vendredi 8 septembre 2017

Machiavélisme, manipulation et opportunisme politique de la caste au pouvoir

Depuis le début de l’été, la polarisation n’en finit plus d’empirer dans le débat public. La guerre que se font les identitaires et les antifascistes est presque devenue le pain quotidien des médias à sensation qui en sont rendus à faire des gros titres avec des sujets aussi insignifiants que du « trollage » sur les médias sociaux. Il faut dire que les évènements de Charlottesville et le grabuge du Centreville de Québec (le 20 août dernier) ont fortement réchauffé les esprits. Au point où certaines des prestations les plus disgracieuses de cette lutte continuent d’être soutenues malgré tout le mal qu’elles font à la cause. Mais, au-delà des reproches qui vont de part et d’autre, bien peu sont ceux qui semblent avoir conscience du problème politique que comporte le conflit en lui-même. L’antifascisme a eu son importance à plusieurs reprises dans l’Histoire et pourrait bien s’avérer encore nécessaire, mais l’attention excessive effectuée sur les groupuscules d’extrême droite (interprété comme la menace principale et non comme l’un des maillons du problème) est à l’origine d’un blocage d’une lutte des classes qu’ils prétendent pourtant mener.

Les mouvements identitaires actuels, loin d’être issus d’une classe privilégiée[1], sont des groupes avant tout constitués[2] de personnes issues de la classe moyenne en voie de déclassement et de plusieurs pans de la classe ouvrière. Il s’agit donc de gens qui, à l’instar de la gauche, contestent le pouvoir en place et qui ne sont pas du tout insensibles à la question sociale, loin de là! Par contre, les groupes identitaires, comme La Meute, sont des mouvements qui dupent le sens de leur protestation, en leur faisant contester le pouvoir sur de mauvaises bases. Et cela me parait très clair, au nombre d’anciens camarades que j’ai vus se vautrer dans cette voie de garage qu’est le nationalisme identitaire. Parfois par manque de formation politique, mais plus souvent par nihilisme face au déclin du mouvement souverainiste (ils tentent de sauver les meubles quoi !). Enfin, si depuis un bon moment la belle union antilibérale de 2012 avait du plomb dans l’aile, celle-ci est bel et bien morte et enterrée, au plus grand bénéfice du pouvoir en place.

Pourtant, si à une autre époque la lutte antifasciste devait se faire afin de sauver les droits acquis de la société libérale, une analyse objective de la situation du moment démontre aisément que la situation de l’Europe des années 30 et du Québec de 2017 n’a que bien peu de choses en commun. En tout cas, pas du point de vue des forces politiques, car les partis d’extrême droite au Québec sont très loin du pouvoir actuellement. Et quand bien même s’ils l’étaient, comme en Europe, leur marge de nuisance serait considérablement réduite par rapport au monde d’avant 45 où le nationalisme ethnique et l’impérialisme militaire étaient vus comme quelque chose de bien banal en politique. Et cela même à gauche. S’il est vrai que l’extrême droite est en croissance au Québec, ce n’est pas sous une forme directement politique et assumée, comme dans d’autres pays, mais sous la forme d’une nébuleuse qui prend racine dans une situation que le pouvoir en place cultive lui-même. Et ce n’est pas innocent, car le gouvernement libéral à Québec tire un énorme profit de cette situation de guerre au sein des franges de la population qui ne votent pas pour lui. Pour que le premier ministre du Québec, lui-même, se dise « du même camp » que l’extrême gauche antifasciste, celle-là même que Jean Charest et le PLQ traitaient de tous les maux en 2012, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche quelque part !

Ce qui cloche n’est évidemment pas une allégeance secrète du PM envers l’anarchocommunisme, mais une stratégie politique du PLQ et de ses alliés pour utiliser la question identitaire contre l’opposition. Comme je l’écrivais à propos de la partielle dans Gouin : « Le pouvoir des forts étant issu du contrôle du capital, il est toujours bien sage de détourner les haines vers l’autre. Surtout si ceux qui se haïssent sont de la même classe sociale. C’est pourquoi des débats sur le voile ou sur la diversité ethnique d’un gouvernement seront toujours préférables à un débat sur l’origine de la dette et l’utilité de la propriété lucrative (l’actionnariat) dans le domaine de la production. » Il est donc évident que le PLQ tire un énorme avantage à ce que le mouvement souverainiste et les diverses composantes de la gauche se fassent une guerre à mort sur la question de l’Islam, des migrants haïtiens et de la commission sur le racisme systémique. Car c’est la question sociale qui est mise de côté par ceux-là mêmes qui devraient la porter. De son côté, le PLQ se donne le beau rôle de l’inclusif chez les fédéralistes de gauche et chez les électorats immigrants, sans pour autant perdre ses appuis néolibéraux à droite. C’est tout bénéfique quoi !

Comme je l’ai indiqué plus haut, la situation s’envenime et la confusion règne chez les identitaires, car la situation des migrants (par exemple) n’est en rien un complot du pouvoir en place, mais une manœuvre opportuniste magnifiquement menée afin de porter l’opposition politique et extraparlementaire vers une voie qui fait le lit de son pouvoir[3]. Le Parti libéral du Québec (PLQ) sait depuis bien longtemps tirer profit du repli identitaire des communautés immigrantes, comme ils n’ont aucun scrupule à manipuler la situation politique des migrants pour son seul profit. Le PLQ utilise le communautarisme et le repli identitaire des immigrants pour canaliser ce vote (via le soutien des élites autoproclamées de chacune de ces communautés) de gens qui sont pourtant eux aussi victimes de la politique austéritaire qu’ils plébiscitent naïvement. Et pour ce qui est des migrants, ils sont clairement utilisés pour faire croire à l’électeur moyen que les gouvernements du Québec et du Canada ont de grands cœurs et sont ouverts sur le monde, alors qu’ils n’ont aucune générosité gratuite à donner. Nous savons très bien qu’ils les abandonneront, comme tous les autres, le jour où les caméras seront pointées ailleurs et le calendrier électoral passé.

C’est dans ce cadre que les groupuscules identitaires comme antifascistes font fausse route dans leurs lubies autodestructrices. Il est aussi exagéré de croire que les libéraux seraient atteints d’une xénophilie pouvant avoir un impact sur les acquis sociaux de petit peuple du Québec, qu’il est absurde de croire que des groupes, aussi infiltrés par les services secrets que La meute, peuvent être une réelle menace à la sécurité des immigrants. Le conflit sert l’État et le groupe La Meute sera dissout à la minute où il deviendra un réel danger. Et les antifascistes se feront diaboliser et arrêter en masse (comme c’est normalement le cas) le jour où ils cesseront de soutenir le gouvernement et recommenceront à le contester.   

