vendredi 16 juillet 2021

Avoir des opinions est une chose, tordre les faits en est une autre !

Le problème que j'ai avec la critique sociale-démocrate des états socialistes*, c'est qu'elle tiennent rarement compte des conditions concrètes de l’exercice du pouvoir. Que ce soit les relations géopolitiques, la guerre imposée par la bourgeoisie ou des manigances secrètes des grandes puissances, toutes surdéterminent le champ d’action de ces fragiles États et impose des mesures qui une fois décontextualisée peuvent paraitres autoritaires, mais qui s’impose par la réalité de la guerre des classes. Ces critiques partent donc du principe que tout est possible et que seul le manque de volonté des dirigeants empêcherait l’émergence d’une utopie libérale ou libertaire et socialiste.

Souvent issue d’informations partielles, décontextualisées ou de fausses nouvelles, l’opinion de ces critiques « de gauche » sous-entend ainsi que LEUR projet politique ne souffrirait pas de pareilles contraintes s’ils gagnaient les élections (ou une révolution) et que les États impérialistes et la bourgeoisie locale accepteraient leur socialisme puisque LUI serait suffisamment « démocratique ».

Pourtant, si TOUS les États socialistes, passé ou présent, ont été traités de dictatures ce n’est pas parce que le socialisme est intrinsèquement contraire aux droits de l’homme, mais bien parce qu’il est trop facile d’intimider les gens de gauche par ce biais-là et que la réaction ne se privera jamais de récupérer un discours plein de belles valeurs pour justifier sa domination sur le monde.

« Vous êtes pour les droits fondamentaux des êtres humains ? » « Donc vous devez être pour le libéralisme ! » « Fin de partie » (sic)

Pourtant, il n’est pas si difficile de s’informer de la réalité du terrain et de rester minimalement critique face aux montages médiatiques cousus de fil blanc, organisés par des groupuscules réactionnaires et la bourgeoisie du pays, présentés comme un « peuple agressé et opprimé par une dictature communiste ». Quand on voit le traitement médiatique et politique sans compassion que subissent les mouvements sociaux d’ici et des pays capitalistes alliés, on ne peut que constater le contraste. Comme si ces campagnes de presse avaient une orientation réactionnaire, malgré leurs beaux discours, leurs « valeurs » et leurs « bonnes intentions » ? Poser la question c’est bien sûr y répondre !

Aux critiques de la gauche plus à gauche que la gauche, comprenez que n'importe quel socialisme, aussi libertaire soit-il, sera toujours traité comme une dictature sordide et que la contre-révolution (même s’il elle est violente, voire carrément terroriste) sera toujours présentée comme légitime, puisque ces campagnes servent à intimider ceux et celles qui soutiennent les mouvements sociaux ici. Notons que même si l’État agressé ne se défendait pas et laissait le champ libre à la réaction, il serait assurément accusé d’État failli et serait vite renversé par une vraie dictature… mais libérale cette fois ! 

Et tout ceci parce que l’information est une guerre ! Et une guerre vieille comme la politique qui plus est !

Alors pourquoi le camp du « progrès » et de la « justice » n’est-il pas en mesure de défendre les bastions du socialisme ou du moins de ne pas se servir de cette vile propagande pour se faire mousser le nombril sur les réseaux sociaux ? Est-ce que la valorisation de l’égo, au travers du narratif de Twitter, est plus important que l’application concrète de ses idées ? Apparemment ça l’est pour une ribambelle de soi-disant « socialistes » qui ont visiblement plus d’intérêts à mousser leur carrière via le posturalisme bon chic bon genre que par la mise en place de leurs soi-disant valeurs !

Néanmoins, est-ce que tout est parfait à Cuba, au Venezuela et chez les autres pays en luttes ? Bien sûr que non et là n’est pas le sujet. Le sujet est de ne pas jouer le jeu de la réaction et d’être conscient que le jour où nous serons proches du pouvoir, les mêmes armes seront utilisées contre nous et pour les mêmes raisons. Les États socialistes peuvent et doivent être critiqués, mais de manière constructive et notamment sur la base d’informations contextualisées et fiables. Et surtout, surtout, surtout en dehors des périodes de bashing médiatiques !

Face au mur de l’argent, aux médias privés, des services secrets et à la puissance des réseaux de la bourgeoisie internationale, il est nécessaire d’utiliser notre seul atout : le nombre. Et cet atout passe par la solidarité envers les peuples en lutte, mais aussi envers les États issus de ces luttes, puisqu’elle est dans l’intérêt de tous ! Dans la division et seul sur terre, il est incroyablement plus difficile de changer les choses, puisque le camp de l’exploitation et du despotisme économique est uni et frappe fort tous ceux qui osent remettent en cause son hégémonie. Alors, soyons unis nous aussi dans la défense de ces petits États en lutte, puisqu’ils nous le rendent bien par leur expérience et qu’ils vivent dans le présent ce que nous devrons affronter demain.  

Donc pour aujourd’hui et pour encore longtemps, défendre le Cuba révolutionnaire et socialiste c'est défendre notre propre droit au socialisme et à l’indépendance !

Benedikt Arden (juillet 2021)

(*) Entendre par « États socialistes », tous pays dirigé par un parti communiste, social-démocrate authentique ou tout autre organisation de gauche ayant comme projet de sortir du capitalisme. 

mercredi 7 avril 2021

2021 : Odyssée de l’impasse

Je sais, j’ai été assez silencieux dans les derniers mois. Je crois que j’avais besoin de prendre un peu de repli, mais c’est aussi la lassitude du débat public qui explique ce recul. Je sais que c’est loin d’être la première fois que je me plain de la pauvreté de l’argumentaire et de la confusion ambiante, mais disons que la période a encore clairement baissé d’un niveau. Cet état d’esprit s’explique peut-être en bonne partie par les effets néfastes de l’isolement sur le moral des gens? Pourtant, le climat de confusion et d’autosatisfaction, bien propre aux réseaux sociaux, était bien là avant la pandémie.

Les effets néfastes des algorithmes sur nos vies semblent s’être grandement intensifiés depuis la dernière année et la disposition qu’ont nos contemporains à se complaire benoîtement dans leur bulle idéologique semble plus forte que jamais. Et ce n’est pas les influenceurs les plus à la mode (conspirationnistes, conservateurs identitaires, progressistes petits-bourgeois, néolibéraux, etc.) ou la propagande gouvernementale qui viendront améliorer les choses, puisqu’ils tirent désormais tous leurs succès de ces bulles et sont généralement à l’origine des conneries qui nous servent de débat public. Par chance, j’entends et je lis toujours ici où là des contenus dignes d’intérêt, mais ceux-ci se trouvent grandement dilués dans le flux et le pire l’emporte sans conteste sur le meilleur…

J’aimerais vraiment mettre le monde anglo-américain de côté, car celui-là est parti en vrille depuis belle lurette et est devenu un réservoir de connerie inépuisable. J’essaie donc autant que possible d’éviter son influence, mais ce pays comporte un « soft power » si puissant que son influence s’impose quand même à moi. De toute façon, il me sera inutile de faire comme si ces idéologies n’existaient pas puisqu’ils font partie du débat public, que je le veuille ou non. Cependant, ne vous inquiétez pas, je vais laisser les goules présidentielles étasuniennes et leurs apôtres là où ils sont, pour me concentrer sur le monde francophone et ce qui s’y passe.

Parlant de francophonie et de goules présidentielles ! La France n’est pas en reste et est également devenue une véritable curiosité. La situation là-bas est véritablement désespérante et je plains les militants de gauche pour ce climat proto-apocalyptique. Rien qu’à voir et entendre ces politiciens dénoncer à corps et à cris leurs délires sur « l’islamo-gauchisme » dans les universités et craindre le « séparatisme » et que cela fasse mouche, il est difficile de ne pas interpréter cette dérive comme de la folie collective. Cependant, je ne doute pas de la santé mentale des personnes qui tombent dans le panneau et personne ne devrait être dupe de ce débat sur le sexe des anges en cette période si importante pour le futur. Un minimum d’analyse démontre facilement le but de ce nuage de fumée appelé « débat ». Il s’agit tout simplement d’un cas d’école de diversion politique, dans le cadre de la future campagne électorale de 2022. La confusion idéologique est parfaitement voulue. Néanmoins, l’entretien de ce débat, fixé sur les thèmes de l’extrême droite, par une majorité du spectre électoral (qui va du Rassemblement national au parti socialiste) est symptomatique d’un vide idéologique et d’un cynisme exacerbé.

L’objectif de ce débat sur le « séparatisme » et « l’islamo-gauchisme » est une pure entreprise politicienne qui sert évidemment à enterrer la gestion calamiteuse de la pandémie (ils ont vu ce que ç’a a coûté à Trump) et vise essentiellement à nuire à la France Insoumise afin de s’assurer un deuxième tour avec Marine Lepen. C’est là le scénario visé par le pouvoir, puisque c’est celui-ci qui a servi à faire élire Macron en 2017. Ce scénario pourra d’une part évincer les discussions sur le « bilan progressiste » de Macron, au profit de la tentation du moins pire. Cependant, le projet est devenu quelque peu hasardeux, puisque Macron et son gouvernement ont tellement dérivé à droite, que les castors[1] risquent bien d’être une espèce en voie d’extinction le jour du scrutin ! Après tout, depuis que les ministres macronistes ont reçu l’ordre de jouer les conservateurs et qu’ils peuvent présenter Marine Lepen comme plus « molle » et « branlante » qu’eux sur la question de l’islamo-gauchisme[2], il n’est pas certain que le Rassemblement national (RN) ait à faire face à un énorme barrage antifasciste puisque, comme l’a dit le ministre Darmanin à propos du livre de MLP « Objectivement, à part quelques incohérences, j’aurais pu le signer ce livre. Vous décrivez l’islamisme de manière extrêmement claire ».  

