jeudi 20 février 2020

Ironie dans la lutte parlementaire


L’Histoire humaine est parfois cruellement ironique et celle des partis de gauche l’est souvent bien plus encore.  Combien de fois nos esprits se sont vite emballés devant des avancées politiques qui ne pouvaient être que triomphantes, mais qui se sont finalement révélées de véritables fiascos ! Pourtant, la recette programmatique était parfaite et le soutient populaire au beau fixe, mais les événements en ont voulu autrement et c’est le statu quo, voir la réaction, qui en a remporté la mise…

L’époque actuelle est riche en échecs et les exemples d’erreurs en politique ne manquent pas. Pourtant, si l’enseignement de ces luttes passées démontre bien que le dogmatisme idéologique et la croyance en une recette révolutionnaire sont des erreurs pour les divers mouvements socialistes, il ne faudrait pas non plus négliger l’expérience récente que nous ont fait profiter les échecs de la social-démocratie. Par exemple, l’expérience nous a prouvé, par l’échec de Syriza, qu’un programme social-démocrate conséquent doit impérativement passer par la recherche de la souveraineté du pays qu’il souhaite réformer, malgré les difficultés qu’elle impose[1], car, autrement, ce sont les créditeurs et les « associés[2] » qui dictent dans les faits la politique du pays.

Nous savons aussi que les vieux partis sociaux-démocrates, peuplés d’apparatchiks carriéristes, souvent issus de la « droite complexée[3] », forment des obstacles beaucoup plus dangereux pour la cause que peut l’être l’opposition de droite. C’est pourquoi il est parfois nécessaire de s’imposer devant cette fausse gauche, qui s’approprie cet électorat à des fins carriéristes, avant de réellement être en mesure de combattre la droite.  

De cette liste, nous pouvons maintenant y ajouter une autre leçon. Celle, toute récente, de l’échec du Labour britannique de Jeremy Corbyn. Comme la grande majorité des partis sociaux-démocrates de type « Labour », son aile droite (les blairistes) régnait en maître depuis des décennies, au nom de « l’efficacité » et du « moindre mal ». Cela, jusqu’à se demander si le parti pouvait encore vraiment se qualifier de « social-démocrate ». Cependant, à l’issue d’une série de défaites et de changement de chefs, la vieille garde finit par se faire battre par l’aile socialiste du parti (représenté par Jeremy Corbyn). Celle-ci fut donc en mesure de mettre en place un programme social ambitieux. La première grande difficulté était donc déjà en bonne partie réalisée et l’espoir revenu, car le labour n’avait pas été dirigé par de vrais « sociaux-démocrates » depuis la naissance d’une bonne part des actuels militants du parti, mais comme vous le savez probablement les embûches ne faisaient que commencer…

Il y eut d’abord le référendum sur le « BREXIT » et sa victoire surprise qui posa de graves problèmes à Jeremy Corbyn, car son parti est majoritairement favorable au « REMAIN » (partisan de l’Union européenne). Jeremy Corbyn étant de tradition plus ou moins eurosceptique, comme l’est traditionnellement l’aile ouvriériste du parti, il eut quelques scrupules à prendre clairement position lors des débats, car celui-ci tenait mordicus à maintenir l’unité du parti afin d’éviter qu’une érosion des troupes pro REMAIN soit tentée d’aller grossir celle des Libéraux démocrates, comme ce fût le cas à la suite de la scission de 1981. Cependant, cette volonté de prioriser l’unité comporte des inconvénients en termes de cohérence, étant donné que l’euroscepticisme de la gauche du parti n’a pas grand-chose à voir avec le nationalisme du parti conservateur.

