair qu’il n’y aura pas de véritable changement de paradigme tant que le personnel politique traditionnel restera en place. Puisque le monde d’après ne peut qu’être un monde post-capitaliste … ou post-apocalyptique!  

Des changements devront donc obligatoirement arriver dans le système d’échange mondial, si nous ne voulons pas revivre de nouvelles catastrophes du genre de celle-ci, car les épidémies virales incontrôlées ne sont qu’une des nombreuses conséquences de notre système économique, sur les écosystèmes, le climat et le vivant. Et ne parlons même pas de la gestion marchande des services publics (tel que la santé), introduits par le management néolibéral et la concurrence à tout prix, qui a détruit les principales armes pour combattre les crises et qui affecte les populations les plus pauvres.     

Pour toutes ces raisons, il est désormais possible d’affirmer que les bien-fondés idéologiques de la mondialisation néolibérale ont été définitivement discrédités par les faits, puisqu’ils sont directement responsables de la mauvaise gestion de la pandémie. En somme, leur théorie a échoué à l’épreuve de vérité et n’a même pas été capable de servir l’intérêt des riches sur le long terme, puisque la mauvaise santé et le manque de résilience de l’économie mondiale résultent de l’application de ces mêmes pratiques. Quand on voit que c’est désormais les millionnaires eux-mêmes qui réclament d’être plus taxés, c’est que les choses sont allées trop loin et qu’ils doivent commencer à réellement craindre (pour eux) l’évolution des choses.

Comme je le mentionnais dans mon article de mars dernier, le monde est présentement en train de changer, mais pas nécessairement pour le mieux. Si la planification semble incontournable, la socialisation de l’économie mondiale est, quant à elle, loin d’être acquise, même si elle donne dans les faits un véritable pouvoir de planification. Cependant, les vieilles habitudes idéologiques font que les solutions qui favorisent le plus grand nombre et qui demandent un peu trop de contribution aux riches seront évidemment écartées par des dirigeants obnubilés par l’intérêt des entreprises et combattront ces changements vers la gauche, même s’ils doivent nuire à une vraie relance saine de l’économie.

C’est que si ces changements arrivent bel et bien, ceux-ci ne sont pas encore pleinement visibles et sont encore loin d’être théorisés par les idéologues du capitalisme et leurs pratiques risquent d’être confuses encore quelque temps. Tous ces gens sont encore tétanisés par la gestion de la crise. À un point tel que même Warren Buffett, l’homme dont la maxime est « avoir peur quand d’autres sont cupides et être cupide quand d’autres ont peur », en est au point de ne plus savoir où placer ses milliards !

Le « monde d’avant »

Depuis plus de 30 ans, tous les secteurs de nos sociétés sont touchés par la libéralisation à outrance. La théorie néolibérale prétend que la recherche du profit doit servir de base à la gestion de tous les secteurs de l’activité humaine, via l’action de la « main invisible ». Alors, que ce soit le domaine de l’alimentation, de la santé ou de l’éducation, ces savantes personnes ont réussi à faire croire au bon peuple que rien ne doit rester hors de portée des marchés, puisque c’est la seule façon de les réguler pour le bien de tous ! Comme vous le savez désormais, cette vision a été pulvérisée par les faits, même si elle relevait de la pensée magique la plus grotesque dès le départ.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le modèle économique dominant des 30 dernières années (celui issu de l’École de Chicago, aussi appelé « néolibéralisme ») est encore plus instable que le vieux capitalisme de papa, car il court-circuite tous les processus de redistribution, justifie l’absence de toute réglementation et ne tient plus compte des besoins humains. Ce système semble peut-être fort pratique pour satisfaire les appétits toujours plus grands des capitalistes, mais il implique aussi une croissance exponentielle continue pour se maintenir, puisque la richesse n’est pratiquement plus redistribuée.

L’impact de ce parasitisme et de l’inégalitarisme doctrinal du système apporte cependant son lot de soucis sur l’activité productive. Notamment par la concentration massive de capitaux hors du circuit des échanges pour flotter dans les limbes de la spéculation, puisque s’accumulant dans la poche des super-riches. Comme cet argent ne peut être dépensé (il y en a bien trop), celui-ci sera placé, mais pas dans les petites entreprises, puisque trop risqué et peu rentable. Il finira donc dans les produits jugés sûrs, comme les dettes d’États riches, les actions de multinationales et autres produits dérivés. Mais si les investisseurs n’investissent pas directement dans les PME et les « starts up », l’État lui doit le fait à sa place, puisque c’est là que se trouvent les principales sources d’emplois. Cependant, celui-ci le fait généralement à crédit, via les investisseurs, ce qui fait que le gros de l’investissement est basé sur la dette d’État et non sur la finance, à qui incombe pourtant ce rôle.

Au fait, on croit souvent que la dette est un problème et que l’économie se porterait mieux sans, mais en réalité elle est nécessaire à la croissance dans le système, puisque celle-ci engendre la création de nouvelles monnaies qui sert à remplacer celle qui est aspirée par la finance et l’épargne et irrigue les circuits de la consommation ordinaire via leurs dépenses. Mais un jour ou l’autre, le niveau de dette général doit forcément dépasser la croissance économique possible à son remboursement. C’est alors que les marchés financiers perdent confiance, les crédits se raréfient et le cycle économique s'arrête.

Le « monde d’aujourd’hui »

La crise de la Covid-19 a eu pour particularité de bloquer l’économie réelle, avec la période de confinement et les mesures sanitaires, dans une période qui prédisposait déjà une nouvelle crise cyclique. Cependant, la nature structurelle de la crise est encore généralement ignorée et les autorités économiques sont persuadées (ou se persuadent) que la crise n’est que conjoncturelle. Un accident de parcours quoi! Ce qui fait que les États sont autorisés à s’endetter comme jamais, mais en contrepartie de pratiques bien peu « orthodoxes », comme les quantitatives easing (QE) et l’action directrice des banques centrales dans les marchés. Néanmoins, même si les méthodes sortent du dogme néolibéral, l’ordre économique n’a pas encore changé d’orientation (l’intérêt des riches) et c’est encore les financiers qui contrôlent le crédit, alors le paradoxe de la mondialisation néolibérale reste entier.

Ce paradoxe est que lorsque l’activité productive est à bout de souffle, la croissance ne peut plus répondre aux appétits du capital tout en laissant suffisamment de marge à l’économie réelle. S’il n’y a plus de croissance potentielle, c’est la dette qui gonfle pour combler le manque. C’est pour cette raison que les banques centrales font ce que l’on appelle les « quantitatives easing ». C’est-à-dire que celles-ci achètent les titres de dette afin d’éviter qu’elles ne perdent pas de valeur, ce qui implique aussi d’assurer le financement des États à taux bas, malgré le fait que ces dettes ne risquent pas d’être payées de sitôt !