De plus, la violence de l’exécutif a laissé plus d’une cicatrice sur ceux qui devraient voter contre Lepen (en votant pour eux). À force de se faire tabasser dans les rues, de se faire traiter « d’islamo-gauchiste » et de voir le gouvernement soutenir une organisation policière, devenue un relais officiel de l’extrême droite, ceux-ci pourraient bien se dire (à raison) que le fascisme est déjà au pouvoir ! De mon point de vue, le RN peut difficilement faire pire que Macron en termes d’injustice sociale. La grande différence, hormis son racisme décomplexé, est que ce parti n’aurait pas autant de soutien de la bonne bourgeoisie bon chic bon genre et aurait à faire face à plus de critiques médiatiques. Néanmoins, cela est aussi en train de changer depuis que le milliardaire Vincent Bolloré s’est mis en tête de créer plusieurs petits « Fox news » potentiellement pro RN.

J’avoue humblement que cette dénonciation de l’extrémisme en France a déjà été faite par ma douce main en 2016 et que le constat se révèle fidèle en continuité. À l’époque il s’agissait d’un gouvernement du Parti « socialiste », mais l’héritier évident de François Hollande en 2017 était Macron. Définitivement plus que l’ancien candidat PS et son positionnement très à gauche[3]. Enfin, tout cela pour dire que le destin politique de la France est particulièrement noir et le militantisme anti-Mélenchon que je vois et lis sur le Net, surtout celui en provenance de membres de son allier naturel (le PCF) et d’autres factions de la gauche, ressemble franchement à de l’autodestruction, voir du nihilisme[4]. Ça l’est d’autant plus si l’on se rappelle les résultats obtenus en 2017 et considérant les actuelles circonstances qui sont encore plus propices aux changements qu’il ne l’était il y a 4 ans !

Pourtant, je comprends que le nihilisme soit en hausse là-bas, puisqu’il l’est aussi chez nous. Le nihilisme est un sentiment assez naturel après une phase de déception. Cependant, il arrive bien souvent que le nihilisme soit également le vecteur de changements idéologiques qui peuvent s’avérer particulièrement nocifs. Le vieil électorat péquiste, par exemple, est très avancé dans cette voie et la mutation définitive du nationalisme de libération en conservatisme identitaire est quasiment acquise. Le soutien populaire dont jouit la CAQ malgré sa gestion autoritaire et paternaliste, qui ne va pas sans rappeler celle du parti libéral, s’explique en bonne partie par cette mutation. Même si la CAQ a perdu le soutien des groupes populistes, qui se sont convertis au conspirationnisme entre temps, cela ne les empêchera pas de reprendre le pouvoir facilement, dans l’état actuel des choses.

Comme en France, les luttes intercommunautaires et partisanes ont bien souvent comme conséquence d’empêcher tout regroupement de masse autour d’une formation politique, voire d’un simple projet de société. C’est d’ailleurs décevant que cela soit le cas en ce moment, puisque la situation comporte plusieurs opportunités politiques majeures. Les fondamentaux sont bien là, mais ce sont les forces sociales qui sont aux abonnés absents. Ce qui n’est pas du tout le cas de l’extrême droite, qui fait feu de tout bois et qui est en hausse un peu partout dans le monde.

Le Québec n’est pas menacé comme le sont la France ou les États-Unis, mais le terreau est tout de même là. Ce qui protège encore le Québec et le Canada, hormis le système politique, est le manque de leadeurs et le « ticounisme » de ses militants. Néanmoins, des influenceurs émergent de jour en jour dans les médias comme le Journal de Montréal ou les radios parlées, mais pour le moment, le véhicule politique reste absent. Le seul représentant d’extrême droite actuellement électibles en politique est Maxime Bernier et son Parti populaire, mais ceux-ci ne forment pas une menace[5].  En fait, le système électoral canadien n’est pas très adapté à l’émergence de nouveaux partis (c’est fait exprès).

Un peu comme aux États-Unis, c’est de l’intérieur des partis institutionnels que peuvent provenir les futurs « Duces ». Mais ceux-ci n’apparaîtront pas par magie, mais en réaction à une menace que la population percevra à tort ou à raison et qui devra bien sûr être combattue par un pouvoir « fort ». Le populisme de droite doit s’appuyer sur les peurs de la population et ces peurs ne peuvent évidemment pas être de nature sociale, puisque l’usage historique du fascisme est justement d’embrouiller l’identité de classes. Le ressort à l’islamophobie est devenu une carte maîtresse pour ce genre de personnage, mais depuis quelque temps, la lutte aux théories de la deuxième gauche (ce qu’on appelle désormais le « wokisme ») est aussi devenue extrêmement payante, puisque cette gauche organise elle-même sa propre caricature et s’offre à la droite comme un épouvantail bien pratique.

On dit souvent que l’Histoire bégaie et il est vrai que la situation présente pose un certain nombre de similitudes avec des périodes antérieures. D’abord, la situation économique des puissants est sur la corde raide et leurs contradictions les rendent incapables de refonder le libéralisme pour le rendre pérenne. Ensuite, les anciens partis politiques sont à peu près partout en train de s’effondrer ou en perpétuelle mutation, ce qui rend presque impossible la mise en place d’un projet politique faisable, au profit de la communication la plus délétère. Ajoutez à cela un contexte d’irrationalité et de religiosité grandissante, dans un monde où la sociabilité et la sensibilité sont gérées par les réseaux sociaux, et vous avez une société qui part en vrille.

Concernant le progressisme petit-bourgeois. Comme vous le savez sans doute, ce que l’on appelait deuxième gauche, et maintenant « wokisme », est le produit de plusieurs décennies de travail intellectuel voulant faire sortir la gauche politique du dilemme communisme contre capitalisme, en élargissant le champ d’étude des problèmes sociaux. Noble idée, dirons-nous. Et l’évolution des sociétés, depuis les changements de mœurs en passant par l’immigration, nécessitait bien cette contribution, mais la baisse d’influence des partis communistes et la droitisation des sociaux-démocrates, a renversé la situation et crée d’autres problèmes non moins graves.

Le regard tenu sur le volet identitaire dans les problèmes sociaux lève le voile sur des problèmes et des tabous qui portaient préjudice au mouvement social. Cela est incontestable. L’homophobie, le racisme et le sexisme étaient des tares qui devaient être soulevées et combattues, même à l’intérieur du prolétariat. Cependant, ces causes pour la représentation identitaires ont pris une place démesurée à gauche. Au point de faire jeu égal avec la guerre des classes, quand elle ne la nie pas carrément! Ce genre de progressisme devient donc « capitalist friendly » et peut aisément se faire récupérer par la bourgeoisie, qui cherche à pêcher du vote progressiste à peu de frais (Trudeau, Biden, Macron, etc.). C’est pourquoi je parle de progressisme bourgeois.

Néanmoins, le véritable problème ne se trouve pas seulement là. Celui-ci est également idéologique. Depuis l’explosion des causes identitaire et surtout depuis l’exacerbation du concept de « safe space », on perd des acquis doctrinaux fondamentaux, qui faussent l’analyse rationnelle du monde au profit d’un relativisme qui pose plus de problèmes qui offrent de solution. Pensons juste à ce concept idiot de « classisme » (discrimination sur la base de la classe sociale), qui emprunte aux causes identitaires son substrat idéologique. S’il est vrai que les pauvres peuvent bien être blessés par la stigmatisation des riches, l’idée de « safe space » pour les pauvres, qui auraient un soi-disant besoin d’être respectés par les riches, est une aberration et une insulte à la dialectique, puisque cela revient à promouvoir la collaboration de classes !

D’autre part, le rapport trouble à l’identité des minorités et des majorités pose également un grave problème, puisqu’elle essentialise les identités tout en les présentant comme des constructions sociales, ce qui rend leurs thèses incompréhensibles par la population et la fait même passer pour raciste (ce qu’elle est parfois aussi, il faut l’avouer). Pire encore, plus le processus de radicalisation se poursuit sur les réseaux sociaux, plus les thèses de la nouvelle gauche perdent de vue les pratiques politiques concrètes et prennent le ton d’une posture morale individuelle en recherche de reconnaissance. Les réseaux sociaux étant ce qu’ils sont, tout ce petit monde ajoute leur petite touche de radicalité et un jour après l’autre, année après année, ils en viennent à oublier complètement la lutte des classes. Cette évolution est devenue une telle caricature que des millionnaires racisés et des têtes couronnées peuvent désormais se permettre de parler de « privilèges blancs » et de premiers ministres en exercice se permettent de manifester contre le racisme systémique …

La dérive idéologique des identity politics est donc un véritable problème à gauche, puisqu’elle détruit les bases de l’identité de classe en divisant la population en catégorie identitaire concurrente. Au point même de maintenant se méfier des principes rationalistes et universalistes qui faisait autrefois consensus à gauche. Et c’est d’autant plus le cas, qu’ils sont désormais habillement récupéré par la droite et l’extrême droite afin de monter le prolétariat dit « blanc » contre le prolétariat racisé. Et comme pour les adeptes de la morale petite-bourgeoise résonne souvent de façon binaire, un principe récupéré par la droite, même s’il est présenté de façon hypocrite, devient un argument de droite ! C’était le cas hier pour la liberté d’expression, c’est en trait d’être aussi le cas pour l’universalisme et l’inexistence des races (l’antiracisme quoi!).

