mardi 5 juin 2018

Avoir les défauts de ses qualités ...


Le verdict est tombé dimanche 3 juin 2018, en après-midi. Martine Ouellet a perdu son vote de confiance, avec un appui de seulement 32%. Les adversaires de Martine se sont immédiatement félicités de cette victoire à la Pyrrhus et appellent maintenant, tout sourire, à l’unité. Maintenant que la lutte est terminée, la reconstruction du parti peut enfin se faire dans la joie et la bonne humeur, alors que leurs adversaires résident encore au tapis. Rien d’étonnant d’ailleurs, de les voir l’air béat de satisfaction devant ce résultat, puisque leur thèse tenait à limiter la crise du Bloc à la seule personne de Martine Ouellet.

Malheureusement pour eux et pour l’ensemble du parti, le mal est déjà fait, car ce genre de « guerre civile » ne fait que des victimes. Il n’y a donc très peu de raison de se réjouir, étant donné qu’il n’est rien de moins sûr que les putschistes qui ont quitté le parti (avec tout le drama qui en a suivi) ne sont absolument pas certains de revenir au bercail. Et il est non moins certain que tous les pros Martine sauront rentrer dans le rang sans une certaine amertume. En d’autres termes, les cicatrices de cette crise sont profondes et elles prendront du temps à disparaitre.

L’appel à l’unité des anti-Martine à au moins un point d’appui intéressant sur lequel baser leur volonté de refondation. En effet, 65% des membres ont plébiscité la stratégie indépendantiste, que certains disent « radicale », de mettre l’accent sur l’indépendance, plutôt que la fameuse thèse de la « défense des intérêts du Québec à Ottawa ». Il est vrai que le parti est relativement uni sur ce point, mais reste qu’il est assez incohérent de souhaiter défendre la cause indépendantiste au fédéral, tout en rejetant la personne qui défendait cette option.

Il n’est douteux pour personne que la suite réside dans une nouvelle course à la chefferie. Mais la victoire que certains festoient encore, devrait être fortement nuancée par quelques faits fortement évidents. De quoi seront faits les débats de la future course à la chefferie? Encore et toujours par cette opposition entre la priorité mise à la défense des intérêts du Québec à Ottawa et celle de la souveraineté. Encore une lutte qui verra s’affronter les deux tendances du parti. Et comme 65% des membres désirent maintenir la ligne Ouellet, le scénario de 2014 (avec une victoire contre les disciples de Duceppe) ou pire, avec une victoire sans adversaire comme en 2017, risque fortement de se reproduire. Dans tous les cas de figure, le prochain chef ou cheffe devrait normalement se faire élire sur sa volonté de maintenir cette ligne, puisqu’elle est dominante au Bloc.

Par contre, ce qui pose problème et qui ne s’est en rien réglé lors de ce vote de confiance, c’est que la mainmise des autonomistes sur une partie de l’appareil est encore bien présente. Il est donc à peu près certain que le (ou la) prochain(e) leader subira le même genre de mutinerie, s’il ou elle ose encore une fois tenir à bout de bras cette option. Je ne prétends pas cela gratuitement, car ce que l’on reprochait à Martine Ouellet c’était son intransigeance sur la ligne à suivre. Elle était têtue et n’écoutait probablement pas assez les autonomistes et les partisans de l’union à tout prix. C’est certainement vrai. Cependant, cet entêtement est aussi ce que l’on appelle avoir les « défauts de ses qualités ». Il n’en allait pas autrement de Jacques Parizeau, qui eut affaire au même type de dissidence de la part des autonomistes du PQ de l’époque pré-référendaire et qui a tenu la cause nationale jusqu’au bout. C’est d’ailleurs le propre de toutes les grandes figures historiques de la politique mondiale, toutes tendances et toutes périodes confondues, que de défendre leur option jusqu’au bout.

Il est donc prévisible que le ou la candidat(e) qui souhaitera mettre l’indépendance en avant subira la même fronde que Martine Ouellet et Mario Beaulieu ont subie. Le prochain chef ou cheffe devra donc nécessairement, s’il ou elle veut se maintenir, adopter une attitude ambivalente sur la question nationale, afin d’éviter de se voir poignarder dans le dos par les représentants de la fraction autonomiste du parti. Le ou la chef(fe) devra donc maintenir une ligne comparable à celle du PQ. C’est-à-dire parler d’indépendance pour rallier les troupes et faire du chantage à la division du vote, mais ne parler que le langage autonomiste devant les médias et le reste de la population.

Les membres du parti auront beau s’en plaindre, il ne faudra pas trop la ramener, car c’est le prix qu’ils ont décidé à 68% de payer. L’union avec les disciples de Gille Duceppe, qui ne supportent pas qu’on parle d’indépendance dans les institutions de Sa Majesté, est à ce prix! Les défauts des qualités du prochain leader conciliant et consensuel envers les deux tendances du Bloc sera donc sa mollesse et son ambivalence. Ce que plus de 20 ans d’expérience a désormais démonter n’apporter que des défaites. C’est le prix du style de « leadership » que les anti-Martine doivent s’attendre payer, puisqu’ils ont bel et bien prouvé que l’intransigeance sur la question nationale ne devait pas avoir sa place au Bloc Québécois.

À bon entendeur, salut !

Benedikt Arden (juin2018)

lundi 4 juin 2018

Que retenir de l’héritage de mai 68 ?


Il y a 50 ans se produisaient certains des événements qui allaient avoir les plus grandes répercussions culturelles en France depuis la Deuxième Guerre mondiale. Au point de faire maintenant partie des références idéologiques principales du roman national français, au même titre que la résistance et la Révolution française. Cette suite de manifestations étudiantes et de grèves ouvrières a donc visiblement laissé de grandes traces sur la mentalité de cette génération comme il sera probablement le cas des prochaines.

Ce vent libertaire et progressiste a d’ailleurs largement débordé la France, puisque des forces similaires étaient à l’œuvre dans tout le monde occidental. Et ceci allant même jusqu’à toucher le monde soviétique (voir le Printemps de Prague). Le Québec n’échappa pas non plus à cet esprit de contestation, puisque nous avons eu notre propre « mai 68 », avec le mouvement de grève étudiante de l’automne 1968. Mouvement qui fit également émerger certaines têtes encore bien connues du monde politique québécois actuel.

Mais 50 ans plus tard, que reste-t-il de l’héritage de ce mouvement ? Au-delà des conquêtes sociales ouvrières, qui ne cessent aujourd’hui de s’éroder, il est évident que la société actuelle n’est pas en voie de devenir cette société libertaire tant espérée par les contestataire de l’époque. Pourtant, on ne cesse de nous rappeler que ces événements ont été un tournant culturel majeur et qu’ils n’ont été rien de moins que le déclencheur d’une libération des individus qui serait hors du commun dans l’Histoire ?

