vendredi 28 septembre 2018

Petite politique liséenne et démagogie anti-marxiste au PQ

Ce qui est le plus pénible avec cette polémique débile sur le soi-disant crypto marxisme de QS n'est pas le reflux de vieux réacs peureux, qui, du haut de leur savante ignorance, mélangent savamment la pensée de Karl Marx (le marxisme), d'avec le marxisme-léninisme (idéologie de l'URSS). Et qui (évidement) accusent, des crimes de certains individus, l'ensemble des représentants d'un courant doctrinaux qui ont su libérer nombre de peuples et qui ont enrichie les sciences sociales et économiques au-delà de ce l'on pourrait imaginer. Et je ne parle même pas de la lutte contre le nazisme ...

Non, ce qui est le plus pénible c'est de voir, que par pure partisanerie, certains péquistes en sont rendus à cracher sur tous ce que la cause anticoloniale doit au marxisme. Je ne parle même pas de toutes ces grandes figures de la lutte anticoloniale au XXe siècle (Nelson Mandela, Hô Chi Minh, Frantz Fanon, Thomas Sankara, etc.), mais de l’apport du marxisme et du socialisme à notre propre mouvement. Le mouvement souverainiste des années 60 est à peu près indissociable du socialisme et le PQ en est également issu, même s’il s’est très rapidement embourgeoisé dans les années 70.

Quand le PQ crache sur le marxisme pour alimenter sa guéguerre avec QS, il crache sur ses propres origines et sur la cause qui prétend défendre. La défense du capitalisme, ce n’est pas ça l’indépendantisme, car le capitalisme c’est la dépendance! Surtout dans le cadre de l’économie mondialisée d’aujourd’hui.

L’indépendantisme c’est la recherche de la liberté collective et cette liberté collective, si elle ne se confond peut-être pas toujours avec le marxisme-léninisme (même si dans certains cas, les ML ont été les fers de lance de mouvement de libération), il reste indissociable de la social-démocratie. Et comme on a tendance à l’oublier, la social-démocratie est une forme de socialisme qui a longtemps été marxiste sans complexe aucun. Le parti de Karl Marx n’était-il pas le parti social-démocrate d’Allemagne (le SPD)?

Enfin, je crois que notre mouvement est gravement malade de cette partisanerie crasse qui ne peut que le tuer à brève échéance.

Vivement la fin de ces élections que diable !

Benedikt Arden (septembre 2018)

mardi 25 septembre 2018

Perspectives d'avenir


Depuis le 23 août 2018, un vent de démagogie frappe le Québec. Cette rafale de pancartes aux slogans creux, ces promesses souvent ridicules et ces sondages bidon... Tout cela nos compatriotes le reconnaissent fort bien, car il s’agit des 42e élections que connait le Québec depuis la constitution de 1967. Néanmoins, ces élections, sans pousser des enjeux à ce point extraordinaires, auraient bien pu être un évènement digne d’intérêt, si notre système électoral n’était pas à ce point bloqué.

Malgré toute l’inertie que constitue ce simulacre de démocratie, les périodes électorales restent encore globalement les meilleures pour inciter notre population aux débats. Et ainsi revivifier leur esprit critique, un peu trop habituée à se laisser diriger par cette clique de beaux-parleurs. Dans ce contexte, il est tout à fait pertinent de mettre en place notre propre agenda électoral afin de mettre notre grain de sel dans ce flot de polémiques convenues pour ainsi rappeler que l’avenir du Québec ne pourra pas toujours passer outre les enjeux du monde, si nous voulons exister en tant que peuple.

Parmi ces enjeux de fond, l’équilibre écologique reste évidemment l’élément central de ce qui devrait compter comme fondamentaux politiques. Même si cet enjeu est loin d’être le seul à importer, l’équilibre écologique devrait normalement être de tous les débats, car il ne s’agit de rien de moins que de la condition de notre existence sur terre! Mais au détriment de tout bon sens, celui-ci est souvent rangé au même titre que les embouteillages urbains et la baisse des impôts...  

Il serait néanmoins faux de prétendre que l’enjeu n’est pas déjà une préoccupation centrale de la population. Il est cependant encore bien difficile de faire comprendre aux masses que cette question est insoluble dans le mode de production actuel et que les réformettes actuellement proposées sont bien loin de faire le compte. Il est effectivement impossible de mettre en place une production écologiquement équilibrée dans une économie mondialisée et administrée par des accords de libre-échange, qui ont été fondés sur des croyances issues du 18e siècle! C’est-à-dire sur un libéralisme imaginé sur la base qu'il y aura toujours assez pour créer plus.

De nos jours, cette croyance en un gisement de richesses sans limites, créées par un Dieu pour le seul règne des humains, semble fort dépassée. Cependant, les conséquences funestes de cette croyance irrationnelle sont toujours à l’œuvre, via recherche de la « croissance verte ». Évidemment, cette croissance n’est plus conceptualisée comme étant nécessairement issue de la production de marchandises classiques, puisqu’on donne de plus en plus de place à la production virtuelle et aux secteurs des services. Cependant, il n’en demeure pas moins irrationnel de croire qu’une croissance perpétuelle de l’économie puisse s’accompagner d’une décroissance de la production de produits polluants, puisque notre système économique est fondé sur le gaspillage des ressources. C’est cette croyance en cet « Eldorado » du développement durable, qui explique en grande partie le maintien de ce délire productiviste.

Cependant, cette fameuse « croissance verte », éternellement remise à un hypothétique lendemain, ne dupe que ceux qui veulent bien l’être et sert surtout les intérêts des bénéficiaires du statu quo. Et de ce statu quo, rien n’en sortira de bien gaies, même pour ses plus nets bénéficiaires. C’est pourquoi les acteurs principaux du désastre qui vient se dégagent généralement de leurs responsabilités en évoquant des contraintes issues des règles d’un système construit, certes par d’autres, mais qui n’a jamais été autrement pensé que pour le seul bénéfice d’un capitalisme tout puissant. Autrement dit, sans considération à long terme pour le maintien de la vie sur Terre.