Il y aurait fort à dire sur l’évolution récente des thèses de la deuxième gauche et surtout de leur expression sur les réseaux sociaux, mais l’idée n’est pas d’ajoutée de la division, mais bien de promouvoir l’unité des forces sociales. Néanmoins, cela ne peut pas se faire à n’importe quel prix, notamment celui de la collaboration de classe. L’intersectionnalité des luttes est un concept qui est nécessaire dans la situation présente puisqu’il représente un compromis dans la diversité des causes qui anime la gauche. Cependant, l’intersectionnalité promue par les plus extrémistes de la deuxième gauche ressemble plus à une politique de caste qui lutte contre le groupe majoritaire, qu’une rationnelle coordination des causes identitaires et sociales. Pourtant, cela serait si facile étant donné que les discriminations systémiques ont toutes la même origine : le capitalisme !

Au lieu de cela, on préfère semer la zizanie dans les groupes militants sur des bases identitaires qui devraient être déconstruites, mais qui sont imposées aux gens, en dehors de tout mérite ou vice personnel. Cela porte son lot de problèmes, mais l’élément le plus grave est que cette folie identitaire répugne de jour en jour davantage la participation de la majorité de la population alors même que c’est à travers l’action de celle-ci que le système peut être changé. Et si une majorité de ces gens se tourne dans l’abstention ou le cynisme, ceux qui sont le plus choqués par ce genre « d’intersectionnalité » iront grossir les rangs du populisme de droite.

C’est exactement ce qui se passe en France et aux États-Unis et c’est aussi ce qui risque d’arriver ici, lorsqu’une personnalité inattendue et disposant de charisme décidera de faire son Trump. Comme je l’expliquais plus haut, c’est le terreau social qui fait émerger les monstres et tout est fait pour que ceux-ci apparaissent. Pourtant, il serait simple et logique de s’entendre sur un programme minimal basé sur une réelle intersectionnalité des luttes. Mais non! Tantôt c’est l’ego des politiques ou ceux des justiciers du net, tantôt c’est la partisanerie qui favorise le parti au détriment des causes qu’il défend. Tout est fait pour installer le cynisme et favoriser l’essor de la droite, malgré ce boulevard progressiste qu’offre l’actuel effondrement du néolibéralisme …

Enfin, j’espère que j’ai tort et peut-être que c’est moi qui vois du noir partout, mais pour l’heure on ne va pas du tout dans la bonne direction. Mais comme la seule bataille perdue d’avance est celle que l’on ne mène pas, je vais essayer de me refroidir l’esprit et revenir un tant soit peu dans cette fameuse bataille d’idées.

Espérons juste que je ne sois pas le seul !

Benedikt Arden (avril 2021)


[1] Petit nom sympatoche donné à ceux qui votent pour le candidat libéral contre l’extrême droite au deuxième tour des présidentielles. Ceux qui font « barrage » à l’extrême droite.

[3] Ce n’est pas pour rien que Benoit Hamon a quitté le PS.

[4] Il s’agit surtout de la bonne vieille partisanerie des familles, qui fait passer l’intérêt du parti sur celui des causes qu’il défend. La pauvreté de l’argumentaire des partisans anti-Mélenchon est là pour le prouver.

[5] Je néglige les petits partis qui ne comptent pas, comme le CAP.

samedi 12 décembre 2020

La fade réalité derrière le « Great Reset »

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, on aura entendu toutes les rumeurs possibles et imaginables. Les mesures sanitaires apportées contre la maladie, au premier rang duquel trône le confinement, ont offert un contexte historiquement favorable aux interprétations les plus extraordinaires de la situation, tout en minimisant ce qui conforte les faits observables, c’est-à-dire l’improvisation, le mimétisme et l’opportunisme de nos dirigeants… La croyance que le virus et ses effets seraient organisés volontairement est tellement ancrée dans la tête de certains que tout et son contraire peut devenir une « preuve » de l’existence d’un ou l’autre des scénarios dystopiques qui circulent sur les réseaux.

Dans la grande liste des « preuves » du complot figure depuis cet été le fameux « Great Reset » du Forum économique mondial (aussi appelé forum de Davos). Essentiellement issue du courant « antimondialiste », la croyance que le « Great Reset » serait un projet de destruction des nations et d’asservissement des peuples, au nom de l’écologie, s’est incroyablement rependue. Il faut dire que la coutume antimondialiste veut que les élites visées comme comploteuses se caractérisent essentiellement par un attachement plus ou moins sincère au « progressisme ». Les élites conservatrices, qui prônent le statu quo ou la régression sociale, sont bien rarement considérées comme comploteuses et sont généralement épargnées par la critique. Et dans le cas des organisations comme Q Anon et de ses émules, la partisanerie envers la droite réactionnaire est clairement revendiquée.

Il faut dire que pour le courant antimondialiste, le Forum économique mondial coche toutes les cases de l’ignominie, puisqu’en plus d’avoir la qualité de « mondial », il a des prétentions « progressistes[1] », ce qui fait de lui un ennemi tout désigné. De plus, le terme même de « Great reset » est compris et interprété au premier degré, même si le concept relève plus du slogan publicitaire que du projet révolutionnaire. Et quand bien même il est perçu comme tel, rares sont ses détracteurs qui soulignent le fait qu’il n’est qu’un simple thème de réunion ! Les grandes lignes qu’en offre le site du forum et le contenu du livre Klaus Schwab (dont est issu le concept de « Great Reset ») sont pris comme un plan établi de longue date et consensuel chez les dirigeants économiques et politiques de la plupart des pays touchés. Donc, comme une preuve que la pandémie de Covid-19 est un projet mondialiste … Puisque vous savez, la « grande réinitialisation » ça fait peur !

Si le concept effraie certains, ce n’est pas sans raison, puisque ces gens se sont mis en condition pour que cela le soit. Les articles de ces « défenseurs de la nation » sont tous bâtis du même bois et les citations choisies sont savamment sélectionnées pour appuyer la peur en faisant fi du contexte. Vous savez, ces aveux notoirement flous comme : « Nous avons une occasion en or de tirer quelque chose de bon de cette crise. » (Prince Charles) ou « La pandémie représente une fenêtre d'opportunité rare, mais étroite pour réfléchir, réinventer et réinitialiser notre monde » (Klaus Schwab). Sans oublier le fameux : « Il ne faut jamais gaspiller une bonne crise » de Churchill, qui, même si cette dernière citation reste particulièrement hors contexte, fonctionne toujours merveilleusement bien dans un texte de dénonciation du mondialisme !

Cependant, cette tendance paranoïde ne se limite pas à la droite et fait maintenant son petit bonhomme de chemin à gauche, chez des gens qui ne sont pas spécialement nationalistes. Tout récemment, j’écoutais un entretien de Frank Lepage où le personnage s’égarait dans des arguties issues des thèses antimondialistes. Il n’affirmait évidemment pas autant de sottises que ces derniers et ne défendait pas la thèse de Trump contre le nouvel ordre mondial, mais la confusion dans ses idées et ses biais de résonnement démontrait clairement une volonté d’arrimer la thèse d’une pandémie organisée, aux thèmes de l’anticapitalisme.

L’évocation du « Great reset », comme joker-alibi, pour justifier une volonté du capitalisme de détruire l’économie (!) est forte de signification et Frank Lepage n’est pas le premier à tomber dans le panneau. Le besoin d’expliquer une situation injuste pour les plus déshérités et la gestion autoritaire du gouvernement se plie malheureusement au biais de l’organisation volontaire, voire du complot. Le « Great Reset » devient donc une explication tout indiquée pour démontrer un paradoxe aussi grossier. C’est bien ce qui arrive quand on souhaite dénoncer des mesures sanitaires fondamentalement anticapitalistes avec des arguments … anticapitalistes.

Rappelons que ce n’est pas parce que certains capitalistes profitent de cette situation qu’ils ne seront pas touchés plus tard par la crise qui vient. Amazon, les autres GAFAM et l’industrie pharmaceutique font actuellement leur beurre de la situation, c’est vrai, mais un effondrement généralisé les touchera aussi et ils en sont parfaitement conscients. Les marchandises que vend Amazon, comme les médocs de Big pharma et les équipements informatiques d’Apple/Microsoft, demandent des clients avec des sous en poches ou au moins un minimum de crédit à leur disposition. Or, le crédit et les revenus des consommateurs des pays riches sont directement touchés par la crise et c’est seulement au prix d’emprunts d’État sardanapalesques que ces profiteurs font fortune. Souvenons-nous bien que ce sont des revenus des uns que proviennent les revenus des autres !  