Mais, entre l’achat automatique des dettes d’États, obtenus sur le marché privé, via les banques centrales (à des taux quasi nuls, voire négatifs) et le financement direct et sans intérêts des États par les banques centrales, quelle est la différence ? La différence se trouve dans une simple question de principe. Et justement, ce principe est primordial, car c’est ce raisonnement idéologique qui justifie que nous devions accepter de nous appauvrir dans un monde où les richesses explosent, au nom de dettes qui résultent d’un modèle économique défaillant.

La croissance économique implique naturellement de la création monétaire, mais la création monétaire engendre mécaniquement de la dette puisque l’essentiel de l’argent est tout simplement des crédits, donc de la dette. Mais, ironiquement, l’excès de dette justifie la baisse de l’investissement, les mises à pied et l’austérité des entreprises comme des États. L’austérité et le chômage impliquent ensuite une baisse de la consommation, qui fait baisser, par effet de rebond, les revenus des États et celui des entreprises. Malheureusement, la schizophrénie des dirigeants est telle que personne ne semble réaliser que si tous les pays pratiquent l’austérité dans un cadre de libre-échange, c’est tout simplement la consommation mondiale qui tend vers le bas.

Comme nous le constatons, derrière la théorie néolibérale, se cache tous simplement les intérêts primaires des riches, mais intellectualisés en théorie pseudo-scientifique. Mais le drame de notre monde est que les dirigeants ont fini par croire en leur propre propagande et en deviennent carrément incapables d’être simplement pragmatiques. Cela n’est cependant pas le fruit du hasard, car l’idéologie des riches est le reflet de leurs intérêts matériels et économiques. Ce qui influence leur vision éthique de la société, mais aussi la manière dont ils analysent le réel. C’est pourquoi ces si savantes personnes persistent à recommander des politiques économiques mortifères, qui détruisent à la fois l’environnement et la stabilité économique. En définitive, ils scient la branche sur laquelle ils sont assis et celle-ci est visiblement en train de craquer !

Nos dirigeants espèrent encore un retour à la normale, à plus ou moins court terme et c’est pour cette raison qu’ils y mettent le paquet, mais avec le virus qui traîne encore et la crise environnementale qui s’amplifie (celle-là même qui engendre les épidémies), il est impossible que la machine reparte comme avant. Il n’est donc pas étonnant que le masque, qui « n’était pas nécessaire contre le virus » en mars, soit devenu obligatoire en juillet. Les contraintes sanitaires individuelles, comme le masque, sont devenues des symboles d’espoirs pour les gouvernements. Des symboles d’espoir de préserver le statu quo autant que possible ! Mais le monde a déjà débuté son mouvement et il n’est désormais plus possible de l’ignorer.

Le « monde d’après »

C’est donc dans un état particulièrement nécrosé du capitalisme qu’il nous faudra faire les bons choix et ceux-ci devront être radicaux, puisque la société industrielle, elle-même n’y survivra pas. La première évolution, et aussi la plus évidente, est la planification économique et le retour d’une bonne dose de relocalisation. Le monde du futur sera un monde où la rareté et les crises iront en augmentant, alors on ne pourra pas se priver d’une certaine forme d’autosuffisance à l’intérieur des États et du commerce de proximité. C’est pourquoi les secteurs clés (agriculture, santé, énergie, etc.) devront impérativement rester localisés, sous peine d’être dépendant des autres. Sans compter que la spécialisation excessive des États engendre une consommation inutile d’énergie et fragilise le circuit des échanges.

En exagérant la spécialisation, le moindre bris sur l’un de ces maillons peut créer des blocages de production et (dans le cas de l’agriculture) des famines. Le rêve du grand village global est une illusion dangereuse, qui est basée sur un monde parfaitement coordonné et sans tension. Les États et leurs populations n’en tirent que peu d’avantages, mais en assument pourtant tous les risques. Seuls les intérêts de la grande production en tirent profit, en étant en mesure d’imposer leurs standards sur la terre entière, par le nivellement par le bas des salaires qu’impose la concurrence mondiale. Cette situation n’est plus tenable aujourd’hui.

Le second est cet inégalitarisme doctrinal complètement absurde qui essaie de convaincre le chaland que l’enrichissement des ultrariches est bénéfique à la majorité, alors qu’une meilleure répartition des richesses rimerait avec leur appauvrissement. En d’autres termes le « ruissellement des richesses » fonctionnerait avec les gens déjà riches, mais pas pour la population entière ! C’est d’autant plus infondé que les riches consomment déjà à leur maximum et que ce sont les plus pauvres qui ont des besoins à satisfaire. La pratique démontre pourtant que le ruissellement des richesses fonctionne, mais seulement par la consommation des plus pauvres. Qui, elle, retourne directement dans l’économie et impact le carnet de commandes des entreprises. A contrario, l’accumulation de capital par les riches ne fait qu’accroître les bulles spéculatives et l’offre de crédit. Ce qui se traduit invariablement en dette d’État et en austérité. Le monde de demain ne peut tout simplement pas se relever sans processus minimaux de redistribution, comme le revenu minimum garanti, puisque l’endettement n’est plus tenable et que les entreprises ne peuvent tout simplement pas se passer de la consommation des masses pour fonctionner.

Ensuite, le monde de demain devra investir massivement dans les domaines qui sont encore peu rentables (transition énergétique, recherche fondamentale, développement durable, transport collectif, etc.), mais indispensables à l’équilibre des écosystèmes. Les taux d’intérêt sont au plus bas (parfois même négatif) et il n’est plus possible de les remonter pour un bon moment, alors la relance devra aussi passer par nos besoins les plus pressants en termes d’environnement. Et ces investissements doivent être faits par l’État, mais également imposés au privé. De toute façon c’est son rôle de le faire et l’expérience des dernières décennies prouve bien l’incapacité des fonds de pension à investir dans ce qui n’est pas immédiatement rentable. Seuls l’État et des caisses d’épargne socialement administrées peuvent le faire.  

Le quatrième changement de paradigme est bien sûr le dogme de la dette. Non, les dettes d’États n’ont pas à être payées ! Et il ne faut plus être dupe du chantage sur les petits retraités qui en serait les victimes. La dette d’État et celle des grandes entreprises sont déjà massivement achetées par les banques centrales (les QE). Alors, ces dettes illégitimes, mises dans la bonne disposition des banques centrales et avec un taux d’intérêt nul, seront payées par la « magie » du temps et de l’inflation. De toute façon, les crédits n’ont de valeur que sur la base de la richesse qu’ils créent, alors se priver de créer les richesses nécessaires à la société pour une question de dette revient à prendre le mode de financement néolibéral pour plus important que les besoins de la société elle-même !