Comme l’exemple de Syriza l’a démontré, l’Union européenne n’est pas cette belle confédération démocratique que ces partisans vantent tant, mais bien une organisation internationale servant à imposer l’ordo libéralisme allemand aux autres pays membres.  Il est donc tout naturel que la véritable social-démocratie soit eurosceptique, malgré son souhait de construire une véritable confédération européenne. C’est au travers de cette ambiguïté que la « droite complexée » agira contre Corbyn et sa tendance. Comme le BREXIT comporte beaucoup de partisans issus du nationalisme réactionnaire et que l’institution européenne se cache derrière un projet politique soi-disant progressiste, il est facile d’amalgamer la méfiance envers l’UE à une forme de nationalisme. Et comme celui-ci s’est grandement centré sur la crainte de l’immigration, lors des nombreux débats qui ont précédé le BREXIT, l’amalgame « euroscepticisme = racisme » devint un argument rhétorique fort.   

Ajoutons à cela une quantité de nouveaux membres issus de ce qu’on nomme familièrement les « justiciers sociaux[4] », qui ne résonnent peu ou pas en termes de classes, mais presque uniquement en termes de valeurs morales et d’identités, et nous avons une direction de parti contraint d’être incohérent par souci d’unité. D’un côté celle-ci souhaite mettre en place un programme social-démocrate ambitieux, programme nécessitant bien sûr d’outrepasser les règles de gouvernance prescrite par l’UE, mais d’un autre côté celle-ci est aussi forcée de combattre la mise en place du BREXIT conservateur, par « antiracisme ».

La situation parlementaire britannique était devenue tellement absurde, en fin 2019, que le nouveau chef conservateur (Boris Johnson) ne pouvait faire adopter sa négociation du BREXIT, n’ayant pas la majorité au parlement, mais était tout de même obligé de maintenir la négociation, via une loi votée plus tôt en septembre (le Benn Act). Même l’organisation de nouvelles élections, ayant pour but de trancher la question, était bloquée, car une majorité de députés devait préalablement faire tomber le gouvernement. Comme la balance du pouvoir était du côté du Labour, c’est eux qui sont directement en cause dans le blocage du BREXIT. BREXIT pourtant validé par référendum et dont une bonne part du soutien (ne l’oublions pas) provenait de la gauche britannique !       

Ce qui devait donc arriver arriva. Les élections générales de décembre 2019 ont tranché la question du BREXIT avec une majorité confortable pour les conservateurs (365 députés sur 650) et une défaite historique pour le Labour dirigé par Jeremy Corbyn (202 députés). Une défaite à ce point historique qu’il fit pire que la redoutée élection de 1983. Celle qui a succédé à la scission de 1981 évoqués plus haut. Évidemment, les blairiste du labour auront beau jeu d’attribuer cette défaite au programme social du parti, puisque dans les deux cas, le parti était dirigé par son aile gauche. Cependant, comme je l’ai expliqué, la vraie raison se trouve d’abord et avant tout dans l’incohérence idéologique et dans ce blocage absurde qu’a effectué le parti dans le processus du BREXIT. Ajoutons à cela une tendance qu’avaient les jeunes du parti à assimiler « Brexiters » et racistes et vous avez un désastre inévitable !

Dans le Monde diplomatique de janvier 2020, un article de Chris Bickerton analysa dans des termes similaires l’échec du Labour de Corbyn. Plus intéressant encore, l’encadré joint à cet article, résume une entrevue avec le comédien Chris McGlade qui expliquait pourquoi : « Je suis travailliste, j’ai voté conservateur » !

 « Je viens de Redcar, une ancienne ville industrielle sur les bords de la Tees. Nous n’avons jamais eu de député conservateur ici. Mais, même si les tories ont décimé notre industrie, éteint nos fours à coke et fermé les plus grands et les plus anciens hauts-fourneaux d’Europe, Redcar a voté conservateur le 12 décembre. (…)

Pourquoi ? Parce que le Parti travailliste est dominé par des bourgeois (…) qui nous détestent. Ils se moquent tout autant de nous que les conservateurs, mais de la part des conservateurs, ça ne nous surprend pas. (…)