Comme je l’ai écrit plus haut, le « Great Reset » de l’économie est d’abord et avant tout un slogan publicitaire pour le forum de mai 2020 et reporté en janvier 2021. Rappelons-nous que le thème de la réunion de 2019 était : « Façonner une nouvelle architecture pour la prochaine vague de mondialisation ». Disons que depuis lors, l’architecture de la mondialisation ne s’est pas particulièrement caractérisée par son innovation! Les thèmes du forum de Davos sont donc tout aussi impactant pour l’ordre mondial que les sommets du G7 et les conférences sur le climat, du type COP 21. Parfois, il en résulte des traités et des accords. Parfois, ça se limite à quelques poignées de mains. Mais en règle générale, il n’en sort pas grand-chose, au désespoir des penseurs et militants qui en espèrent toujours un peu trop. Les réunions du forum de Davos ne sont pas si différentes des conférences sur le climat et se limitent généralement à une rencontre des principaux représentants de la grande bourgeoisie « progressiste » et des penseurs du capitalisme high-tech. Autrement dit, une réunion bien médiatisée où le gratin de la bourgeoisie progressiste bon chic bon genre se regarde le nombril tout en imaginant un monde de science-fiction où le capitalisme pourrait être moral !

Le projet de « réinitialisation de l’économie » s’inscrit parfaitement dans cet ordre et les arguments en faveur du développement des hautes technologies au service des causes sociales et écologiques seront encore une fois servis comme un plat réchauffé. Et comme d’habitude, leurs détracteurs dénonceront les dangers de la biotechnologie et l’aspect liberticide du développement trop rapide des télécommunications. Je précise ici que je partage beaucoup de ces points avec les détracteurs du forum et ne suis pas spécialement fan de la 5G et des OGM. Cependant, je ne me fais pas d’illusion sur leur pouvoir et je n’exagère pas l’importance de ce genre de réunion, puisque l’ennemi numéro 1 de ces réformeurs autoproclamés du capitalisme ne se trouve pas dans les railleries des antimondialistes, mais bien dans le blocage des autres capitalistes. Ceux qui profitent notamment des anciennes technologies et qui appuient les Trump de ce monde !   

Comme le mentionnait Frank Lepage, les capitalistes sont en concurrence, mais surtout pas sur la base de blocs régionaux (UE, Asie, Amérique, etc.), comme il le prétend, mais en termes d’intérêts économiques. Les intérêts économiques ont toujours eu préséance sur la solidarité régionale ou nationale, autrement on constaterait un semblant de solidarité en Europe. La concurrence des capitalistes se retrouve d’abord dans leurs intérêts ($) et, pour cette même raison, dans la direction que doit prendre l’industrie. C’est cette divergence qui fait que les capitalistes soutiendront un parti ou un autre dans le monde politique. Aux États-Unis, cette opposition entre capitalistes est particulièrement visible, puisque le lobbying est perçu comme une application de la liberté d’expression, mais il en va de même dans tous les pays ordonnés par des partis dits de « gouvernement ».

Comme le capitalisme en France est encore majoritairement ancré dans les anciens modes de production et que l’économie ne s’est pas spécialement diversifiée depuis les années 60-70, il n’est pas justifié de croire que ceux-ci veulent se suicider au nom du « Great Reset » et des délires futuristes et transhumanistes de Bill Gates, Elon Musk et de Jeff Bezos. Et ceci, même si les capitalistes de France soutiennent majoritairement Macron et que celui-ci se présente comme un partisan invétéré de la « new tech » et de la « startup nation ». Le capitalisme français est encore grandement lié à l’État, la consommation intérieure et des productions industrielles classiques. Ils ne profitent donc en rien sur le long terme d’une crise qui ruine l’État et ses marchés associés[2] et ceci, malgré toutes les envolées verbeuses du président. Le Québec non plus n’est pas tellement gagnant, même si l’Ouest, producteur de pétrole, est encore plus touché par la crise. En fait, il n’y a aucun pays qui s’en tire particulièrement bien dans ce qu’on appelle « l’occident », mais uniquement certains secteurs de l’économie, qui sont eux-mêmes connecté au bon fonctionnement de l’économie globale.

Pour ma part, je crois tout simplement que le « Great Reset » que souhaite proposer le forum de Davos est une tentative de keynésianisme 2.0, intégrant maladroitement new tech, management néolibéral et progressisme bourgeois, afin de répondre aux multiples crises que nous connaissons (écologique, sanitaire, économique et sociale). Le projet est donc un étrange mélange, très hétérodoxe et contre nature, qui ne risque pas de convaincre grand monde, au-delà des sphères déjà convaincues. La « révolution » que recommande Klaus Schwab n’implique absolument pas de réinitialiser la dette (même si ce serait fort souhaitable), ni d’organiser la décroissance ou de mettre en place des mesures de redistribution vraiment efficaces, mais se cantonne surtout dans le moralisme et dans une croyance mystique envers le développement technologique.

Notons qu’en dehors du prêchi-prêcha rhétorique, on constate néanmoins une évolution vers la redistribution, ce qui n’est quand même pas rien ! La bêtise conceptuelle que constituent le néolibéralisme et son penchant à l’austérité semble perdre du terrain chez les penseurs du capitalisme. Ce qui est bien logique puisque l’actuelle situation sanitaire et économique découle en bonne partie de ces pratiques et que de telles mesures deviennent nécessaires pour sauver le capitalisme de ses propres contradictions.

Le « Great Reset » comporte une multitude de propositions liberticides et promeut une vision assez trouble de l’écologie. Mais pour autant, faut-il en conclure que tout le projet est la résultante d’un plan organisé de longue date et que la pandémie n’en est que le catalyseur ? La recherche d’un coupable est un réflexe que l’on connait bien et en accuser ses meilleurs ennemis l’est encore plus. Mais pour autant, faut-il ignorer les faits et intérêts en cours afin de satisfaire ce qu’il faut bien appeler de la paresse intellectuelle ? Les outils pour analyser sérieusement la situation existent et les faits sont là, sous nos yeux. Alors, utilisons-les ! Les enjeux du moment sont beaucoup trop importants pour se laisser contaminer par les obsessions de la réaction.

Benedikt Arden (décembre 2020)


[1] Le genre de progressisme qui soutient le développement de la haute technologie et la libéralisation des mœurs. Il n'a rien de spécialement socialiste, rassurez-vous.

[2] Les membres du CAC 40 s’en mettent aussi plein les poches depuis le début de la crise, mais par effet d’aubaine, puisque le gouvernement leur donne des millions sans contrepartie. Mais les grands capitalistes français seront fatalement les victimes de leur avarisme, puisqu’ils vampirisent l’État et le marché intérieur.  

mercredi 14 octobre 2020

Le code couleur de la CAQ


Depuis le 8 septembre, le ministère de la Santé du Québec a mis en place un système régional de paliers d'alertes avec des couleurs « flashy » du genre de celles de la météo. Un peu comme les alertes de risque terroriste des années Bush, aux États-Unis. Sur la base de couleurs bien intuitives (du vert au rouge), on veut signifier au bon peuple qu'il doit plus ou moins s'inquiéter de la progression de la Covid-19 dans sa région et ainsi lui indiquer la marche à suivre.

L'idée n'est pas si idiote que ça et c’est loin d’être la première fois qu’elle est utilisée, mais le fait que les couleurs jaune ou orange soient sans grande conséquence, au-delà de celles qui étaient plus ou moins déjà en place, et que le rouge de « l'alerte maximale » ne touche en définitive que les bars et restaurants (le reste est anecdotique), me laisse perplexe. Une situation comme celle du printemps dernier, nécessitant un confinement et un arrêt de la production, serait donc de quelle couleur ? Rouge foncé, mauve, pourpre, noir … Rose ?

En fait, le code de couleur actuel, comme celui pour le terrorisme, est un code qui semble plutôt viser le niveau de stress que le gouvernement entend cultiver dans la population, mais ne représente pas une situation de risque sanitaire maximale pour autant. En réalité, on vit toujours comme avant dans les zones rouges. On a toujours droit aux services religieux, aux centres d'achat, à la salle de gym, etc. Tout ce qui touche la consommation est bien sûr maintenu en l'état ! 

Comme de bien entendu, tout le monde est appelé à aller au travail, à l'école et à consommer comme avant, malgré la « rougeur » de sa région. En somme, les seules activités annulées sont celles qui touchent les activités culturelles et sociales, celles accessoirement jugées peu importantes par les penseurs libéraux, mais qui ont le malheur de faire baisser le niveau de stress et de rendre la vie plus belle. Un peu comme si le gouvernement croyait que le stress était un bon conseillé et améliorerait le respect des mesures sanitaire, car, avouons-le, si une soirée au restaurant ou au cinéma comporte bel et bien un risque de contracter la Covid-19, il en va de même pour le travail ! La seule différence est que l’un est jugé « indispensable » et l’autre « accessoire » dans un cadre de crise économique émergente et de pandémie qui s’éternise.

Je sais bien que la Covid-19 est une maladie sérieuse, qu'il faut faire attention et être responsable, mais le fait d’alimenter artificiellement la peur avec des mesures de matamore ne me semble pas la meilleure idée, puisqu’il nous faut bien accepter de penser la gestion de la Covid sur le long terme et non plus comme une crise passagère.

Je comprends bien que le taux de reproduction du virus est remonté au-delà de 1 (c’est-à-dire que le nombre de malades augmente dans la population) depuis août et que l’arrivée de la saison des rhumes est à notre porte. Mais ce climat anxiogène ne doit pas être alimenté inutilement, puisque la situation est appelée à rester.

De plus, n’oublions pas que tout ce qui est à l’origine de cette pandémie (mouvements de population, destruction des écosystèmes, concentration des populations, etc.) n’est, non seulement, pas en voie d’être résolus, mais sera probablement intensifié par les politiques de relance. 