Il est pourtant notable que l’esprit de mai 68 se soit de longue date institutionnalisé. Et il est tout aussi notable que ses représentants les plus en vue aujourd’hui ne sont pas connus pour être des partisans de la construction du socialisme ! Ainsi donc, en quoi ces événements ont-ils eu une influence « progressiste » sur le monde politique actuel ?

Autrement dit, quelle est la substance spécifique de l’héritage de mai 68 ? La question mérite d’être posée, puisque, du point de vue étudiant, mai 68 reste dans les faits un échec politique. Et même à considérer que le mouvement fut un préalable à l’élection de François Mitterrand, le bilan social du parti socialiste et de la plupart des partis sociaux-démocrates des pays d’occidents qui ont suivi le même processus est loin d’être à la hauteur des rêves des étudiants des années 60.

Pourtant et malgré l’échec de ce type de mouvement, il est parfois étonnant de constater à quel point les modes d’action et les thèmes de mai 68 sont encore restés centraux dans le militantisme étudiant actuel. Un peu comme si le mouvement avait été un jour ou l’autre victorieux ou que le modèle était réputé efficace à long terme. L’esprit de mai 68 ne semble donc pas du tout être en phase de dépassement, en dehors de son volet technologique (médias sociaux, téléphones intelligents, vidéos instantanés, etc.). Repenser l’héritage de mai 68, c’est donc aussi poser la question du sens des présentes luttes sociales. C’est-à-dire les forces et les faiblesses d’un mode d’action qui, comme nous l’avons vécu pour le « Printemps érable », ne semblent pas avoir plus d’impacts aujourd’hui qu’ils n’avaient à l’époque de la génération de l’après-guerre, même si le processus est loin d’être dépourvu de qualité.

Avant toute chose, revenons rapidement sur les particularités historiques de mai 68, car elles parlent d’elle-même.

La fin des années soixante est une période assez spéciale et peu comparable à toute autre puisqu’elle est à la fois une période économique particulièrement clémente (l’apogée des « 30 glorieuses ») et assez riche en lutte sociale. Cette période marque également un net déclin du prestige soviétique et des partis communistes (PC) en général. De plus, cette période se trouve en plein cœur de la Guerre du Vietnam, des premières luttes d’émancipations des minorités, de l’émergence de la société de consommation, de la multiplication de groupes d’extrême gauche non alignés[1] sur les politiques de Moscou et à la remise en question de l’ordre établi, via le mouvement « hippie ».

Comme vous pouvez le constater, l’année 1968 était pile-poil dans une conjoncture tout à fait propice pour une révolte estudiantine, puisqu’une grande partie de la jeunesse aisée de l’époque était immergée dans les auteurs radicaux et spectateurs d’un vieux monde en pleine mutation. Monde dans lequel tout semblait possible, mais où ironiquement la lutte du quotidien était à son plus bas. Néanmoins, cette révolte de fin de session n’aurait pas eu le retentissement que l’on connait aujourd’hui pour ces seules raisons.

La fin des années soixante était aussi une période où la richesse créée en masse était loin d’être équitablement distribuée. La société d’après-guerre était encore très figée dans ses habitudes issues du 19e siècle et les formations d’extrême droite réémergeaient doucement de leur hibernation d’après-guerre. Ces trois points sont très importants à retenir, car ils sont directement à l’origine du succès et de la postérité de ce mouvement.

Si les événements de mai 68 ont débuté avec le mouvement du 22 mars[2], c’est bien parce qu’il y eut d’abord altercation avec les militants d’Occident (principale formation d’extrême droite de l’époque). C’est en quelque sorte le catalyseur qui enclencha le mouvement. Ensuite, c’est parce que la classe ouvrière a pris l’initiative de mettre en place (en parallèle des manifestations étudiantes qui ont suivi) les plus grandes grèves depuis 1936 que le mouvement mit réellement le pouvoir en danger. Puisque bloquant complètement l’industrie et le commerce du pays, en plus de tout le mouvement de contestation étudiant.

Les événements de mai 68 ont donc eu un retentissement politico-social tout à fait exceptionnel. Surtout pour la classe ouvrière qui, avec les accords de Grenelle, a pu profiter d’avancées sociales majeures. Mais pour ce qui est de la lutte étudiante, les manifestations et les actions directes n’ont pas débouché sur de réels résultats, puisque la majorité des Français se sont plutôt raidis face aux revendications morales de la jeunesse, un peu trop avancée pour l’époque. Après tout, les élections des 23 et 30 juin s'achevèrent par une écrasante victoire pour les gaullistes. Cependant, une certaine victoire posthume fut obtenue par la jeunesse de 1969 en 1981, lors de la victoire de Mitterrand[3].

Comme vous pouvez le constater, les causes des événements du mai 68 étudiant ne suivirent pas les schémas révolutionnaires classiques, puisque leurs motivations étaient essentiellement d’ordre idéologique et moral. C’est essentiellement dû au fait que le mouvement ouvrier s’est imposé, avec une série de grèves majeures, qui a permis de donner une réelle puissance au mouvement étudiant. Mais justement, qu’elles étaient les revendications étudiantes ? Car les organisations d’extrême gauche qui ont participé aux événements de mai 68 étaient fortes différentes et leurs revendications l’étaient tout autant.

En fait, les revendications dont l’histoire s’est souvenue sont surtout celles qui n’ont pas été entre temps déconsidérées. Ce qui est notamment le cas de celles des maoïstes qui ont tenté de reproduire la révolution culturelle en France. Les slogans qui ont été maintenus et qui se prétendent résumer le mouvement sont surtout les plus poétiques et abstraits possible. Les plus connus étant « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner », « Il est interdit d'interdire ! » ou « L'imagination au pouvoir ! » Ces slogans imaginatif et dépourvu de tout contenu social démontrent néanmoins ce que le roman national français souhaite préserver de mai 68. C’est-à-dire une révolte d’enfants gâtés, revendiquant l’oisiveté et la jouissance perpétuelle, mais ayant débouché sur société libérale plus douce envers les minorités. Les Daniel Cohn-Bendit et les Serge July ne sont pas devenus les têtes de Turque du mouvement pour rien ! L’évolution de ces personnages est d’ailleurs symptomatique des capacités du capitalisme en termes de récupération des idéaux (comme des individus) progressistes et du romantisme révolutionnaire en général.

Mais en dehors du roman national français, que reste-t-il de mai 68 ? Pour y répondre, je soulignerais une piste intéressante, qui nous a été laissée par le philosophe marxiste Michel Clouscard. C’est-à-dire son concept de « libéralisme-libertaire ». Ce concept est certes un peu provocant pour les anarchistes et il peut sembler contradictoire à première vue, mais il n’en reste pas moins riche d’enseignement sur le potentiel de récupération idéologique que possède le capitalisme. Nous savons déjà que le capitalisme tire sa force d’un mode de production répressif, via l’État, mais il ne faut pas non plus négliger le rôle des consommateurs.