Le climat politique a ceci de bon pour le pouvoir que l’électorat est divisé d’une manière qui avantage la réélection d’un parti qui devrait être décrédibilisé depuis longtemps. Le premier perdant sur la scène politique est bien sûr le Parti québécois (PQ), car le fondement même de son projet politique (l’indépendance du Québec) exige un large rassemblement de la population afin d’obtenir une majorité sur la seule base du projet de pays. Le projet est donc nécessairement hasardeux sur l’axe gauche/droite… Cette polarisation accrue est donc une catastrophe pour le PQ étant donné que la fissure idéologique se situe en plein centre de son électorat. Il lui devient donc pratiquement impossible de faire un pas sans faire des mécontents tellement les polémiques actuelles lui sont directement défavorables. De plus, avec la Coalition avenir Québec (CAQ) qui s’est récemment fait le champion du nationalisme culturel, l’appareil de Québec solidaire (QS) qui est en négociation avec Option nationale et la stratégie des calendes grecques de Jean-François Lisée[4], la pertinence du « bateau amiral » du mouvement souverainiste est mise en sérieuse difficulté. Incapable de compenser à sa droite comme à sa gauche et ayant mis de côté son projet principal, le PQ ne peut que perdre des appuis au profit de ses concurrents. Se sachant encore à l’abri de la montée de QS et mettant en place un climat qui placera le PQ et la CAQ comme des partis à sa droite. Le PLQ pourra renouer avec ce plaisant rôle de modérateur centriste, entre les « inclusifs » de QS, jugés immatures économiquement parce que sociaux-démocrates, et les nationalistes de la CAQ et du PQ. C’est donc bien dans ce schéma politique que s’observe le mieux le legs de cette focalisation sur l’identité, l’immigration et les groupuscules d’extrême droite.    

Ainsi, avec un débat public centré sur de tels sujets et une gauche extraparlementaire soutenant indirectement les politiques du gouvernement, le projet d’indépendance semble coincé dans une impasse pour un bon moment. De plus, les dernières tentatives de QS à remettre la question sociale au goût du jour semblent elles aussi vouées à l’échec, son électorat étant beaucoup trop occupé à scruter les faits et gestes des personnalités de La Meute pour mettre en place un mouvement de protestation large, comme c’était le cas en 2012.    

Comme je l’écrivais dans un média social bien connu : « Se battre pour ses convictions c'est bien, mais se battre pour que la situation sociale s'améliore ce serait encore mieux ! Mais cela prend de la patience, du sang froid et une grande dose d'analyse de classes afin de revenir sur la bonne voie.
Le racisme et la violence sont des fléaux qui doivent être traités, mais comme ils existeront toujours, il serait bien qu'ils ne le soient pas aux dépends de la question sociale et écologique.

La situation sociale du Québec était déjà devenue à peu près insoluble, mais bientôt les pauvres seront trop occupés à se battre pour des questions sur lesquelles ils n'ont strictement aucun pouvoir, pour faire ce qui doit être fait, c'est-à-dire s'unir autour d'un projet politique constructif ».

Je crains malheureusement que le mal soit en grande partie déjà fait et qu’il soit probablement trop tard pour remettre les choses en place avant le prochain scrutin. Pourtant, avec un peu de bonne volonté et une grande dose de sang-froid, il serait si facile de reconnaître quelle est la cause de tout ce chaos !

Benedikt Arden (Septembre 2017)
       

[1] Comme celle qui mène actuellement une guerre sans merci à Maduro, au Venezuela.
[2] Je parle des gens de la base, pas nécessairement de ses leaders.
[3] Il faut bien avouer que les militants pro-immigrants ne font guère plus, comme action militante, que soutenir les politiques des trois paliers de gouvernement impliqués.
[4] Et je ne fais même pas mention des tergiversations de l’appareil du PQ qui ne sait plus trop sur quelle stratégie miser (identitaire ou progressiste?).  

mardi 29 août 2017

Un paradoxe qui n’en est pas vraiment un

Depuis peu, je note que l'usage du paradoxe de la tolérance, du philosophe Karl Popper, est souvent utilisé afin de servir de justification morale à certaines formes de violence faite aux militants de La Meute et plus généralement aux militants d’extrême droite. Cette justification, issue d’une réflexion purement conceptuelle, pose évidemment plusieurs problèmes politiques assez lourds de conséquences, car remettant en question le principe même de l’égalité devant la loi. Sans compter qu’elle pose de sérieuses implications à des accusations qui sont par nature du domaine de l’arbitraire.

Si nous mettons un instant de côté le fond du message de Popper, l’interprétation qui en est faite par les militants antifascistes ressemble surtout à la déclaration de guerre qu’Antoine de Saint-Just envoya aux contre-révolutionnaires de son époque, soit : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » Mais peu importe la formulation, il s’agit avant tout de justifier l’usage de moyens qui vont à l’encontre des principes défendus par les acteurs des luttes progressistes envers les réactionnaires qui tentent de rétablir l’ordre ancien. L’interprétation que certains se font du paradoxe de la tolérance ne fait donc que schématiser une pratique qui est depuis longtemps établie. Soit de sanctuariser les conquêtes des droits politiques durement acquis.

Avant de commenter plus avant le paradoxe, relisons ce que Karl Popper propose dans La Société ouverte et ses ennemis :

« Moins connu est le paradoxe de la tolérance : la tolérance illimitée doit mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l'impact de l'intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. […] nous devrions revendiquer le droit de les supprimer [les intolérants], au besoin, même par la force […] Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l'intolérant.
Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre, par exemple.
Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défend pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. »

Comme vous l’avez probablement remarqué, le paradoxe de Popper repose sur une impossibilité pratique et le paradoxe n’existe que sur une forme conceptuelle. S'il est vrai que la tolérance prise dans l'absolu est une stupidité[1], le paradoxe repose avant tout sur une confusion de la nature de ce que doit être « la tolérance ». Je m’explique.

En théorie dans un État de droit, on protège (par exemple) la liberté d'expression quand elle ne représente pas un délit oral. Autrement dit, une calomnie, un appel à un acte illégal, des préjugés dégradants, etc. C'est la même chose pour les actions des individus, car « ce qui n'est pas interdit est autorisé », comme le rappel cet axiome juridique.