Au lieu de faire croire aux naïfs qu’ils essaient de « sauver Noël », il serait peut-être temps de dire les choses franchement et de cesser de materner la population comme le gouvernement le fait depuis le début de la crise. Si le gouvernement veut un peuple solidaire et discipliné, il doit le considérer comme tel et ajuster sa communication et ses politiques en ce sens. C’est-à-dire, en misant sur la transparence et l'éducation, mais surtout en cessant de jouer la verticalité, via la politique du « bon père de famille », et en tenant davantage compte de l’expérience acquise par ceux et celles qui tiennent la société à bout de bras. 

De cette façon, les mesures seront pondérées à la réalité médicale et ne passeront plus pour autocratiques, ce qui serait le meilleur remède à l’actuelle pandémie de délire conspirationniste, qui elle aussi a un taux de reproduction inquiétant ! 

Benedikt Arden, octobre 2020

mardi 22 septembre 2020

Ce clair-obscur qui fait surgir des monstres !

La pandémie de Covid-19 a déstabilisé l’ordre mondial en contraignant l’économie par des mesures sanitaires extrêmes. C’est un fait. Il est d’ailleurs difficile de minimiser l’intensité du krach de mars 2020, puisque la crise de préconfinement a aussi été accompagnée d’un conflit entre pays de l'OPEP, ce qui fit chuter les bourses de manière spectaculaire. Peu importe votre opinion politique et votre avis sur la gestion de la crise sanitaire, les faits sont bien là et le monde est tombé dans une période particulièrement trouble. Une période qui impose donc un minimum de perspective et remise en question pour être correctement appréhendée.

Bien sûr, tous les dirigeants du monde (ou presque) ont fait l’exercice du mea culpa et du « monde d’après », avec plus ou moins de sincérité. C’était un passage obligé envers des électeurs qui ont souffert de la crise et qui se devaient d’être rassurés, mais il est clair qu’il n’y aura pas de véritable changement de paradigme tant que le personnel politique traditionnel restera en place. Puisque le monde d’après ne peut qu’être un monde post-capitaliste … ou post-apocalyptique!  

Des changements devront donc obligatoirement arriver dans le système d’échange mondial, si nous ne voulons pas revivre de nouvelles catastrophes du genre de celle-ci, car les épidémies virales incontrôlées ne sont qu’une des nombreuses conséquences de notre système économique, sur les écosystèmes, le climat et le vivant. Et ne parlons même pas de la gestion marchande des services publics (tel que la santé), introduits par le management néolibéral et la concurrence à tout prix, qui a détruit les principales armes pour combattre les crises et qui affecte les populations les plus pauvres.     

Pour toutes ces raisons, il est désormais possible d’affirmer que les bien-fondés idéologiques de la mondialisation néolibérale ont été définitivement discrédités par les faits, puisqu’ils sont directement responsables de la mauvaise gestion de la pandémie. En somme, leur théorie a échoué à l’épreuve de vérité et n’a même pas été capable de servir l’intérêt des riches sur le long terme, puisque la mauvaise santé et le manque de résilience de l’économie mondiale résultent de l’application de ces mêmes pratiques. Quand on voit que c’est désormais les millionnaires eux-mêmes qui réclament d’être plus taxés, c’est que les choses sont allées trop loin et qu’ils doivent commencer à réellement craindre (pour eux) l’évolution des choses.

Comme je le mentionnais dans mon article de mars dernier, le monde est présentement en train de changer, mais pas nécessairement pour le mieux. Si la planification semble incontournable, la socialisation de l’économie mondiale est, quant à elle, loin d’être acquise, même si elle donne dans les faits un véritable pouvoir de planification. Cependant, les vieilles habitudes idéologiques font que les solutions qui favorisent le plus grand nombre et qui demandent un peu trop de contribution aux riches seront évidemment écartées par des dirigeants obnubilés par l’intérêt des entreprises et combattront ces changements vers la gauche, même s’ils doivent nuire à une vraie relance saine de l’économie.

C’est que si ces changements arrivent bel et bien, ceux-ci ne sont pas encore pleinement visibles et sont encore loin d’être théorisés par les idéologues du capitalisme et leurs pratiques risquent d’être confuses encore quelque temps. Tous ces gens sont encore tétanisés par la gestion de la crise. À un point tel que même Warren Buffett, l’homme dont la maxime est « avoir peur quand d’autres sont cupides et être cupide quand d’autres ont peur », en est au point de ne plus savoir où placer ses milliards !

Le « monde d’avant »

Depuis plus de 30 ans, tous les secteurs de nos sociétés sont touchés par la libéralisation à outrance. La théorie néolibérale prétend que la recherche du profit doit servir de base à la gestion de tous les secteurs de l’activité humaine, via l’action de la « main invisible ». Alors, que ce soit le domaine de l’alimentation, de la santé ou de l’éducation, ces savantes personnes ont réussi à faire croire au bon peuple que rien ne doit rester hors de portée des marchés, puisque c’est la seule façon de les réguler pour le bien de tous ! Comme vous le savez désormais, cette vision a été pulvérisée par les faits, même si elle relevait de la pensée magique la plus grotesque dès le départ.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le modèle économique dominant des 30 dernières années (celui issu de l’École de Chicago, aussi appelé « néolibéralisme ») est encore plus instable que le vieux capitalisme de papa, car il court-circuite tous les processus de redistribution, justifie l’absence de toute réglementation et ne tient plus compte des besoins humains. Ce système semble peut-être fort pratique pour satisfaire les appétits toujours plus grands des capitalistes, mais il implique aussi une croissance exponentielle continue pour se maintenir, puisque la richesse n’est pratiquement plus redistribuée.

L’impact de ce parasitisme et de l’inégalitarisme doctrinal du système apporte cependant son lot de soucis sur l’activité productive. Notamment par la concentration massive de capitaux hors du circuit des échanges pour flotter dans les limbes de la spéculation, puisque s’accumulant dans la poche des super-riches. Comme cet argent ne peut être dépensé (il y en a bien trop), celui-ci sera placé, mais pas dans les petites entreprises, puisque trop risqué et peu rentable. Il finira donc dans les produits jugés sûrs, comme les dettes d’États riches, les actions de multinationales et autres produits dérivés. Mais si les investisseurs n’investissent pas directement dans les PME et les « starts up », l’État lui doit le fait à sa place, puisque c’est là que se trouvent les principales sources d’emplois. Cependant, celui-ci le fait généralement à crédit, via les investisseurs, ce qui fait que le gros de l’investissement est basé sur la dette d’État et non sur la finance, à qui incombe pourtant ce rôle.

Au fait, on croit souvent que la dette est un problème et que l’économie se porterait mieux sans, mais en réalité elle est nécessaire à la croissance dans le système, puisque celle-ci engendre la création de nouvelles monnaies qui sert à remplacer celle qui est aspirée par la finance et l’épargne et irrigue les circuits de la consommation ordinaire via leurs dépenses. Mais un jour ou l’autre, le niveau de dette général doit forcément dépasser la croissance économique possible à son remboursement. C’est alors que les marchés financiers perdent confiance, les crédits se raréfient et le cycle économique s'arrête.

Le « monde d’aujourd’hui »

La crise de la Covid-19 a eu pour particularité de bloquer l’économie réelle, avec la période de confinement et les mesures sanitaires, dans une période qui prédisposait déjà une nouvelle crise cyclique. Cependant, la nature structurelle de la crise est encore généralement ignorée et les autorités économiques sont persuadées (ou se persuadent) que la crise n’est que conjoncturelle. Un accident de parcours quoi! Ce qui fait que les États sont autorisés à s’endetter comme jamais, mais en contrepartie de pratiques bien peu « orthodoxes », comme les quantitatives easing (QE) et l’action directrice des banques centrales dans les marchés. Néanmoins, même si les méthodes sortent du dogme néolibéral, l’ordre économique n’a pas encore changé d’orientation (l’intérêt des riches) et c’est encore les financiers qui contrôlent le crédit, alors le paradoxe de la mondialisation néolibérale reste entier.

Ce paradoxe est que lorsque l’activité productive est à bout de souffle, la croissance ne peut plus répondre aux appétits du capital tout en laissant suffisamment de marge à l’économie réelle. S’il n’y a plus de croissance potentielle, c’est la dette qui gonfle pour combler le manque. C’est pour cette raison que les banques centrales font ce que l’on appelle les « quantitatives easing ». C’est-à-dire que celles-ci achètent les titres de dette afin d’éviter qu’elles ne perdent pas de valeur, ce qui implique aussi d’assurer le financement des États à taux bas, malgré le fait que ces dettes ne risquent pas d’être payées de sitôt !

Mais, entre l’achat automatique des dettes d’États, obtenus sur le marché privé, via les banques centrales (à des taux quasi nuls, voire négatifs) et le financement direct et sans intérêts des États par les banques centrales, quelle est la différence ? La différence se trouve dans une simple question de principe. Et justement, ce principe est primordial, car c’est ce raisonnement idéologique qui justifie que nous devions accepter de nous appauvrir dans un monde où les richesses explosent, au nom de dettes qui résultent d’un modèle économique défaillant.