L’individualisme des consommateurs est l’un des moteurs les plus terribles du capitalisme, car le propre de la société de consommation est de séparer l’intérêt du producteur, de celui du consommateur. Le sens du terme « libertaire » n’est donc évidemment pas à chercher sur l’organisation du travail, mais bien dans un libertinage cultivé du consommateur. Libertinage qui n’a pour seul objet que de canaliser le désire d’affirmation de l’individu vers l’acte d’achat. Ce qui augmente la taille des marchés et en crée aussi de nouveaux, sur la base des mouvements de mode des jeunes et de l’affirmation identitaire des minorités. C’est en cela que la libération des mœurs peut aisément être récupérée par le capitalisme. À condition bien sûr, que cette « libération » ne touche que les droits naturels de l’individu ayant déjà ce qu’il faut pour être libre dans la société capitaliste.

Comme vous pouvez le constater, le « libéralisme-libertaire » pourrait aisément se définir comme le fils mal élevé du libéralisme conservateur d’antan. Au lieu de se faire l’apôtre de la loi, de l’ordre et de la tradition, il magnifiera plutôt l’image du « rebelle sans cause ». De l’individu centré sur lui-même, qui clame ses droits et qui se contrefout des autres et de ses responsabilités sociales. Mais, au même titre que le « bourgeois rétro », le « bourgeois de gauche » combattra le socialisme. Seulement, il le fera sur une base idéologique plus « cool », en utilisant des concepts symbolisant le progressisme. Un peu à la façon dont le fait Justin Trudeau aujourd’hui.

Au lieu de combattre le socialisme au nom de « l’ordre moral », le bourgeois de gauche combattra le socialisme au nom de la « liberté » (celle des riches), des minorités (dont fait partie la classe bourgeoise) et au nom de la lutte contre cette « tyrannique majorité ». Ce nécessaire effet de la démocratie qui effarait à ce point les bourgeois de tout âge et de toutes tendances. Notons que le libéral-libertaire se reconnait facilement à sa manie de mettre socialisme et fascisme en parallèle sous l’intitulé de « totalitarisme ». C’est évidemment bien pratique, puisque ça évite d’avoir à argumenter sur la face d’ombre réactionnaire de ces bourgeois de gauche.  

En fin de compte, l’héritage de mai 68, celui qui est valorisé par les voix autorisées, est de diviser la bourgeoisie entre capitalistes conservateurs et libéraux de gauche (libéral-libertaire), ce qui exclut du domaine de la respectabilité « démocratique » tout le mouvement socialiste. Ensuite, délimiter le débat public à l’intérieur de l’intérêt bourgeois et focaliser les divergences idéologiques aux seules revendications identitaires, de mœurs et de toute autre question qui ne dépasse pas l’individu. Tout le reste n’est pas évacué, mais tout ce qui remet en cause l’ordre idéologique bourgeois sera ipso facto jugé comme une nouvelle forme de fascisme. Voilà ce qu’est l’héritage autorisé de mai 68 et que le monde d’aujourd’hui accepte de souligner l’importance.

Inutile de rappeler que le mouvement étudiant de l’époque n’a pas à être condamné pour l’évolution désastreuse du mouvement, car c’est le potentiel de récupération du capitalisme qui est la cause de cette création idéologique mutante. Cependant, il y a des leçons à tirer de tout cela et il n’est pas si sûr que le milieu étudiant actuel les suive toujours. Ce que j’entends par là, c’est qu’il est important que les mouvements de masse, issus du milieu étudiant, s’éloignent des slogans et des revendications creuses et poétiques (revendications sujettes à être récupérées par le capitalisme), pour épouser des revendications sociales concrètes, universelles et qui vont dans le sens du socialisme. Je ne prétends pas que les revendications à l’égalité des minorités doivent être évacuées, loin de là! Néanmoins, elles doivent s’harmoniser avec les revendications plus larges, afin de ne pas être une source de division que le pouvoir utilisera contre lui.   

Quoique je sois sévère à l’égard de l’héritage de mai 68, je suis de ceux qui auraient bien aimé en être. Comme tous ceux qui rêvent d’un monde plus juste, je suis touché par l'esprit plein d'espérance caractérisant l'époque, mais je n’oublie pas que le monde réel est cruel et que « la révolution n’est pas un dîner de gala », comme l'écrivait Mao Zedong. La révolution qui vient ne sera pas plus pacifique que les autres et l’ordre ancien saura se défendre avec toute la ruse et la violence que les sciences sociales et la technologie lui permettront. C’est en cela que je crois qu’il faut prendre le bon comme le mauvais de l’expérience de luttes passées. Et pour ce faire, il faut surtout éviter de porter un regard trop naïf ou trop catégorique sur ces événements, car il va de soi qu’une révolution sociale sera toujours diabolisée par le puissant du moment. Méfions-nous donc des révolutions que le pouvoir commémore un peu trop et sachons lire ce que le pouvoir cache de ces événements. C’est de cette façon que nous commémorerons à sa juste valeur le souvenir des révoltes de 1968 !

Benedikt Arden (mai 2018)      



[1] Les tendances anarchistes, maoïstes, situationnistes, etc.
[2] Il s’agit du fameux mouvement de Daniel Cohn-Bendit, bien typique de l’époque, car mêlant anti-impérialisme, révolution des mœurs et lutte révolutionnaire anti-autoritaire.
[3] La jeunesse de 1968, une fois devenu adulte et diplômée, investira massivement les institutions. Ce qui aida grandement la gauche à arriver au pouvoir.
[4] Donner une « liberté » aux riches qui les soustraient de leurs responsabilités sociales de redistribution. Ce qui implique une plus grande répression pour les plus pauvres.

jeudi 17 mai 2018

Cet héritage progressiste qu'il nous faut défendre !

Depuis son adoption en 2002, tous les lundis précédant le 25 mai ne sont plus la fête de « Dollard » ni même cette « fête de la Reine » qui indiffère une grande majorité de québécois(e)s, mais bien le « Jour des patriotes ». Ce jour férié est devenu une merveilleuse occasion, pour les formations indépendantistes, d’organiser des activités commémoratives aux quatre coins du Québec, afin de rappeler que la société de l’époque n’était pas la théocratie que l’on s’imagine encore quelques fois, mais une société qui était au diapason de ce monde en plein bouleversement.