La classe ouvrière n’est pas intolérante. Je me fiche de votre race, de votre religion ou de votre orientation sexuelle. (…) Mais, depuis que les résultats des élections sont tombés, les bourgeois progressistes nous tombent dessus et nous reprochent d’être ignorants, stupides et racistes. Ils nous expliquent que nous nous sommes tiré une balle dans le pied. (…) Ils descendent dans les rues des grandes villes pour dénoncer le résultat d’un vote démocratique et chantent « Oh, Jeremy Corbyn ». Mais ne se rendent-ils pas compte que Jeremy Corbyn déteste l’Union européenne tout autant que nous ? Ils sont europhiles ; pas lui, qui a été contraint par son propre parti à défendre une position qui n’était pas la sienne. (…)

Le Parti travailliste ne représente plus la classe ouvrière dans le Nord-Est. (…) Nous n’avons plus les moyens de nous faire entendre. Alors, nous avons voté pour la seule formation qui se proposait de respecter notre vote [lors du référendum sur la sortie de l’Union européenne] en 2016. (…) »

On pourrait croire que ce cri du cœur est anecdotique, mais je crois que ce sentiment de trahison était fortement généralisé chez la vieille classe ouvrière paupérisée par les directives néolibérales de l’Union européenne. Loin d’être un simple débat sur l’identité et l’immigration, le BREXIT était d’abord une question de souveraineté politique qui pouvait unir temporairement des gens qui en espèrent des conséquences bien différentes. Le programme de Jeremy Corbyn n’étant pas concrètement possible dans le cadre européen, l’idéal aurait donc été de quitter l’UE et ensuite voter pour une direction politique progressiste (un Brexit de gauche). Autrement dit, accepter le BREXIT lorsque les conservateurs étaient minoritaires pour ensuite organiser des élections pour en orienter politiquement la suite via les futurs traités. Cela aurait été tout à fait faisable et gageons que les résultats en auraient été fort différents …

Malheureusement, l’ironie de l’histoire a voulu que cette volonté si ardente de maintenir l’unité du parti, au mépris de la cohérence, soit la cause de la perte de 60 députés, mais a surtout permis de décrédibiliser l’aile gauche du parti pour un bon moment. Pourtant, le parti conservateur de Boris Johnson n’est pas qu’eurosceptique, il est aussi affreusement néolibéral[5] et le pays a soif de justice ! Pourtant c’est le néolibéralisme de tradition thatchérienne qui s’est imposé au détriment de la social-démocratie, alors que les conditions sociales engendrées par l’ordo libéralisme allemand (qui est à toute fin pratique la même chose) avaient placé une autoroute à la gauche …

Benedikt Arden (février 2020)        


[1] Les peuples cubains et vénézuéliens en savent quelque chose !
[2] Dans ce cas-ci, l’Allemagne.
[3] La « droite complexée » est cette tendance de centre droit des partis sociaux-démocrates se prétendant quand même de gauche, mais d’un point de vue purement déclaratif et moral. Leurs politiques sont généralement aussi à droite que celle des partis de centre-droits, mais agrémentés d’une communication moralisatrice sur les questions du racisme, du sexisme et de l’homophobie. La cause d’une plus grande représentation de femmes ou de minorités dans les organisations réactionnaires ou les multinationales en forme un exemple typique puisque le but n’est plus d’abolir les entités qui créent les injustices, mais seulement de les rendre moralement plus acceptables.  
[4] Il n’est pas évident de les nommer correctement, mais j’en fais un topo assez exhaustif dans un article sur la question de « l’appropriation culturelle ».
[5] Je sais qu’il a mis en place quelques mesures sociales, mais cela est surtout un gage donné afin de favoriser la stabilité sociale lors des prochaines négociations avec l’UE prévues en 2020.

vendredi 24 janvier 2020

La lutte anti-impérialiste & le cas iranien


Depuis l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani à Bagdad, le 3 janvier dernier, l’attention du monde entier s’est tournée vers l’Iran. Il faut dire que la tension entre Washington et Téhéran a rarement atteint des niveaux aussi explosifs. La situation est d’autant plus dangereuse pour la paix mondiale que cette provocation est le fruit d’un ordre direct (certains parleront de coup de poker) de Donald Trump, contre une personnalité diplomatique dans un pays théoriquement souverain (l’Irak). C’est-à-dire un acte clairement illégal, du point de vue du droit international. Cependant, comme le rapport de force militaire demeure bien inégal entre les deux pays, la réponse de l’Iran restera assez tiède et proportionnée.

