vendredi 26 mai 2017

Malédiction derrière la convergence ...

C’était à l’occasion du long weekend de la commémoration des patriotes qu’avait lieu le congrès de Québec solidaire (QS) et de son fameux vote sur la possibilité d’alliances entre partis souverainistes. C’est-à-dire, le Parti québécois (PQ) et Option nationale (ON). Plusieurs en attendaient beaucoup (probablement un peu trop), même si ces potentiels pourparlers n’étaient qu’un simple prélude hasardeux. Mais il n’en demeure pas moins que bien des souverainistes voyaient en cette alliance « souvrainisto-progressiste » une réelle solution pour 2018.

Résultats des courses, si les congressistes ont refusé les pourparlers avec le PQ, ceux concernant ON ont été accepté. Ce qui démontre au moins assez clairement que les membres de QS sont potentiellement capables de renforcer leur position sur l’indépendance, malgré les gains électoraux négligeables que provoquerait cette fusion au sein des intentions de vote[1].

En conséquence, le résultat des votes concernant les alliances souverainistes est donc clair : QS embrasse la cause de l’indépendance, mais rejette son « vaisseau amiral ». Mais pourquoi ce rejet ? Pour les militants de QS, c’est d’abord pour son attitude face au conservatisme identitaire plus ou moins assumé et accessoirement pour ses positions ambiguës en matière environnementale et sociale. Mais à écouter les militants péquistes dans leurs diatribes, cette position de rejet irait « contre toute logique » et n’aurait comme autre conséquence que de « voler des votes au PQ ».

Évidemment, ces militants se gardent bien de répondre aux critiques du PQ, qui engendre ce désamour. Vous savez, ces zones grises sur des questions pourtant fondamentales pour un parti se prétendant indépendantiste, comme celui du mode de scrutin, des moyens d’accession à l’indépendance, l’échéance, voire l’indépendance elle-même ! Et je ne parle même pas de toute l’ambiguïté derrière le soi-disant « progressisme » de l’appareil du Parti québécois[2] et de son refus de comprendre que les électeurs sont libres de ne pas voter PQ s’ils ne le trouvent pas convaincant.   

Enfin, le schéma pour ces militants est tristement toujours le même et se limite à donner carte blanche à la direction du PQ et le plein appui dans ses châteaux forts comme position de « gros bon sens », car la formation serait potentiellement « plus à même de remplacer les libéraux » au sein du gouvernement. Mais, en dehors du fait que le PQ ait lamentablement échoué à cette tâche[3] lors de sa dernière expérience au pouvoir, il n’en demeure pas moins que c’est beaucoup demander à la direction de QS que de donner cette carte blanche au PQ. Car il est peu probable que le PQ veuille laisser autre chose à QS que ces propres conquêtes et les circonscriptions où le PQ n’a aucune chance de gagner. Autrement dit, un marché de dupe. De plus, il ne faut pas perdre d’esprit que le PQ est en déclin constant et que QS fait normalement ses conquêtes sur les terres péquistes et non l’inverse, ce qui rend l’offre encore moins intéressante. Cela va de soi ! Et tout ceci additionné aux griefs idéologiques qu’ont ses militants et mentionnés ci-dessus.

Malgré la déception de certains, QS semble avoir le vent dans les voiles depuis ce congrès et se prétend même être en mesure de battre les libéraux aux prochaines élections. Malgré tout l’engouement suscité par QS, il n’est pas encore tellement crédible que ceux-ci soient un réel concurrent pour le PLQ en 2018. Mais il n’est pas impossible que leurs appuis et représentations augmentent significativement dans certains centres urbains (même hors de Montréal). Et cela au détriment du PQ, comme toujours. Il est donc compréhensible que les membres de QS n’aient pas accepté de se faire avaler par un PQ en déclin. D’autant plus que c’est ce même PQ (du moins, celui de Lucien Bouchard) qui abandonna l’électorat progressiste francophone dans les années 90-2000 (parce qu’un peu pris pour acquis, il faut bien l’admettre) et qui engendra l’espace politique qu’occupe maintenant QS.  

Malgré ces quelques griefs envers l’appareil et la base du PQ, je me dois de préciser que QS n’est pas sans fautes non plus dans cette histoire et leur stratégie, même s’ils la présentent comme étant comparable à celle de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon (JLM), n’est pas de même nature. Et cela depuis le tout début de sa fondation. Les mouvements progressistes qui marchent dans le monde ont tous comme base un programme minimal de convergence. Programme minimal permettant d’établir un objectif clair et de faire le pont entre différents mouvements et forces sociaux propres à chaque pays contre leurs représentants néolibéraux[4]. Si QS est effectivement une convergence, celle-ci l’est d’abord entre la social-démocratie radicale (Union des forces progressiste) et les représentants politiques du mouvement communautaire (Option citoyenne). De la coalition solidaire est visiblement absente tout un pan du mouvement syndical (notamment celui des régions) et des indépendantistes[5], ce qui n’est pas négligeable comme forces sociales encore plus ou moins proches du PQ. C’est d’ailleurs ces dernières forces qui misaient le plus sur cette alliance.

En fait et pour continuer la comparaison avec le contexte français et québécois, QS serait plutôt comparable à une alliance entre le Front de gauche et le NPA, quand la France insoumise est d’abord une coalition de partis politiques, groupes sociaux, environnementaux, socialistes et syndicaux autour d’un programme pragmatique et évitant les sujets inutilement polémiques. Les éléments qui divergent le plus entre ces deux coalitions, est que la France insoumise s’est construite d’abord et avant tout sur la mise au banc des partis[6] et de leurs besoins de domination idéologique, pour se focaliser sur un programme minimal de convergence qui sut fonder le mouvement de masse que l’on connait aujourd’hui. Tout le monde y trouve son compte, malgré les profondes divergences entre les groupes qui soutiennent ce mouvement.  