L’objectif de cette fête nationale est certes de souligner l’importance de l’héritage de la rébellion de 1837-1838, mais rares sont les organisations qui se limitent à la seule commémoration historique, puisque ce jour est avant tout perçu comme le « jour des indépendantistes » et de leur lutte. C’est pour cette raison que la maintenant traditionnelle « Marche des patriotes » est l’activité annuelle la plus connue, puisqu’elle est l’une des rares ayant un caractère vraiment militant. Cette marche s’apparente d’ailleurs beaucoup plus à une manifestation qu’à une simple marche commémorative, étant donné que les mots d’ordre sont généralement des revendications directement issues de l’actualité politique.

Malgré le fait que la popularité de l’événement oscille comme tout autre, la tendance des dernières années est plutôt à la baisse, comme vous le savez. Les commentateurs médiatiques, bien souvent d’emblée hostile à l’événement, ont évidemment trouvé de longue date la seule raison qui vaille, soit la perte d’intérêt de la population envers la question nationale. Ce qui arrange leur propagande et leur évite d’analyser plus à fond le problème. De toute façon, d’année en année, c’est toujours la même rengaine et les articles sur les prochaines marches ne risquent pas d’être bien différents, puisque ces journalistes et commentateurs ont tendance à recycler leurs « profondes analyses » chaque année.

Cependant, si je ne crois pas qu’il faille mettre la faute sur cette soi-disant « démobilisation populaire », qui arrange bien le statu quo fédéral, il existe néanmoins un autre élément qui explique beaucoup mieux pourquoi bien des militant(e)s se désintéressent de la « Marche des patriotes », voire des organisations indépendantistes officielles. Il en va d’ailleurs de même de la popularité des symboles de cette rébellion, comme le drapeau vert, blanc et rouge et le fameux « Vieux de ‘37 », qui sont pourtant nos seuls référents révolutionnaires.

Au même titre que le mouvement souverainiste dans son ensemble, le symbolisme de la rébellion de 1837-1838 souffre de la fracture gauche-droite, qui gangrène depuis plus de 10 ans son unité. Je ne vais pas revenir sur les causes de cette fracture, puisque je l’ai déjà expliqué dans nombre d’articles, mais qui tiennent essentiellement à la mise au rencard de l’option par ses représentants officiels. Notons tout de même que cette fracture au sein du mouvement indépendantiste, entre une gauche et une droite qui se radicalise, rend l’événement et les mots d’ordre de plus en plus durs à établir.

Qu’il ait un axe gauche et droit à la cause indépendantiste est loin d’être une nouveauté. C’est même une constante de l’histoire de l’indépendantisme moderne. Toutefois, la nouveauté est cette implantation durable d’une extrême droite au sein même du mouvement. Certains me rétorqueront probablement que des tentatives d’implantation de l’extrême droite à la Marche des patriotes n’est pas non plus une nouveauté et que de nombreux cas de ce genre furent signalés depuis les tous début de la marche. Cela n’est certes pas faux, mais je crois que certains scandales qui ont jadis eu lieu dans les années 2000 étaient bien souvent fort exagérés et contestables. Souvenons-nous que certains de ces scandales ont touché l’Organisation du Québécois et notre regretté camarade Pierre Falardeau. Qui, comme chacun sait, n’ont strictement rien à voir avec l’extrême droite, c’est le moins que l’on puisse dire!

Mais ce qui me semblait exagéré hier, ne l’est plus depuis un certain nombre d’années et semble désormais être une tendance à la hausse, puisque le nombre d’individus et de groupes de ce genre ne cesse d’augmenter. Au point même d’être maintenant en position de corrompre durablement l’esprit des patriotes en même temps que celui du combat indépendantiste. Si hier des militants d’extrême droite pouvaient sporadiquement s’intégrer dans les cortèges, en tant qu’individu ou en tant que petit groupe, il s’agissait toujours de cas marginal, qui n’influençait pas l’esprit de l’événement et qui pouvait être aisément ignoré. Désormais, c’est une composante importante du mouvement qui se trouve parasité par des groupes beaucoup plus intéressés à combattre l’Islam et l’immigration qu’à lutter pour la liberté du peuple québécois. Ce qui conduit inévitablement plusieurs souverainistes désabusés par « l’attentisme » du PQ vers le petit nationalisme de province et l’inquiétude identitaire que promeut l’extrême droite.

Je sais pertinemment qu’il y a plusieurs raisons d’être indépendantiste. Certaines de ces raisons peuvent probablement s’expliquer par une naïve volonté de protéger une culture plus ou moins fantasmée et menacée par des ennemis plus ou moins mal définis. Cependant, là où le bât blesse c’est quand ils s’approprient les symboles de 1837-1838 pour en dénaturer les fondements. Le paroxysme s’est d’ailleurs atteint lorsque des organisations identitaires et théoriquement fédéralistes organisent des événements à caractère xénophobe, dans lesquels s’entremêlent sans gêne tricolore patriote, pattes-de-loup et à l’unifolié! Cela engendre une confusion terrible, faisant en sorte que des gens qui abordent l’étendard du Bas-Canada dans des manifestations progressistes peuvent maintenant se faire agresser au nom de l’antifascisme…

Pourtant, est-il vraiment nécessaire de rappeler que la cause des patriotes n’avait que bien peu à voir avec celle des nationalistes du XXe siècle ?! Le « patriotisme des patriotes » était une œuvre de libération populaire, bien typique de la gauche de la première moitié du 19e siècle et qui concernait tous les habitants des deux Canada et non pas les seuls descendants français. C’est-à-dire que la libération politique préconisée n’était pas contre les peuples autochtones ou même contre les Canadiens anglais, mais bien contre le despotisme de la monarchie britannique! Les idéaux du Parti patriote étaient essentiellement influencés par les révolutions française et américaine. Les revendications du Parti patriote allaient dans le sens de la démocratie libérale avant tout et n’étaient en aucun cas une guerre entre les peuples du Canada. C’est d’ailleurs l’interprétation tordue qu’en a fait le rapport Durham, prétendant que le motif du conflit était ethnique, qui fait qu’encore aujourd’hui certains confondent le « patriotisme des patriotes » avec le nationalisme chauvin des deux Guerres mondiales.

Aujourd’hui, si les revendications de l’époque peuvent paraître bien peu révolutionnaire, son esprit fait néanmoins écho à cette mascarade faussement démocratique que nous combattons encore de nos jours. La couronne britannique a simplement été remplacée par le grand capital, qui nous prive de notre droit de choisir notre avenir collectif et qui balise notre espace démocratique. Notre droit à l’indépendance est directement lié à cette revendication fondamentale qu’est une démocratie réelle et n’a rien à voir avec la protection artificielle des mœurs et coutumes de la triste époque du Québec cléricale. Cléricalisme étroit qui constituait d’ailleurs le fondement même de la domination britannique.