Les tirs de réponses, qui ont visé deux bases américaines en Irak, n’ont visiblement fait aucun mort et il est même probable que ces bases aient été prévenues de l’attaque. De toute évidence, l’État iranien ne souhaita pas aller trop loin dans sa riposte de crainte de subir le même sort que son voisin irakien. L’idée était probablement plus de satisfaire la soif de vengeance de sa population que de riposter à la façon d’un rival sérieux. C’est pourquoi la communication iranienne a pris soin de souligner que son action « respectait en tout point la légalité internationale », afin de ne pas donner à Trump de casus belli.

Mais justement, pourquoi souhaiter une guerre à ce point avec l’Iran ? Ce pays, depuis longtemps sanctionné et mis à l’écart par les pays de l’OTAN, a pourtant coopéré avec les instances internationales sur le contrôle de son programme nucléaire. Un traité a été signé à l’ONU et a même été reconnu par les États-Unis d’Obama. C’est donc l’Amérique de Trump, en ne respectant pas ses engagements, qui est en faute dans toute cette histoire. Pourtant, c’est l’Iran qu’on présente comme l’agresseur irrationnel, même si le caractère de Trump n’est pas non plus épargné par la critique.

Il est à noter que cette guerre voulue par Trump et son administration ne cadre pas non plus très bien avec les intérêts du capitalisme américains, puisque celui-ci recherche surtout la stabilité et l’ouverture du marché iranien, ce que le régime est parfaitement capable d’offrir sans guerre. C’est d’ailleurs dans cet espoir que l’État iranien s’est plié à l’accord sur le nucléaire jusqu’à maintenant. L’intérêt des capitalistes iraniens ne diverge pas sur ce point de ceux des États-Unis. De plus, si l’assassinat de Soleimani a eu un impact sur la situation politique en Iran, c’est bien celui de renforcer l’autorité du régime des Ayatollahs au détriment de l’opposition laïque. Opposition que Trump prétend pourtant vouloir soutenir dans ses tweets.

Il apparait que les raisons qui justifierait cet assassinat seraient autant liées à la politique intérieure des États-Unis (comprendre : l’élection présidentielle de novembre et la procédure de destitution) que de répondent aux attaques qu'a subi l’ambassade américaine en Irak par les milices chiites irakiennes soutenues par l’Iran. Ce pays étant l’un des pays les plus détestés par les Américains (dont les démocrates), une escalade de violence, qui ne couterait pas trop cher aux citoyens américains, serait probablement bien vue par les néoconservateurs, les ultras religieux, les « impérialistes humanitaires », etc. Sans compter les puissants lobbies israélien et militaro-industriel. Tout cela pourrait effectivement aider Trump dans sa campagne électorale, à condition que la situation ne parte pas en vrille … 

Rappelons que l’Iran n’est pas la bête noire des États-Unis depuis l’invasion de l’Irak, mais bien depuis la révolution islamique et la prise d’otage de l’ambassade américaine de 1979. Évidemment, cette révolution n’est pas apparue du néant et s’explique d’abord par la dictature proaméricaine du Shah d’Iran et de la répression qu’il exerça pendant un peu moins de 30 ans (de 1953 à 1979)[1]. L’opposition au régime impérial du Shah ne se limitait pourtant pas uniquement aux troupes de Khomeini. Il y avait aussi des factions laïcs (libérales comme communistes), mais l’Histoire en a voulu autrement et c’est un régime religieux antiaméricain qui a pris la place d’un autre régime religieux proaméricain. De toute façon le côté religieux du régime n’a que peu d’importance pour les États-Unis, puisque c’était le nationalisme et le blocage des intérêts américains qui posaient véritable le problème.