À partir du moment où l'on juge les actions et les idées comme elles doivent l'être du point de vue matérialiste, c'est-à-dire de ne s'occuper que de ce qui existe (les idées n'existent que sous la forme d'action ou de paroles), on ne voit plus très bien où se trouve le paradoxe. À moins de considérer les contraintes qu'impose le respect des droits de la personne (les sanctions qu'impose la loi) comme une forme d'intolérance ! Le concept qui sous-tend la loi n'est pourtant pas de l'intolérance, mais les règles du vivre ensemble. Enfin, si les lois sont bien faites, ce qui n’est évidemment pas le cas au Québec, comme au Canada…

Les idées, qu'elles soient aussi immondes qu'on peut imaginer, ne sont que des idées (c'est-à-dire une production immatérielle de notre cerveau) donc sans conséquence du point de vue des droits. C'est lorsque ces idées se matérialisent qu'elles peuvent engendrer ce que Popper considère comme un risque pour la tolérance. Les droits humains, même ceux définis par le droit bourgeois, forment des règles certes encore imparfaites du point de vue économique, mais qui, lorsqu’appliquées, dépassent aisément ledit paradoxe. En tout cas du point de vue qui nous concerne présentement.

En somme, la société tolérante ne peut pas être tolérante dans l’absolu, car elle se prive des moyens de sa propre existence. Cependant, si l’État de droit est tolérant parce qu’il permet tout ce qui n’est pas interdit, il n’autorise pas sa propre subversion. C’est pourtant bien connu. Et si des « intolérants » veulent s’attaquer à l’État de droit, celui-ci a le devoir de se défendre sans pour autant avoir à s’en expliquer, car il s’agit du fondement même du « contrat social » (toujours en théorie).

Il en va de même pour la démocratie en général. L’argument qui prétend que les élections pourraient mettre au pouvoir un parti ou un individu ayant la possibilité de mettre fin aux élections ou bafouer les droits de l’homme est une réalité, mais qui n’est pas spécifique à l’extrême droite ou à l’intolérance en générale. Bien souvent, c’est même sous le couvert de la « tolérance » ou des nécessités de l’économie que nos gouvernements justifient des mesures qui vont à l’encontre de nos droits. L’abolition des référendums municipaux par le gouvernement libéral en est un parfait exemple. Tous les partis ont le droit de faire valoir leurs idées et d’essayer de les appliquer en prenant temporairement le pouvoir dans un régime multipartite, mais il y a normalement une limite. Un ensemble de principes qui doivent être le centre du contrat social de la communauté nationale.  Et ce contrat est ce que l’on appelle la « constitution ». Constitution qui ne devrait jamais être adoptée ou modifiée sans de larges débats et l’accord de la majorité du peuple (encore en théorie). Mais comme  mentionné ci-dessus, l’extrême droite n’a pas eu besoin de prendre le pouvoir pour que quelqu’un fasse fi de ce principe en novembre 1981. Le parti libéral du Canada en a été parfaitement capable tout seul.

Pour en revenir à la violence ou à l’intimidation effectuée aux membres de l’extrême droite. Les seules questions qui comptent vraiment, pour y répondre, sont celles-ci : est-ce que ces derniers ont les mêmes droits que les autres ? Et faut-il limiter leur « liberté » s’il s’agit d’une menace ? Dans les deux cas, la réponse est positive, car la loi a normalement le devoir d’empêcher les comportements qui sont des menaces à la liberté. Ceci, au même titre que l’on ne peut pas prétendre avoir la « liberté » de voler son voisin, car le principe de propriété est considéré comme inviolable[2] dans nos constitutions. Mais pour être privé de sa liberté, faut-il encore être en infraction sur ce qui est autorisé ou « toléré », ce qui n’est pas toujours le cas quand certains perçoivent une menace idéologique. Et c’est à partir de ce moment que le paradoxe de Popper est utilisé. Parfois à raison, mais dernièrement un peu plus souvent à tort …  Enfin, là c’est un autre sujet.

Dans cet ordre d'idée, je note que ce non-paradoxe en cache un autre plus amusant. Avez-vous remarqué que les plus ardents promoteurs du paradoxe de Popper sont souvent les mêmes qui font la promotion d'un modèle de société sans État, polices, juges, frontières, etc. Malgré le fait que ce sont ces institutions qui ont (normalement) le mandat de faire respecter l'État de droit (État de droit imparfait comme je l'ai déjà dit) et ainsi maintenir la tolérance et la liberté d'expression? Cette volonté affichée de détruire le cadre étatique devient donc une menace à la liberté et au droit des gens, car son absence signifie retourner tout droit dans un régime arbitraire. Même si ceux qui font la promotion d’un système sans État croient sincèrement qu’ils bâtiront de cette façon un monde de tolérance, ils rendent inévitable la venue d'une société arbitraire et discriminante pour la simple raison qu’ils sont eux même incapables de faire valoir un droit égal pour tous. S’il devait y avoir paradoxe, ce serait bien celui-là, car tout ce qui reste après la mort de l'État de droit, c'est le rapport de force.

Les personnes aux croyances d’extrême droite n’ont pas plus le droit de bafouer le droit que quiconque et c’est sur cette base que le paradoxe de Popper n’en est pas vraiment un. Un contrat social bien conçu est donc la seule voie vers une société de tolérance.

Benedikt Arden (août 2017)




[1] Ce que Popper n’a jamais prétendu.
[2] Je m’empresse de préciser que le principe de propriété n’est pas ce que j’appelle une « loi bien faite », car elle renvoie à deux notions bien distinctes, soit la propriété d’usage et la propriété d’échange. Je revois le lecteur intéressé à ce texte sur le sujet.

lundi 14 août 2017

Le capitalisme tue !

C’était dans la nuit du 6 juillet 2013 que la mort frappa la municipalité de Lac-Mégantic. La faucheuse prit la vie de 47 personnes cette nuit-là et sidéra la population entière par une violence qui ne pouvait que marquer l’imagination du Québec en entier. Les commémorations et les déclarations publiques ne tardèrent guère de la part des autorités de l’époque, car la pression était grande. Ces derniers ont d’ailleurs eu également la décence de mettre en place quelques enquêtes afin de faire la lumière sur cette horrible affaire. Mais par la suite, le flot médiatique sut rapidement faire de cette catastrophe un flou souvenir sans conséquence pour la majorité d’entre nous.

Mais après ces 4 années passées, les 3 rapports tablettés, les 2 changements de gouvernement et la faillite de la compagnie fautive, que reste-t-il des leçons tirées de cette tragédie ? Très peu en effet. Alors pourquoi notre société si prompte à légiférer à tout va pour notre sécurité, n’a-t-elle pas tiré les principaux enseignements que cette affaire fit émerger ? Les statistiques de décès de la route ou au travail ne sont-ils pas constamment suivis d’application réglementaire ? Alors pourquoi n’en serait-il pas de même pour ce type de catastrophe ?     