Pour ce qui est de QS, le programme est tout sauf minimal et comporte une multitude de points polémiques propre à éloigner bien du monde. Notamment sur les questions identitaires, qui, trop souvent, prennent appui sur une réalité subjective des discriminations au lieu de focaliser sur le cadre social et juridique à l’origine des discriminations. Autrement dit, QS exclut implicitement tous ceux qui ne sont pas acquis aux discours parfois provocateurs des groupes féministes, LGBT, immigrés, musulmans, etc. Et ces gens, surtout en région, sont très loin d’être tous de droite, malgré ce que l’on en dit à Montréal. Comme je l'ai écrit déjà à mainte reprise, il est stratégiquement idiot de rejeter tout un pan du mouvement syndical et souverainiste par simple dogmatisme idéologique. Quand on aurait tous à gagner de les écouter, afin de comprendre leurs peurs pour ainsi y répondre sans mépris. Cette ouverture a été l’un des grands succès de JLM, car la stratégie de pureté de la vieille gauche française (comparable à celle de QS) est une des grandes raisons qui ont fait du Front national le 1er parti ouvrier de France. Depuis que la France insoumise daigne parler avec les électeurs du FN (du moins, son électorat ouvrier et précaire), ces derniers peuvent se réconcilier avec la gauche et ainsi court-circuiter la propagande identitaire du FN. C’est d’ailleurs une stratégie que Québec solidaire professe depuis longtemps pour communautés culturelles (surtout musulmanes), alors il n’est pas logique de ne pas l’appliquer aussi aux Bernard Gauthier du Québec profond.

Je sais que cet intérêt porté aux régions n’est pas directement mis de côté par l’appareil de QS et ces derniers se défendraient bien sûr d’abandonner les régions. Mais il n’en demeure pas moins que le programme identitaire (de gauche) très étoffé de QS rend la discussion difficile au même titre que la charte des valeurs a su brouiller le PQ d’avec l’électorat immigrant. Le programme de QS est rempli de vœux pieux et de jugement de valeur qui n’apportera rien de neuf s’ils devaient arriver au pouvoir[7], mais qui lui aliène un grand nombre d’électeurs antilibéraux susceptibles de les soutenir pour leur programme économique, environnemental et démocratique. Ces électeurs, au même titre que ceux du FN, sont tout à fait mûrs pour une récupération populiste et forment un électorat tout prêt pour le parti qui saura jouer au mieux la carte sociale et identitaire.         

Par chance, ce jour n’est pas encore arrivé. Mais ne soyons pas naïfs, le conservatisme identitaire fleurit de jour en jour sur le terreau qu’engendre les extravagances de certains groupes proches de QS et dont le fonds de commerce est plus de culpabiliser les masses que de lutter réellement contre les discriminations. Si QS se veut un mouvement de masse, celui-ci devra rejeter le culpabilisme que professent ses composantes identitaires (de gauche) extrémistes, car ces derniers seront toujours un repoussoir pour la majorité de la population et lui aliénera le soutien des masses[8]. Et est-il besoin de rappeler cette évidence qu’un mouvement de masse ne peut se faire sans le soutien de cette même masse ?

En somme, je ne crois plus aux chances de revoir un PQ sain depuis belle lurette, mais Québec solidaire est encore actuellement loin d’être sur la voie du pouvoir et donc de l’indépendance. Tant et aussi longtemps qu’ils seront prisonniers de leurs positions moralisatrices et que ceux-ci regarderont de haut les gens des régions (qui sont un électorat objectivement et subjectivement discriminé !), le pouvoir ne saura être ailleurs que dans les mains du PLQ, voire pire … 

En fin de compte, et si le vote a su décevoir bien des gens, les choses ont désormais le mérite d’être claires pour la suite du calendrier politique. Reste à savoir si le PQ de Lisée voudra continuer dans la voie d’un parti qu’il prétend progressiste ? Autrement, nous aurons une nouvelle fois la preuve que cette main tendue n’était qu’une manœuvre (toute Liséenne) ne visait qu’à avaler la gauche du Québec pour mieux la tuer !

Benedikt Arden (mai 2017)        



[1] Le petit 1% d’électeur d’Option nationale ne sera pas mathématiquement acquis à QS, malgré des négociations favorables.
[2] Comme la fameuse « gauche efficace » de son chef.
[3] C’est-à-dire remplacer durablement le PLQ.
[4] Le plus souvent représenté par les partis traditionnels de l’axe gauche-droite.
[5] La base des souverainistes est rarement un soutien des politiques néolibérales.
[6] JLM a mainte fois dénoncé les alliances entre partis et l’opportunisme qui s’en apparente.  Les déboires avec l’appareil du PCF sont directement liés à ce point.
[7] Voir le point 1 du document « Pour une société solidaire et féministe » qui est un copier-coller de la charte des droits présentement en vigueur, mais tout en imposant une vision moralisatrice et subjective de la société québécoise. Ce qui les emmène à promouvoir tout un ensemble de privilège et de discrimination lié à la « race », le sexe, la religion, etc. au lieu de changer les structures économiques qui engendraient l’égalité de tous.
[8] La lutte contre les discriminations et le culpabilisme ne sont en rien liés. Le culpabilisme est la plupart du temps contreproductif, car n’excitant que la réaction tout en ayant un potentiel d’éducation quasi nul.  

vendredi 19 mai 2017

Entre gauche morale et droite progressiste …

Après une longue activité politique, qui la mènera in fine comme députée de Gouin[1], Françoise David a finalement rendu son tablier en janvier dernier pour une retraite sans doute méritée. Ce qui aura comme conséquence de libérer la place qu’elle et son parti ont mis tant d’années à conquérir. Comme chacun sait, l’arrivée récente et en grande trompe de Gabriel Nadeau-Dubois (GND) dans l’arène politique fut tout indiquée pour défendre ce terrain conquis. GND étant une personnalité bien connue de la gauche québécoise depuis son rôle lors des événements de 2012[2], celui-ci devint tout naturellement la personnalité la plus à même de maintenir le flambeau solidaire dans cette circonscription. Depuis, plusieurs kilomètres de papiers d’opinion plus ou moins intéressants ont été publiés et les magouilles entre partis ont fait leur petit bout de chemin. Il y aurait fort à dire sur ce théâtre politique souvent grotesque, mais ce qui a attiré mon attention dans cette histoire fut cette candidature dite « atypique » que le Parti libéral du Québec (PLQ) a mise dans les pattes de GND, soit celle de Jonathan Marleau.

Cette candidature est considérée comme « atypique », mais à quel titre ? Car, en dehors de son élection comme président de la Commission-Jeunesse du PLQ, qui n’a rien de bien « atypique », ce qu’il lui vaut cette qualification relève du fait que celui-ci serait un membre de ce que l’on appelle « la communauté LGBT » ainsi que d’être natif de Port-au-Prince, en Haïti. Autrement dit, cette candidature libérale se présente comme un représentant des minorités éthniques et sexuelles. Évidemment, cela n’apporte rien de bien « atypique » non plus, mais son engagement au côté des « carrés rouges » a pour le moins tout pour surprendre.