Le combat des patriotes étant l’œuvre d’un peuple aux mœurs très avancés pour l’époque et c’est la défaite même des patriotes qui fut le départ de cette grande noirceur où le « pea soup » avait le droit de conserver sa religion et sa langue au prix d’une soumission complète à l’ordre établi. Ordre établi que la bourgeoisie canadienne-française et ses cléricaux avaient pour mission de maintenir. C’est en cela qu’il est insupportable de constater qu’aujourd’hui les symboles des patriotes soient récupérés par des gens qui regrettent l’époque d’un Québec inculte et soumis.

Aujourd’hui, il est de notre responsabilité de rappeler à nos concitoyens que l’héritage des patriotes est un héritage de révolte progressiste et qu’il ne faut pas le laisser se faire corrompre par les petits nationalistes de province et les apologètes du catholicisme romain. L’idéal des patriotes était l’émancipation du peuple québécois et de tous les autres peuples. C’est par cet idéal internationaliste que nous nous libérerons du joug d’un ordre international injuste, ici incarné par les institutions canadiennes et les partis de gouvernement. C’est également en renouvelant avec la lutte populaire inspirée par ces glorieux ancêtres que nous raviverons la flamme de l’indépendance dans le cœur des gens et que nous ferons revivre des marches de patriotes dignes de celle de ses meilleures années !

Benedikt Arden (mai 2018)

vendredi 20 avril 2018

Ce que révèle le cas Marissal ?



Comme vous le savez probablement, les élections provinciales approchent à grands pas. Nous le savons, car plus on avance dans l’échéance électorale plus la nuance et la réflexion font place à la partisanerie. Ce réchauffement partisan s’est donc naturellement exprimé à la façon dont les militants de tout poil ont réagi face à la récente candidature de Vincent Marissal, comme candidat de Québec solidaire (QS) de la circonscription de Rosemont.

Nouvelle particulièrement surprenante, il est vrai, la majeure partie des commentateurs médiatiques ont d’abord analysé cette décision de manière septique, puisque le personnage n’avait pas une réputation d’homme de gauche bien avancé et était encore moins réputé souverainiste. Mais si l’ensemble des commentateurs ont été pris de court par cette surprenante décision, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que les plus véhéments militants péquistes pètent littéralement les plombs !
J’utilise cette expression bien de chez nous parce que les interprétations que j’ai observées depuis furent dans l’ensemble désordonnées, contradictoires, voire irrationnelles. Ce qui en dit long sur le sentiment de panique qu’ont ces militants, puisqu’il est loin d’être sûr que Vincent Marissal soit une si grande menace pour le Parti Québécois (PQ).

Il est évident que l’annonce de la candidature d’un chroniqueur politique très connu dans la circonscription du chef ne devait pas plaire aux péquistes, mais cette réaction n’en reste pas moins démesurée. Après tout, c’est comme ça que la politique fonctionne dans nos institutions et le fait que le PQ ait renoncé à les modifier dans tous ses passages au pouvoir rend cette colère passablement hypocrite. D’autant plus que le personnage s’est fait approcher par le PQ un peu avant l’annonce de son adhésion à QS. Mais enfin, je comprends qu’un bon nombre de ces militants aient encore du mal à digérer le refus d’alliance de mai 2017, alors il n’est pas surprenant que ces derniers se sentent floués et réagissent mal.

Malgré que je comprenne leur colère, il n’en demeure pas moins que la réalité est simplement que le Parti Québécois s’est fait voler un « candidat vedette » pour les prochaines élections. C’est pourquoi la réaction quasi automatique de traiter le personnage de fédéraliste me semble assez décousue, même si l’on sait qu’il a auparavant approché le très « fédéraliste » Parti libéral du Canada.

Après tout, Pierre-Karl Péladeau n’avait pas une relation moins trouble à la souveraineté que Vincent Marissal. Évidemment, PKP n’a pas eu besoin de mettre autant d’emphase sur sa bonne foi souverainiste pour prouver à tous qu’il n’a plus d’allégeance envers ses amis fédéralistes, puisque le fait d’adhérer au PQ devait être une preuve suffisante pour écarter tout soupçon (partisanerie oblige).

Il devrait pourtant être assez clair que celui qui se mouille en politique doit assumer les positions du parti qu’il représente. Ce qui fait que peu importe ce que pense Vincent Marissal de la souveraineté du Québec, il devra agir selon le programme voté par les membres de QS. Autrement dit, qu’il soit fédéraliste, voire de droite, n’a aucune importance, étant donné qu’il a fait allégeance à une formation de gauche souverainiste. Il sera donc jugé en vilain séparatiste par le camp d’en face pour le reste de sa carrière politique, même s’il virait encore sa veste dans l’avenir.

De plus, notons que les membres de QS ont ceci de différent de ceux du PQ, qu’ils n’acceptent pas aussi facilement le changement de la vocation de leur parti, puisque chaque pas qu’ils font vers le populisme de gauche leur vaut inévitablement les critiques les plus acerbes de certains de ses militants les plus radicaux. Pensons juste à cette légère modification du projet de constituante qui leur a valu le sobriquet ridicule de « parti en voie de dérive ultranationaliste[1] » ! Alors il est fort peu probable que Marissal soit le meilleur sous-marin qui soit pour faire bifurquer QS vers le fédéralisme centralisateur. 

Mais si les réactions péquistes sont si violentes, ce n’est pas tant parce qu’il serait un mauvais souverainiste ou parce qu’il y aurait « division du vote » à sa gauche, puisque le PQ accepte le cadre politique actuel. De plus, si le PQ devait blâmer un parti pour son déclin, ce devrait d’abord être la Coalition avenir Québec (CAQ) et personne d’autre, puisque c’est d’abord ce parti qui le saigne. Enfin, incomparablement plus que QS.

Notons au passage que le profil trouble de Vincent Marissal du point de vue de l’indépendance, mais très clair sur sa complaisance envers le multiculturalisme, révèle justement qu’il est possible de convaincre des gens hostiles au nationalisme, mais qui épouse le projet d’une constituante menant à la souveraineté. Ce qui normalement devrait enthousiasmer les péquistes, mais qui ironiquement les rend encore plus enragés.

À mon avis, le problème que les péquistes ont avec QS est tout autre. En fait, je crois que les militants péquistes se servent d’abord de QS comme un bouc émissaire afin de ne pas assumer les mauvaises décisions de l’appareil qu’ils ont toujours servilement acceptées ou pardonnées. Je prétends cela parce que la fracture idéologique qui se trouve sur son électorat est un effet presque direct de la mise de côté du projet national, donc des conditions de la « coalition péquiste ».

Je sais pertinemment que les stratèges du PQ se croient astucieux en prétendant préparer une souveraineté gagnante dans un second mandat, mais quand bien même on oublierait qu’il est très improbable que le PQ obtienne deux mandats majoritaires de suite, on sait tous que les prochaines élections ne se joueront pas sur la question de la souveraineté, ni même sur un changement politico-social d’envergure, mais sur le départ des libéraux!