Ce tour d’horizon étant fait[2], que devrait être la position des anti-impérialistes et des pacifistes dans tout ça ? La condamnation de Trump et son administration est pour le moins partagée par tout le monde à gauche, mais la chute du régime iranien est aussi une option généralement admise comme souhaitable. De la social-démocratie molle à la gauche radicale, beaucoup se trouvent à souhaiter la chute du régime iranien, puisqu’il s’agit d’une théocratie très éloignée du projet de société socialiste, même si personne ne s’entend sur les modalités. Parfois celle-ci se fait en soutenant à reculons (et aussi un peu par naïveté) le gouvernement américain et sa politique guerrière. Parfois en renvoyant dos à dos l’impérialisme des deux pays, pour ne pas avoir à prendre parti pour le régime iranien.

Il faut dire qu’en période de conflit, la propagande et la diabolisation sont de rigueur. Toute condamnation de la guerre se trouve donc rapidement assimilée à un soutien au régime des Ayatollahs, ce qui fait que les opposants à la guerre se retrouvent à devoir constamment dénoncer l’Iran et à accepter tout ce qui se dit contre ce pays, même si cela sert surtout la cause des va-t-en-guerre. C’est donc dans ce contexte que certaines franges de la gauche deviennent passivement des soutiens de l’impérialisme américain et cela pose un réel problème pour la cause de la paix.

Il est très important de comprendre que la guerre n’engendre pas que des horreurs dans le pays hôte, mais comporte également des effets bien concrets chez nous. La guerre a de tout temps été l’élixir magique contre la lutte sociale en permettant notamment de solidariser les classes sociales par nationalisme, haine de l’autre pays ou par cette naïve croyance que la guerre servirait les droits de l’homme. De plus, la guerre fait fonctionner l’imposante industrie des armements et sert d’excuse aux votes de lois répressives. L’Histoire est riche d’enseignement sur la question et, si nous mettons de côté les conflits civils liés à des révolutions, la guerre a toujours servi l’élite dominante des pays qui la cherchent.  

Depuis plusieurs années, il est devenu difficile de faire valoir la cause de la paix dans la population. Pas que les gens soient contre la paix, mais bien parce que la diabolisation des États attaqués par les États-Unis n’est pratiquement plus mise en question et que la propagande de guerre se donne toujours le rôle du défenseur des droits de l’homme contre un tyran nécessairement sanguinaire. La guerre est donc souvent perçue comme un mal nécessaire qui serait acceptable, puisque le régime du tyran « massacre nécessairement son peuple ». Malheureusement, cette propagande fonctionne aussi fort bien chez des militants pacifistes.

De plus, avec l’arrivée des réseaux sociaux, les mœurs militantes ont tendance à changer. Depuis une dizaine d’années, il est devenu assez fréquent de constater que certains militants soient plus motivés par l’envie de se complaire dans un positionnement puriste et confortable que de réellement lutter pour faire avancer leur cause. C’est l’évolution des méthodes de contestation qui en est à l’origine, puisque le militantisme organisé s’est fait devancer par le cyber militantisme des électrons libres. Cette façon anarchisante de militer comporte bien sûr ses avantages, mais comporte aussi bien des inconvénients. Le principal d’entre eux reste cette guerre d’égo, intrinsèquement lié à l’usage des réseaux sociaux, qui conduit trop souvent les militants à favoriser leur positionnement idéologique au détriment du résonnement tactique.

Les partisans de la guerre l’ont d’ailleurs fort bien compris et utilisent ce genre de pratique pour intimider les pacifistes afin de les rallier ou, à tout le moins, neutraliser leur communication. Dès lors que l’objectif des militants est de faire valoir une sorte de pureté éthique au détriment de la réalité, tout positionnement anti-impérialiste se verra fragilisé par une propagande de guerre parfaitement en contrôle du discours éthique. Comme la politique est sale par définition et que personne (encore moins un État) n’est blanc comme neige, il devient facile d’utiliser les crimes du pays adverse (voire de les inventer) afin d’intimider les militants pacifistes, en les désignant comme soutien de criminels aux politiques barbares.