Comme il l’a, lui-même dit : « J'ai porté un carré rouge, j'ai revendiqué dans le respect, j'ai fait résonner les casseroles, j'ai défendu l'économie du partage et dénoncer le racisme systémique ». Le portrait plutôt gauchisant des propos de monsieur Marleau est bien sûr à relativiser, car, à 20 ans, toutes les portes sont ouvertes, au même titre que les retournements de veste. Son militantisme en faveur de Uber et de son système intrinsèquement exploiteur ne laisse pas de doute sur sa vision sociale des choses. Pourtant ce militant libéral ne se prive pas d’une certaine rhétorique de gauche et le démontre sans complexe lorsqu’il affirme qu’il a « toujours eu le courage de défendre [s]es convictions, [s]es valeurs, celles du progrès et de la justice pour toutes les Québécoises et tous les Québécois […] » et qu’il « répond présent lorsqu’il est temps de représenter la jeunesse et la diversité québécoise »[3].

Il va sans dire que l’antiracisme bon chic bon genre du PLQ est dans l’ordre des choses, mais cette fois ils ont fait un nouveau pas dans la diversité identitaire (identitarisme de gauche) et semblent avoir en tête de jouer la carte des minorités contre le « mâle cisgenre blanc », un peu à la manière de ceux qu’on nomme un peu bêtement les « socials justice warriors » ou SJW[4]. Le PLQ étant l’archétype même du machiavélisme en politique, la tactique, même si extrêmement malhonnête, n’en reste pas moins bien pensée. Car le PLQ est incontestablement un parti néolibéral, donc théoriquement de droite, mais la prédominance des questions identitaires par rapport aux questions sociales de l’époque actuelle donne un contexte favorable à ce genre de confusion des genres.

Mais d’abord, en quoi est-ce que le PLQ et le néolibéralisme sont-ils de droite ? La question mérite réflexion, car à l’opposé de ce spectre politique nous observons de plus en plus de militants souverainistes, issus de la social-démocratie, voir du socialisme, dériver vers conservatisme identitaire (l’identitarisme de droite) pour des raisons que j’ai déjà expliquées à de multiples occasions. En fait, et avec cette montée des questions identitaires, on remarque aisément que le piler entre la gauche et la droite tend à ne plus être tout à fait le même.

Ce changement de paradigme entre gauche et droite n’est évidemment pas sans importance et je ne saurais cacher un certain agacement quand j’entends certaines personnalités de droite ou des représentants du pouvoir en place jouer les progressistes quand ces derniers sont d’abord les chantres d’un régime d’exploitation injuste. Que l’on parle d'éditorialistes, comme Martineau, Pratte et consorts ou les Couillard, Trudeau et compagnie, on est souvent surpris d’entendre (ou lire) ces derniers se prétendre progressistes et modernes à l’inverse d’une gauche souvent décriée comme « conservatrice », voir « réactionnaire ». Il va évidemment de soi que le terme de « progressisme » et celui de « moderne » sont tout sauf clairs et peuvent être utilisés à toutes les sauces, même s’ils évoquent normalement des idées de gauche. Il n’est donc pas interdit de prétendre que la privatisation générale des services publics, la destruction du droit du travail et d’une bonne partie de nos acquis sociaux soient une sorte « d'évolution » vers un certain type de « progrès » quand l’on est de croyance néolibérale. Tout le monde voit midi à sa porte quand nous avons à défendre nos idées et, hormis les divers courants conservateurs à l’ancienne, il est compréhensible que les représentants de ces options politiques se perçoivent comme étant les garants du « vrai progrès », même s’il s’agit d’idée directement issue d’une pensée économique datant du 18e siècle.

C’est pourtant à partir de ces notions troubles que sont le « progressisme » et la « modernité », que l’on essaie de faire passer l’ancienne division « souverainiste-fédéraliste » vers celui de l’axe « gauche-droite ». Sans pour autant éliminer totalement la division classique qu’avait cette notion, c’est-à-dire un positionnement basé essentiellement sur la question de la lutte des classes, celle-ci est sans cesse reléguée aux questions de société, liées à l’identité, aux valeurs ou à la morale. Quoique ces questions ne soient pas sans importance, on note rapidement qu’elles ont rarement le potentiel de changer radicalement la société. Le fameux « cabinet de la diversité » de Justin Trudeau nous l’a clairement montré depuis sa composition[5] en 2015.

L’idée de mettre plus d’emphase sur des positionnements plus idéologiques que constitutionnels n’est pourtant pas sans intérêt, puisque presque personne (hormis les fédéralistes lors des périodes électorales) ne semble voir dans l’indépendance une question d’actualité… Ce changement ne serait donc pas sans intérêt s’il devait servir à exprimer des projets de société explicites au lieu de servir de parures factices à des partis qui mériteraient surtout de disparaitre.

Afin de voir plus clairement dans cet imbroglio, je me dois de revenir sur quelques concepts de base, mais qui auront comme avantage d’éviter certains des malentendus et des lieux communs qui troublent ces enjeux.  

En premier lieu, je rappelle que les notions de gauche et de droite sont des étiquettes politiques qui ont normalement comme usages de positionner idéologiquement des personnes, des organisations ou des partis par rapport à un centre (le pôle de gravité idéologique pourrait-on dire). La période qui fût à l’origine de ce concept relève donc directement de cette dichotomie, soit une division sur la nature du régime politique de la France du 18-19e siècle (monarchie ou république). De ce point de vue, il n’y donc pas de corpus doctrinal précis à appliquer à ce qu’il est convenu d’appeler « droite » ou « gauche », mais simplement une question de rapport positif ou négatif à un ou des enjeu(x) bien précis.

Ensuite et comme chacun sait, cette notion entraine aussi un positionnement général des idées politiques. C’est pourquoi l’on parle de « gauchisme » et, un peu moins souvent, de « droitisme » pour identifier des familles politiques et idéologiques. La base de cette dualité réfère plus généralement à l’acceptation ou au refus de blocs d’enjeux de société ou de projets politiques. Cette distinction a souvent été, et l’est de plus en plus, résumée par les concepts de « progressisme » et de « conservatisme ». Dans ce cadre, le pôle de gravité idéologique est donc basé sur la notion générale de « changement ». De là la raison d’être de ce fameux qualificatif de « moderne », qui, en dehors de sa relation avec le « progressisme », ne veut strictement rien dire. Comme vous le voyez, la dichotomie « gauche-droite » est une notion malléable et peut donc signifier des contenus politiques complètement différents, ce qui explique en partie que des personnalités de droite peuvent se prétendre de gauche ou à tout de moins progressiste et moderne, ce qui revient un peu au même dans leurs esprits.