Mais au-delà du cynisme ou de l’aveuglement volontaire, cette volonté de croissance économique continue n’est pas seulement issue de croyances irrationnelles, mais également d’une nécessité pratique du système. Il est effectivement facile de comprendre que la croissance économique permet aux capitalistes d’accumuler une part toujours plus grande des richesses si celle-ci grossit, mais c’est aussi le fondement du « libre marché », donc du libéralisme économique, puisque sans croissance, il ne peut y avoir « liberté » d’accumuler sans créer un monopole unique à plus ou moins longue échéance. Celui qui finira inévitablement par capter toutes les richesses. Comme chacun sait, dans un système économique sans croissance, il ne peut y avoir d’accumulation continue des richesses par les uns sans spolier les autres. C’est dans cette perspective que les gouvernants, comme les capitalistes, cherchent à augmenter la croissance, donc la quantité globale de richesse, puisqu’ils doivent également trouver les fonds pour administrer cette société qui crée la richesse.

Le problème, que tous devraient maintenant voir clairement, est que cette croissance ne peut qu’être stoppée à brève échéance par les limites mêmes qu’impose notre Terre. Limites maintenant chiffrées et datées pour l’essentielle des dorées rares et indispensables. Cette fin du modèle productiviste posera donc un choix décisif sur l’organisation de la société. C’est-à-dire, celui de la distribution des richesses restantes dans le cadre de la transition écologique, puisque l’on ne pourra plus compter sur l’augmentation de la production pour entretenir l’appétit de cette classe d'hyper riches qui structure le mode de production capitaliste. Dans ces conditions, il est évident que la gestion de la rareté, donc la planification de la production, soit l’unique salut de nos sociétés.

La grande question qui traverse notre époque est donc la suivante : si la planification économique de la rareté est l’horizon inévitable de notre temps, quel sera le régime politico-économique de demain ? La réponse à cette question réside dans un choix très simple. Ce sera le fascisme ou le socialisme … rien de moins!

J’utilise des termes extrêmement forts, c’est vrai. Mais ils n’en demeurent pas moins justes, puisque l’organisation économique et le partage des richesses passeront nécessairement par la question toute simple de « qui décidera »? Soit le monde sera dirigé par une petite caste qui organisera la société sur la base de leurs privilèges[1], soit c’est la société qui s’organisera elle-même, selon sa volonté propre. Le capitalisme libéral que nous connaissons est condamné et nulle technologie ne le sauvera sur le long terme. Il est donc urgent de mettre sur la place publique ce choix et ainsi en déduire les politiques qui se doivent d’être faits.

Pour ma part, je refuse d’être assujetti à ce monde servile qu’on nous prépare, car ceux qui nous gouvernent ne risquent pas d’organiser le socialisme, c’est une certitude. C’est pour cette raison que je me dois d’appuyer ce qui va dans le sens de la démocratie politique ET économique. Les deux concepts étant, nous venons de le voir, fondamentalement liés dans cette perspective d’avenir.

Pour y arriver, il n’y a pas trente-six solutions. Il faut que le rapport de force soit favorable à la multitude et que le 1% du 1% des plus riches soit dans l’incapacité de faire croire en une perspective inégalitaire acceptable démocratiquement. La société étant divisée en classes de plus en plus inégales, c’est en créant de l’hostilité entre les classes du bas que celles du haut arrivent à maintenir leur domination. Tout ce qui tend à obscurcir l’intérêt commun des basses classes mine nos chances de se libérer de cet avenir funeste. C’est pourquoi les délires identitaires de la droite comme de la gauche sont tout particulièrement à combattre[2]. L’intérêt des masses étant plus que jamais dans la guerre des classes, il importe d’éliminer toutes formes de thèses qui nous éloignent de cet impératif. Il est également fondamental de remettre au goût du jour le concept de souveraineté. Il est absolument impossible de changer quoi que ce soit si les leviers du pouvoir sont ailleurs. Et comme c’est au peuple de décider (qui décide?), il faut que les entités politiques soient représentatives des peuples qui la composent.

Dans notre cas, le Québec est depuis toujours administré par des pouvoirs qui ne sont aucunement réformables. Le Canada actuel ne fait pas exception. C’est pour cette raison que le Québec doit devenir un État souverain. Mais pas un État croupion, indépendant d’apparence, mais un État capable de maintenir une politique, même si ses voisins la récusent. Il est certain que ce genre d’indépendance sera difficile à obtenir et encore plus à conserver, mais c’est sur la base de nos réussites que nous pourrons aider les autres peuples à suivre notre exemple.

Inutile de rappeler que les promoteurs de ce fameux rêve d’une planète unifiée sous une démocratie mondiale feront leur habituel chantage au « nationalisme », mais nous devrons rejeter leur impérialisme déguisé, comme le dernier des colonialismes. La démocratie comme elle existe aujourd’hui n’est simplement pas possible à l’échelle du monde, puisque c’est dans sa plus petite expression que la démocratie prend son sens véritable. Il n’existe donc pas d’autre façon de refaire le monde que de mettre en place une humanité composée de nations souveraines, organisées et coordonnées par des cénacles internationaux où tous doivent être égaux, sur le modèle de la démocratie à l’intérieur des États. Et pour ce faire, il n’existe pas d’autre moyen que de briser les États coloniaux et impériaux qui coordonnent le monde actuel à leur guise.

Vaste projet, me direz-vous. Certes, mais il n’est pas moins sage de prendre quelques reculs afin d’y voir mieux et, surtout, plus loin. Alors, même s’il est difficile de faire admettre des changements aussi fondamentaux dans les débats, où la simple réforme de mode de scrutin passe encore pour une révolution, il ne faut pas perdre de vue l’ensemble des fondamentaux qui doivent guider nos choix et actions.

Dans les conditions actuelles de la campagne, ni la démocratie économique ni la souveraineté n’est à l’ordre du jour. L’environnement est toujours plus ou moins présent, mais jamais hors du cadre imaginaire de ce « développement durable ». La grande affaire, pour plusieurs, est de déloger le parti libéral. Mais, si c’est pour mettre en place un nouveau régime provincialiste repeint en bleu, on ne peut que faire fausse route. L’alliance entre les partis, qui portent plus ou moins les enjeux que nous avons survolés, n’étant pas possibles pour le moment, il est seulement souhaitable de voir le futur prince se faire ravir sa majorité afin de limiter la casse. Il est de toute façon évident que la Coalition avenir Québec (si elle devait accéder au pouvoir) se cassera les dents sur le mur du fédéral pour toutes réformes majeures. Ce qui importe reste donc les possibilités qu’offre cette débâcle future.