La croissance économique implique naturellement de la création monétaire, mais la création monétaire engendre mécaniquement de la dette puisque l’essentiel de l’argent est tout simplement des crédits, donc de la dette. Mais, ironiquement, l’excès de dette justifie la baisse de l’investissement, les mises à pied et l’austérité des entreprises comme des États. L’austérité et le chômage impliquent ensuite une baisse de la consommation, qui fait baisser, par effet de rebond, les revenus des États et celui des entreprises. Malheureusement, la schizophrénie des dirigeants est telle que personne ne semble réaliser que si tous les pays pratiquent l’austérité dans un cadre de libre-échange, c’est tout simplement la consommation mondiale qui tend vers le bas.

Comme nous le constatons, derrière la théorie néolibérale, se cache tous simplement les intérêts primaires des riches, mais intellectualisés en théorie pseudo-scientifique. Mais le drame de notre monde est que les dirigeants ont fini par croire en leur propre propagande et en deviennent carrément incapables d’être simplement pragmatiques. Cela n’est cependant pas le fruit du hasard, car l’idéologie des riches est le reflet de leurs intérêts matériels et économiques. Ce qui influence leur vision éthique de la société, mais aussi la manière dont ils analysent le réel. C’est pourquoi ces si savantes personnes persistent à recommander des politiques économiques mortifères, qui détruisent à la fois l’environnement et la stabilité économique. En définitive, ils scient la branche sur laquelle ils sont assis et celle-ci est visiblement en train de craquer !

Nos dirigeants espèrent encore un retour à la normale, à plus ou moins court terme et c’est pour cette raison qu’ils y mettent le paquet, mais avec le virus qui traîne encore et la crise environnementale qui s’amplifie (celle-là même qui engendre les épidémies), il est impossible que la machine reparte comme avant. Il n’est donc pas étonnant que le masque, qui « n’était pas nécessaire contre le virus » en mars, soit devenu obligatoire en juillet. Les contraintes sanitaires individuelles, comme le masque, sont devenues des symboles d’espoirs pour les gouvernements. Des symboles d’espoir de préserver le statu quo autant que possible ! Mais le monde a déjà débuté son mouvement et il n’est désormais plus possible de l’ignorer.

Le « monde d’après »

C’est donc dans un état particulièrement nécrosé du capitalisme qu’il nous faudra faire les bons choix et ceux-ci devront être radicaux, puisque la société industrielle, elle-même n’y survivra pas. La première évolution, et aussi la plus évidente, est la planification économique et le retour d’une bonne dose de relocalisation. Le monde du futur sera un monde où la rareté et les crises iront en augmentant, alors on ne pourra pas se priver d’une certaine forme d’autosuffisance à l’intérieur des États et du commerce de proximité. C’est pourquoi les secteurs clés (agriculture, santé, énergie, etc.) devront impérativement rester localisés, sous peine d’être dépendant des autres. Sans compter que la spécialisation excessive des États engendre une consommation inutile d’énergie et fragilise le circuit des échanges.

En exagérant la spécialisation, le moindre bris sur l’un de ces maillons peut créer des blocages de production et (dans le cas de l’agriculture) des famines. Le rêve du grand village global est une illusion dangereuse, qui est basée sur un monde parfaitement coordonné et sans tension. Les États et leurs populations n’en tirent que peu d’avantages, mais en assument pourtant tous les risques. Seuls les intérêts de la grande production en tirent profit, en étant en mesure d’imposer leurs standards sur la terre entière, par le nivellement par le bas des salaires qu’impose la concurrence mondiale. Cette situation n’est plus tenable aujourd’hui.

Le second est cet inégalitarisme doctrinal complètement absurde qui essaie de convaincre le chaland que l’enrichissement des ultrariches est bénéfique à la majorité, alors qu’une meilleure répartition des richesses rimerait avec leur appauvrissement. En d’autres termes le « ruissellement des richesses » fonctionnerait avec les gens déjà riches, mais pas pour la population entière ! C’est d’autant plus infondé que les riches consomment déjà à leur maximum et que ce sont les plus pauvres qui ont des besoins à satisfaire. La pratique démontre pourtant que le ruissellement des richesses fonctionne, mais seulement par la consommation des plus pauvres. Qui, elle, retourne directement dans l’économie et impact le carnet de commandes des entreprises. A contrario, l’accumulation de capital par les riches ne fait qu’accroître les bulles spéculatives et l’offre de crédit. Ce qui se traduit invariablement en dette d’État et en austérité. Le monde de demain ne peut tout simplement pas se relever sans processus minimaux de redistribution, comme le revenu minimum garanti, puisque l’endettement n’est plus tenable et que les entreprises ne peuvent tout simplement pas se passer de la consommation des masses pour fonctionner.

Ensuite, le monde de demain devra investir massivement dans les domaines qui sont encore peu rentables (transition énergétique, recherche fondamentale, développement durable, transport collectif, etc.), mais indispensables à l’équilibre des écosystèmes. Les taux d’intérêt sont au plus bas (parfois même négatif) et il n’est plus possible de les remonter pour un bon moment, alors la relance devra aussi passer par nos besoins les plus pressants en termes d’environnement. Et ces investissements doivent être faits par l’État, mais également imposés au privé. De toute façon c’est son rôle de le faire et l’expérience des dernières décennies prouve bien l’incapacité des fonds de pension à investir dans ce qui n’est pas immédiatement rentable. Seuls l’État et des caisses d’épargne socialement administrées peuvent le faire.  

Le quatrième changement de paradigme est bien sûr le dogme de la dette. Non, les dettes d’États n’ont pas à être payées ! Et il ne faut plus être dupe du chantage sur les petits retraités qui en serait les victimes. La dette d’État et celle des grandes entreprises sont déjà massivement achetées par les banques centrales (les QE). Alors, ces dettes illégitimes, mises dans la bonne disposition des banques centrales et avec un taux d’intérêt nul, seront payées par la « magie » du temps et de l’inflation. De toute façon, les crédits n’ont de valeur que sur la base de la richesse qu’ils créent, alors se priver de créer les richesses nécessaires à la société pour une question de dette revient à prendre le mode de financement néolibéral pour plus important que les besoins de la société elle-même !

Bien sûr, il faudrait également renverser le pouvoir de la finance, fermer les bourses du monde et refonder une économie axée sur les besoins des populations, etc. En somme, instaurer le socialisme ! Mais là, je sais que je m’emporte et je sais bien que cela ne sera pas suivi des faits et il est même à douter que nos dirigeants aient l’audace d’envisager de simples réformes keynésiennes…

Et c’est bien ça le problème! Les changements de paradigme que j’ai évoqué plus haut ne sont pas que de simples vœux pieux de ma part, mais des nécessités pour maintenir la société dans un état minimalement semblable à ce que nous connaissons. Néanmoins, l’avènement du populisme de droite et la montée du conspirationniste qui le soutien, ne laisse rien présager de bon, car les faits peuvent bien sûr encore être niés par des croyances irrationnelles. Il est encore tout à fait possible de se faire accroire que la crise est fomentée par je ne sais quelle organisation occulte et que les mesures prises pour y répondre ne sont qu’une manigance « pédosatanique ». Après tout, certains perçoivent bien le réchauffement climatique comme un « complot » qui cherche à faire émerger un fantasmagorique gouvernement mondial!

Depuis quelque temps, je ne tiens plus pour acquis le bon sens de la population. Il y a certainement encore une part de décence commune dans les peuples les plus déshérités, mais les populations occidentales sont visiblement devenues trop cyniques et vieillissantes et préfèrent manifestement fantasmer le passé que de construire le futur.

Pourtant l’heure est grave et la lucidité est de rigueur si nous voulons espérer un futur pas trop dystopique. Il nous faut donc écouter les peurs du peuple (même les plus folles) et ne pas le mépriser afin de pouvoir le ramener aux bases de la lutte des classes et ainsi changer la direction du monde. Car ce n’est pas l’élite actuelle qui sera en mesure de la faire et encore moins les populistes du genre de Trump, Bolsonaro, Lepen, etc. Sans oublier notre piètre Maxime Bernier !

Comme le disait Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres ». Nous vivons présentement ce clair-obscur, alors préparons-nous à combattre des monstres !

Benedikt Arden, septembre 2020

mercredi 8 juillet 2020

L’identité du Québec, du Canada et des autres


Le début de l’été est sans doute la période la plus féconde en ce qui touche les polémiques moisies. Avec les vacances qui arrivent et suivant les fêtes du Québec et du Canada, le vide de l’actualité politique fait généralement émerger les traditionnels débats identitaires. Suivant les bourdes de la fête nationale du Québec, la programmation culturelle de l’été ou un fait divers quelconque, le débat ne manquera pas d’émerger et de s’auto-alimenter, puisque tous les débattant sont particulièrement vigilants en cette période chaude. Cette année ne fait évidemment pas exception et le regain partisan de tout un chacun n’a pas manqué de faire repartir la machine. Il faut dire que les esprits avaient déjà été pas mal échauffés depuis le succès des manifestations contre le racisme, qui ont marqué l’actualité de juin dernier.

Avec les années, le plan de match est assez prévisible et les arguments de tout le monde sont rarement bien innovants. Les nationalistes du Québec et du Canada veulent tous deux fêter leur hégémonie culturelle tout en revendiquant la flamme du progressisme à leur façon. De l’autre côté, les représentants des groupes minoritaires et leurs soutiens opposeront à ces hégémonies leur partition sur les privilèges et la discrimination tout en ne manquant pas d’écorcher tout particulièrement les nationalistes québécois. Ces derniers auront ensuite le bon jeu de dénoncer, à leur tour, les nationalistes canadiens pour la question de l’impérialisme et du racisme du Canada anglais, tout en ne manquant pas de souligner leur statut de minorité dans le Canada. Entre tout ce beau monde, les Premières Nations seront, comme d’habitude, les « alliés » de toutes les parties en même temps, même si ces « alliances » tiennent bien souvent plus de la récupération, que de la réelle solidarité.