Bien sûr, il faudrait également renverser le pouvoir de la finance, fermer les bourses du monde et refonder une économie axée sur les besoins des populations, etc. En somme, instaurer le socialisme ! Mais là, je sais que je m’emporte et je sais bien que cela ne sera pas suivi des faits et il est même à douter que nos dirigeants aient l’audace d’envisager de simples réformes keynésiennes…

Et c’est bien ça le problème! Les changements de paradigme que j’ai évoqué plus haut ne sont pas que de simples vœux pieux de ma part, mais des nécessités pour maintenir la société dans un état minimalement semblable à ce que nous connaissons. Néanmoins, l’avènement du populisme de droite et la montée du conspirationniste qui le soutien, ne laisse rien présager de bon, car les faits peuvent bien sûr encore être niés par des croyances irrationnelles. Il est encore tout à fait possible de se faire accroire que la crise est fomentée par je ne sais quelle organisation occulte et que les mesures prises pour y répondre ne sont qu’une manigance « pédosatanique ». Après tout, certains perçoivent bien le réchauffement climatique comme un « complot » qui cherche à faire émerger un fantasmagorique gouvernement mondial!

Depuis quelque temps, je ne tiens plus pour acquis le bon sens de la population. Il y a certainement encore une part de décence commune dans les peuples les plus déshérités, mais les populations occidentales sont visiblement devenues trop cyniques et vieillissantes et préfèrent manifestement fantasmer le passé que de construire le futur.

Pourtant l’heure est grave et la lucidité est de rigueur si nous voulons espérer un futur pas trop dystopique. Il nous faut donc écouter les peurs du peuple (même les plus folles) et ne pas le mépriser afin de pouvoir le ramener aux bases de la lutte des classes et ainsi changer la direction du monde. Car ce n’est pas l’élite actuelle qui sera en mesure de la faire et encore moins les populistes du genre de Trump, Bolsonaro, Lepen, etc. Sans oublier notre piètre Maxime Bernier !

Comme le disait Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres ». Nous vivons présentement ce clair-obscur, alors préparons-nous à combattre des monstres !

Benedikt Arden, septembre 2020

mercredi 8 juillet 2020

L’identité du Québec, du Canada et des autres


Le début de l’été est sans doute la période la plus féconde en ce qui touche les polémiques moisies. Avec les vacances qui arrivent et suivant les fêtes du Québec et du Canada, le vide de l’actualité politique fait généralement émerger les traditionnels débats identitaires. Suivant les bourdes de la fête nationale du Québec, la programmation culturelle de l’été ou un fait divers quelconque, le débat ne manquera pas d’émerger et de s’auto-alimenter, puisque tous les débattant sont particulièrement vigilants en cette période chaude. Cette année ne fait évidemment pas exception et le regain partisan de tout un chacun n’a pas manqué de faire repartir la machine. Il faut dire que les esprits avaient déjà été pas mal échauffés depuis le succès des manifestations contre le racisme, qui ont marqué l’actualité de juin dernier.

Avec les années, le plan de match est assez prévisible et les arguments de tout le monde sont rarement bien innovants. Les nationalistes du Québec et du Canada veulent tous deux fêter leur hégémonie culturelle tout en revendiquant la flamme du progressisme à leur façon. De l’autre côté, les représentants des groupes minoritaires et leurs soutiens opposeront à ces hégémonies leur partition sur les privilèges et la discrimination tout en ne manquant pas d’écorcher tout particulièrement les nationalistes québécois. Ces derniers auront ensuite le bon jeu de dénoncer, à leur tour, les nationalistes canadiens pour la question de l’impérialisme et du racisme du Canada anglais, tout en ne manquant pas de souligner leur statut de minorité dans le Canada. Entre tout ce beau monde, les Premières Nations seront, comme d’habitude, les « alliés » de toutes les parties en même temps, même si ces « alliances » tiennent bien souvent plus de la récupération, que de la réelle solidarité.

Avec les années, je vous avoue être très las de ces polémiques. Pas tellement que ces questions soient sans intérêt, mais surtout parce qu’elles ne mènent politiquement nulle part. Les questions identitaires ont bien sûr leurs importances, car l’identité est une composante fondamentale de la vie en société, mais ce qui est en cause dans ces débats tient beaucoup plus de la guerre d’ego identitaire que du débat constructif. De plus, les conceptions identitaires des débattant sont, le plus souvent, fantasmées et ne correspondent que rarement avec la réalité. Il faut dire que le concept a depuis longtemps besoin de s’actualiser et de s’harmoniser avec la société actuelle et ses besoins, mais les vieilles habitudes résistent. C’est pour cette raison que les nationalistes canadiens ne voient pas l’impérialisme et le racisme de leurs institutions arriérées, que les nationalistes québécois ne remarquent même plus l’extrême-droitisation de leurs idées et les regroupements de défense des minorités ne réalisent même plus leur dérive racialiste et anti-universaliste.

Le cœur du problème et la raison pour laquelle tous ces gens ne voient que des miroirs déformés d’eux-mêmes, comme de leurs adversaires, est « l’essentialisation » d’entités bien mal définies. Ce constat devrait aller de soi, mais il ne l’est pas du tout, car tout ce beau monde semble tenir pour acquises des notions aussi arbitraires qu’instables. Ce qu’est le Canada, le Québec et leurs identités, ou ce que sont les identités de toutes les autres entités minoritaires et non territoriales sont des questions qui se posent, mais ne sont pas des éléments factuellement. Ou plutôt, ne sont pas des concepts empiriques.

L’identité n’est pas une notion mesurable objectivement, d’abord parce qu’elle est interprétée différemment par chacun d’entre nous, mais surtout parce que l’identité est d’abord un sentiment d’appartenance avant d’être une collection de caractères bien établis. On se sent Québécois (par exemple) d’abord parce qu’on ressent un sentiment d’appartenance au collectif et peu importe ensuite si on aime les chansons de la Saint-Jean ou si nous avons un déficit de connaissance historique sur tels sujets clés. En d’autres termes, l’identité ne se décrète pas et ne se définit pas, mais elle se vit et se ressent.

Néanmoins, l’identité ne se limite pas qu’à ça et comporte une autre dimension qui la rend plus substantielle encore. Si l’identité se forme et existe, c’est aussi en raison d’une similitude dans le vécu et dans les conditions d’existences. L’entité « Premières Nations » (au pluriel) est, par exemple, liée à une similitude dans les conditions d’existences (les réserves, la pauvreté, l’appropriation culturelles, etc.) et dans le regard de ceux qui sont hors de ces conditions. C’est un peu la même chose pour la communauté noire, musulmane ou gaie, qui se crée naturellement, même si ces communautés sont objectivement très arbitrairement composées. En d’autres termes, ce qui les unit c’est le regard des autres et les conditions d’existence partagées.