Pourtant, tout changement, même radical, impose d’accepter les règles du rapport de force. L’une des principales règles est que si l’ennemi utilise une arme plus efficace, vous êtes contraint de l’utiliser vous-même, même si son usage va à l’encontre de vos principes. Et c’est pour cette raison que la propagande de guerre moderne fonctionne aussi bien. Comme l’usage des méthodes non conventionnelles (terrorisme, torture, assassinats, manipulations médiatiques, attentat sous faux drapeaux, etc.) est utilisé par tous les États du monde, il est aisé d’accuser l’adversaire de procéder à ces méthodes condamnables pour justifier une intervention militaire au nom des « droits de l’homme », même si ces méthodes sont également utilisées par nos propres États à notre insu.

Dans tous les cas de figure, cette propagande ne devrait pas être un obstacle pour le militant pacifiste, puisque, contrairement à la propagande de guerre qui se présente toujours comme un mal nécessaire, celui-ci sait pertinemment que la guerre n’a jamais fait que de dégrader davantage les droits individuels (voir le cas libyen). Il est donc toujours nécessaire de condamner les guerres offensives, même si nous sommes violemment hostiles envers le régime visé. La paix mondiale ne doit pas être au prix de l’éthique des États. Cela ne veut évidemment pas dire que nous devons rester insensibles au sort des peuples opprimés, mais il faut les soutenir par des moyens qui n’impliquent pas d'intervention de l’armée américaine, de l’OTAN ou des services secrets des pays impérialistes.

Enfin, en ce qui concerne l’Iran, l’intérêt de ce peuple n’est certainement pas de voir se créer un nouvel État fantoche en ruine, comme c’est le cas pour ses voisins, à moins de souhaiter le retour des djihadistes. Il est donc préférable que l’Iran ne soit pas envahi ou déstabilisé par l’armée américaine et ses services secrets. Il est néanmoins parfaitement justifié de soutenir une opposition indépendante et non alignée aux intérêts occidentaux capitalistes, mais sans pour autant se faire d’illusion sur l’importance de ce soutien, car c’est au peuple iranien de se libérer de ses chaines et de choisir sa voie.

Benedikt Arden (janvier 2020)




[1] Pour continuer dans les « habitudes » américaines, notons que celle-ci est le fruit d’une opération de la CIA et du MI6 appelée « l’Opération Adjax » contre un gouvernement trop hostile à leurs intérêts !
[2] Celui-ci est bien sûr incomplet, mais le sujet n’est pas là !

lundi 2 décembre 2019

« La révolution ne sera pas un dîner de gala » (quelques leçons en provenance de Bolivie)


De bien graves événements se produisent en Amérique latine depuis quelque temps. Une contre-révolution féroce est à l’œuvre et celle-ci ne fait pas de quartier. Cependant, celle-ci est heureusement contre balancée par une résistance intense de la part des forces sociales de tous ces pays. De l’Équateur, au Chili, en passant par Haïti, bien des peuples ont su démonter qu’ils ont soif de justice, malgré qu’ils soient bien conscients que les gouvernements du Nord ne leur feront pas de cadeaux. Malheureusement, seuls les « opposants » de droite et d’extrême droite ont ce privilège ! 

Le plus souvent, l’information qui nous parvient est savamment filtrée et interprétée de manière tordue afin d’atténuer une réalité qui pourtant crève les yeux, c’est-à-dire une guerre de classes ! Tout est généralement fait pour associer les gouvernements progressistes à des « dictatures », alors que ceux-ci sont simplement la cible de déstabilisation et d’actions violentes qui les contraignent à utiliser la force. Même si ceux-ci savent parfaitement qu’elle est contre-productive, puisque l’opposition l’utilisera contre lui.