L’acceptation de l’idée selon laquelle la gauche et la droite seraient des corpus idéologiques établies, est assez récentes et est surtout issues de la recomposition de la social-démocratie en libéralisme de bonne conscience ou de ce que j’appellerais la « gauche morale ». Aujourd’hui, les bonnes mœurs et les pensées ouvertes sur le monde, comme on dit, ont remplacé les projets politiques concrets pour tout un pan de la gauche. Le libéralisme économique est devenu une constante de l’ensemble du spectre politique, au point que sa critique est aujourd’hui vue comme une forme d’extrémisme. Mais le grand malheur est que cette recomposition est stérile par définition, car la morale et les pensées des gens sont de nature privée. Et qu’elle soit religieuse ou laïque, la morale en politique s’est toujours caractérisée au mieux par des discours hypocrites, ou pire, par une tendance politique plus ou moins opposée aux droits[6]. La morale est pourtant omniprésente dans le discours politique actuel et notre rapport à cette-ci tend progressivement à devenir un nouveau pôle de gravité idéologique. Ce qui explique encore une fois pourquoi tant de personnalité de droite se présente désormais comme étant de gauche.

Un exemple concret serait le cas des sempiternels débats sur l’identité et le multiculturalisme, débat sporadique qui survole nos vies depuis maintenant plus de dix ans. Sans doute, vous êtes-vous aperçu que ces débats n’étaient pas tant liés au sens et/ou à l’utilité que comporte l’identité d’un pays. Autrement dit, sa pertinence politique. Comme toujours ces débats se centrent sur des questions de morales individuelles ou apolitiques comme la tolérance, la xénophobie, la tradition, l’intégration[7], la culture, etc. En somme, rien qui ne dépasse de bien loin les comportements individuels. Certes, les comportements des individus ont de l’importance dans la société, mais, en dehors des cas où leur comportement soit illégal, il ne s’agit pas de questions politiques[8] à proprement parler. Donc, il est absurde de prétendre que de tels débats soient interprétés en terme gauche/droite. On peut très bien, comme monsieur Malreau et le PLQ, être tolérant en termes de diversité religieuse et culturelle et être tout à faire pour un projet de société inégalitaire. En somme, être égalitaire dans l’inégalité !

Inversement, il est certain qu’un discours prônant l’imposition d’un ordre moral quelconque comme projet politique n’est vraiment pas de « gauche ». Mais contrairement à l’idée qu’on pourrait s’en faire, cette tentation n’est pas uniquement issue de ce qu’il est convenu d’appeler la « droite ». Comme je viens de le rappeler, les rapports humains hors de l’économie et du droit ne peuvent devenir politiques que dans un État totalitaire, étant de caractère privé. Et un totalitarisme, fût-il de droite ou de gauche, ne peut en aucun cas être considéré comme un progrès dans le domaine des droits humains ou de leurs égalités politique et économique.

Pour en revenir à notre droite progressiste et à notre candidat libéral, on a tous compris que la dépolitisation des enjeux politiques, pour se centrer sur des questions identitaires et morales, a un intérêt tout à fait politique. Soit celui de déplacer les enjeux sociaux économiques vers des débats stériles pour mieux imposer une vision économique préétablie. Les adeptes du néolibéralisme ont tous pour principale inquiétude de voir ressurgir le spectre de la planification économique, car la planification est la réponse de la plupart des maux de la société, à commencer par la discrimination. Le pouvoir des forts étant issu du contrôle du capital, il est toujours bien sage de détourner les haines vers l’autre. Surtout si ceux qui s’haïssent sont de la même classe sociale. C’est pourquoi des débats sur le voile ou sur la diversité ethnique d’un gouvernement seront toujours préférables à un débat sur l’origine de la dette et l’utilité de la propriété lucrative (l’actionnariat) dans le domaine de la production. Ils auront même parfois le culot (et ils l’ont eu !) de détourner une pertinente interrogation sur les bienfondés du CETA en un vulgaire manque d’ouverture sur le monde !

Évidemment, je ne crois pas que le stratagème du PLQ fonctionnera, car, malgré tout son machiavélisme et son argent, la population de Gouin connait bien ce parti et sait lui tenir tête. Malgré tout, cette tentative d’enfumage est bien symptomatique de l’évolution du débat public au Québec et plus largement en occident. Il est inquiétant de constater à quel point la confusion, entre ce qui relève du politique et ce qui relève de la morale individuelle, est devenue importante chez ceux se revendiquant de la gauche. Il n’est donc pas surprenant que les représentants de la droite néolibérale puissent se présenter comme un parangon de progressisme, étant issus d’un courant de pensée qui centre son mépris sur une classe sociale et non sur des questions d’identités. Ils n’ont qu’à trouver des représentants chez ceux qu’on présente comme des minorités opprimées, mais … des catégories économiques privilégiées ! Ce n’est donc pas étonnant que le parti libéral ait embrassé la cause de « l’anti racisme systématique ». Sachant que le racisme et les discriminations de ce style sont déjà proscrits dans la constitution. Ils auront le bon jeu d’enfoncer des portes ouvertes tout en rappelant que les riches forment aussi une minorité qu’ils doivent aussi protéger des méchants socialistes que nous sommes.

Enfin et vous l’aurez compris, la confusion idéologique de notre époque tend à modifier la donne en ce qui a trait l’axe gauche-droite. Il serait donc à leur propre avantage que les représentants de la gauche se rappels que ce qui fait le progressisme en politique n’est pas tant les vertus des citoyens (aussi importante soit cette notion), mais la nature d’un projet de société qui aura comme conséquence de faire respecter nos droits individuels et collectifs.