De leur côté, les identités territoriales ou nationales ont également des raisons objectives de se former, d’abord par l’histoire et la culture partagées, mais surtout par le devenir politique. S’il n’y a pas (ou très peu) de sentiment identitaire nord-américain, comme il existe un fort sentiment d’appartenance sud-américaine, c’est qu’il n’y a pas de devenir politique idéalisable entre le Mexique, les États-Unis et le Canada. Cependant, l’avenir du Québec passionne, comme peut l’être le devenir politique des États-Unis. C’est surtout dans ce « devenir » que l’on devrait retrouver les motivations du nationalisme. Malheureusement les nationalistes et les défenseurs de groupes minoritaires préfèrent trop souvent rêver leurs identités, en se focalisant sur « qui sommes-nous ? », alors que la coexistence réclame de répondre à la question : « que faisons-nous ? ».

Dès que la question se pose en ces termes, le débat tant à devenir bien plus constructif et inclusif. Le cas du mouvement souverainiste est d’ailleurs tout à fait symptomatique de cette dérive, car au fur et à mesure que l’espoir du fameux référendum s’érode, le côté sombre de l’identité reprend imperturbablement le dessus. On passe du projet politique (la souveraineté politique du Québec), à la fossilisation culturelle. La popularité de la Coalition avenir Québec et le déclin du Parti québécois s’explique essentiellement par la mutation du souverainisme en nationalisme ethnoculturel. C’est aussi pour cette raison qu’une part importante de l’ancien mouvement souverainiste se préoccupe plus de combattre la gauche et Québec solidaire que de promouvoir l’unité du mouvement, parfois même en allant jusqu’à soutenir la droite fédéraliste lorsqu’elle combat le multiculturalisme.

Le nationalisme culturel est donc un symptôme de déclin, qui se nourrit du nihilisme et du désespoir, mais qui est devenu partie prenante du paysage politique actuel, en plus de contribuer à l’émergence de toutes les autres identités minoritaires qu’elle prétend pourtant vouloir assimiler, en renforçant les préjugés. Le monde de ce début de 21e siècle est ainsi fait et fait craindre le pire, car les changements sociaux et politiques, si nécessaires à l’espoir, sont directement impactés par cette évolution, car ils nécessitent l’union de gens trop obsédés par leurs identités pour s’occuper de leur avenir. Ils deviennent donc les pions des politiciens démagogues qui savent utiliser ces conflits pour faire avancer leur agenda politique.

De Trump à Trudeau, en passant par François Legault, tous ont bien compris que l’identité divise le corps social des classes sociales inférieures en entité culturelle incapable d’avoir un quelconque effet sur le futur, si ce n’est de tirer la couverture de son côté au détriment des autres. C’est l’ère des majorités contre les minorités, qui s’incarnent politiquement en « populisme identitaire » contre « progressisme multiculturel ». Tous deux forment cependant des pôles interclassistes dominés par la haute bourgeoisie capitaliste et qui, dans chaque cas, suivent leurs propres intérêts sur le dos des pauvres. Populations pauvres elles-mêmes trop occupées à se battre entre elles pour réaliser qu’elle forme elle aussi une communauté : la classe ouvrière !

Une communauté capable de créer des institutions qui correspondent au besoin de reconnaissance identitaire des gens tout en éliminant l’essentiel des sources de la discrimination. Évidemment, le grand soir s’éloigne au même rythme que les chicanes communautaires fusent, mais un jour (et je le souhaite proche) l’urgence de la cause fera sauter les digues !

Benedikt Arden, juillet 2020       

lundi 15 juin 2020

Vaincre le racisme !


Combattre le racisme, voilà tout un défi ! Comme vous le savez sans doute, c’est le pari que se sont donné les organisations et les militant(e)s antiracistes de plusieurs villes d’Amérique du Nord et d’Europe, depuis l’assassinat de George Floyd par un policier de Minneapolis, le 25 mai dernier. Les crimes racistes commis par des policiers aux États-Unis n’ont malheureusement rien d’exceptionnels, mais cette fois les circonstances ont fait que ce crime ne pouvait rester impuni, puisque celui-ci était beaucoup trop flagrant pour être étouffé. La vidéo de la scène était trop explicite et le passif du policier l’était encore plus. C’est pourquoi l’événement a pris l’ampleur d’une affaire politique internationale.

Il faut dire que la brutalité policière est très liée à la discrimination sociale que subissent tous les pauvres du monde, même si celle-ci touche tout particulièrement les communautés noires d’Amérique du Nord et d’Europe. C’est donc un sentiment de colère, partagé par des millions de gens, qui explique le succès de ces manifestations, partout où elles avaient lieu.

Notons également que ces manifestations fermaient la période de confinement qui, dans un pays sans filet social, comme le sont les États-Unis, a fortement affecté les plus démunies, au premier rang desquelles se trouvent aussi les communautés noires. Ces manifestations ont donc aussi servi à rappeler aux autorités que les protestations de rue ne sont pas choses du passé et que, Covid-19 ou pas, la période de « pause » des conflits sociaux était désormais terminée.

Pour en revenir avec le fond de l’affaire, c’est-à-dire la lutte contre le racisme, on notera que si le meurtre a scandalisé les opinions progressistes de la plupart des pays occidentaux, la lecture du problème et les réponses à y apporter demeurent assez diversifiées et correspondent à des situations sociales relativement distinctes. Par exemple, le cœur des revendications qui avaient lieu en France était surtout centré sur la régularisation des sans-papiers et la dénonciation de la radicalisation extrême-droitière de la police macronienne. Autrement dit, des revendications concrètes politiquement, qui unis traditionnellement la gauche et une bonne partie des « Gilets jaunes », qui, comme on le sait, ont vécu leur lot de violence policière en 2019 !

De l’autre côté de l’océan, les revendications nord-américaines (incluant dans ce cas-ci le Québec) étaient parfois beaucoup moins concrètes puisque souvent centrées sur la reconnaissance des citoyens racisés et l’épineuse question du « racisme systémique ». Il n’y a certes pas de rupture absolue au niveau du fond de l’affaire, mais disons que les revendications en France avaient comme particularités d’être beaucoup plus politiques. Les revendications nord-américaines, notamment celles de l’organisation « Black live matters », ont cette particularité d’être très sociologiques et se centrent beaucoup (sans s’y limiter bien sûr) sur la reconnaissance identitaire et la lutte au racisme dit « systémique ». Notions bien souvent hors de portée de la législation, comme l’est le racisme tout court d’ailleurs.

Et c’est tout le problème des revendications de ce genre, car les relations humaines ne sont pas régies que par des lois, mais aussi par des mœurs et des mentalités. La particularité du racisme systémique, comme du racisme tout court, est plutôt du second ordre, puisque, comme un peu partout en occident, les discriminations raciales sont théoriquement interdites. Comme il n’est pas possible de décréter la fin du racisme dans les têtes, il restera toujours des racistes revendiqués ou non en situation de pouvoir pour exercer des discriminations, même si la majorité des gens exècre le racisme.