De l’autre côté, il est aussi souhaitable que le Parti Québécois soit largement défait afin de ne pas plébisciter sa stratégie d’abandon provincialiste, qu’ils ont échangé pour un programme vaguement plus à gauche que d’habitude. Il n’est cependant pas plus souhaitable de voir ce parti exploser pour autant, puisque ce représentant historique du nationalisme québécois est de centre gauche[3] et qu'en en explosant, celui-ci pourrait bien faire émerger une vraie force politique d’extrême droite. Extrême droite qui pourrait bien servir d’inspiration idéologique aux futurs chefs fascistes de l’ère post-capitaliste.

Enfin, vous l’aurez compris, il est pratiquement impossible que ces élections engendrent quelque chose qui puisse nous faire avancer à court terme. Il est cependant important de ne pas perdre de vue les fondamentaux. S’il n’est pas possible de mettre en marche la transformation du mode de production et l’indépendance politique qu’elle nécessite dans ce futur mandat, il reste indispensable de débloquer cette situation de conflit qui existe entre les électeur(e)s de ces deux partis ayant le potentiel d’appuyer ces réformes si nécessaire. Mais pour autant, la solution ne passera pas uniquement par des partis politiques. C’est dans un mouvement de masse que doivent prendre racine les futures entités politiques qui serviront notre cause.

Peu importe ce que sera la nature de ces organisations (coalitions des partis actuels ou des organisations neuves), l’important n’est pas de suivre une marche à suivre préétablie, mais d’organiser des forces qui doivent s’adapter au contexte.

C’est en gardant l’horizon des évènements bien en tête que nous saurons faire les bons choix !

Benedikt Arden (septembre 2018)     




[1] Je doute d’ailleurs en la capacité de cette classe sociale à mettre en place un quelconque « nouvel ordre mondial » puisqu’ils sont, malgré leur petit nombre, encore beaucoup trop et le fascisme de demain fera la faillite de bien de ceux qui se croient protégés par la fortune. Seules les vieilles familles de capitalistes, qui ont maintenu leurs réflexes tribaux et les réseaux appropriés, seront à mon avis les bénéficiaires d’un tel fascisme.    
[2] Les stratégies de communication des partis politiques bourgeois, qui visent soit à accabler ou à flatter les masses « blanches » et conservatrices et qui engendre cet axe « gauche-droite » à l’intérieur du système libéral, sont le principal vecteur de division des basses classes.
[3] Il est important de noter que la résilience du PQ à l’existence a neutralisé pendant des décennies une bonne partie des votants d’extrême droite, puisque ces derniers n’ont guère eu d’autre parti pour représenter leurs positions. Est-ce que la CAQ pourrait aller chercher ces votes? Peut-être, mais rien n’est moins sûr, puisque son chef est un bien piètre populiste…

mardi 31 juillet 2018

Blocage politique


Le vice-président exécutif du sondeur Léger révélait récemment que le « ciment n’est [peut-être] pas encore durci dans l’électorat […], mais on sent que l’échiquier politique qui se dessine depuis quelques mois semble se stabiliser ». Il est effectivement acquis que les sondages préélectoraux dégagent une certaine tendance et que celle-ci donnerait entre 35 et 38 % à la Coalition avenir Québec (CAQ) et un peu moins de 30% au Parti libéral. Le Parti Québécois (PQ), quant à lui, maintiendrait sa lente descente sous son seuil historique (moins de 20%). Québec solitaire (QS) maintiendrait à l’inverse sa lente montée, au point de vue de ses potentiel(le)s député(e)s, tout en stagnant plus ou moins au-dessus de 10% au niveau national.

Quoique ce tableau dressé par les sondages illustre probablement un désir de changement politique tout à fait réel de la part de l’électorat québécois (surtout francophone), il reste que ce potentiel « changement » ne risque pas de brusquer nos habitudes … Enfin, si nous nous référons au programme de la CAQ et aux personnalités qui se présentent sous l’étiquette de « l’équipe du changement ». En réalité, rien n’est moins neuf que la communication de la CAQ, qui utilise la vieille tactique du changement d’image pour prendre la place bien confortable du PLQ pour évidemment ne rien changer de trop significatif. Mais puisque le Québec n’est pas encore désintoxiqué du « marketing politique », comme le sont d’autres pays du monde, tout porte à croire qu’une majorité d’électeur(e)s plébisciteront le bon vieux programme néolibéral orchestré par des libéraux, s’il est effectué sous une nouvelle appellation.

Il faut dire que, malgré le réchauffé que constitue le programme de la CAQ, « l’équipe du changement » a su bien flairer l’évolution politique du Québec, car, pendant que le PQ et les libéraux en font des tonnes pour paraitre progressiste, voir à gauche, la CAQ semble rester la seule option crédible pour le votant de droite. Et il est en effet assez logique qu’un parti qui cherche le pouvoir (pour le pouvoir) propose un programme de centre droit plus ou moins nationaliste, puisque c’est l’orientation générale que les sondages mesurent chez l’électorat francophone depuis bien longtemps. Le pari de la 3e voie autonomiste de Mario Dumont semble donc payé, près de 25 ans après la fondation de l’ADQ.

Évidemment, les droitards purs et durs auront le bon jeu de répondre que la CAQ n’est pas vraiment de « droite », mais l’élection potentielle de la CAQ inaugurera moins une ère de « révolution conservatrice » qu’un plan marketing réussit. Il s’agit donc d’un autre 4 ans de perdu, où les choses continueront dans la voie de la paupérisation et du tout au privé, comme c’est le cas depuis tant d’années...

Comme je l’ai déjà maintes fois rappelé, la situation politique du Québec est une situation bloquée. Elle l’est d’abord à cause du système électoral actuel qui empêche de nouvelles forces d’émerger et favorise le clientélisme. Mais elle l’est aussi grâce au blocage qu’a réussi à créer le parti libéral autour de la question nationale[1], puisqu’une partie importante de l’électorat votera pour le PLQ peu importe le programme et les scandales qu’il porte. Cette caricature que fait le parti libéral de l’indépendance est depuis longtemps mise en scène, afin d’unir artificiellement le patronat, les communautés immigrantes et les impérialistes canadiens sur la base de la peur de l’indépendance du Québec. Cette peur, qui va au détriment de l’intérêt de l’électorat immigrant, le rend pourtant captif ad vitam aeternam d’un système qui ne profite qu’à une infime minorité de leurs soi-disant représentants et participera immanquablement au cynisme et aux préjugés d’une population qui souffre des mêmes maux qu’eux.

Ce repoussoir qu’est l’indépendance est constamment remis au goût du jour, au gré des stratégies de communication libérales, afin de faire passer l’ordre canadien pour progressiste ou conservateur en fonction de la situation. Néanmoins, casser du sucre sur les Québécois, tout en gouvernant dans une presque impunité, a fini par en agacer plus d’un. Même une partie de l’établissement mise désormais sur ce nouveau cheval qu’est la CAQ afin de maintenir le statu quo. C’est dire!