Benedikt Arden (mai 2017)




[1] De 2012 à 2017
[2] Porte-parole de « CLASSÉ »
[4] Ces guerriers de la justice sociale sont d’ailleurs bien connus pour être tous sauf des « guerriers » et sont surtout connus pour défendre la justice sociale qu’en complément des reconnaissances identitaires de certaines des minorités les mieux défendues.
[5] Même si la diversité ethno religieuse était plutôt avancée, l’origine sociale, professionnelle et idéologique de ce gouvernement restait plutôt monolithique.
[6] La morale ou l’éthique sont des qualités que l’on s’impose à soi-même, pas aux autres.
[7] Certaines de ces notions, comme l’intégration, sont en partie politiques, c’est vrai. Mais pas au sens où certains l’entendent. L’intégration est un processus individuel. C’est le contexte économique et légal qui enveloppe cette démarche qui est politique.
[8] Rappelons que la tâche du politique est d’abord de rédiger des lois et de les faire respecter. 

mercredi 26 avril 2017

Le vice caché du « front républicain »

Il n’a échappé à personne que l’élection présidentielle française s’est soldée par la confirmation des prévisions des instituts de sondage, qui prédisaient depuis plusieurs mois déjà un duel Macron/Le Pen au second tour. Il n’était pourtant pas du tout certain que ce scénario survienne, car l’évolution des tendances des dernières semaines avait mis en place une course à quatre d’autant plus serrée que la différence entre la 1re et 4e place n'a divergé que d’à peine 4%. Cette défaite de la France Insoumise doit tout de même être relativisée, car elle cache aussi une grande victoire au sein de la gauche. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon n’a peut-être pas réussi à atteindre la magistrature suprême, avec son 20%, mais son hégémonie au sein de la gauche est maintenant totale. Étant donné le score (6%) de tiers parti qu’a obtenu le parti socialiste, cette dernière élection risque fort bien de lui être fatale. D’autant plus, que la grande majorité des apparatchiks de l’appareil (et non les moins opportunistes) sont déjà, ou rejoindront à brève échéance, l’équipe d’Emmanuel Macron. Ce mouvement « En Marche ! » vers le néolibéralisme aura le grand mérite de mettre un peu de clarté dans ces étiquettes politiques frauduleuses qui faisaient office de façade pour crédules.

En somme, la bonne nouvelle de ce premier scrutin est de revoir une force progressiste réellement sociale en France et ayant enfin le potentiel de remettre de l’avant certain des thèmes (souveraineté nationale, critique de l’OTAN, protectionnisme, pacifisme, etc.) que le Front national (FN) s’était stupidement fait abandonner par cette « gauche » de gouvernement depuis tant d’années.

Mais outre cette demi-victoire tout sauf négligeable, le mauvais côté de l’affaire est le retour du sketch frelaté du « front républicain », qui n’aura comme seul dénouement que de légitimer le candidat du « moindre mal ». Ceci par un plébiscite digne des pires régimes, face au mal incarné que représente le FN… Mais hormis la mise de côté des principes de base de la démocratie, je crois bien que le mal est ailleurs, car ce type d’exercice a aussi comme vice fondamental de renforcer indirectement le vote FN et donc tend à rendre son élection ultimement possible un jour.  Je m’explique.

L’utilité du FN dans le paysage politique français est de servir d’épouvantail, donc de repoussoir utile afin de rallier des courants, qui normalement devraient se combattre, au profit des partis au pouvoir. Contrairement à son prédécesseur italien (le MSI), celui-ci ne semble pas encore être en mesure de se faire accepter par la droite classique, malgré l’abandon de tout un pan de leur tradition politique et d’un fort courant promouvant une alliance de cette nature au sein de l’appareil du FN. Les raisons conjoncturelles sont nombreuses, mais à mon avis les raisons sont d’abord structurelles et idéologiques.

La France est dominée par un besoin très puissant de catégoriser les courants politiques. Et les acteurs de ce système en sont bien conscients et l’utilisent allégrement afin d’occulter certains enjeux décisifs. C’est pourquoi l’axe droite/gauche traditionnel, malgré son incapacité à interpréter les forces en présence, semble à ce point promu par les journalistes et les politiciens. Si l’on ne se base que sur cet axe, il devient difficile de juger correctement certaines questions pourtant fondamentales comme l’indépendance nationale, monétaire et géopolitique, qui ne sont pas strictement applicable sur une opposition entre gauche et droite, car elles sont partagées à la fois, par des courants de pensés se revendiquant des deux familles.

Afin de pallier ce manque, le terme de « populiste » fut donné aux courants ayant adopté la défense de ces enjeux. Malgré tout, ce terme reste très connoté à la droite, malgré qu’il soit de plus en plus utilisé pour qualifier certains courants de gauche, notamment ceux remettant en cause le capitalisme financier. Le sens à comprendre derrière l’usage courant du terme « populisme » est d’abord péjoratif et doit être entendu un peu comme « démagogue », donc basé sur des discours frauduleux inspirés par les sentiments vils du peuple. Le populisme sera donc l’opposé des courants se présentant comme « raisonnables », notamment ceux représentés au gouvernement.  

La gauche dite « populiste » l’est en France d’abord parce que remettant en cause la construction européenne, l’Euro et plus largement les principes du libre-échange et de la finance. Même si derrière la critique de ces institutions, il ne se cache rien de plus que les bons vieux principes du socialisme, les commentateurs médiatiques, l’extrême gauche bébête et les promoteurs du marché y verront une dérive « souverainiste ». C’est pourquoi ils feront beaucoup d’effort pour assimiler ces courants à l’extrême droite. Pourtant, si l’extrême droite est historiquement associée au nationalisme[1], il n’en va pas du tout de la souveraineté nationale. Ce concept politique n’est certes pas, comme je l’ai déjà précisé, uniquement partagé que par la gauche, mais il est inséparable d’une vision réaliste de l’exercice de la démocratie. L’État-nation est, pour encore un bon moment, le seul cadre dans lequel peut s’exercer la démocratie et un programme concret de socialisation économique, car, comme chacun sait, plus l’agglomération s’élargit, moins la démocratie est représentative des populations et plus elle rétrécit, plus sa possibilité d’action est limitée. Loin d’être un paradoxe, il s’agit tout simplement d’une donnée banale que toute personne s’intéressant à la politique devrait avoir réfléchie au moins une fois dans sa vie.    

L’idée des tenants de la mondialisation néolibérale est donc d’assimiler la souveraineté et tout ce qui l’entoure de l’infâme ! Et l’infâme c’est l’extrême droite et le fascisme comme vous le savez et c’est pour cette raison que la gauche réellement sociale doit constamment se défendre d’être l’inverse de ce qu’elle est. Mais pour le FN, cette tactique de diabolisation manichéenne est une source constante d’électorat neuf. Il est vrai que le FN, contrairement aux autres partis, ne possède que peu d’électorats de réserve en cas de deuxième tour. Mais les électeurs acquis au FN le sont normalement de manière assez fervente, car ayant à subir tout un ensemble de préjudice dans leur vie de la part de leurs proches et qui a aussi le potentiel de nuire à leur vie professionnelle. L’adversité que connaissent ces gens a donc une forte tendance à les souder idéologiquement à ce parti et donc à influencer sur le long terme les points initiaux de désaccords (notamment celui du racisme !).