Pour la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, la discrimination systémique se définit comme suit : « la somme d'effets d'exclusion disproportionnés qui résultent de l'effet conjugué d'attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l'interdiction de la discrimination ». En d’autres termes, il s’agit d’effets cumulés de préjugés plus ou moins inconscients dans le fonctionnement du système. Ce qui touche surtout, on l’aura bien compris, les emplois, les promotions professionnelles ou sociales et le commerce. Le racisme systémique est donc difficilement dissociable du racisme tout court, puisque, inconscient ou pas, le racisme systémique implique toujours du racisme individuel à sa base.

Néanmoins, loin de moi l’idée de rejeter le concept de discrimination systémique puisque c’est une donnée sociologique particulièrement solide et qui est au cœur de la pensée marxiste. L’une des bases du marxisme est la critique des concepts abstraits, notamment la rhétorique bourgeoise sur les libertés individuelles et l’égalité en droit. Le droit bourgeois proclame la liberté et l’égalité de toute personne devant la loi, mais ne tient aucunement compte des conditions matérielles de l’exercice de cette liberté. Le bourgeois prétend que tous sont libres, alors que les moyens de production sont strictement hiérarchisés par la propriété privée. Dans un monde où l’accès à l’argent est régi par l’offre et la demande, via le salariat ou le commerce, l’accès aux capitaux dans la vie forme une hiérarchie informelle qui définit les grandes lignes de la destinée des gens. Et ne parlons pas du rôle déterminant que joue le capital social et culturel, issu de la cellule familiale, qui lui est tout particulièrement mal distribué et handicape toute une myriade de talents dans la société. En d’autres termes, la doctrine marxiste démontre parfaitement qu’il n’est pas possible d’être réellement libre par le seul fait de la loi.

La source de la discrimination systémique est donc de feindre une égalité formelle par la négation ou l’ignorance des inégalités structurantes de la vie. Le capital social, culturel et économique des gens forme la base des inégalités du monde capitaliste, mais cette particularité se retrouve aussi dans les catégories non économiques, comme pour ce qui est de la situation des mères monoparentales dans le monde libéral. La concurrence dans le cadre du salariat handicape nécessairement les femmes touchées par l’enfantement, puisque les grossesses ne sont pas toujours issues d’un choix. Les patrons le savent bien et préféreront prendre une personne qui n’est pas soumise à ce risque, même s’il est bien conscient que les enfants sont nécessaires à la société. D’ailleurs, ce temps de travail gratuit donné à l’enfant (et à la société) n’est pas reconnu ce qui implique un potentiel de précarité qui ne touche que très peu d’hommes. En d’autres termes, c’est la concurrence issue du libéralisme et non pas l’éthique du patron qui engendre cette discrimination. On parle donc ici de discrimination systémique.

Comme vous le voyez, la discrimination systémique est une réalité objective accessible à tous ceux qui se donnent la peine d’observer les conditions de vie concrète des gens. Mais le racisme systémique ne me semble pas relevé totalement de cet ordre, puisqu’il n’est pas issu du système, mais bien du racisme ordinaire. Je m’explique.

Le libéralisme se définit par la liberté individuelle dans le domaine social et économique, mais la réalité démontre qu’il engendre surtout un despotisme des possédants dans un monde où le salariat est devenu quasi indépassable, en raison de l’importance démesurée de l’argent dans la société capitaliste. Le rôle de l’emploi est donc déterminant dans la vie des gens, mais est encore organisé comme un simple contrat de gré à gré. Ce contrat est modalisé sur la base de l’offre et la demande et est pratiquement toujours à l’avantage de l’employeur. C’est donc la subjectivité du patron dans le cadre d’un rapport de classes avantageux pour lui qui fait qu’une jolie femme sera choisie plutôt qu’une autre, qu’un beau parleur sera préféré à quelqu’un de timide et c’est pour la même raison qu’un « blanc » sera choisi plutôt qu’un « noir ». C’est donc bien le libéralisme qui rend la discrimination possible, mais ce sont les mœurs et les mentalités qui engendrent une discrimination plutôt qu’une autre.       

Dans l’emploi et tout ce qui l’entoure, la discrimination systémique est issue du paradoxe social du monde capitaliste[1], elle peut donc être corrigée par la socialisation et la démocratisation des moyens de production, voir même par une vraie social-démocratie, mais, pour ce qui est des discriminations issues des mœurs et coutumes, la solution est bien moins claire. Disons même qu’elle ne pourra jamais vraiment évoluer dans les conditions actuelles, si nous nous en tenons aux règles qui définissent la « superstructure » de nos sociétés.

La superstructure désigne l'ensemble des idées d'une société, c'est-à-dire ses productions non matérielles, comme les institutions politiques, les lois, la religion, l’art, la morale, la conscience de soi, etc. Celles-ci sont directement issues des rapports sociaux et si « l’infrastructure » (les rapports de classes) est inégalitaire, il est fatal que les inégalités matérielles seront traduites et justifiées par des mœurs et des institutions inégalitaires, comme c’est le cas aux États-Unis.

Le mythe américain du « self made man » en est d’ailleurs un cas d’école, puisqu’il justifie les inégalités par le seul fait du talent et de l’effort individuel sans jamais tenir compte des conditions sociales, donc des possibilités des individus. Un peu comme si le monde capitaliste à l’américaine était une espèce de concours de talent qui récompense des génies mis à l'épreuve. Ce mythe est évidemment confortable pour les gens bien installés, puisqu’elle flatte leur orgueil, mais celui-ci sous-entend également que la pauvreté serait issue de la seule fainéantise et du manque de talent !

La discrimination des afro-américains me semble assez directement connectée à ce mythe, puisque c’est le type de préjugé que l’on entend le plus dans la bouche des racistes américains. Les noirs seraient moins « intelligents et plus « paresseux » que les blancs, en raison de je ne sais quelle théorie raciale, ce qui expliquerait leur situation. Je ne crois pas avoir besoin de démontrer à quel point ce raisonnement est ridicule, mais nous pouvons affirmer que ce mythe confirme bien que l’idéologie est bel et bien une justification des conditions matérielles.

Aux États-Unis, un autre mythe est bien rependu et c’est celui de la « race ». Le concept de « race » est depuis longtemps discrédité par la science et est relégué au rang de pseudoscience. Pour autant, cet autre mythe persiste dans ce pays et ce n’est pas un hasard, puisque le « communautarisme[2] » est consubstantiel au néolibéralisme, étant donné qu’il justifie la stratification du domaine public (hors travail) en sous-catégorie privée. La catégorie phare de ce communautarisme est bien sûr celle des super riches ! Communauté réputée pour sa fermeture, celle-ci justifie légalement et moralement son autarcie par l’existence des communautés religieuses d’antan et par les communautés ethniques d’aujourd’hui. Autrement dit, la « liberté de regroupement » dans la société civile appelée « lobby ». Ces regroupements, en plus d’être arbitraires et antisociaux, sont à double tranchant, puisque s’ils aident ses membres quand ils sont forts, ils rabaissent aussi leurs membres quand ils sont faibles et stigmatisés.