Notons également que cette politique, entretenue depuis des décennies par le parti libéral, est en bonne partie à l’origine du malaise identitaire de la majorité francophone du Québec, qui accepte mal d’être considérée comme une majorité oppressante alors qu’elle ne contrôle à peu près rien[2]. C’est ce malaise que manipule désormais la CAQ, afin d’obtenir le soutien de cette majorité gens qui en bavent, sans pour autant se mouiller sur la question nationale. Mais, comme une bonne partie de leur programme, l’idée de remplacer la souveraineté par le nationalisme culturel n’est pas originellement d’eux, puisqu’elle provient initialement du PQ. Mais comme la CAQ n’est pas un parti souverainiste, la peur évoquée plus haut ne joue pas le même rôle et, contrairement au PQ, le segment électoral qu’il convoite s’en trouve seulement agrandi par une part des péquistes désillusionnés de droite et de centre.

Il en va tout autrement pour le PQ, puisque si cette stratégie identitaire se révéla un échec comme un autre à l’époque, celle-ci prend une tout autre importance, maintenant que le PQ tente un retour à la social-démocratie. Comme chacun sait, on ne peut pas passer d’un programme identitaire à un programme social-démocrate en quelques années sans y laisser des plumes chez l’électorat de gauche. Électorat, qui, rappelons-le, est toujours plus ou moins sous l’influence des « identity politics » de nos justiciers sociaux et qui ont au moins aussi peur du nationalisme culturel de la majorité que les communautés immigrantes et les nationalistes canadiens ont peur de la souveraineté du Québec.

Loin de moi l’idée de condamner le principe d’un retour du PQ à gauche, mais je ne crois vraiment pas que l’établissement du parti ait changé au point de se réveiller socialement après plus de 20 ans tergiversation sur la question. Et je ne parle pas que de la seule direction du parti, mais également de ses militants, puisque c’est un programme identitaire qu’ils ont plébiscité au travers de Jean-François Lisée ! Pourtant, moins de deux ans plus tard, c’est un programme de gauche qui se trouve voté par les membres ? Ce changement pourrait paraitre inexplicable à première vue, étant donné qu’il n’y a eu aucun échec électoral ou changement de direction majeur. Cependant, un évènement pourrait expliquer ce retournement de situation.

Après l’échec de la convergence souverainiste avec QS de 2017, un froid assez glacial s’est cristallisé entre les deux partis. Surtout de la part des militants péquistes, qui ont, pour sa majorité, très mal digéré le refus d’alliance et ont développé un ressentiment profond envers ce parti, considéré à tort comme un concurrent gênant.

Cette alliance, qui n’était pas vraiment à l’avantage de QS, aurait été certes la bienvenue pour la gauche et pour la cause indépendantiste, mais celle-ci arrivait de toute façon trop tard, puisque c’est en 2012 qu’elle devait se faire. C’est-à-dire au lendemain de la crise étudiante, au moment où l’esprit était à la convergence. Mais à cette époque le PQ lui-même la rejetait[3]. Mais aujourd’hui, tout semble indiquer que les membres du PQ ont décidé dans leur congrès de courtiser prioritairement l’électorat solidaire, au détriment de son électorat de droite.

On pourrait presque croire que c’est un esprit de vengeance qui anime les troupes péquistes, puisque le segment électoral visé laisse le champ libre à son principal conçurent, c’est-à-dire la CAQ. Le PQ, qui est une coalition indépendantiste transcourants, semble perdre le contact avec sa nature et dérive entre la gauche et la droite tout en oubliant que ce qui tient ses composantes est la lutte pour l’indépendance. Comme le PQ ne propose pas un projet indépendantiste à ces élections ni même un programme de protection identitaire majeure et que le programme de QS est socialement beaucoup plus avancé que celui du PQ, l’électorat potentiel du PQ se résume à bien peu de monde, étant donné que les acquis de QS sont stables. C’est du moins ce qui se mesure dans les sondages.

Un autre élément qui doit être mentionné est la proximité plus ou moins avérée des groupes d’extrême droite avec le PQ. Si les liens sont souvent assez contestables, l’effet repoussoir qu’ils donnent à l’électorat de gauche lui est incontestable. Et les tentatives de rassemblement, comme celui de l’autre gauche, ne vont pas sans contribuer à cette image, puisque les auteurs du manifeste utilisent une partie de l’argumentaire de la droite[4] contre QS pour s’opposer comme étant « l’autre gauche ».  

Il y a encore bien des gens qui, fidèles au poste, voteront toujours pour le PQ. Cela forme encore une bonne base, mais ce segment électoral de plus en plus âgé et qui vote plus par tradition que par espoir de changement, ne risque pas de s’accroitre par magie. On le constate aisément, le mouvement républicain-indépendantiste est beaucoup mieux représenté par le programme de QS et comme la CAQ se fait le porte-étendard du nationalisme culturel québécois, il est très probable que la gauche souverainiste et la droite identitaire délaissent le PQ dans des secteurs clés pour sa survie. Secteurs clés qui, s’ils ne donnent pas la victoire à ces partis autres partis, assureront tout de même la défaite du PQ.

Que retenir de la situation présente ? Nous avons un PLQ qui plagie le progressisme bon chic bon genre du PLC dans l’espoir qu’on oublie qu’il a un lourd bilan. Ensuite nous avons une CAQ qui se fait la championne du nationalisme de cabane à sucre, mais surtout pour faire oublier son programme néolibéral. De l’autre côté du spectre politique, nous avons un Québec solidaire qui se trouve à être le seul parti social-démocrate proposant concrètement la souveraineté par une constituante, mais qui peine à rejoindre les classes laborieuses hors des grands centres. Et, à peu près sur le même spectre électoral, nous avons un PQ qui propose également un programme social-démocrate (moins l’indépendance), mais qui pourrait bien encore changer son fusil d’épaule en court de route.

Comme vous le voyez, la situation politique au Québec n’est pas très reluisante et ceux qui espèrent un changement politique prochain risquent d’être bien déçus.