Inversement, les partis de gouvernement ont un électorat de plus en plus volatil. Le résultat de la dernière élection prouve sans aucun doute ce fait. Cette volatilité de l’électorat n’est pas tant due au courant qu’ils devraient représenter, mais à l’espoir ou au rejet qu’ils suscitent. Et dans l’état des lieux et en vertu de la construction européenne, la France est prise dans un engrenage lui imposant une politique répressive d’austérité ayant un impact décisif sur une majorité de la population. Comme une grande part de la population se voit précipitée de force dans cet abime et que les partis de gouvernement ont tous plus ou moins été zélés à ne pas tenir leurs promesses de campagne, la tendance générale est de se rabattre vers ceux qui n’ont pas exercés le pouvoir ou vers l’abstention. Mais plus encore, comme chaque avancée du FN se voit aussitôt suivie d’un rassemblement en bloc contre lui et que ce bloc est souvent assimilable aux défenseurs du carcan européiste. C’est donc à juste titre que les gens qui souffrent de déclassement par ces politiques néolibérales interprètent ce bloc comme étant celui du « système » qui les opprime. Et comme il n’y avait jusqu’à récemment aucune autre alternative que le FN afin de protester électoralement contre cette construction antidémocratique qu’est l’Union européenne, le FN est devenu, pour une bonne partie du peuple français, le représentant de ces déclassés, malgré la réalité mensongère de cette croyance.

Le FN effarait encore aujourd’hui une majorité de Français, mais à chaque fois qu’une personne tombe dans la précarité imposée par l’Europe, cette personne, pour les raisons exprimées ci-dessus, devient potentiellement un électeur frontiste. Et à chaque fois que cette personne ose « sortir du placard », si vous me passez cette expression, elle fera face à un ostracisme qui risque de la souder définitivement à la « communauté FN ». Autrement dit, chaque « front républicain » et chaque injustice perpétrée envers ses électeurs renforcent le vote Front national. Et c’est ce qui arrive depuis plus de 30 ans.

La tactique du repoussoir est évidemment efficace, car s’appuyant sur une histoire de fascisme qui fait froid dans le dos, mais celle-ci n’est pas à toute épreuve et perd de son efficacité à chaque fois qu’elle est utilisée. De plus, en diabolisant les thèmes (et non pas les seuls arguments) utilisés par le FN, il devient presque impossible de démontrer à la population que des alternatives à gauche existent aussi. S’il existe des inquiétudes face à l’immigration, à cette guerre potentielle avec la Russie, au dogme du libre-échange, à l’Union européenne, etc. Il est suicidaire de laisser au seul FN le soin de traiter ces sujets qui fâchent sans riposter. D'autres solutions existent et certaines d’entre elles ont été magnifiquement promues par Jean-Luc Mélenchon lors du dernier scrutin, ce qui explique à mon avis une partie de son succès électoral.     

De toute manière et peu importe le court du prochain mandat (qui ne risque pas d’être rose), la seule tâche qui importe à la gauche de France comme à celle du Québec est de mener un combat à la fois contre cette oligarchie qui nous opprime tout en reprenant le pas sur les terres que les sociaux traitres de tout acabit ont abandonnés à cette fausse alternative en échange de postes bien rémunérés.

Espérons seulement que l’aile dite « sociale » du FN du Nord finisse par perdre le contrôle de l’appareil, au profit de son pendant libéral du Sud. De cette façon le FN subirait probablement le même sort que son équivalent italien et se dissoudrait dans la droite classique et permettrait de libérer cet électorat qui ne lui appartient pas.

Benedikt Arden (fin avril 2017)



[1] Seulement à partir de la toute fin du XIXe siècle, car auparavant le nationalisme était associé à la gauche républicaine, voir l’extrême gauche.  

samedi 22 avril 2017

L'insoumise !

Je sais que je n’ai pas le droit de vote à l’élection présidentielle française de ce dimanche et que cela ne devrait pas me concerner plus que ça, mais comme le sort du monde en général me concerne et que je me fiche bien du score du Canadien, voici quelques mots concernant cet événement. 

Comme vous le savez peut-être, je soutiens moralement Jean-Luc Mélenchon (JLM) … Enfin, plutôt son mouvement, La France Insoumise. Depuis quelques années déjà, je milite pour qu’émerge à gauche une alternative à cette déferlante néolibérale. Depuis plus de 30 ans, la gauche va d’échecs en trahisons, car son adhésion idéologique au libéralisme économique lui fait accepter la construction d’un monde dans lequel il n’est plus possible d’avoir aucun contrôle sur les puissances du capital. La contrepartie de cette acceptation servile est de se vautrer dans un moralisme aussi hypocrite qu’abject, afin de compenser par des « valeurs » l’abandon de tous projets réellement politiques. Tout ce qui n’est pas du ressort de la politique devient donc le fer-de-lance de cette gauche, qui a tout de la démocratie chrétienne du siècle dernier (la charité plutôt que le partage des richesses) et rien de celle qui a suscité tant d’espoir aux précédentes générations. Cet esprit moralisateur exacerbé a même fini par lui aliéner le monde réel et maintenant traite les questions qui fâchent (immigration, police, frontières, géopolitique, guerre, etc.) de manière passive (autrement dit, à la manière des néolibéraux). Ou pire, en se refusant carrément de se les poser. Le manque d’alternative progressiste à ce monde néolibéral (le nouvel ordre mondial, diront certains), a pavé une véritable autoroute à l’extrême droite qui n’a plus qu’à simuler un minimum de social pour paraitre comme la seule alternative à ce peuple qui souffrent et qui ressent l’abandon.

Comme je l’ai déjà mentionné, je milite pour une alternative socialiste à ce monde. Pas cette « gôche » qui traite de nom d’oiseaux tous ceux qui auraient de mauvaises pensées, mais celle qui souhaite régler les problèmes en regardant le réel tel qu’il est, c’est-à-dire avec les gens tels qu’ils sont et avec les moyens que nous avons à notre disposition. En somme, un mouvement de large rassemblement qui tiendra en compte les rapports de force intérieurs et internationaux, tout en conservant un objectif de changement radical des voies de l’économie. Ce projet doit d’abord et avant tout être axé sur une évolution aussi rapide que possible des rapports de production en faveur des producteurs de la richesse, mais devra également s’appuyer sur une démocratisation maximale de la politique ET de l’économie. Cet objectif allant en contradiction avec le néolibéralisme et le libre-échange (dû moins tel qu’il est présentement pratiqué), ces objectifs doivent être précédés d’une lutte intransigeante pour la souveraineté des États et la fin de toutes les activités bellicistes des grandes puissances. Le droit international quoi !