Avec les années, je vous avoue être très las de ces polémiques. Pas tellement que ces questions soient sans intérêt, mais surtout parce qu’elles ne mènent politiquement nulle part. Les questions identitaires ont bien sûr leurs importances, car l’identité est une composante fondamentale de la vie en société, mais ce qui est en cause dans ces débats tient beaucoup plus de la guerre d’ego identitaire que du débat constructif. De plus, les conceptions identitaires des débattant sont, le plus souvent, fantasmées et ne correspondent que rarement avec la réalité. Il faut dire que le concept a depuis longtemps besoin de s’actualiser et de s’harmoniser avec la société actuelle et ses besoins, mais les vieilles habitudes résistent. C’est pour cette raison que les nationalistes canadiens ne voient pas l’impérialisme et le racisme de leurs institutions arriérées, que les nationalistes québécois ne remarquent même plus l’extrême-droitisation de leurs idées et les regroupements de défense des minorités ne réalisent même plus leur dérive racialiste et anti-universaliste.

Le cœur du problème et la raison pour laquelle tous ces gens ne voient que des miroirs déformés d’eux-mêmes, comme de leurs adversaires, est « l’essentialisation » d’entités bien mal définies. Ce constat devrait aller de soi, mais il ne l’est pas du tout, car tout ce beau monde semble tenir pour acquises des notions aussi arbitraires qu’instables. Ce qu’est le Canada, le Québec et leurs identités, ou ce que sont les identités de toutes les autres entités minoritaires et non territoriales sont des questions qui se posent, mais ne sont pas des éléments factuellement. Ou plutôt, ne sont pas des concepts empiriques.

L’identité n’est pas une notion mesurable objectivement, d’abord parce qu’elle est interprétée différemment par chacun d’entre nous, mais surtout parce que l’identité est d’abord un sentiment d’appartenance avant d’être une collection de caractères bien établis. On se sent Québécois (par exemple) d’abord parce qu’on ressent un sentiment d’appartenance au collectif et peu importe ensuite si on aime les chansons de la Saint-Jean ou si nous avons un déficit de connaissance historique sur tels sujets clés. En d’autres termes, l’identité ne se décrète pas et ne se définit pas, mais elle se vit et se ressent.

Néanmoins, l’identité ne se limite pas qu’à ça et comporte une autre dimension qui la rend plus substantielle encore. Si l’identité se forme et existe, c’est aussi en raison d’une similitude dans le vécu et dans les conditions d’existences. L’entité « Premières Nations » (au pluriel) est, par exemple, liée à une similitude dans les conditions d’existences (les réserves, la pauvreté, l’appropriation culturelles, etc.) et dans le regard de ceux qui sont hors de ces conditions. C’est un peu la même chose pour la communauté noire, musulmane ou gaie, qui se crée naturellement, même si ces communautés sont objectivement très arbitrairement composées. En d’autres termes, ce qui les unit c’est le regard des autres et les conditions d’existence partagées.

De leur côté, les identités territoriales ou nationales ont également des raisons objectives de se former, d’abord par l’histoire et la culture partagées, mais surtout par le devenir politique. S’il n’y a pas (ou très peu) de sentiment identitaire nord-américain, comme il existe un fort sentiment d’appartenance sud-américaine, c’est qu’il n’y a pas de devenir politique idéalisable entre le Mexique, les États-Unis et le Canada. Cependant, l’avenir du Québec passionne, comme peut l’être le devenir politique des États-Unis. C’est surtout dans ce « devenir » que l’on devrait retrouver les motivations du nationalisme. Malheureusement les nationalistes et les défenseurs de groupes minoritaires préfèrent trop souvent rêver leurs identités, en se focalisant sur « qui sommes-nous ? », alors que la coexistence réclame de répondre à la question : « que faisons-nous ? ».

Dès que la question se pose en ces termes, le débat tant à devenir bien plus constructif et inclusif. Le cas du mouvement souverainiste est d’ailleurs tout à fait symptomatique de cette dérive, car au fur et à mesure que l’espoir du fameux référendum s’érode, le côté sombre de l’identité reprend imperturbablement le dessus. On passe du projet politique (la souveraineté politique du Québec), à la fossilisation culturelle. La popularité de la Coalition avenir Québec et le déclin du Parti québécois s’explique essentiellement par la mutation du souverainisme en nationalisme ethnoculturel. C’est aussi pour cette raison qu’une part importante de l’ancien mouvement souverainiste se préoccupe plus de combattre la gauche et Québec solidaire que de promouvoir l’unité du mouvement, parfois même en allant jusqu’à soutenir la droite fédéraliste lorsqu’elle combat le multiculturalisme.

Le nationalisme culturel est donc un symptôme de déclin, qui se nourrit du nihilisme et du désespoir, mais qui est devenu partie prenante du paysage politique actuel, en plus de contribuer à l’émergence de toutes les autres identités minoritaires qu’elle prétend pourtant vouloir assimiler, en renforçant les préjugés. Le monde de ce début de 21e siècle est ainsi fait et fait craindre le pire, car les changements sociaux et politiques, si nécessaires à l’espoir, sont directement impactés par cette évolution, car ils nécessitent l’union de gens trop obsédés par leurs identités pour s’occuper de leur avenir. Ils deviennent donc les pions des politiciens démagogues qui savent utiliser ces conflits pour faire avancer leur agenda politique.

De Trump à Trudeau, en passant par François Legault, tous ont bien compris que l’identité divise le corps social des classes sociales inférieures en entité culturelle incapable d’avoir un quelconque effet sur le futur, si ce n’est de tirer la couverture de son côté au détriment des autres. C’est l’ère des majorités contre les minorités, qui s’incarnent politiquement en « populisme identitaire » contre « progressisme multiculturel ». Tous deux forment cependant des pôles interclassistes dominés par la haute bourgeoisie capitaliste et qui, dans chaque cas, suivent leurs propres intérêts sur le dos des pauvres. Populations pauvres elles-mêmes trop occupées à se battre entre elles pour réaliser qu’elle forme elle aussi une communauté : la classe ouvrière !

Une communauté capable de créer des institutions qui correspondent au besoin de reconnaissance identitaire des gens tout en éliminant l’essentiel des sources de la discrimination. Évidemment, le grand soir s’éloigne au même rythme que les chicanes communautaires fusent, mais un jour (et je le souhaite proche) l’urgence de la cause fera sauter les digues !

Benedikt Arden, juillet 2020       

lundi 15 juin 2020

Vaincre le racisme !


Combattre le racisme, voilà tout un défi ! Comme vous le savez sans doute, c’est le pari que se sont donné les organisations et les militant(e)s antiracistes de plusieurs villes d’Amérique du Nord et d’Europe, depuis l’assassinat de George Floyd par un policier de Minneapolis, le 25 mai dernier. Les crimes racistes commis par des policiers aux États-Unis n’ont malheureusement rien d’exceptionnels, mais cette fois les circonstances ont fait que ce crime ne pouvait rester impuni, puisque celui-ci était beaucoup trop flagrant pour être étouffé. La vidéo de la scène était trop explicite et le passif du policier l’était encore plus. C’est pourquoi l’événement a pris l’ampleur d’une affaire politique internationale.

Il faut dire que la brutalité policière est très liée à la discrimination sociale que subissent tous les pauvres du monde, même si celle-ci touche tout particulièrement les communautés noires d’Amérique du Nord et d’Europe. C’est donc un sentiment de colère, partagé par des millions de gens, qui explique le succès de ces manifestations, partout où elles avaient lieu.

Notons également que ces manifestations fermaient la période de confinement qui, dans un pays sans filet social, comme le sont les États-Unis, a fortement affecté les plus démunies, au premier rang desquelles se trouvent aussi les communautés noires. Ces manifestations ont donc aussi servi à rappeler aux autorités que les protestations de rue ne sont pas choses du passé et que, Covid-19 ou pas, la période de « pause » des conflits sociaux était désormais terminée.

Pour en revenir avec le fond de l’affaire, c’est-à-dire la lutte contre le racisme, on notera que si le meurtre a scandalisé les opinions progressistes de la plupart des pays occidentaux, la lecture du problème et les réponses à y apporter demeurent assez diversifiées et correspondent à des situations sociales relativement distinctes. Par exemple, le cœur des revendications qui avaient lieu en France était surtout centré sur la régularisation des sans-papiers et la dénonciation de la radicalisation extrême-droitière de la police macronienne. Autrement dit, des revendications concrètes politiquement, qui unis traditionnellement la gauche et une bonne partie des « Gilets jaunes », qui, comme on le sait, ont vécu leur lot de violence policière en 2019 !

De l’autre côté de l’océan, les revendications nord-américaines (incluant dans ce cas-ci le Québec) étaient parfois beaucoup moins concrètes puisque souvent centrées sur la reconnaissance des citoyens racisés et l’épineuse question du « racisme systémique ». Il n’y a certes pas de rupture absolue au niveau du fond de l’affaire, mais disons que les revendications en France avaient comme particularités d’être beaucoup plus politiques. Les revendications nord-américaines, notamment celles de l’organisation « Black live matters », ont cette particularité d’être très sociologiques et se centrent beaucoup (sans s’y limiter bien sûr) sur la reconnaissance identitaire et la lutte au racisme dit « systémique ». Notions bien souvent hors de portée de la législation, comme l’est le racisme tout court d’ailleurs.