D’un point de vue socialiste, les prochaines années ne risquent donc pas d’être de tout repos, car il devient impératif de construire un bloc social puissant avant qu’il ne soit trop tard, étant donné que nous ne pouvons pas vraiment compter sur ces élections pour changer le rapport de force. La population s’est certes droitisée dans les dernières années, mais pas tant du point de vue des luttes sociales. Elle s’est surtout radicalisée en réaction des politiques identitaires provocatrices des libéraux fédéraux et provinciaux qui flattent les minorités dans un objectif purement clientéliste. En conséquence, il est faux de croire que le peuple québécois ne soutiendrait pas une offensive sociale d’envergure. Il faut seulement cesser d’ignorer ses peurs et ses angoisses et l’écouter, car c’est bien pour lui que nous luttons !

Benedikt Arden (juillet 2018)



[1] Ce blocage sur la question nationale, même elle semble anecdotique pour certains, est plus important qu’il n’y parait (surtout à gauche et chez les nationalistes), puisque leurs projets politiques ne peuvent réellement être mis en place dans le cadre canadien. L’État souverain c’est encore le Canada, mais bien des partis aux Québec font beaucoup d’effort pour l’oublier.  
[2] Elle n’est d’ailleurs même pas en mesure de sanctuariser le français sur son territoire.
[3] Pauline Marois avait refusé le principe des primaires souverainistes en 2012 en expliquant que « la seule option qui existe pour réaliser la souveraineté, c’est un gouvernement majoritaire, et seul le Parti québécois peut l’assurer ».
[4] L’accusation d’être une gauche proreligieuse, multiculturelle et postnationale.

vendredi 20 juillet 2018

Le racisme dans toute sa « complexité »


Dans toute cette polémique, autour de SLÀV et sur l’esclavage, il y eut une bonne quantité de gens pour qui la tâche principale semblait être de maintenir la question raciale au centre de l’enjeu. Afin de rendre le sujet aussi simpliste que démagogique, plusieurs se sont donné pour mission de présenter l’esclavage comme une pratique collective issue des personnes qualifiées de « blanches » sur celles qualifiées de « noires ». L’esclavage et le servage qui sévirent pendant plusieurs milliers d’années en Europe, de l’antiquité à l’époque moderne, n’auraient aucune importance, puisque les descendants d’esclaves européens, devenus serfs puis aujourd'hui prolétaires, seraient coupables au même titre que les grandes familles qui se sont enrichies dans le commerce triangulaire. 

Les centaines d'années qui se sont passées depuis la fin de cette pratique barbare ne seraient pas non plus suffisantes pour que l'accusation soit limitée aux contemporains de cette pratique, puisque l'écart de richesses entre nations « noires » et « blanches » actuelles s'expliquerait (selon eux) essentiellement par l’esclavage. Inutile de rappeler qu'il n'y a aucun lien entre l'esclavage et la richesse des nations, puisque le développement du capitalisme a imposé son abolition, mais qu'importe, puisque dans leurs têtes de justiciers racistes les « blancs » sont jugés collectivement coupables du sort collectif des « noirs ».

Pourtant, à l'intérieur des représentants médiatisés des afros-descendants du Québec, un son de cloche différent aurait pu être présenté. Soit celui du rappeur de Québec Webster. Même s’il ne semble pas avoir mis autant de nuance que l’on aurait souhaitée dans ses dernières interventions publiques, il est intéressant de rappeler sa pratique pédagogique réconciliatrice, lorsqu'il faisait ses tournées historiques des personnalités esclavagistes de la ville de Québec.

Je la qualifie de « réconciliatrice » puisqu’au contraire du discours de ceux qui vont jusqu’à interdire aux « blancs » la possibilité de commémorer l’esclavage dans leurs arts, celui-ci n'hésitait pas à présenter la pratique de l’esclavage dans toute sa complexité et ne tombait pas dans les amalgames racistes[1]. Webster va jusqu'à briser ce grand tabou des justiciers sociaux, c’est-à-dire que la responsabilité de la traite transatlantique se verrait à la pâleur de notre peau. Tout en niant que l'élite africaine de l'époque put également bénéficier de ce commerce, comme pour tout autre. La guerre des classes en Afrique est pourtant bien plus évidente qu’ici!

Dans le présent contexte, il est souhaitable qu’une personnalité comme Webster ait le courage d’avouer qu’il est lui aussi l’héritier de cette pratique, puisque, selon lui, son propre père est issu de la noblesse wolof sénégalaise, qui a longtemps pratiqué le commerce et l’esclavage d’êtres humains[2].

L'idée dernière ce constat n'est pas de se donner ou d'enlever des points de bonne conduite à sa généalogie, puisque nous n'en avons aucunement la responsabilité. Cependant, il bien de rappeler que ce n'est pas des « hommes blancs » qui ont eu et/ou se sont enrichi sur la traite transatlantique, mais surtout des « hommes riches » et leurs familles. Si ces hommes riches étaient majoritairement blancs, les seigneurs d’Afrique n’étaient certainement pas sans responsabilités dans l'affaire !

Le crime que constitue l’esclavage n’est pas une responsabilité, qui doit retomber sur les épaules d’une quelconque collectivité ethnique ou religieuse. Surtout pas au Québec, où la richesse s’est faite essentiellement sur le dos du prolétariat francophone. Non, l’esclavage est un crime qui concerne l’ensemble de l’humanité. Il s’agit d’un héritage collectif qui doit nous servir d’élément de base à la compassion que nous devons aux présentes victimes de l’exploitation capitaliste. Le Québec n’est certes plus cette nation  exploitée de jadis, mais, comme les descendants d’esclaves, nous conservons cette mémoire en nous et souhaitons le respect.

Si nous voulons sortir grandis de cette histoire, nous devons cesser d’entretenir les mauvais prophètes, qui (appuyés par ces tabloïdes « putaclics » et leurs richissimes propriétaires) aime à diviser les masses laborieuses sur des bases aussi inopérantes que la « race » afin que jamais nous ne soyons capables de leur faire face. Cette réduction racialiste du problème a uniquement pour aboutissement de nuire au vivre ensemble et engendre la haine. Les victimes du capitalisme actuel doivent s’unir bien au-delà des races et des frontières, afin de faire face à l’esclavage salarial contemporain. 

Commémorons les crimes d’hier, mais gardons en tête ceux d’aujourd’hui. Nous avons encore tant à bâtir !

Benedikt Arden (juillet 2018)




[1] « Je ne le fais jamais pour culpabiliser, mais pour démontrer que nous avons une histoire plurielle depuis les débuts de la colonie. »
[2] « Mon père faisait partie de la noblesse sénégalaise, dans l'empire wolof. Ils avaient des esclaves. Du côté de ma mère, c'est fort possible »

mardi 5 juin 2018

Avoir les défauts de ses qualités ...