C’est d’ailleurs sur cette question que la majorité des voix indécises se trancheront. Et comme la CAQ est actuellement le parti le plus à même de canaliser ce vote utile, c’est sur lui que risque bien de miser l’électorat francophone de centre et de droite. Et comme le PQ est massivement délaissé par les souverainistes mous (le plus souvent de cette allégeance idéologique), son électorat de gauche devient une priorité et c’est pour cette raison que le PQ en fait des tonnes sur Québec solidaire.  
 
D’après moi, cette perte de monopole n’est pas une mauvaise chose en soi, puisqu’elle devrait normalement obliger le PQ à être proactif sur la question nationale et sur les mesures sociales. On peut même croire qu’elle a forcé en partie l’appareil à accepter un programme un peu plus à gauche qu’en 2014 (ils ont remis la proportionnelle au programme, par exemple).

Mais d’un autre côté, la stratégie de Lisée de jouer la carte du « bon gouvernement social-démocrate » pose problème, puisque le programme social du PQ n’est qu’une pâle version de ce qu’est celui de QS. Ce qui fait qu’il n’y a pas vraiment de raison de voter PQ pour ces seules mesures, étant donné que le vote PQ n’est plus le garant du « vote utile » pour déloger les libéraux. En fait, la distinction entre ces deux partis a été donnée par « manifeste de l’aut’gauche » et consiste essentiellement en une divergence sur la question identitaire[2].

C’est donc l’aspect identitaire et laïcard du PQ, même si très peu mis en avant dans le programme, qui exprime le mieux la principale ligne de fracture idéologique entre les partisans de ces deux formations. J’oserais même prétendre que la perte du monopole sur l’indépendance rend très visible la tentation nationaliste (dans le sens identitaire du terme) d’une grande partie de ses membres. Cette position, même si elle n’a jamais été réellement assumée lors des élections (même celle qui a suivi l’épisode de la charte des valeurs), l’a par contre clairement été lors de l’élection de Jean-François Lisée en 2016. Ce qui fait que les militants péquistes sont de plus en plus amenés à se définir au moins autant sur la question identitaire que sur celle de l’indépendance. Ce qui est également le cas pour les militants solidaires qui se définiront par opposition à cette tendance.

La question identitaire est donc devenue, pour les militants des deux partis, au moins aussi importante que la question nationale elle-même. Ce qui fait que, malgré les éléments de convergences, ces partis sont en train de devenir les frères ennemis de la question nationale puisqu’ils sont en désaccords sur le nationalisme et les termes de la laïcité.

Je sais que certains trouveront cela un peu excessif et ça l’est un peu aussi, attendu que la majorité des péquistes ne sont pas des « nationalistes » du genre de ceux que l’on retrouve au Front national[3]. Mais en proposant un projet d’indépendance a-identitaire, donc non strictement lié à l’identité québécoise, mais d’abord basée sur l’idée d’une constituante, QS dame le pion à ceux qui souhaites amalgamer les politiques identitaires et le souverainisme.

Cela expliquerait pourquoi le second axe d’attaque des péquistes (et de la droite identitaire en général) est de les accuser d’être des « islamo-gauchistes » et des « multiculturalistes », alors qu’officiellement ces partis sont tous deux pour l’interculturalisme et la laïcité, même s’ils n’en ont pas les mêmes définitions.     

Quand Dalila Awada évoquait que « pour les communautés racisées au Québec, l’ennemi [s’incarne] à la fois dans le néolibéralisme et dans le racisme [et que le] Parti québécois, aujourd’hui [porte] en lui ces deux bêtes », elle exagérait évidemment le caractère « néolibéral » et « identitaire » du PQ, mais on comprend que cette allusion provocatrice illustre quand même extrêmement bien pourquoi QS n’a pas accepté un pacte d’alliance qui lui aurait été probablement avantageux à court terme, mais qui lui aurait aussi fait perdre beaucoup de ses adhérent(e)s. Et ceci en considérant que l’électorat solidaire ne se serait pas automatiquement transformé en vote pour le PQ. Il en va de même pour le PQ, car une bonne partie de sa base nationaliste et libérale n’aurait surement pas plus accepté de voter pour QS, comme ce sera forcément le cas de beaucoup d’anciens adhérents d’Option nationale.

Il est important de se souvenir que malgré les volontés d’alliance au PQ, comme à QS, les électeurs ne suivent pas toujours les accords entre appareils. Surtout quand ces accords sont purement électoraux et ne sont pas soutenus par un contexte de changements profonds. Et comme le maintien du parti libéral au pouvoir s’effectue régulièrement depuis 15 ans par le jeu antidémocratique du clientélisme électoral, il n’est pas étonnant que le climat politique du Québec soit à ce point morose et très peu ouvert aux changements institutionnels profonds.

Mais ce n’est pas pour autant que nous devons abandonner le combat, car un mandat caquiste saura incontestablement briser bien des illusions et comme le PQ avant lui, la CAQ se brisera les dents sur le mur du cadre institutionnel et économique présent. Mur, qui devra un jour ou l’autre être abattu par le peuple lui-même, si les partis politiques ne s’en sentent pas capables !    

Benedikt Arden (avril 2018)




[1] « Le virage ultranationaliste de QS est spectaculaire », écrivait Daniel Raunet en décembre 2017.
[2] J’ai eu l’occasion définir cette nouvelle dichotomie avant l’arrivée du manifeste dans mon article sur l’Islam. J’écrivais que la gauche de l’aut’gauche se définit comme « laïciste & plus ou moins hostile à l’Islam, se présente comme le représentant de l’égalité homme-femme, du droit des gais, etc. Ceux-ci revendiquent une lutte contre une idéologie religieuse jugée réactionnaire, un peu sur le modèle de celle menée à l’époque de la Révolution tranquille ou du 18e & 19e siècle en France. Certains de ses représentants iront parfois jusqu’à parler de « fascislamisme » ou de « fascisme vert » pour mettre leur position en emphase et ainsi usurper la vieille rhétorique antifasciste […] Les seconds, soit les [inclusifs], se présenteront, quant à eux, comme les défenseurs des droits individuels et de l’antiracisme classique. Le rejet de l’Islam étant essentiellement considéré par ces derniers comme étant une forme de racisme, toute ingérence ayant vocation à contraindre la pratique du culte sera ipso facto interprétée comme émanant de sentiments racistes « mêmes si emballés d’un argumentaire progressiste », diront ces derniers. 
[3] Même si nous savons pertinemment qu’il y en a aussi.

lundi 5 mars 2018

Est-ce la fin du Bloc Québécois ?