La réponse n’est pas difficile à trouver, car, si les nouveaux pouvoirs en place depuis cette tragédie ont bel et bien changés, leur principal intérêt face de notre sécurité lui ne l’a guère été. Ce souci de notre intégrité, d’abord et avant tout centré sur des actions qui l’aident à balancer son budget (les bons vieux tickets d’infraction), ne va jamais au détriment des « vraies affaires » ! « Vraies affaires », toujours promptes, elles aussi, à déterminer nos vies, car, il faut le savoir, il s’agit avant tout du genre « d’affaires » que les hommes dits « d’affaires » savent imposer aux décideurs comme la priorité d’une société qui se veut « libre » et « démocratique » ! Il en va ainsi dans tout le « monde libre », celui notamment dominé par le grand capital !

Mais que s’est-il passé en cette sombre nuit et que sont ces enseignements qui ne valaient même pas la vie de 47 personnes ? Pour y répondre, un rapide retour sur les événements est de mise. Le compte-rendu le plus clair, complet et concis de cet événement est sans doute celui présent sur la page Wikipédia dédiée à l’affaire. Je vous offre d’abord ce petit condensé factuel et légèrement épuré de l’événement avant de revenir sur les enseignements de cette tragédie :

Le train était composé de cinq locomotives et de 72 wagons-citernes de pétrole brut provenant de la formation de Bakken, au Dakota du Nord (États-Unis), destiné à la raffinerie de pétrole d'Irving Oil à Saint-Jean (Nouveau-Brunswick). Entré au Canada à Windsor, le train était passé par Burlington, Mississauga et Toronto, avant d'arriver sur les voies de la ligne ferroviaire Montreal, Maine & Atlantic Railway (MM&A), un chemin de fer secondaire qui relie Montréal à la côte atlantique du Maine, et de là, vers les provinces maritimes du Canada.

Composé, au départ du Dakota, de 78 wagons-citernes, le train n'en comptait plus que 72 lors de l'accident, six wagons ayant été retirés à Montréal en raison de problèmes mécaniques. Les wagons-citernes étaient de type DOT-111, un modèle utilisé depuis de nombreuses années en Amérique du Nord pour transporter différents liquides. […] Le convoi a été pris en charge par la Montreal, Maine & Atlantic à la gare de triage du Canadien Pacifique, à Côte-Saint-Luc, sur l'île de Montréal. Le convoi a d'abord circulé sur des voies du CP, avant d'emprunter le réseau ferré de la MM&A à partir de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Le 5 juillet vers 23 h (HAE), le train de la MM&A arrive à Nantes, une localité située à une douzaine de kilomètres au nord-ouest de Lac-Mégantic. Le seul occupant du convoi, le conducteur Tom Harding, un cheminot expérimenté, arrive à la fin de son quart de travail. Il immobilise le convoi sur la voie principale en laissant fonctionner sans surveillance la locomotive de tête, numéro 5017, en attente d'un autre équipage. Le changement d'équipage à Nantes est une opération de routine pour la MM&A. […]

Vers 23 h 32, des résidents de Nantes avisent les pompiers d'un incendie qui fait rage dans une locomotive stationnée sur la voie ferrée qui longe le village. Douze pompiers se rendent sur les lieux une dizaine de minutes plus tard pour éteindre un incendie qui s'était déclaré dans une conduite d'huile ou de carburant. […] Lors de leur arrivée sur place, les pompiers constatent que des flammes sortaient de la cheminée. Vers 23 h 50, les pompiers communiquent avec le contrôleur du trafic ferroviaire de la MM&A à Farnham pour signaler l'incendie. Au cours de leur intervention, les pompiers coupent le moteur de la locomotive. Ils éteignent le feu à 0 h 13 et quittent les lieux après avoir remis le train à deux représentants de la MM&A, qui sont arrivés sur les lieux entretemps.

Selon le Bureau de la sécurité des transports, le train recommence à rouler sans équipage à 0 h 56 pour une raison encore inconnue. Le convoi dévale la pente de 1,2 % vers Lac-Mégantic. À 1 h 14, des témoins signalent que le train circule à vive allure au centre-ville de Lac-Mégantic.

Les cinq locomotives se détachent du reste du convoi et poursuivent leur route sur une distance de 800 mètres. Le reste du convoi déraille dans une courbe près de la rue Cartier, provoquant la première d'une série d'explosions et déclenchant un véritable « bombardement incendiaire ».

Ce que nous pouvons retenir de cette tragédie est, en premier lieu, que le type de wagon utilisé par la MM&A pour transporter le pétrole (le DOT-111) était visiblement trop faiblement constitué pour résister à un déraillement à haute vitesse. Il s’agit ici de la seule leçon que l’État s’est donné le droit de tirer car, si l’on met de côté sa promotion opportuniste du transport de pétrole par pipeline, orchestré sur la base de cette catastrophe, le transport de matières dangereuses par train a effectivement subi une légère hausse de norme par le fédéral en 2014.

La seconde leçon est l’absence de conducteur ou de surveillance d’un train nécessitant un moteur en marche pour rester là où il doit être. La troisième leçon est le visible manque d’entretien des wagons et des locomotives utilisés. La 4e leçon est la disposition de la voie ferrée, qui, sans tenir compte de cette courbe acerbe dans un centre-ville (ce qui n’est pas rien!), peut également servir de « stationnement » en haut d’une ville comme Lac-Mégantic. La 5e leçon est la matière même que contenaient les wagons, soit le tristement célèbre pétrole de schisme. Celui-là même que notre gouvernement du Québec souhaite tant exploiter dans le bas du fleuve. Et la dernière leçon, et non la moindre, est la possibilité qu’une compagnie subventionnée par Québec, Ottawa et la Caisse de dépôt et placement du Québec puisse (après avoir pris soin de transférer ces fonds aux actionnaires, soit 75% à Ed Burkhardt[1] lui-même) faire faillite sans réellement répondre de ses actes.

Comme souligné ci-dessus, seule la norme concernant le transport de matière dangereuse à faire l’objet d’une révision. Mais, comme dans bien des cas équivalents, il serait plus sage de suivre l’avis des experts sur le sujet en amont plutôt que d’attendre bêtement que les accidents ne surviennent. Mais comme pour bien d’autres cas, les autorités semblent souvent laxistes quand la sécurité des citoyens et l’environnement viennent limiter la « liberté » des entreprises.   