Le verdict est tombé dimanche 3 juin 2018, en après-midi. Martine Ouellet a perdu son vote de confiance, avec un appui de seulement 32%. Les adversaires de Martine se sont immédiatement félicités de cette victoire à la Pyrrhus et appellent maintenant, tout sourire, à l’unité. Maintenant que la lutte est terminée, la reconstruction du parti peut enfin se faire dans la joie et la bonne humeur, alors que leurs adversaires résident encore au tapis. Rien d’étonnant d’ailleurs, de les voir l’air béat de satisfaction devant ce résultat, puisque leur thèse tenait à limiter la crise du Bloc à la seule personne de Martine Ouellet.

Malheureusement pour eux et pour l’ensemble du parti, le mal est déjà fait, car ce genre de « guerre civile » ne fait que des victimes. Il n’y a donc très peu de raison de se réjouir, étant donné qu’il n’est rien de moins sûr que les putschistes qui ont quitté le parti (avec tout le drama qui en a suivi) ne sont absolument pas certains de revenir au bercail. Et il est non moins certain que tous les pros Martine sauront rentrer dans le rang sans une certaine amertume. En d’autres termes, les cicatrices de cette crise sont profondes et elles prendront du temps à disparaitre.

L’appel à l’unité des anti-Martine à au moins un point d’appui intéressant sur lequel baser leur volonté de refondation. En effet, 65% des membres ont plébiscité la stratégie indépendantiste, que certains disent « radicale », de mettre l’accent sur l’indépendance, plutôt que la fameuse thèse de la « défense des intérêts du Québec à Ottawa ». Il est vrai que le parti est relativement uni sur ce point, mais reste qu’il est assez incohérent de souhaiter défendre la cause indépendantiste au fédéral, tout en rejetant la personne qui défendait cette option.

Il n’est douteux pour personne que la suite réside dans une nouvelle course à la chefferie. Mais la victoire que certains festoient encore, devrait être fortement nuancée par quelques faits fortement évidents. De quoi seront faits les débats de la future course à la chefferie? Encore et toujours par cette opposition entre la priorité mise à la défense des intérêts du Québec à Ottawa et celle de la souveraineté. Encore une lutte qui verra s’affronter les deux tendances du parti. Et comme 65% des membres désirent maintenir la ligne Ouellet, le scénario de 2014 (avec une victoire contre les disciples de Duceppe) ou pire, avec une victoire sans adversaire comme en 2017, risque fortement de se reproduire. Dans tous les cas de figure, le prochain chef ou cheffe devrait normalement se faire élire sur sa volonté de maintenir cette ligne, puisqu’elle est dominante au Bloc.

Par contre, ce qui pose problème et qui ne s’est en rien réglé lors de ce vote de confiance, c’est que la mainmise des autonomistes sur une partie de l’appareil est encore bien présente. Il est donc à peu près certain que le (ou la) prochain(e) leader subira le même genre de mutinerie, s’il ou elle ose encore une fois tenir à bout de bras cette option. Je ne prétends pas cela gratuitement, car ce que l’on reprochait à Martine Ouellet c’était son intransigeance sur la ligne à suivre. Elle était têtue et n’écoutait probablement pas assez les autonomistes et les partisans de l’union à tout prix. C’est certainement vrai. Cependant, cet entêtement est aussi ce que l’on appelle avoir les « défauts de ses qualités ». Il n’en allait pas autrement de Jacques Parizeau, qui eut affaire au même type de dissidence de la part des autonomistes du PQ de l’époque pré-référendaire et qui a tenu la cause nationale jusqu’au bout. C’est d’ailleurs le propre de toutes les grandes figures historiques de la politique mondiale, toutes tendances et toutes périodes confondues, que de défendre leur option jusqu’au bout.

Il est donc prévisible que le ou la candidat(e) qui souhaitera mettre l’indépendance en avant subira la même fronde que Martine Ouellet et Mario Beaulieu ont subie. Le prochain chef ou cheffe devra donc nécessairement, s’il ou elle veut se maintenir, adopter une attitude ambivalente sur la question nationale, afin d’éviter de se voir poignarder dans le dos par les représentants de la fraction autonomiste du parti. Le ou la chef(fe) devra donc maintenir une ligne comparable à celle du PQ. C’est-à-dire parler d’indépendance pour rallier les troupes et faire du chantage à la division du vote, mais ne parler que le langage autonomiste devant les médias et le reste de la population.

Les membres du parti auront beau s’en plaindre, il ne faudra pas trop la ramener, car c’est le prix qu’ils ont décidé à 68% de payer. L’union avec les disciples de Gille Duceppe, qui ne supportent pas qu’on parle d’indépendance dans les institutions de Sa Majesté, est à ce prix! Les défauts des qualités du prochain leader conciliant et consensuel envers les deux tendances du Bloc sera donc sa mollesse et son ambivalence. Ce que plus de 20 ans d’expérience a désormais démonter n’apporter que des défaites. C’est le prix du style de « leadership » que les anti-Martine doivent s’attendre payer, puisqu’ils ont bel et bien prouvé que l’intransigeance sur la question nationale ne devait pas avoir sa place au Bloc Québécois.

À bon entendeur, salut !

Benedikt Arden (juin2018)

lundi 4 juin 2018

Que retenir de l’héritage de mai 68 ?


Il y a 50 ans se produisaient certains des événements qui allaient avoir les plus grandes répercussions culturelles en France depuis la Deuxième Guerre mondiale. Au point de faire maintenant partie des références idéologiques principales du roman national français, au même titre que la résistance et la Révolution française. Cette suite de manifestations étudiantes et de grèves ouvrières a donc visiblement laissé de grandes traces sur la mentalité de cette génération comme il sera probablement le cas des prochaines.

Ce vent libertaire et progressiste a d’ailleurs largement débordé la France, puisque des forces similaires étaient à l’œuvre dans tout le monde occidental. Et ceci allant même jusqu’à toucher le monde soviétique (voir le Printemps de Prague). Le Québec n’échappa pas non plus à cet esprit de contestation, puisque nous avons eu notre propre « mai 68 », avec le mouvement de grève étudiante de l’automne 1968. Mouvement qui fit également émerger certaines têtes encore bien connues du monde politique québécois actuel.