Tout cela se retrouve enfin dans un mouvement qui a le vent dans les voiles, soit la France Insoumise. Il est vrai que leur projet n’est pas très radical dans sa forme, mais offre la possibilité de créer une nouvelle base sur laquelle s’appuyer, soit une relance keynésienne axée sur la haute technologie et l’éducation afin d’atteindre des objectifs à la fois écologiques et sociaux. Le tout chapeauté par un projet de constituante fondamental si l’on ne veut plus continuer à suivre le vicieux système qui mène sournoisement vers une dictature qui ne dit pas son nom. Une dictature effectuée par les acteurs privés de l'économie et formalisée en droit via les accords de libres-échanges.

Évidemment, je sais que tout n’est pas parfait et que JLM est tout sauf claire sur sa volonté de sortie de l’UE, mais c’est d’abord la 5e république et ses institutions qui sont à blâmer. Car c’est cette monarchie présidentielle qui comporte les institutions capables de museler le peuple, lui imposer des traités ainsi que des médias de vile propagande. Le large rassemblement qu’effectue la France Insoumise requiert l’adhésion de gens qui ne sont pas tous aussi avancés dans la conscience des raisons qui ont provoqué leurs marasmes. Le nationalisme paneuropéen (qui ne va pas sans rappeler le nationalisme pancanadien) est un problème qui doit être traité de front et nécessite une éducation populaire de grande ampleur, c’est pourquoi la montée de l’UPR me semble aussi être une excellente chose. Mais il va de soi que dans une élection comme celle-ci, un projet de relance keynésien ne peut se limiter qu'aux seuls partisans actuels de la sortie de l’EU pour obtenir sa majorité. De toute façon, et comme le dit si bien François Asselineau, l’Euro n’est pas viable et va s’effondrer très probablement dans ce même prochain mandat. C’est pourquoi le jour arrive où les chimères européistes devront laisser place à la réalité du monde. Les partisans gauchistes de l’EU, devront apprendre que cette union n’est qu’un traité de libre-échange habillé d’utopie irréalisable au regard des droits humains bien compris. 

Pour toutes ces raisons, je crois que le mouvement de masse qu’est la France Insoumise (beaucoup plus que la simple personne de JLM) est suffisamment convaincu, jeune et impliqué pour savoir choisir sagement la meilleure voie entre une chimère pan nationaliste (voir impérial) et un avenir moins sombre.

Enfin, et cela est très important, si Mélenchon devait être élu et si celui-ci (et/ou son entourage) devait (le) trahir, et ceci après l’expérience grecque, les conséquences pour le monde occidental seraient dramatiques et probablement irréversibles … 

Tenez-le pour dit !

À bon entendeur, salut,

Benedikt Arden (22 avril 2017) 

lundi 20 mars 2017

Dilemme sur la liberté d’expression

Il arrive fréquemment que dans l’histoire des idées, certaines d’entre elles passent de gauche à droite. Non parce que ces idées seraient à ce point façonnées par l’époque qu’elles en changeraient de nature, mais tout simplement parce que la notion de gauche et de droite est notoirement instable et comporte bien des limites dans leurs définitions. L’époque actuelle fourmille de ces limites et les paradoxes ne manquent pas. Les diverses questions identitaires en sont évidemment pour beaucoup et leurs approches parfois étranges apportent une savante confusion aux étiquettes politiques déjà existantes. L’un de ces concepts - la liberté d’expression - a récemment apporté son lot de confusion au brouillard actuelle et sème depuis peu la controverse un peu partout dans le monde occidental et notamment au Québec.

La liberté d’expression était, jusqu’à récemment, l’archétype même du consensus politique, mais semble maintenant vouloir devenir l’étendard d’un courant d’une droite postmoderne, qui épouse certaines des causes classiques de la gauche (notamment la liberté d’expression) pour défendre une conception plus ou moins conservatrice de l’identité. Et de l’autre côté, une frange de plus en plus large de la gauche s’en fait l’adversaire pour des raisons relevant essentiellement de l’argumentaire religieux et d’un antifascisme plus ou moins déphasé. Cette évolution est à ce point étrange que si quelqu’un du 19e siècle était capable de voyager jusqu’à notre époque, il serait probablement enclin à croire (pour un instant du moins) que la gauche serait de droite et inversement. Cet hypothétique voyageur remarquerait probablement bien vite que la situation politique d’aujourd’hui est bien différente de celle de son époque et que cette conjoncture politique est directement liée à la sensible question de l’immigration, situation que l’Histoire n’a jamais connue sur une pareille échelle. Comme vous le savez, cette question est aussi complexe que polémique et il n’est pas ici question d’en traiter, mais il faut tout de même admettre que c’est le point de départ de ce changement si notable de l’axe gauche-droite. Je réfère le lecteur intéressé à mon article sur la question de l’Islam.

Comme je l’indiquais dans ce texte justement, les critères de l’immigration au Québec étant pour des raisons évidentes centrées sur la langue et le monde francophone disposé à immigrer étant pour une grande partie issue du Maghreb, l’islam fut le catalyseur tout trouvé de cet affrontement idéologique. Celui-ci est même devenu l’un des centres de gravité de l’affrontement gauche-droite, pour ce qui traite de la liberté d’expression. Dans « l’Islam en question », je présentais cette division en ces termes :

[de nos jours on constate] l’émergence d’une nouvelle opposition politique plutôt originale, si nous l’analysons d’après les critères politiques habituels (gauche vs droite). Soit une opposition centrée sur la question même de l’Islam et qui se voit s’affronter (grosso modo) des groupes se revendiquant du laïcisme (plus ou moins athée) et du nationalisme culturel contre ceux défendant le multiculturalisme et le communautarisme.

[…] Le premier, laïciste & plus ou moins hostile à l’Islam, se présente comme le représentant de l’égalité homme-femme, du droit des gais, etc. Ceux-ci revendiquent une lutte contre une idéologie religieuse jugée réactionnaire, un peu sur le modèle de celle menée à l’époque de la Révolution tranquille ou du 18e & 19e siècle en France. […] Les seconds, soit les multiculturalistes plus ou moins favorable à l’exercice du culte islamique, se présenteront, quant à eux, comme les défenseurs des droits individuels et de l’antiracisme classique. Le rejet de l’Islam étant essentiellement considéré par ces derniers comme étant une forme de racisme, toute ingérence ayant vocation à contraindre la pratique du culte sera ipso facto interprétée comme émanant de sentiments racistes « mêmes si emballés d’un argumentaire progressiste », diront ces derniers. 