Pour ce qui est des autres leçons, comme la première, nous pourrions délibérer bien longtemps sur la surface des choses, sans pour autant comprendre les fondements profonds de cette tragédie. Si nous nous limitons aux comportements individuels des acteurs rien ne pourra résulter d’autre que des blâmes de négligence et encore… Les responsables en amont sont rarement inquiétées par les autorités. Seuls les exécutants le sont, même s’ils sont blâmés pour des pratiques souvent officieusement imposées par la direction, car elle-même contraint par l’actionnariat à un rendement trimestriel maximal, au détriment de toute autre considération.   

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les personnes agissent de plein gré qu’en apparence. En réalité cette liberté n’est que toute théorique car, dans la plupart des cas, les acteurs sociaux ont des tâches impliquant des résultats qui proviennent de la structure économique dans lequel les individus interagissent. Du législateur à l’exécutant, tous doivent rendre des comptes et atteindre les résultats escomptés par les bénéficiaires de leurs tâches. Il en va également de même pour une grande partie de notre vie privée (nos responsabilités).

En regardant le dossier de près, on se rend bien vite compte que le manque d’entretien de la locomotive et des wagons ainsi que le douteux remplacement de chauffeurs par des systèmes de télécommande dans ses locomotives sont dictés par les pratiques dites « agressives » de réduction des coûts d'exploitation. En réalité, la MM&A comme Ed Burkhardt ne sont que le produit d’un ordre social qui fait de la croissance économique l’alpha et l’oméga de nos sociétés. L’optimisation de la plus-value est le cœur de tous les espaces incorporés dans les traités de libre-échange, ceux-là mêmes que nos gouvernements s’empressent toujours de signer au nom des « vraies affaires ».

Les traités de libre-échange, loin d’être des espaces privilégiant les hauts standards environnementaux, sociaux, éthiques, de sécurité ou de qualité, sont des espaces qui privilégient la « liberté » de la propriété lucrative. Autrement dit, celui du capital. Le capital enfin « libéré » fera donc la seule chose qu’il sait faire. C’est-à-dire croître en quantité, ce que l’on appelle de la « croissance ». Les propriétaires du capital ne ressemblent plus tellement aux anciens stéréotypes issus du 19e siècle[2], car essentiellement remplacés par des fonds d’investissement. Ces institutions sont d’ailleurs également dirigées par des employés qui doivent aussi rendre des comptes à leurs clients. Comme Ed Burkhardt, plusieurs capitalistes à l’ancienne existent encore, mais la majorité du 1% préfère de loin la prudence (en ne mettant pas tous leurs œufs dans le même panier, comme on dit) et préfère placer leur argent dans toute sorte de domaines, comme ceux sus-cités. C’est d’ailleurs le principal problème, car les connaissances directes des industries dans lesquelles ces investisseurs ont mis leurs deniers étant plutôt limitées. Le seul élément proprement pertinent pour eux, afin de juger la direction, sera évidemment le taux du retour sur investissement trimestriel (le profit).

Comme les compagnies appartiennent à des gens qui se fichent bien de savoir comment leur argent est créé. Les directions, responsables de satisfaire ces appétits gloutons, auront beaucoup de mal à faire valoir le « bon sens » et « l’éthique » pour expliquer un mauvais bilan. Les actions se vendant aussi vite qu’ils s’achètent. Une direction trop prompte à faire valoir le bon sens aux actionnaires pourrait facilement être remplacée ou pire, la compagnie mise en faillite et rachetée en un tour de main (ou d’action) ! C’est pourquoi le cadre Étatique est essentiel pour que le capitalisme lui-même ne s’autodétruise pas au bout du fameux trimestre. C’est en raison des lois que votent nos législatures que le minimum vital est respecté par ces requins et non par une éthique quelconque.

L’État est au service du capitalisme, car les partis au pouvoir l’interprètent comme la forme la plus avancée de « liberté », mais il doit aussi le contraindre pour son bien. C’est pourquoi des normes existent. Mais dans le cadre du libre-échange, les transnationales ont le rapport de force avec eux, s’ils ne s’entendent pas avec l’État. Car ce dernier n’a plus la possibilité de contraindre le capital à rester sur leur sol, étant en régime de « libre-échange ». C’est pourquoi les transnationales sont capables de mettre les États en concurrence et les faire s’ajuster entre eux, mais constamment à la baisse[3]. C’est dans ce cadre que des tragédies comme celle de Lac-Mégantic surviennent et continueront de survenir. Et c’est également pour cette raison qu’il n’y a aucune raison de faire confiance à ceux qui prétendent que des pipelines seraient une option plus sécuritaire que le train ou que les puits de gaz de schisme seraient une source d’enrichissement pour les populations riveraines.  

Les comportements individuels des décideurs de l’activité économique sont toujours amenés à être ce que la structure économique et légale les portera à être. C’est pourquoi les tentatives de moralisation des capitalistes à la Ed Burkhardt sont des chimères aussi stupides que celles du capitalisme … Le problème est d’abord et avant tout issu d’un système qui refuse de comprendre que l’activité économique doit être au service du peuple et non pas au service de lui-même ! Un système qui par principe est incapable de faire une différence entre la propriété d’usage (les objets que nous possédons) et la propriété d’échange (le capital sous toutes ses formes) et qui se refuse à toute planification économique, même dans un contexte de crise écologique aussi grave que celui que nous connaissons, est un système qui ne peut nous conduire qu’à la mort !

Il en va de la vie de nos compatriotes, comme de l’Humanité tout entière. Il faut combattre ce système stupide, car le capitalisme tue !

Benedikt Arden (août 2017)



[1] Le patron de la MM&A.
[2] Un portrait classique serait par exemple celui d’un homme gras, sans scrupule et vendant son âme au diable pour une poignée de dollars.
[3] À l’exception des cas où l’exigence favoriserait le conglomérat de capitalistes qui ont de facto le pouvoir sur l’économie internationale.

jeudi 27 juillet 2017

Deux solitudes, mais un seul cynisme …

Les polémiques d’arrière-gardes ont toujours été l’apanage des grands médias. Cela est un fait bien connu de tous. Mais nous pouvions également constater qu’en fonction des époques, ces polémiques avaient le bon goût de se renouveler assez fréquemment, et donc, avaient la gentillesse de nous laisser des intermèdes d’air frais assez fréquents. Cependant, les polémiques à la mode de ces dernières années semblent vouloir durer et se polariser systématiquement sur deux grands thèmes centraux. Ces thèmes, qui sont bien évidemment l’islamisme et le racisme, sont de ceux qui ne laissent aucune place à l’indifférence. Même ceux qui font tout leur possible pour éviter le sujet ou qui veulent simplement rester neutres auront le déplaisir de se faire remettre dans le rang assez vite par la radicalité qu’elles ont engendrée dans le débat public.