Mais 50 ans plus tard, que reste-t-il de l’héritage de ce mouvement ? Au-delà des conquêtes sociales ouvrières, qui ne cessent aujourd’hui de s’éroder, il est évident que la société actuelle n’est pas en voie de devenir cette société libertaire tant espérée par les contestataire de l’époque. Pourtant, on ne cesse de nous rappeler que ces événements ont été un tournant culturel majeur et qu’ils n’ont été rien de moins que le déclencheur d’une libération des individus qui serait hors du commun dans l’Histoire ?

Il est pourtant notable que l’esprit de mai 68 se soit de longue date institutionnalisé. Et il est tout aussi notable que ses représentants les plus en vue aujourd’hui ne sont pas connus pour être des partisans de la construction du socialisme ! Ainsi donc, en quoi ces événements ont-ils eu une influence « progressiste » sur le monde politique actuel ?

Autrement dit, quelle est la substance spécifique de l’héritage de mai 68 ? La question mérite d’être posée, puisque, du point de vue étudiant, mai 68 reste dans les faits un échec politique. Et même à considérer que le mouvement fut un préalable à l’élection de François Mitterrand, le bilan social du parti socialiste et de la plupart des partis sociaux-démocrates des pays d’occidents qui ont suivi le même processus est loin d’être à la hauteur des rêves des étudiants des années 60.

Pourtant et malgré l’échec de ce type de mouvement, il est parfois étonnant de constater à quel point les modes d’action et les thèmes de mai 68 sont encore restés centraux dans le militantisme étudiant actuel. Un peu comme si le mouvement avait été un jour ou l’autre victorieux ou que le modèle était réputé efficace à long terme. L’esprit de mai 68 ne semble donc pas du tout être en phase de dépassement, en dehors de son volet technologique (médias sociaux, téléphones intelligents, vidéos instantanés, etc.). Repenser l’héritage de mai 68, c’est donc aussi poser la question du sens des présentes luttes sociales. C’est-à-dire les forces et les faiblesses d’un mode d’action qui, comme nous l’avons vécu pour le « Printemps érable », ne semblent pas avoir plus d’impacts aujourd’hui qu’ils n’avaient à l’époque de la génération de l’après-guerre, même si le processus est loin d’être dépourvu de qualité.

Avant toute chose, revenons rapidement sur les particularités historiques de mai 68, car elles parlent d’elle-même.

La fin des années soixante est une période assez spéciale et peu comparable à toute autre puisqu’elle est à la fois une période économique particulièrement clémente (l’apogée des « 30 glorieuses ») et assez riche en lutte sociale. Cette période marque également un net déclin du prestige soviétique et des partis communistes (PC) en général. De plus, cette période se trouve en plein cœur de la Guerre du Vietnam, des premières luttes d’émancipations des minorités, de l’émergence de la société de consommation, de la multiplication de groupes d’extrême gauche non alignés[1] sur les politiques de Moscou et à la remise en question de l’ordre établi, via le mouvement « hippie ».

Comme vous pouvez le constater, l’année 1968 était pile-poil dans une conjoncture tout à fait propice pour une révolte estudiantine, puisqu’une grande partie de la jeunesse aisée de l’époque était immergée dans les auteurs radicaux et spectateurs d’un vieux monde en pleine mutation. Monde dans lequel tout semblait possible, mais où ironiquement la lutte du quotidien était à son plus bas. Néanmoins, cette révolte de fin de session n’aurait pas eu le retentissement que l’on connait aujourd’hui pour ces seules raisons.

La fin des années soixante était aussi une période où la richesse créée en masse était loin d’être équitablement distribuée. La société d’après-guerre était encore très figée dans ses habitudes issues du 19e siècle et les formations d’extrême droite réémergeaient doucement de leur hibernation d’après-guerre. Ces trois points sont très importants à retenir, car ils sont directement à l’origine du succès et de la postérité de ce mouvement.

Si les événements de mai 68 ont débuté avec le mouvement du 22 mars[2], c’est bien parce qu’il y eut d’abord altercation avec les militants d’Occident (principale formation d’extrême droite de l’époque). C’est en quelque sorte le catalyseur qui enclencha le mouvement. Ensuite, c’est parce que la classe ouvrière a pris l’initiative de mettre en place (en parallèle des manifestations étudiantes qui ont suivi) les plus grandes grèves depuis 1936 que le mouvement mit réellement le pouvoir en danger. Puisque bloquant complètement l’industrie et le commerce du pays, en plus de tout le mouvement de contestation étudiant.

Les événements de mai 68 ont donc eu un retentissement politico-social tout à fait exceptionnel. Surtout pour la classe ouvrière qui, avec les accords de Grenelle, a pu profiter d’avancées sociales majeures. Mais pour ce qui est de la lutte étudiante, les manifestations et les actions directes n’ont pas débouché sur de réels résultats, puisque la majorité des Français se sont plutôt raidis face aux revendications morales de la jeunesse, un peu trop avancée pour l’époque. Après tout, les élections des 23 et 30 juin s'achevèrent par une écrasante victoire pour les gaullistes. Cependant, une certaine victoire posthume fut obtenue par la jeunesse de 1969 en 1981, lors de la victoire de Mitterrand[3].

Comme vous pouvez le constater, les causes des événements du mai 68 étudiant ne suivirent pas les schémas révolutionnaires classiques, puisque leurs motivations étaient essentiellement d’ordre idéologique et moral. C’est essentiellement dû au fait que le mouvement ouvrier s’est imposé, avec une série de grèves majeures, qui a permis de donner une réelle puissance au mouvement étudiant. Mais justement, qu’elles étaient les revendications étudiantes ? Car les organisations d’extrême gauche qui ont participé aux événements de mai 68 étaient fortes différentes et leurs revendications l’étaient tout autant.

En fait, les revendications dont l’histoire s’est souvenue sont surtout celles qui n’ont pas été entre temps déconsidérées. Ce qui est notamment le cas de celles des maoïstes qui ont tenté de reproduire la révolution culturelle en France. Les slogans qui ont été maintenus et qui se prétendent résumer le mouvement sont surtout les plus poétiques et abstraits possible. Les plus connus étant « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner », « Il est interdit d'interdire ! » ou « L'imagination au pouvoir ! » Ces slogans imaginatif et dépourvu de tout contenu social démontrent néanmoins ce que le roman national français souhaite préserver de mai 68. C’est-à-dire une révolte d’enfants gâtés, revendiquant l’oisiveté et la jouissance perpétuelle, mais ayant débouché sur société libérale plus douce envers les minorités. Les Daniel Cohn-Bendit et les Serge July ne sont pas devenus les têtes de Turque du mouvement pour rien ! L’évolution de ces personnages est d’ailleurs symptomatique des capacités du capitalisme en termes de récupération des idéaux (comme des individus) progressistes et du romantisme révolutionnaire en général.