Depuis le début de la crise au Bloc Québécois (qui a vu sept de ses dix députés démissionner), on voit beaucoup d'indépendantistes défendre les carriéristes démissionnaires sur la base d'un soi-disant rôle de défenseurs des intérêts québécois à Ottawa (les fameux « intérêts du Québec » comme on dit) et qui ne serait pas la défense de l'indépendance à proprement parler. Le fait de diviser le travail des députés indépendantistes en deux volets distincts est déjà étrange en soi, mais que cela soit devenu une raison de faire sécession, là nous en sommes à un tout autre niveau! J'ai bien compris que personne dans le camp des démissionnaires n'est contre la promotion de la souveraineté et que les intérêts du Québec n'indiffèrent pas « les purs et durs », mais la question qui divise le Bloc en ce moment résiderait plutôt dans la priorité entre ces options. Autrement dit, l'un irait à l'encontre de l'autre.

Il s'agit de toute évidence d'un faux dilemme (le problème est bien plus profond), mais avant je me dois de rappeler quelques éléments de base. Cela devrait paraître stupide comme rappel, mais c'est en enfonçant des portes ouvertes qu'on s'assure bien qu'elles le sont vraiment !

Le rôle d'un député est de représenter sa circonscription au parlement, donc « défendre leurs intérêts ». Autrement dit, les députés du territoire québécois défendent par définition les intérêts du Québec, peu importe leur parti ou position politique. C'est l'argument de tous les partis politiques pancanadiens à l'encontre du Bloc notamment, parce qu'ils prétendent représenter le Québec au gouvernement.

On sait ce que leurs paroles valent sur la question (pas grand-chose), mais ça n'enlève rien au fait que l'argument des défenseurs des démissionnaires ne tienne pas la route au-delà d'une confiance idéologique ou partisane aveugle sur leur bonne foi indépendantiste. C'est un argument d'autant plus mauvais que si la défense de « nos intérêts » devait porter fruit, cela ne ferait que promouvoir le système fédéral.

La question ne réside donc pas dans le fait de défendre les intérêts, mais de savoir ce qu'est l'intérêt du Québec. Et l'intérêt du Québec c'est tout simplement défendre sa souveraineté ! Autrement on est fédéraliste, voire autonomiste, mais pas indépendantiste. Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre !

Comme je l'ai déjà mentionné, le problème réside ailleurs, et il est lié aux intérêts des députés du Bloc avant tout. Car un choix fondamental est en suspens depuis au moins la défaite de 2011 et peut-être même depuis le référendum de 1995, il ne s'agit de rien de moins que de la mission du Bloc à Ottawa : Est-ce que le Bloc reste un parti indépendantiste ou s'engagera-t-il concrètement dans la voie de l'autonomisme et du petit nationalisme provincial, comme il existe déjà dans l'Ouest canadien? La question mérite d'être posée, car c'est une voie d'accès au statut de parti pancanadien qui plairait probablement aux démissionnaires, puisque c'est ce rôle qu'ils prétendent vouloir jouer. C'est aussi de cette façon que les députés maintiendront la viabilité de leurs sièges, puisque la radicalisation du parti leur fera perde des appuis (cette crise en est une preuve en soi) et probablement leurs statuts (entendre salaire) de députés.

Mais enfin, que les institutionnels se battent pour le statu quo, ça je le comprends bien, mais de voir des militants sincèrement indépendantistes défendre ou du moins pencher vers cette seconde option me semble beaucoup plus grave. Le virus de l'attentisme et l'acceptation de l'opportunisme me semblent incomparablement plus nocifs qu'une défaite électorale. Ces militants devraient normalement s'interroger sur les enjeux de cette crise et les moyens d'y mettre un terme définitif, puisque le Bloc est à la croisée des chemins depuis déjà bien trop longtemps. En ce qui me concerne, l'avenir du Québec m'apparaît beaucoup plus important que l'avenir à court terme de ces partis embourgeoisés qui ont pris la mauvaise habitude d'utiliser le projet national pour garder captif un segment électoral à des fins bassement carriéristes.

Si le Bloc perd la majorité, voir toute, sa représentation au parlement pour la seule raison de défendre son option, bien tant pis ! Au point où on en est, ça ne peut qu'être bénéfique à long terme, puisque le projet a grand besoin d'une mise à jour pour fonctionner.

Comme on dit, le pays avant le parti !

Benedikt Arden (Mars 2018)

lundi 26 février 2018

Indépendantisme et antiracisme : ce dilemme existe-t-il vraiment ?


Le 16 février dernier se tenait une conférence de Gabriel Nadeau-Dubois (GND) sur le thème de l'indépendance et du racisme intitulé l’indépendantisme est-il compatible avec l’antiracisme ? Question provocatrice s’il y en est, le conférencier assume la mauvaise foi que certains pourraient lui reprocher en répondant d’entrée de jeu qu’il a « choisi ce thème provocateur pour attirer l’attention sur un débat qui [...] est un enjeu […] d’actualité [qui a fait] beaucoup parler dans les dernières semaines ». Faisait ainsi référence aux multiples articles qui ont précédé la fusion entre Option nationale & Québec solidaire (QS), GDN souhaitait donc mettre un terme à l’ambiguïté entretenue, chez certaines franges de la gauche, entre les principes inclusifs et le projet d’indépendance politique du Québec.

Cette conférence avait évidemment pour objectif de s’adresser à la base militante de QS, puisque, hormis une petite partie de la gauche radicale et des ultranationalistes anglophones, bien rares sont ceux qui considèrent la souveraineté du Québec comme un projet fondamentalement raciste. Il n’en a pas été autrement de GDN, qui connait bien les origines sociales-démocrates du nationalisme québécois moderne. Celui-ci reconnait néanmoins que l’extrême droite se développe depuis quelques années sur le déclin du Parti Québécois et du souverainisme institutionnel en précisent que :

« Depuis une dizaine d’années au Québec, on assiste à […] la montée d’un discours qu’on appelle souvent ‘’nationalisme conservateur’’ qui est de plus en plus influent au Québec. [..] Un discours qui se caractérise essentiellement par une méfiance à l’égard de l’immigration et de la diversité culturelle en générale. Ce discours-là voit les immigrants et les immigrantes comme une menace à ce qu’ils vont appeler l’identité historique québécoise et voit que la diversité culturelle à un effet nécessairement dissolvant sur l’identité et le vivre ensemble au Québec ».

Faisant ainsi référence à La Meute et aux autres organisations comparables, GDN se fait l’écho d’un amalgame très fréquent à gauche. Soit entre le projet d’édification national et les dérives idéologiques de certains de ses partisans. C’est d’ailleurs la même chose pour les questions entourant la laïcité, la liberté d’expression ou même la saine méfiance envers les organisations religieuses. Le fait que des organisations xénophobes ou crypto xénophobes servent ou se servent de ces causes ne transforment pas ces positions politiques en position « d’extrême droite » ! Le message est toujours indépendant du messager, comme vous le savez.