Malgré leurs caractères plus ou moins insolubles dans le cadre politique actuel et leurs aspects généralement exagérés, ces thématiques encombrent les débats économico-sociaux et les questions environnementales pourtant si déterminantes dans notre avenir proche. Mais hélas pour nous ! Des enjeux hautement politiques, comme les politiques d’austérité du Québec et pétrolières du Canada, les lois antiterroristes liberticides comme C-59, le traité de libre-échange avec l’Europe (CETA) et bien d’autres encore, sont constamment parasités par des polémiques d’intérêts secondaires et qui ont de surcroît le pouvoir de foutre le bordel dans de si nécessaires mobilisations citoyennes …

Inutile de rappeler que le racisme et l’intégrisme religieux sont des sujets qui ont une place évidente dans le domaine public et qu’il n’est pas ici question de minimiser leurs importances. Mais la polarisation engendrée par ces questions, à grand coup de « fakes news » et de « buzz médiatiques », a su faire de celles-ci des trous noirs politique autour desquels nombre de militants se sont fait les satellites. Ces satellites se donnant pour mission de suivre l’actualité au scalpel afin de se faire s’engouffrer dans leur trou noir préféré tout élément ayant une orbite adéquate, voir à les faire bifurquer par la force quand c’est possible. Dans l’état actuel des choses, même la plus banale et anecdotique des nouvelles peut être transformée en tempête médiatique. L’importance de ces tempêtes se traduit parfois par des mesures symboliques sans grande importance à première vue, mais qui seront aussi le point de départ d’autres polémiques qui seront comme d’habitude gonflées jusqu’à l’absurde.

Je pourrais faire un état des lieux exhaustif, mais l’actualité du dernier mois suffit à elle seule à se donner une idée assez claire du climat politique dans lequel nous baignions. Avec des polémiques aussi tordues que celles de la « parade de la Saint-Jean raciste » ou le « Parc Safari islamiste », on est en dehors de toute mesure et un climat est visiblement créé de toute pièce afin de surfer sur ces uniques thèmes. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de rappeler qu’il n’y avait pas plus de racisme à la parade de la Saint-Jean-Baptiste que de prosélytisme islamiste au parc Safari, mais ces observateurs zélés y ont vu des « symboles » et souhaitent, pour ainsi dire, monopoliser le débat public des fruits de leur imagination au détriment des enjeux d’ordre économique et environnemental, qui sont si importants.

Il est pourtant pitoyable de voir ces fumistes justiciers se draper sous les auspices de la défense du peuple alors que ces débats lui sont d’une incroyable nuisance. Le domaine des luttes populaires ayant vocation à unir les dominés de ce monde (la fameuse guerre des classes !), toutes les polémiques qui déchirent les classes exploitées et l’oblige à s’unir à une partie ou l’autre de la bourgeoise, devraient être abordées avec une grande méfiance. Car, il va de soi que l’anti-islamisme, comme l’antiracisme, comporte également leurs partisans dans ce 1% qui domine ce monde. Je sais que les représentants de l’anti-islamisme sont bien moins enclins à y voir une contradiction, car étant essentiellement issus de la droite conservatrice, mais cette tendance entraine également une grande partie du petit peuple des régions vers le gouffre de la pensée réactionnaire. De l’autre côté, si les représentants de l’antiracisme (les inclusifs comme on dit) ont le beau jeu de ne pas trahir les idéaux de la gauche sur le papier, l’abus de langage que constitue l’accusation d’un « Québec raciste » et cette dangereuse tendance à racialiser les problèmes sociaux font également le nid de l’extrême droite. Parce que niant trop souvent la souffrance des locaux et soutenant un peu naïvement toutes les demandes issues des minorités religieuses[1].     

Je l’ai déjà expliqué à plusieurs reprises, les actions de ces deux courants se complètent et se nourrissent mutuellement, mais ce qui est le plus ironique dans cette histoire, en plus d’être franchement dangereux, c’est que la persistance de ces thématiques prenne leurs sources dans leur négation même ! Je m’explique.                  

Certains faits doivent être rappelés, la population du Québec est majoritairement antiraciste et également méfiante envers la religion. La prétention inverse est constamment mise à mal pour les raisons mêmes qui font que l’antiracisme et l’anti-islamisme soient aussi envahissants dans l’espace public. J’en veux pour preuve l’argumentaire même qu’utilisent les monomaniaques de l’antiracisme et de l’anti-islamisme. Rappelons qu’un argumentaire servant à convaincre se base sur les croyances préétablies parmi le plus grand nombre. Il est donc évident qu’une organisation, au sein d’une société majoritairement raciste, ne serait en rien indisposée par des accusations du genre de celle envoyée aux organisateurs de parade de la Saint-Jean-Baptiste. Ils auraient même bien pu le prendre comme un compliment. C’est justement parce que la majorité des Québécois(e)s sont contre le racisme qu’il y eut polémique ! Pour s’en convaincre, il ne suffit que de consulter l’histoire de l’émancipation des noirs aux États-Unis. Les États et les populations racistes n’avaient aucun problème de se faire accuser de pratiquer ce qu’ils revendiquaient à la base comme un droit.     

De l’autre côté, la majorité des Québécois sont également hostiles envers les pratiques austères de la religion. Je ne parle pas de la pratique privée et des quelques Églises (j’inclus dans ce lot les mosquées et les synagogues) que l’on croise ici ou là, mais la pratique agressive dans l’espace public et le repli communautaire que ces pratiques impliquent. J’ai déjà longuement expliqué, dans L’Islam en question, les raisons pour lesquelles les musulmans sont en état de repli identitaire et je ne les blâme pas malgré que je m’en désole. Mais croire que le Québec en entier serait en phase d’islamisation, parce que l’on observe une radicalisation des pratiques religieuses dans la communauté musulmane, est un pur délire islamophobe. C’est justement parce que les Québécois(e)s sont hostiles envers ces pratiques rigoristes que l’islamophobie[2] est en constante augmentation au Québec.

Notons que l’argumentaire des groupes antiracistes et anti-islamistes est basé sur le même constat. Autant les antiracistes revendiquent de combattre le racisme (au travers d’une hostilité religieuse comme l’islamophobie) et non pas défendre l’islamisme, autant les anti-islamistes prétendent combattre une religion et non pas une « race ». Le plus ironique est que les antiracistes, comme les anti-islamistes, se disent tous deux être les parangons de l’égalité des droits, de la lutte contre le racisme, de l’égalité homme-femme et qu’aucun des deux groupes ne le fait au nom d’une religion. C’est quand même assez fort de café pour des groupes à ce point antagonistes !