Ceux qui suivent un tant soit peu l’actualité constateront que ces nouveaux critères politiques prennent de plus en plus de place au détriment de ceux auquel nous nous sommes accoutumés et que l’affrontement prend maintenant forme sur le terrain. Les événements qui sont survenus le 4 mars dernier nous en ont offert un splendide exemple et devrait susciter à réfléchir sur la question de la liberté d’expression, car la tangente actuelle rend la situation fortement dangereuse.

La raison en est fort simple, cette nouvelle droite postmoderne défend la liberté d’expression parce qu’elle souhaite combattre « l’islam radical » et le courant libéral et multiculturaliste, bien installé au pouvoir, fait ses choux gras de les combattre au nom de l’antiracisme. Comme vous devriez le savoir, toutes ces raisons en cachent bien sûr d’autres et, dans les deux cas, se mélangent à d’autres causes encore moins avouables et, bien souvent, franchement réactionnaires.

Une bonne partie de ceux qui se battent pour la liberté d’expression en ce moment le fait, comme je l’ai déjà mentionné, d’abord pour « critiquer l’islam radical ». Mais aussi pour critiquer l’islam tout court et donc les effets de ce culte dans le domaine public. Ce droit est tout à fait nécessaire normalement, mais celui-ci comporte également le problème d’être une importante source de propagation d’histoires de peur (exagéré ou carrément fausses) au sujet l’islam et engendre ce que l’on appelle « l’islamophobie[1] ». Et l’islamophobie dérape très vite au racisme, comme vous le savez. La formulation généraliste « les Arabes[2] » pour désigner des gens qui n’ont de commun que la langue en est un dérivé direct. C’est sur ce constat que se basent les organisations antiracistes et les gouvernements qui entendent bâillonner ceux qui veulent lutter contre l’islamisme. Les mesures législatives comme la motion M-103[3], les actions perturbatrices dans les universités et les contremanifestations ont toutes cette motivation.

Ce premier constat pourrait sembler justifier à première vue un certain type de censure. Mais le problème est que, malgré la réalité d’un double discours évident en provenance des organisations comme « la Meute » ou « les Fils d’Odin », il se trouve qu’une grande partie de ceux qui luttent contre ce genre de censure est parfaitement honnête et veut sincèrement défendre la liberté d’expression. L’expression « faire couler le bébé avec l’eau de bain » prendre tout son sens en ce moment, car il devrait être connu de la gauche radicale (dont font partie la majorité des organisations antiracistes) que les gouvernements n’aiment pas beaucoup ce genre de liberté. De plus, ces gens oublient un peu trop vite que les jurisprudences de l’avenir ne tiendront pas nécessairement compte de leurs bonnes intentions quand ce sera eux qui seront sujets à la censure, car le principe de la liberté d’expression défend par définition l’expression d’une opinion auquel l’on n’adhère pas. L’expression estudiantine, lors du printemps érable, aurait bien pu être muselée sur un tout autre niveau si des jurisprudences sur les discours haineux avaient été préalablement adoptées. N’oublions pas que La Déclaration universelle des droits de l'homme (par exemple), dans son article 2.1, précise que « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamées dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale [et surtout] de fortune, de naissance ou de toute autre situation ». Dans à peu près tous les États qui épousent des constitutions libérales, le droit protège le droit des riches au même titre que les autres minorités ethniques ou religieuses. C’est pourquoi des crapules réactionnaires comme Philippe Couillard se font les chantres de l’antiracisme et du multiculturalisme.

Il est donc plutôt navrant de voir ces organisations mettre autant d’énergie à scier la branche sur laquelle ils sont assis, quand il y aurait mille autres moyens de lutter contre le racisme sans pour autant appuyer la censure d’État[4]. Il devrait pourtant être parfaitement évident qu’il n’est nul besoin de s’attaquer à la liberté d’expression pour répondre intelligemment à la xénophobie. La liberté d’expression est déjà suffisamment bien définie pour avoir à y redouter autre chose que plus de liberté ! Toute incitation à des crimes ou délits, les attaques ad hominem ou les propos portant atteinte la dignité des individus ne sont pas de la liberté d’expression. Pas plus que la promotion égalitaire des idées, comme dans le caricatural exemple : « 5 minutes pour Hitler et 5 minutes pour les juifs »[5].

Mais encore, surtout pour savoir si ces propos sont respectueux du droit ou pas et ainsi pouvoir les réprimer s’il le faut, faut-il ne pas préjuger des intentions de leurs auteurs et les laisser s’exprimer (encore une fois, cela ne signifie pas promouvoir leurs idées). C’est bien souvent là que se trouve le problème, car une bonne partie de la gauche est non seulement de plus en plus dressé contre le principe même de la liberté d’expression, mais tant à confondre « propos blessant » et « expression d’une personne soupçonnée d’émettre des propos blessants ». Dans pareil cas, on quitte la simple censure pour réhabilité l’excommunication et le régime de l’arbitraire. L’Histoire a pourtant démontré plus d’une fois l’inefficacité de telles mesures, sans compter qu’elle s’est bien souvent retournée contre ses promoteurs.

Une société qui ne respecte plus le droit est une société qui se base sur le rapport de force et, même dans notre société libérale le droit est ici incomplet ou incorrect, il est toujours pire d’y préférer l’arbitraire. L’arbitraire c’est le règne du plus fort et le plus fort est celui qui possède la force brute. Et il n’y a pas beaucoup de recherche à faire pour savoir qui la possède ! Alors il est clair que les déshérités de la terre (ou simplement ceux de chez nous) ont tout à perdre de la tangente que prennent les choses.

Je sais bien que l’air du temps n’est, hélas, plus très complaisant avec le matérialisme et les réflexions dialectiques, mais je me dois encore une fois de rappeler ces évidences, parce que et comme le disait jadis Eric Arthur Blair dit George Orwell, « à une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire » !

Benedikt Arden (mars 2017)



[1] J’entends par islamophobie, la stricte peur de l’islam issue de l’ignorance et de la désinformation.
[2] Un « Arabe » est un citoyen d’Arabie, pas un arabophone et encore moins un musulman.
[3] Ce n’est pas une loi, mais celle-ci comporte tout de même des implications légales.
[4] L’appui est en général tacite, mais reste tout de même un appui.
[5] La liberté défend le droit d’exprimer ses idées, pas celui de la propager à parts égales.