Cette vision communautaire de la société apporte un boulevard aux idées racistes, puisqu’il participe à l’essentialisation des gens et justifie les préjugés, alors qu’ils sont surtout issus d’une solidarité de condition de vie. Il est vrai que le racialisme est une composante importante de la conscience des membres des communautés noires et fait évidemment écho au nationalisme d’antan, mais, comme ce dernier, il traduit une communauté d’existences et le référant (la couleur de peau ou la nationalité) reste au fond bien arbitraire. La communauté d’existence dépasse parfois les classes sociales dans un cadre identitaire, mais ne dépasse pas les objectifs politiques de la lutte des classes, puisque c’est au travers une « infrastructure » sociale égalitaire et démocratique (la société socialiste quoi) qu’émergeront des mœurs égalitaires et antiracistes.

C’est pour cette raison que l’antiracisme doit relever de la lutte des classes et ne doit pas faire cavalier seul. Autrement, l’antiracisme se fera manipuler par les bourgeois pseudos progressistes, sans pour autant faire disparaitre le racisme dans la société. Et cette manipulation est malheureusement déjà en bonne partie réalisée, par la frange « progressiste » de la bourgeoisie américaine depuis l’ère d’Obama. Ère Obama qui, rappelons-le, a vu émerger l’organisation « Black live matters ». Peut-être ne s’agit-il pas d'un simple hasard ?

Benedikt Arden (juin 2020)     





[1] Celui-ci est le caractère social des moyens de production et son organisation par la propriété privée, ce qui engendre une organisation sociale despotique dans une société prétendue égalitaire. 
[2] Communautarisme, au sens populaire du terme.

mardi 21 avril 2020

Le syndrome Georges Soros


Avez-vous déjà entendu parler de Georges Soros ? Vous savez, ce milliardaire américain bien connu pour ses activités prétendument « philanthropiques » et sa fameuse fondation Open Society ? Vous l’avez peut-être aussi connu par le biais de ses détracteurs, qui s’en servent comme leur épouvantail maléfique. Et si vous êtes de gauche, il vous est forcément arrivé de vous faire accuser, par ces gens, d’être financé par lui ou, au moins, d’en être l’idiot utile !

Georges Soros et les fondations de « bienfaisance »

Du haut de sa fondation et de son argent, le milliardaire prétend lutter pour la démocratie et les droits de l’Homme, mais est-ce bien vrai ? Disons que ce n’est pas totalement faux, même si évidemment il n’aide personne lui-même. L’effet de son militantisme (disons indirect) est cependant bien visible sur le terrain des luttes sociales, puisqu’il finance et conseille des groupes déjà existants et des opposants notoires. Mais ce qu’il faut savoir est que l’apparente philanthropie du milliardaire cache aussi des intérêts financiers, puisque l’origine de sa fortune n’est pas issue de la production, mais s’est constitué essentiellement autour de la spéculation financière et sur le cours des monnaies.

Son Open Society Foundations doit donc être vue comme potentiellement au service de ses activités de spéculation, puisqu’elle a une influence bien réelle sur la stabilité des États et sur la production de celles-ci. Cela lui permet de prévoir certaines des conséquences financières d’événements auxquels il participe (afin bien sûr d’en tirer le meilleur profit), même si de pareilles opérations sont risquées et sont loin de toujours fonctionner.

Pour ce qui est de ses activités subversives, celles-ci ne sont pas un secret et Georges Soros en tire une grande fierté. Chez les milliardaires américains, il est d’ailleurs de bon ton de s’ingérer dans la politique internationale. Sans compter qu’ils ne seront pas du genre à se scandaliser, si « par accident » l’un d’eux devait faire un petit profit au passage ! Après tout, le rêve des « millionnaires philanthropes » n’est-il pas de marier le capitalisme au « progressisme » ?

En dehors de celle de Soros, les fondations militantes, appartenant à de richissimes familles démocrates (les Clinton, Gates, etc.), ne manquent pas et si nous y ajoutons toutes les fondations de « bienfaisance » que les services secrets d’États se dotent, comme la National Endowment for Democracy (liée à la CIA), il y a de quoi douter de la bonne foi de bien des organisations soutenues par des fondations de « bienfaisance ».

Il serait néanmoins absurde de tout jeter, en condamnant l’intégralité des causes que ces fondations soutiennent, puisque le monde est complexe et des intérêts contraires peuvent momentanément converger. Le cas des Kurdes en est un exemple récent[1], mais nous pouvons aussi nous référer aux cas historiques, comme le financement des bolcheviks[2] pendant la Première Guerre mondiale. Autrement dit, s’il est avéré que la « philanthropie » de ces milliardaires n’est pas ce qu’elle prétend être, il n’est pas pour autant un indicateur des causes à proscrire. Tout demeure une question de contexte.

Il faut cependant admettre que les causes soutenues activement par ces gens sont rarement de celles qui mettent en cause le capitalisme et l’ordre bourgeois et, bien souvent, elles sont carrément nuisibles au progressisme social. Les groupes subversifs sont légion dans le monde et les causes sans dangers pour l’ordre bourgeois le sont encore plus. Il est d’ailleurs très facile de constater que les organisations socialistes de masse et leurs dirigeants sont la plupart du temps combattus par eux[3]. Et ne parlons pas des États socialistes en lutte, comme le Venezuela ou Cuba, qui sont directement la cible de leurs attaques, malgré toute la solidarité et l’internationalisme dont ils font preuve.

Le « progressisme » de ces fondations et des philanthropes qui les dirigent ne va généralement pas beaucoup plus loin que ce que propose le libéralisme classique et les théories postmodernes, c’est-à-dire les droits de la personne et son corollaire obligé : le droit de propriété ! Il est donc naïf de croire en un quelconque potentiel révolutionnaire de leur part et leurs actions doivent être minutieusement analysées afin dans définir la dangerosité au jour le jour.

Les « antimondialistes »

Ceci étant dit, l’essentiel du « syndrome Georges Soros » ne se trouve pas chez les « millionnaires progressistes » ni chez les organisations qu’ils financent, mais bien de leur antithèse nationaliste ou « antimondialiste ». Cette tendance, nettement marquée à droite, se sert allègrement de l’activisme de ces milliardaires afin de délégitimer les luttes progressistes dans leur ensemble et exagère volontairement le pouvoir de leurs organisations pour en faire leur deus ex machina qui justifie de facto le conservatisme social. Je dois préciser que ce que je présente comme le « syndrome Georges Soros » dépasse de loin le cas du personnage. J’utilise son nom tout simplement, puisque l’abus constant de l’argument magique du payroll de Soros, par ses détracteurs, est devenu un running gag à gauche. Running gag qui pose également son lot de problèmes, puisqu’il finit par leur faire oublier l’effective dangerosité de ces organisations. Enfin, passons.