Il est vrai que derrière les discours et l’argumentaire de façade, se cachent souvent d’autres idées moins roses, mais les groupes qui posent de réels dangers sont en réalité très marginaux. Par contre, le débat en lui-même comporte plusieurs dangers bien réels. Notamment via la dynamique malsaine qu’il engendre et que j’ai expliqué dans La dialectique de l’exclusion et qui entraîne de graves préjudices envers les citoyens musulmans et surtout par l’autocratie que les gouvernements sauront tirer de la situation.

Les populations que forme le Québec (Le Peuple) n’ont aucun intérêt à se battre entre elles pour des questions de couleurs de peau ou de religion. Seule l’union des classes pauvres, unies par leurs intérêts objectifs (ce qui inclut l’indépendance, soit dit en passant) est à même de faire le lit d’une meilleure société. Et cette meilleure société passe par des actions politiques concrètes, donc de meilleures lois, de meilleures application et interprétation de ces lois, une plus grande distribution de la richesse sociale, plus de démocratie et de contre-pouvoir. Voir un meilleur système politique tout court ! Le racisme et l’intégrisme religieux sont des fléaux, c’est bien vrai, mais qui ne peuvent être résolus que de façon lente, car issus de pensées qui ne peuvent pas être changées par la loi, mais que par l’éducation et un contexte social favorable. Éducation et contexte social favorable justement mis à mal par cette polarisation malsaine du débat public …

Pour conclure ce petit conseil. Si vous voulez vraiment combattre le racisme ou l’intégrisme, commencez donc par aller parler avec ceux avec lesquels vous êtes en désaccord, et qui doivent être convaincus, au lieu de les dénigrer, au nom de ce détestable et égoïste besoin de pureté idéologique. Croyez-moi, l’ostracisme, l’intimidation ou la violence n’ont jamais su faire de bons arguments pour convaincre qui que ce soit.

Benedikt Arden (juillet 2017)     

[1] La question à savoir si une demande d’accommodement est compatible avec tous les aspects du progressisme est bien souvent mise en second plan quand elles touchent les populations issues de l’immigration.
[2] Je précise qu’islamophobie et racisme sont des concepts disjoints.   

vendredi 26 mai 2017

Malédiction derrière la convergence ...

C’était à l’occasion du long weekend de la commémoration des patriotes qu’avait lieu le congrès de Québec solidaire (QS) et de son fameux vote sur la possibilité d’alliances entre partis souverainistes. C’est-à-dire, le Parti québécois (PQ) et Option nationale (ON). Plusieurs en attendaient beaucoup (probablement un peu trop), même si ces potentiels pourparlers n’étaient qu’un simple prélude hasardeux. Mais il n’en demeure pas moins que bien des souverainistes voyaient en cette alliance « souvrainisto-progressiste » une réelle solution pour 2018.

Résultats des courses, si les congressistes ont refusé les pourparlers avec le PQ, ceux concernant ON ont été accepté. Ce qui démontre au moins assez clairement que les membres de QS sont potentiellement capables de renforcer leur position sur l’indépendance, malgré les gains électoraux négligeables que provoquerait cette fusion au sein des intentions de vote[1].

En conséquence, le résultat des votes concernant les alliances souverainistes est donc clair : QS embrasse la cause de l’indépendance, mais rejette son « vaisseau amiral ». Mais pourquoi ce rejet ? Pour les militants de QS, c’est d’abord pour son attitude face au conservatisme identitaire plus ou moins assumé et accessoirement pour ses positions ambiguës en matière environnementale et sociale. Mais à écouter les militants péquistes dans leurs diatribes, cette position de rejet irait « contre toute logique » et n’aurait comme autre conséquence que de « voler des votes au PQ ».

Évidemment, ces militants se gardent bien de répondre aux critiques du PQ, qui engendre ce désamour. Vous savez, ces zones grises sur des questions pourtant fondamentales pour un parti se prétendant indépendantiste, comme celui du mode de scrutin, des moyens d’accession à l’indépendance, l’échéance, voire l’indépendance elle-même ! Et je ne parle même pas de toute l’ambiguïté derrière le soi-disant « progressisme » de l’appareil du Parti québécois[2] et de son refus de comprendre que les électeurs sont libres de ne pas voter PQ s’ils ne le trouvent pas convaincant.   

Enfin, le schéma pour ces militants est tristement toujours le même et se limite à donner carte blanche à la direction du PQ et le plein appui dans ses châteaux forts comme position de « gros bon sens », car la formation serait potentiellement « plus à même de remplacer les libéraux » au sein du gouvernement. Mais, en dehors du fait que le PQ ait lamentablement échoué à cette tâche[3] lors de sa dernière expérience au pouvoir, il n’en demeure pas moins que c’est beaucoup demander à la direction de QS que de donner cette carte blanche au PQ. Car il est peu probable que le PQ veuille laisser autre chose à QS que ces propres conquêtes et les circonscriptions où le PQ n’a aucune chance de gagner. Autrement dit, un marché de dupe. De plus, il ne faut pas perdre d’esprit que le PQ est en déclin constant et que QS fait normalement ses conquêtes sur les terres péquistes et non l’inverse, ce qui rend l’offre encore moins intéressante. Cela va de soi ! Et tout ceci additionné aux griefs idéologiques qu’ont ses militants et mentionnés ci-dessus.

Malgré la déception de certains, QS semble avoir le vent dans les voiles depuis ce congrès et se prétend même être en mesure de battre les libéraux aux prochaines élections. Malgré tout l’engouement suscité par QS, il n’est pas encore tellement crédible que ceux-ci soient un réel concurrent pour le PLQ en 2018. Mais il n’est pas impossible que leurs appuis et représentations augmentent significativement dans certains centres urbains (même hors de Montréal). Et cela au détriment du PQ, comme toujours. Il est donc compréhensible que les membres de QS n’aient pas accepté de se faire avaler par un PQ en déclin. D’autant plus que c’est ce même PQ (du moins, celui de Lucien Bouchard) qui abandonna l’électorat progressiste francophone dans les années 90-2000 (parce qu’un peu pris pour acquis, il faut bien l’admettre) et qui engendra l’espace politique qu’occupe maintenant QS.  