Même si pour plusieurs qui liront ce billet, il est parfaitement vide de sens d’assimiler la question de la souveraineté à une forme quelconque de xénophobie, cette propagande rétrograde touche maintenant bien des esprits de gauche. Et si cette gauche, même elle sait bien que l’indépendance n’est pas un projet exclusif, sera tout de même tentée de ne plus la soutenir, puisque croyant faire le lit à l’extrême droite. C’est pour cette raison qu’il devient de plus en plus important de défendre la cause de la souveraineté à gauche, puisqu’elle est une idée de gauche ! Cette frilosité envers l’indépendance même si elle ne devrait toucher en principe que les militants antiracistes ne doit pas être rejetée du revers de la main, étant donné qu’elle ne semble toujours pas aller de soi pour nombre de militant(e)s et électeur(e)s de QS. C’est pourquoi, dans le même esprit que la conférence de GDN, je vais revenir sur une des principales notions qui expliquent pourquoi la lutte pour l’indépendance ne peut être interprétée comme « raciste ».

Pour bien comprendre l’amalgame, il est primordial de revenir rapidement sur le concept clé de la question, à savoir le fameux « nationalisme ». Comme chacun qui s’est penché sur la question devrait le savoir, le nationalisme est l’archétype même du mot ambivalent, puisqu’il change de signification en fonction du camp politique auquel on appartient et de la raison de son utilisation. La définition offerte par Wikipédia est d’ailleurs symptomatique de cette confusion, puisqu’elle se perd dans l’ensemble des usages offerts à notre disposition, sans en trouver un cœur précis. Pour ma part, j’en donnerais la définition suivante : Doctrine politique ayant pour objet de développer ou de valoriser l’entité abstraite nommée « Nation », elle-même perçue comme un corps vivant. Autrement dit, la « Nation » ne se limiterait pas au peuple, au régime politique ou bien même à l’État, mais en une notion mixte et indépendante de ces trois composantes. Celle-ci sera par contre définie de diverse façon, puisque tantôt un axé sur peuple ethnique (chez les racialistes et les sionistes, notamment), tantôt sur un régime politique (comme chez la gauche républicaine française) ou sur l’État et ses institutions (comme la fédération canadienne), mais jamais la notion de « Nation » ne s’y limitera, puisqu’elle est perçue comme quelque chose de vivant, qui donc peut mourir et naitre. 

Il va de soi que le nationalisme québécois issu de la Révolution tranquille était d’abord centré sur la question de l’État, puisque le nationalisme canadien contemporain n’est que la version idéologisée, à la couleur des partis au pouvoir, de ce qu’était l’ancien nationalisme canadien-français. Le nationalisme québécois moderne était donc assez semblable à celui de l’époque, mais accompagné de l’esprit de sa période d’émergence (les années 60), donc celui-ci sera étroitement associé à un régime social-démocrate et libéral. Malgré qu’il soit peu visible dans sa version moderne, l’aspect ethnique du nationalisme québécois a toujours été bel et bien présent, même si celui-ci n’était pas raciste ou suprémaciste. Le volet ethnique du nationalisme québécois était historiquement issu de la peur de l’assimilation, il se focalise surtout sur la conservation du français comme langue commune. En d’autres termes, rien qui permettrait de le ranger dans le « nationalisme ethnique ».

Cependant, le nationalisme étant une doctrine très changeante, le caractère défensif de l’identité québécoise, chez bien des militants, est en train de prendre rapidement le pas sur son aspect politique et émancipateur. Cette transformation du nationalisme québécois n’est pas difficile à comprendre, car elle est le résultat de la perte de sens de l’État dans la mondialisation[1]. Au même titre que les Premières Nations et des autres peuples du monde, bien des Québécoi(se)s se sentent menacés dans leur mode de vie et comme plusieurs ont perdu espoir en la possibilité de changer quoi que ce soit politiquement, certains se replient sur la conservation des coutumes et des mœurs culturelles. La conservation de l’identité nationale devient donc de plus en plus le synonyme de « nationalisme québécois », ce qui change radicalement le sens du nationalisme puisque celui-ci n’est plus directement lié a la libération politique à proprement parler. Ce nationalisme, que l’on devrait qualifier de « conservateur », comme le dit GDN, ne souhaite plus vraiment changer les choses, mais bien les conserver.

Le résultat de cette transformation est que la souveraineté du Québec n’est plus le centre d’intérêt de ce nationalisme. Celui-ci peut d’ailleurs très bien s’accommoder d’un Canada moins multiculturel. Cela me parait plutôt évident, puisque la grande majorité des groupes comme La Meute ne se prétendent pas du tout souverainistes (ils sont même souvent carrément fédéralistes), même s’ils se présentent toujours comme nationalistes. Les groupes identitaires de tendances souverainistes sont d’ailleurs, eux aussi, bien plus centrés sur la protection culturelle que sur le projet de constituante et sur le retour de la souveraineté politique, ce qui crée un fossé de plus en plus grand entre la question de la souveraineté et le nationalisme identitaire.

Il est d’ailleurs de plus en plus justifié de séparer ces concepts puisqu’ils entrent désormais pleinement en contradiction sur la question même du changement de régime. Pendant que les « nationalistes » cherchent à conserver un ordre culturel issu de la défaite des Patriotes (l’autonomie culturelle catholique et française de l’Église et de la petite bourgeoisie accordée par l’élite britannique), les « indépendantistes » eux promeuvent le projet des Patriotes, soit la mise en place d’une république inclusive et créatrice de sa propre identité. Il est donc tout à fait ridicule de voir à quel point le drapeau de la République du Bas-Canada est détourné de son sens par des organisations aussi antinomiques du programme Patriote. Même s’ils se prétendent « patriotes », ils n’ont rien de commun avec les « Patriotes » !     

Donc, sans rien enlever à la pertinence de la conférence de GDN sur l’indépendance et l’antiracisme, il sera plus judicieux de dire que la position de la gauche est « indépendantiste » et non pas « nationaliste », puisque les concepts sont désormais en contradiction. Cela éviterait de revenir sans arrêt sur ces dilemmes sans autre objet que la confusion des mots.

De toute façon, si vous entendez encore le genre d’insinuation, à savoir que la liberté du peuple du Québec ne peut se faire qu’au détriment des Premières Nations et des immigrants, rappelez-leur donc cette sage parole de Marx sur la question des Irlandais :

« Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre ! »

Benedikt Arden (février 2018)




[1] Comme je l’expliquais dans mon précédent billet, la « mondialisation » n’est pas un projet de mondialisation de la culture et du savoir, mais bien un projet de dérégulation global de l’économie qui vise à éliminer tout obstacle au profit des multinationales et des institutions financières. Donc un projet fondamentalement néolibéral.