La logique implicite de l’antimondialisme est assez simple à comprendre pour peu que vous en intégriez les postulats implicites. L’un d’eux est que le monde des puissants n’est pas en concurrence comme on peut l’observer, mais serait unis dans la construction d’un État mondial. Qu’importe l’organisation concrète de ce projet et comment les anciens dirigeants se partageraient le pouvoir. Le fait qu’un État multinational mondial diminue drastiquement les places au pouvoir et ruinerait tout l’intérêt que les capitalistes tirent de la concurrence entre les États (paradis fiscaux, pays à bas coût de mains-d’œuvre, marchés de consommateurs, etc.) n’est pas un problème puisque le joker de l’organisation secrète, de type franc-maçonne, est toujours là pour en expliquer les paradoxes.   

Le second postulat de l’antimondialisme est que le projet de l’État mondial ne peut évidemment pas être conservateur, mais uniquement progressiste. Pour en arriver à cette conclusion, il faut évidemment mettre de côté l’activisme des lobbies et les fondations militantes conservatrices. Et ne parlons pas des organisations d’extrêmes droites indirectement financées par ces fondations dites progressistes ! Celles-ci font évidemment mauvais genre et les explications données varieront d’une tendance à l’autre quand elles ne sont tout simplement pas ignorées.

Il n’est évidemment pas ici question de dresser une cartographie de ces thèses. Retenons simplement leur conclusion : tout ce qui s’éloigne du nationalisme conservateur est au mieux suspect, au pire complice du « mondialisme ». Donc, si votre cause est jugée progressiste ou internationaliste par les antimondialistes, une thèse peut vous être attribuée en moins de deux ! L’habillage de celle-ci variera selon l’actualité du moment, mais vous pouvez être sûr que le projet du gouvernement mondial s’y trouvera au bout.

Afin de donner un peu d’autorité à leurs thèses, certains penseurs illuminés seront bien sûr mis en avant. Il est d’ailleurs assez facile d’en trouver, puisque la social-démocratie molle regorge de théoriciens qui croient naïvement pouvoir régler tous les problèmes du monde avec un État mondial[4]. Néanmoins, les mécanismes concrets pouvant amener à l’existence et au maintien d’un tel projet n’ont pas à être réellement démontrés, puisqu’ils sont censés aller de soi. Sur ce point, les mondialistes et les antimondialistes s’entendent à merveille !

Le « syndrome Georges Soros »

Pour en revenir à ce que j’appelle « le syndrome Georges Soros », celui-ci ne se limite pas seulement aux élucubrations des antimondialistes, mais se dévoile réellement par la réaction qu’il engendre dans le débat public. Autrement dit, dans la relation « dialectique » entre complotistes et anti-complotistes, au travers des débats de société. Dès lors que l’un prend une position, l’autre prend position pour la partie adverse, même si le débat dépasse de loin leurs compétences en la matière.

Pensons simplement à cet étrange débat qu’il y a eu autour de la Chloroquine. Le professeur Didier Raoult (directeur de l'Institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille et spécialiste des maladies infectieuses tropicales émergentes) s’est mis à faire des déclarations de victoire quelque peu prématurées et (disons-le) cavalières sur un cocktail de médicament qu’il a testé et qui incluait de l’hydroxychloroquine. Dans le cadre anxiogène de la pandémie de Covid-19 que nous vivons présentement, il n’en fallait pas beaucoup plus pour créer un emballement populaire et encore moins pour que ce débat épistémologique de pointe s’explique (comme tous les autres) par le complot mondialiste. S’il y a débat entre spécialistes, ce n’est pas parce que l’étude de Raoult est bâclée et que ses conclusions sont inexploitables. Non ! C’est parce que les mondialistes veulent faire baisser la population mondiale par un virus qu’ils ont eux-mêmes créé en laboratoire[5]. La thèse est donc que le professeur Didier Raoult est un sauveur que les assassins mondialistes de l’OMS veulent faire taire. Évidemment, le fait qu’un tel complot ait comme conséquence un effondrement économique mondial et soit la cause d’un retour de l'État-nation partout dans le monde semble avoir passé sous leurs radars. Après tout, ils auraient pu inventer une thèse inverse et elle n’aurait pas été moins bancale.

Cependant, de l’autre côté du tableau ce n’était pas beaucoup mieux, car le professeur Raoult fût traité de manière bien peu élégante par une bonne partie de l’élite morale autoproclamée. Parfois même traité de savant fou et jugé sur des éléments aussi « pertinent » que sa chevelure, le professeur Raoult avait bien de quoi s’arracher ses cheveux (trop) longs à devoir discuter avec de pareils crétins ! Mais bon, le débat était tellement grotesque que le calme est relativement revenu dès lors que les autorités compétentes (ainsi que le bien moins compétent président français) ont rappelé que le cocktail médical du professeur Raoult restait prometteur, malgré les études bâclées et le soutien des conspirationnistes. Il serait donc irrationnel de priver la méga étude « Discovery » de cet autre traitement, puisque les puissants du monde sont le plus souvent assez âgés. Donc fatalement menacés par le virus eux aussi.

Un syndrome issu des réseaux sociaux

Comme vous pouvez le constater, autant le phénomène du conspirationnisme est ancien, autant l’effet de masse qu’il engendre est lui-même récent. J’affirmerais même qu’il se confond très bien avec l’arrivée des médias sociaux. Comme mentionné ci-dessus, l’antimondialisme prend ses racines dans des tendances politiques beaucoup plus anciennes, mais notre syndrome n’est pas un phénomène autonome, uniquement issu des seuls antimondialistes, mais prend d’abord racine dans le fossé grandissant qui se constitue entre les peuples et l’élite « médiatico-politico-financière ». Si cette dernière prétend souvent que la montée du conspirationnisme est issue de la seule liberté sur internet, elle rate (ou cache) sa propre capacité de production de « fakes news ».

La réalité est que la propagande d’État et des lobbies de tout genre est beaucoup plus difficile à cacher avec les médias sociaux et le journalisme indépendant qu’il rend possible. La liberté du net est donc un contre-pouvoir très efficace à la propagande. Le problème est plutôt que ce contexte de propagande et de contre-propagande représente un terreau très fertile aux théories de la « conspiration mondiale ». Seulement, la capacité de trier le bon grain de l’ivraie n’est pas un art inné pour tout le monde et ce sont généralement les biais politiques qui priment sur la vérité. Autrement dit, on cherche d’abord à trouver ce qui nous arrange au lieu de rechercher la fiabilité de ce qu’on croit.