Malgré ces quelques griefs envers l’appareil et la base du PQ, je me dois de préciser que QS n’est pas sans fautes non plus dans cette histoire et leur stratégie, même s’ils la présentent comme étant comparable à celle de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon (JLM), n’est pas de même nature. Et cela depuis le tout début de sa fondation. Les mouvements progressistes qui marchent dans le monde ont tous comme base un programme minimal de convergence. Programme minimal permettant d’établir un objectif clair et de faire le pont entre différents mouvements et forces sociaux propres à chaque pays contre leurs représentants néolibéraux[4]. Si QS est effectivement une convergence, celle-ci l’est d’abord entre la social-démocratie radicale (Union des forces progressiste) et les représentants politiques du mouvement communautaire (Option citoyenne). De la coalition solidaire est visiblement absente tout un pan du mouvement syndical (notamment celui des régions) et des indépendantistes[5], ce qui n’est pas négligeable comme forces sociales encore plus ou moins proches du PQ. C’est d’ailleurs ces dernières forces qui misaient le plus sur cette alliance.

En fait et pour continuer la comparaison avec le contexte français et québécois, QS serait plutôt comparable à une alliance entre le Front de gauche et le NPA, quand la France insoumise est d’abord une coalition de partis politiques, groupes sociaux, environnementaux, socialistes et syndicaux autour d’un programme pragmatique et évitant les sujets inutilement polémiques. Les éléments qui divergent le plus entre ces deux coalitions, est que la France insoumise s’est construite d’abord et avant tout sur la mise au banc des partis[6] et de leurs besoins de domination idéologique, pour se focaliser sur un programme minimal de convergence qui sut fonder le mouvement de masse que l’on connait aujourd’hui. Tout le monde y trouve son compte, malgré les profondes divergences entre les groupes qui soutiennent ce mouvement.  

Pour ce qui est de QS, le programme est tout sauf minimal et comporte une multitude de points polémiques propre à éloigner bien du monde. Notamment sur les questions identitaires, qui, trop souvent, prennent appui sur une réalité subjective des discriminations au lieu de focaliser sur le cadre social et juridique à l’origine des discriminations. Autrement dit, QS exclut implicitement tous ceux qui ne sont pas acquis aux discours parfois provocateurs des groupes féministes, LGBT, immigrés, musulmans, etc. Et ces gens, surtout en région, sont très loin d’être tous de droite, malgré ce que l’on en dit à Montréal. Comme je l'ai écrit déjà à mainte reprise, il est stratégiquement idiot de rejeter tout un pan du mouvement syndical et souverainiste par simple dogmatisme idéologique. Quand on aurait tous à gagner de les écouter, afin de comprendre leurs peurs pour ainsi y répondre sans mépris. Cette ouverture a été l’un des grands succès de JLM, car la stratégie de pureté de la vieille gauche française (comparable à celle de QS) est une des grandes raisons qui ont fait du Front national le 1er parti ouvrier de France. Depuis que la France insoumise daigne parler avec les électeurs du FN (du moins, son électorat ouvrier et précaire), ces derniers peuvent se réconcilier avec la gauche et ainsi court-circuiter la propagande identitaire du FN. C’est d’ailleurs une stratégie que Québec solidaire professe depuis longtemps pour communautés culturelles (surtout musulmanes), alors il n’est pas logique de ne pas l’appliquer aussi aux Bernard Gauthier du Québec profond.

Je sais que cet intérêt porté aux régions n’est pas directement mis de côté par l’appareil de QS et ces derniers se défendraient bien sûr d’abandonner les régions. Mais il n’en demeure pas moins que le programme identitaire (de gauche) très étoffé de QS rend la discussion difficile au même titre que la charte des valeurs a su brouiller le PQ d’avec l’électorat immigrant. Le programme de QS est rempli de vœux pieux et de jugement de valeur qui n’apportera rien de neuf s’ils devaient arriver au pouvoir[7], mais qui lui aliène un grand nombre d’électeurs antilibéraux susceptibles de les soutenir pour leur programme économique, environnemental et démocratique. Ces électeurs, au même titre que ceux du FN, sont tout à fait mûrs pour une récupération populiste et forment un électorat tout prêt pour le parti qui saura jouer au mieux la carte sociale et identitaire.         

Par chance, ce jour n’est pas encore arrivé. Mais ne soyons pas naïfs, le conservatisme identitaire fleurit de jour en jour sur le terreau qu’engendre les extravagances de certains groupes proches de QS et dont le fonds de commerce est plus de culpabiliser les masses que de lutter réellement contre les discriminations. Si QS se veut un mouvement de masse, celui-ci devra rejeter le culpabilisme que professent ses composantes identitaires (de gauche) extrémistes, car ces derniers seront toujours un repoussoir pour la majorité de la population et lui aliénera le soutien des masses[8]. Et est-il besoin de rappeler cette évidence qu’un mouvement de masse ne peut se faire sans le soutien de cette même masse ?

En somme, je ne crois plus aux chances de revoir un PQ sain depuis belle lurette, mais Québec solidaire est encore actuellement loin d’être sur la voie du pouvoir et donc de l’indépendance. Tant et aussi longtemps qu’ils seront prisonniers de leurs positions moralisatrices et que ceux-ci regarderont de haut les gens des régions (qui sont un électorat objectivement et subjectivement discriminé !), le pouvoir ne saura être ailleurs que dans les mains du PLQ, voire pire … 

En fin de compte, et si le vote a su décevoir bien des gens, les choses ont désormais le mérite d’être claires pour la suite du calendrier politique. Reste à savoir si le PQ de Lisée voudra continuer dans la voie d’un parti qu’il prétend progressiste ? Autrement, nous aurons une nouvelle fois la preuve que cette main tendue n’était qu’une manœuvre (toute Liséenne) ne visait qu’à avaler la gauche du Québec pour mieux la tuer !

Benedikt Arden (mai 2017)        



[1] Le petit 1% d’électeur d’Option nationale ne sera pas mathématiquement acquis à QS, malgré des négociations favorables.
[2] Comme la fameuse « gauche efficace » de son chef.
[3] C’est-à-dire remplacer durablement le PLQ.
[4] Le plus souvent représenté par les partis traditionnels de l’axe gauche-droite.
[5] La base des souverainistes est rarement un soutien des politiques néolibérales.
[6] JLM a mainte fois dénoncé les alliances entre partis et l’opportunisme qui s’en apparente.  Les déboires avec l’appareil du PCF sont directement liés à ce point.
[7] Voir le point 1 du document « Pour une société solidaire et féministe » qui est un copier-coller de la charte des droits présentement en vigueur, mais tout en imposant une vision moralisatrice et subjective de la société québécoise. Ce qui les emmène à promouvoir tout un ensemble de privilège et de discrimination lié à la « race », le sexe, la religion, etc. au lieu de changer les structures économiques qui engendraient l’égalité de tous.
[8] La lutte contre les discriminations et le culpabilisme ne sont en rien liés. Le culpabilisme est la plupart du temps contreproductif, car n’excitant que la réaction tout en ayant un potentiel d’éducation quasi nul.