J’imagine sans peine que les personnes qui me lisent ne seront pas dupes de cette propagande, mais rappelons tout de même cette évidence : le centre de préoccupation de ces opposants n’est pas la démocratie, mais bien le retour de leur domination! Les slogans bon chic bon genre utilisés par l’opposition servent surtout à berner le public international et faciliter la communication des États qui ne supportent pas que les richesses de leur pays soient socialisées. Le scénario « du peuple qui lutte contre un dictateur » (forcément de gauche) est devenu tellement cliché depuis la fin de la Guerre froide que ça en devient vraiment ridicule. Surtout quand on sait que ce fameux « peuple » est guidé par l’ancienne oligarchie et l’extrême droite du pays.

Malgré tout, ce scénario semble encore fonctionner. Du moins tant que nos médias mutilent le contexte et brouillent les cartes, en relayant systématiquement la communication de l’opposition de droite et ne donnant JAMAIS le micro aux masses qui soutiennent l’action gouvernementale. De toute façon, les pauvres se trouvent généralement loin des beaux quartiers, secteurs où se situent les bureaux des chaines télévisées et l’action des « rebelles » !   

Ce qui s’est passé en Bolivie le mois dernier ne fait évidemment pas exception. Si ce n’est que cette fois la propagande s’est fait quelque peu berner par la facilité déconcertante avec laquelle elle a pu renverser le gouvernement d’Evo Morales. Le plan prévu était pourtant la copie conforme de celui qui a échoué au Venezuela en début d’année, mais le personnel du MAS (mouvement vers le socialisme) ne s’est pratiquement pas défendu. Celui-ci a joué à fond la carte de la légitimité démocratique et a voulu éviter à tout prix toute effusion de sang. Ce qui n’a pas empêché l’opposition de maintenir son scénario fantaisiste de « dictature communiste ».

Pourtant, les menaces de coup d’État étaient évidentes. La presse internationale s’en était même fait l’écho. La nationalisation des matières premières très demandée, comme le lithium, n’est sans doute pas étrangère à tout ça. Il aurait été parfaitement légitime de riposter à ce coup d’État, puisque c’en était bien un, mais le président est resté figé par l’évolution rapide du conflit et par l’étendue de la traitrise des hauts fonctionnaires sur lesquels il s’appuyait. De plus, le peuple autochtone, dont est issu Evo Morales, est massivement situé dans les campagnes et sa police n’était pas du tout fiable. La sympathie entre ces derniers et les manifestants était évidente. Ajoutons à cela une armée encore moins fiable (celle qui, rappelons-le, assassina le Che quelques décennies plus tôt !), une Église catholique de type franquiste et un groupe de Lima cherchant à se venger de leur échec vénézuélien et nous avons une situation particulièrement ardue.

Le plan de départ était clair et bien peu original, comme vous savez. Il ne s’agissait que d’attendre le jour des élections et de les contester avant même que les résultats soient officiellement connus. L’Organisation des États américains ou OEA (qui appartient à 60% aux États-Unis) n’a eu qu’à allumer la mèche en publiant un frauduleux rapport dénonçant des « anomalies électorales » avant même que l’institution électorale officielle n’ait confirmé les résultats ! 

Selon la constitution bolivienne, le candidat de tête doit recevoir plus de 50% des suffrages ou être au-dessus de 10% de son plus proche rival, s’il obtient moins de 50%. Autrement, un second tour doit être organisé. Comme l’estimation de fin de journée était sous ce barème (45,3 % contre 38,2 %) et que les chiffres finaux n’ont été connus que le lendemain matin, le prétexte était déjà tout trouvé. Les manifestations ont été presque instantanées et ont précédé l’arrivée des chiffres définitifs. C’est-à-dire 47,1% pour Evo Morales contre 36,5% pour Carlos Mesa (nos propres gouvernants rêveraient d’une victoire aussi éclatante !). Mais qu’importe ces chiffres, puisqu’ils seront remis en cause par la presse internationale, via la propagande de l’opposition. Evo Morales pourra bien faire volte-face et accepter de nouvelles élections, mais rien n’arrêtera les événements en cour, car, ne l’oublions pas, l’objectif de la bourgeoisie bolivienne n’est pas la démocratie, mais la prise du pouvoir!  