Mais en dehors du roman national français, que reste-t-il de mai 68 ? Pour y répondre, je soulignerais une piste intéressante, qui nous a été laissée par le philosophe marxiste Michel Clouscard. C’est-à-dire son concept de « libéralisme-libertaire ». Ce concept est certes un peu provocant pour les anarchistes et il peut sembler contradictoire à première vue, mais il n’en reste pas moins riche d’enseignement sur le potentiel de récupération idéologique que possède le capitalisme. Nous savons déjà que le capitalisme tire sa force d’un mode de production répressif, via l’État, mais il ne faut pas non plus négliger le rôle des consommateurs.

L’individualisme des consommateurs est l’un des moteurs les plus terribles du capitalisme, car le propre de la société de consommation est de séparer l’intérêt du producteur, de celui du consommateur. Le sens du terme « libertaire » n’est donc évidemment pas à chercher sur l’organisation du travail, mais bien dans un libertinage cultivé du consommateur. Libertinage qui n’a pour seul objet que de canaliser le désire d’affirmation de l’individu vers l’acte d’achat. Ce qui augmente la taille des marchés et en crée aussi de nouveaux, sur la base des mouvements de mode des jeunes et de l’affirmation identitaire des minorités. C’est en cela que la libération des mœurs peut aisément être récupérée par le capitalisme. À condition bien sûr, que cette « libération » ne touche que les droits naturels de l’individu ayant déjà ce qu’il faut pour être libre dans la société capitaliste.

Comme vous pouvez le constater, le « libéralisme-libertaire » pourrait aisément se définir comme le fils mal élevé du libéralisme conservateur d’antan. Au lieu de se faire l’apôtre de la loi, de l’ordre et de la tradition, il magnifiera plutôt l’image du « rebelle sans cause ». De l’individu centré sur lui-même, qui clame ses droits et qui se contrefout des autres et de ses responsabilités sociales. Mais, au même titre que le « bourgeois rétro », le « bourgeois de gauche » combattra le socialisme. Seulement, il le fera sur une base idéologique plus « cool », en utilisant des concepts symbolisant le progressisme. Un peu à la façon dont le fait Justin Trudeau aujourd’hui.

Au lieu de combattre le socialisme au nom de « l’ordre moral », le bourgeois de gauche combattra le socialisme au nom de la « liberté » (celle des riches), des minorités (dont fait partie la classe bourgeoise) et au nom de la lutte contre cette « tyrannique majorité ». Ce nécessaire effet de la démocratie qui effarait à ce point les bourgeois de tout âge et de toutes tendances. Notons que le libéral-libertaire se reconnait facilement à sa manie de mettre socialisme et fascisme en parallèle sous l’intitulé de « totalitarisme ». C’est évidemment bien pratique, puisque ça évite d’avoir à argumenter sur la face d’ombre réactionnaire de ces bourgeois de gauche.  

En fin de compte, l’héritage de mai 68, celui qui est valorisé par les voix autorisées, est de diviser la bourgeoisie entre capitalistes conservateurs et libéraux de gauche (libéral-libertaire), ce qui exclut du domaine de la respectabilité « démocratique » tout le mouvement socialiste. Ensuite, délimiter le débat public à l’intérieur de l’intérêt bourgeois et focaliser les divergences idéologiques aux seules revendications identitaires, de mœurs et de toute autre question qui ne dépasse pas l’individu. Tout le reste n’est pas évacué, mais tout ce qui remet en cause l’ordre idéologique bourgeois sera ipso facto jugé comme une nouvelle forme de fascisme. Voilà ce qu’est l’héritage autorisé de mai 68 et que le monde d’aujourd’hui accepte de souligner l’importance.

Inutile de rappeler que le mouvement étudiant de l’époque n’a pas à être condamné pour l’évolution désastreuse du mouvement, car c’est le potentiel de récupération du capitalisme qui est la cause de cette création idéologique mutante. Cependant, il y a des leçons à tirer de tout cela et il n’est pas si sûr que le milieu étudiant actuel les suive toujours. Ce que j’entends par là, c’est qu’il est important que les mouvements de masse, issus du milieu étudiant, s’éloignent des slogans et des revendications creuses et poétiques (revendications sujettes à être récupérées par le capitalisme), pour épouser des revendications sociales concrètes, universelles et qui vont dans le sens du socialisme. Je ne prétends pas que les revendications à l’égalité des minorités doivent être évacuées, loin de là! Néanmoins, elles doivent s’harmoniser avec les revendications plus larges, afin de ne pas être une source de division que le pouvoir utilisera contre lui.   

Quoique je sois sévère à l’égard de l’héritage de mai 68, je suis de ceux qui auraient bien aimé en être. Comme tous ceux qui rêvent d’un monde plus juste, je suis touché par l'esprit plein d'espérance caractérisant l'époque, mais je n’oublie pas que le monde réel est cruel et que « la révolution n’est pas un dîner de gala », comme l'écrivait Mao Zedong. La révolution qui vient ne sera pas plus pacifique que les autres et l’ordre ancien saura se défendre avec toute la ruse et la violence que les sciences sociales et la technologie lui permettront. C’est en cela que je crois qu’il faut prendre le bon comme le mauvais de l’expérience de luttes passées. Et pour ce faire, il faut surtout éviter de porter un regard trop naïf ou trop catégorique sur ces événements, car il va de soi qu’une révolution sociale sera toujours diabolisée par le puissant du moment. Méfions-nous donc des révolutions que le pouvoir commémore un peu trop et sachons lire ce que le pouvoir cache de ces événements. C’est de cette façon que nous commémorerons à sa juste valeur le souvenir des révoltes de 1968 !

Benedikt Arden (mai 2018)      



[1] Les tendances anarchistes, maoïstes, situationnistes, etc.
[2] Il s’agit du fameux mouvement de Daniel Cohn-Bendit, bien typique de l’époque, car mêlant anti-impérialisme, révolution des mœurs et lutte révolutionnaire anti-autoritaire.
[3] La jeunesse de 1968, une fois devenu adulte et diplômée, investira massivement les institutions. Ce qui aida grandement la gauche à arriver au pouvoir.
[4] Donner une « liberté » aux riches qui les soustraient de leurs responsabilités sociales de redistribution. Ce qui implique une plus grande répression pour les plus pauvres.