Et c’est tout le problème des revendications de ce genre, car les relations humaines ne sont pas régies que par des lois, mais aussi par des mœurs et des mentalités. La particularité du racisme systémique, comme du racisme tout court, est plutôt du second ordre, puisque, comme un peu partout en occident, les discriminations raciales sont théoriquement interdites. Comme il n’est pas possible de décréter la fin du racisme dans les têtes, il restera toujours des racistes revendiqués ou non en situation de pouvoir pour exercer des discriminations, même si la majorité des gens exècre le racisme.

Pour la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, la discrimination systémique se définit comme suit : « la somme d'effets d'exclusion disproportionnés qui résultent de l'effet conjugué d'attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l'interdiction de la discrimination ». En d’autres termes, il s’agit d’effets cumulés de préjugés plus ou moins inconscients dans le fonctionnement du système. Ce qui touche surtout, on l’aura bien compris, les emplois, les promotions professionnelles ou sociales et le commerce. Le racisme systémique est donc difficilement dissociable du racisme tout court, puisque, inconscient ou pas, le racisme systémique implique toujours du racisme individuel à sa base.

Néanmoins, loin de moi l’idée de rejeter le concept de discrimination systémique puisque c’est une donnée sociologique particulièrement solide et qui est au cœur de la pensée marxiste. L’une des bases du marxisme est la critique des concepts abstraits, notamment la rhétorique bourgeoise sur les libertés individuelles et l’égalité en droit. Le droit bourgeois proclame la liberté et l’égalité de toute personne devant la loi, mais ne tient aucunement compte des conditions matérielles de l’exercice de cette liberté. Le bourgeois prétend que tous sont libres, alors que les moyens de production sont strictement hiérarchisés par la propriété privée. Dans un monde où l’accès à l’argent est régi par l’offre et la demande, via le salariat ou le commerce, l’accès aux capitaux dans la vie forme une hiérarchie informelle qui définit les grandes lignes de la destinée des gens. Et ne parlons pas du rôle déterminant que joue le capital social et culturel, issu de la cellule familiale, qui lui est tout particulièrement mal distribué et handicape toute une myriade de talents dans la société. En d’autres termes, la doctrine marxiste démontre parfaitement qu’il n’est pas possible d’être réellement libre par le seul fait de la loi.

La source de la discrimination systémique est donc de feindre une égalité formelle par la négation ou l’ignorance des inégalités structurantes de la vie. Le capital social, culturel et économique des gens forme la base des inégalités du monde capitaliste, mais cette particularité se retrouve aussi dans les catégories non économiques, comme pour ce qui est de la situation des mères monoparentales dans le monde libéral. La concurrence dans le cadre du salariat handicape nécessairement les femmes touchées par l’enfantement, puisque les grossesses ne sont pas toujours issues d’un choix. Les patrons le savent bien et préféreront prendre une personne qui n’est pas soumise à ce risque, même s’il est bien conscient que les enfants sont nécessaires à la société. D’ailleurs, ce temps de travail gratuit donné à l’enfant (et à la société) n’est pas reconnu ce qui implique un potentiel de précarité qui ne touche que très peu d’hommes. En d’autres termes, c’est la concurrence issue du libéralisme et non pas l’éthique du patron qui engendre cette discrimination. On parle donc ici de discrimination systémique.

Comme vous le voyez, la discrimination systémique est une réalité objective accessible à tous ceux qui se donnent la peine d’observer les conditions de vie concrète des gens. Mais le racisme systémique ne me semble pas relevé totalement de cet ordre, puisqu’il n’est pas issu du système, mais bien du racisme ordinaire. Je m’explique.

Le libéralisme se définit par la liberté individuelle dans le domaine social et économique, mais la réalité démontre qu’il engendre surtout un despotisme des possédants dans un monde où le salariat est devenu quasi indépassable, en raison de l’importance démesurée de l’argent dans la société capitaliste. Le rôle de l’emploi est donc déterminant dans la vie des gens, mais est encore organisé comme un simple contrat de gré à gré. Ce contrat est modalisé sur la base de l’offre et la demande et est pratiquement toujours à l’avantage de l’employeur. C’est donc la subjectivité du patron dans le cadre d’un rapport de classes avantageux pour lui qui fait qu’une jolie femme sera choisie plutôt qu’une autre, qu’un beau parleur sera préféré à quelqu’un de timide et c’est pour la même raison qu’un « blanc » sera choisi plutôt qu’un « noir ». C’est donc bien le libéralisme qui rend la discrimination possible, mais ce sont les mœurs et les mentalités qui engendrent une discrimination plutôt qu’une autre.       

Dans l’emploi et tout ce qui l’entoure, la discrimination systémique est issue du paradoxe social du monde capitaliste[1], elle peut donc être corrigée par la socialisation et la démocratisation des moyens de production, voir même par une vraie social-démocratie, mais, pour ce qui est des discriminations issues des mœurs et coutumes, la solution est bien moins claire. Disons même qu’elle ne pourra jamais vraiment évoluer dans les conditions actuelles, si nous nous en tenons aux règles qui définissent la « superstructure » de nos sociétés.

La superstructure désigne l'ensemble des idées d'une société, c'est-à-dire ses productions non matérielles, comme les institutions politiques, les lois, la religion, l’art, la morale, la conscience de soi, etc. Celles-ci sont directement issues des rapports sociaux et si « l’infrastructure » (les rapports de classes) est inégalitaire, il est fatal que les inégalités matérielles seront traduites et justifiées par des mœurs et des institutions inégalitaires, comme c’est le cas aux États-Unis.

Le mythe américain du « self made man » en est d’ailleurs un cas d’école, puisqu’il justifie les inégalités par le seul fait du talent et de l’effort individuel sans jamais tenir compte des conditions sociales, donc des possibilités des individus. Un peu comme si le monde capitaliste à l’américaine était une espèce de concours de talent qui récompense des génies mis à l'épreuve. Ce mythe est évidemment confortable pour les gens bien installés, puisqu’elle flatte leur orgueil, mais celui-ci sous-entend également que la pauvreté serait issue de la seule fainéantise et du manque de talent !

La discrimination des afro-américains me semble assez directement connectée à ce mythe, puisque c’est le type de préjugé que l’on entend le plus dans la bouche des racistes américains. Les noirs seraient moins « intelligents et plus « paresseux » que les blancs, en raison de je ne sais quelle théorie raciale, ce qui expliquerait leur situation. Je ne crois pas avoir besoin de démontrer à quel point ce raisonnement est ridicule, mais nous pouvons affirmer que ce mythe confirme bien que l’idéologie est bel et bien une justification des conditions matérielles.

Aux États-Unis, un autre mythe est bien rependu et c’est celui de la « race ». Le concept de « race » est depuis longtemps discrédité par la science et est relégué au rang de pseudoscience. Pour autant, cet autre mythe persiste dans ce pays et ce n’est pas un hasard, puisque le « communautarisme[2] » est consubstantiel au néolibéralisme, étant donné qu’il justifie la stratification du domaine public (hors travail) en sous-catégorie privée. La catégorie phare de ce communautarisme est bien sûr celle des super riches ! Communauté réputée pour sa fermeture, celle-ci justifie légalement et moralement son autarcie par l’existence des communautés religieuses d’antan et par les communautés ethniques d’aujourd’hui. Autrement dit, la « liberté de regroupement » dans la société civile appelée « lobby ». Ces regroupements, en plus d’être arbitraires et antisociaux, sont à double tranchant, puisque s’ils aident ses membres quand ils sont forts, ils rabaissent aussi leurs membres quand ils sont faibles et stigmatisés.

Cette vision communautaire de la société apporte un boulevard aux idées racistes, puisqu’il participe à l’essentialisation des gens et justifie les préjugés, alors qu’ils sont surtout issus d’une solidarité de condition de vie. Il est vrai que le racialisme est une composante importante de la conscience des membres des communautés noires et fait évidemment écho au nationalisme d’antan, mais, comme ce dernier, il traduit une communauté d’existences et le référant (la couleur de peau ou la nationalité) reste au fond bien arbitraire. La communauté d’existence dépasse parfois les classes sociales dans un cadre identitaire, mais ne dépasse pas les objectifs politiques de la lutte des classes, puisque c’est au travers une « infrastructure » sociale égalitaire et démocratique (la société socialiste quoi) qu’émergeront des mœurs égalitaires et antiracistes.

C’est pour cette raison que l’antiracisme doit relever de la lutte des classes et ne doit pas faire cavalier seul. Autrement, l’antiracisme se fera manipuler par les bourgeois pseudos progressistes, sans pour autant faire disparaitre le racisme dans la société. Et cette manipulation est malheureusement déjà en bonne partie réalisée, par la frange « progressiste » de la bourgeoisie américaine depuis l’ère d’Obama. Ère Obama qui, rappelons-le, a vu émerger l’organisation « Black live matters ». Peut-être ne s’agit-il pas d'un simple hasard ?

Benedikt Arden (juin 2020)     





[1] Celui-ci est le caractère social des moyens de production et son organisation par la propriété privée, ce qui engendre une organisation sociale despotique dans une société prétendue égalitaire. 
[2] Communautarisme, au sens populaire du terme.