Notons également que l’arrivée de l’internet dans nos vies a été, pour les diverses tendances de l’extrême droite, une revanche inespérée, puisque celle-ci est l’épouvantail d’un peu tout le monde depuis 1945. C’est donc avec un appétit vorace qu’elle s’est emparée du média au tout début afin d’y rependre sa vision du monde. Vision où les forces de « l’ordre cosmique » (ou naturel) combat les forces du chaos, du mal, de Satan ou que sais-je, incarné par « l’alliance » du marxisme et du capitalisme (sic). C’est-à-dire les « mondialistes » ! La pilule présentée ainsi semble assez dure à avaler, mais avec un discours savamment entouré de socialisme utopique et d’antimodernisme[6], le monde d’avant devient aisément falsifiable et on en vient à regretter le « bon vieux temps » de la religion, du patriotisme et de la monarchie !

Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, ces idées préexistaient aux réseaux sociaux, mais leur propagation rapide et l’impact qu’elles suscitent dans le débat public proviennent incontestablement de leur usage massif. Mais, encore une fois, le problème n’est pas dans la seule propagation des idées d’extrême droite, mais dans un effet indirect de l’usage massif des réseaux sociaux et qui touche un peu tout le monde.

Celle-ci est cette tendance qu’a les réseaux sociaux à créer des « bulles d’obsession ». Pensés initialement comme un instrument de loisir, les réseaux sociaux emploient des programmes informatiques automatiques de compilation de données (aussi appelé algorithmes) qui surveillent les habitudes des usagés dans l’objectif d’orienter leur attention vers des contenus comparables à leurs goûts. Évidemment, l’idée était surtout de faire du placement de produit, afin de payer la plateforme par la publicité, mais dès lors que le réseau devient vecteur de propagande politique, c’est surtout du contenu politique analogue qui est mis en avant par l’algorithme. Le lecteur de propagande politique devient alors immergé par son propre point de vue et n’est pratiquement plus confronté aux arguments adverses, s‘il ne fait bien sûr pas l’effort d’aller les chercher lui-même.

Cet appauvrissement du panorama médiatique crée donc des « bulles d’obsessions » qui se radicalisent naturellement au fur et à mesure que les créateurs de contenu se perdent eux-mêmes dans des guerres de visibilité (et d’égos). Guerres de visibilité essentielle à leur gagne-pain, mais qui est d’abord issue de l’algorithme et qui impose une surenchère idéologique, elle-même appelée à devenir de plus en plus extrême, puisque déconnecté des autres secteurs de l’opinion. L’effet de cette radicalisation ne touche évidemment pas que les seuls antimondialistes et racistes, mais un grand nombre de secteurs politique, au premier rang duquel trônent les « justiciers sociaux[7] » et leurs diverses tendances.

Là où le problème devient grave, c’est lorsque ces bulles d’obsession contaminent l’espace public « mainstream », puisque ces bulles s’ajoutent à la propagande médiatique habituelle. Il est beaucoup plus difficile de combattre la propagande d’État quand nous sommes submergées de théories farfelues et d’obsessions délirantes. Certains iront encore plus loin et prétendront que les services secrets encouragent, voir participent, à la dissémination de ces idées. Je n’irais probablement pas jusque-là (ne serait-ce pas complotiste que de l’affirmer sans preuve?), mais je dois avouer que les théories des antimondialistes nuisent beaucoup plus le journalisme d’investigation citoyen et la crédibilité des lanceurs d’alerte que les seuls mensonges des médias dominants. Je suis donc tenté de donner du crédit à ces accusations. Après tout, la manipulation de l’opinion publique est la raison d’être des services de communication étatiques et comme les partis politiques bourgeois sont au service de l’intérêt des capitalistes (qui possède l’essentiel des médias), il n’est pas douteux que leur communication soit convergente !

Pour conclure, je crois qu’il est déterminant, dans cette époque de confusion et d’obsession en tout genre, d’aiguiser notre esprit critique afin de savoir se protéger des intox et de la propagande de tout poil. Savoir faire le tri dans l’espace médiatique est loin d’être simple, mais il est tout de même possible de minimalement se protéger par le simple doute envers tout ce qui est extraordinaire et en utilisant une grille d’analyse aussi objective que possible. Pour ce qui est des complots des puissants, il est aussi absurde de croire en leur absence, que de croire aux thèses qui sous-entendent leur omnipotence. Les riches et les puissants complotent et manipulent les masses depuis toujours et ce n’est pas demain qu’ils arrêteront. Néanmoins, leur rayon d’action est aussi limité que le nôtre, peu importe leurs moyens financiers et leurs réseaux, puisque le monde est complexe et imprévisible. Nul franc-maçon ou Illuminati n’est en mesure de contrôler le sens de l’Histoire et ils sont même bien incapables de contrôler leurs propres affects et préjugés.

Les intérêts économiques et les luttes de pouvoir surdéterminent de loin les idéologies et les projets millénaristes et bien naïfs sont ceux qui croient que les puissants de ce monde sont libres de leurs propres déterminations sociales. Cependant, il est également primordial de rester aux aguets face à la propagande de ceux qui veulent le pouvoir pour eux seul. C’est encore plus le cas en cette période trouble de pandémie, car la tentation du totalitarisme de l’État n’est pas un complot, mais une menace bien réelle !   

Benedikt Arden (avril 2020)    


[1] Le soutien de la CIA envers les rebelles kurdes explique le phénomène du Rojava.
[2] Lors de la Première Guerre mondiale, des personnes bien peu recommandables ont bel et bien aidé les bolcheviks, mais pas du tout parce que procommunistes, mais dans l’objectif de déstabiliser l’empire russe. La réussite de la Révolution d’Octobre fut d’ailleurs une surprise générale dans le monde.
[3] Ces organisations ou personnalités de gauches sont généralement traitées de populistes, d’autoritaires et (ridiculement) d’antisémite !
[4] Il s’agit de l’idée selon laquelle les problèmes mondiaux (réchauffement climatique, paradis fiscaux, pauvreté, droit de l’Homme, etc.) nécessitent des solutions mondiales. Ces solutions mondiales demandent nécessairement un exécutif pour les mettre en place. Donc création d’une forme quelconque d’État à l’échelle mondiale.
[5] Notons qu’une autre thèse (plus sobre cette fois) présente le professeur Raoult comme le promoteur d’un médicament efficace contre la Covid-19, mais pas suffisamment lucratif pour « Big pharma ». Évidemment, le fait que l’économie globale soit en train de s’effondrer ne semble pas les chicoter plus que ça. Comme si les actionnaires des pharmaceutiques n’étaient pas financièrement touchées par la crise et n’avaient rien à perdre que la crise soit maximale !     
[6] Le champion en la matière reste l’association d’Alain Soral : Égalité & Réconciliation.
[7] Je traite de la question dans plusieurs articles, notamment ici, ici et ici.