Dès lors que l’armée cessa son soutien au gouvernement, le président et les hauts membres de son parti ont tous été contraints de démissionner. Parfois même par la force! Par exemple, la mairesse de Vinto a fait les frais d’un enlèvement et d’une humiliation publique, en plus d’avoir été forcée à la démission ! Toutes les personnalités du MAS ayant le mandat de remplacer le président en cas de démission ont donc été priées de quitter le pouvoir, afin de laisser la place à la seule personne de l’opposition assez haute dans les institutions pour maintenir un semblant de constitutionnalité. Cette personne ne fut nul autre que Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat et bigote raciste notoire.

À la suite de ces démissions forcées et la prise en charge de l’État par la bourgeoisie évangéliste, une violence intense se déchaîna à l’encontre les membres importants du MAS dans les secteurs-clés de l’État. Un mandat d’arrêt fut même délivré contre l’ancien président, ce qui l’obligea à demander l’asile au Mexique. La maison d’Evo Morales a bien sûr été pillée, mais c’est surtout l’agression massive des partisans du MAS et des communautés autochtones qui porta le coup de grâce à toute forme de légitimité démocratique. Même les médias internationaux ont été obligés de reconnaître la violence du nouveau gouvernement. Des élections seront probablement organisées dans un futur proche, mais soyons sûrs que tout sera fait pour que le MAS reste décapité suffisamment longtemps pour qu’il ne puisse être en état de participer. Les élections sont acceptables pour cette caste de nantis, mais seulement s’ils sont certains de les gagner !

Comme vous le voyez, l’avenir de la Bolivie n’est pas très enviable et bien que le gouvernement soit soutenu par la majorité de la population, la seule démocratie n’a pas suffi. Le mouvement de Morales manquait visiblement de force et ses partisans étaient beaucoup trop éloignés des centres du pouvoir, pour organiser des contre-offensives efficaces, à l’image de celles organisées par les partisans bolivariens du Venezuela. Malgré tout, je me garderai bien de donner des leçons au Mouvement vers le socialisme, car les mouvements de gauche de nos pays sont loin d’être mieux outillés. Disons même que nous avons encore énormément à apprendre de nos camarades du Sud.

Comme je l’ai évoqué plus haut, il ne s’agit pas seulement d’élections, quand l’ordre social est en jeux, mais d'une véritable guerre! Le mot n’est pas trop fort, car la légalité et la légitimité des moyens n’ont jamais pu garantir une révolution politique et sociale, soit-elle parfaitement légale et pacifique. La bourgeoisie locale et leurs alliés à l’étranger savent parfaitement s’asseoir sur celles-ci lorsque nécessaire. La plupart du temps, la diabolisation des leaders et les magouilles électorales et juridiques suffisent à les maintenir loin du pouvoir. Mais dès lors que les mouvements progressistes réussissent à gagner les élections et qu’il n’est pas possible de corrompre le mouvement de l’intérieur, le coup d’État devient une option parfaitement envisageable, même encore aujourd’hui. Parfois il arrive dès le premier mandat, comme celui de 2002 au Venezuela, parfois au 4e, comme en Bolivie, mais il sera inévitablement tenté.

C’est triste à dire, mais pour qu’une révolution puisse aller jusqu’au bout, il est nécessaire d’assumer une bonne dose de violence, puisque la guerre avec la classe dominante est inévitable. Cette dernière n’acceptera jamais la perte de ses privilèges et utilisera toutes les armes à sa disposition pour le reprendre et disposera d’une solidarité sans faille des États et des bourgeoisies voisines.

Pour y faire face, il faut se battre à armes égales ou du moins, ne pas se priver des nécessités qu’impose le changement social. La première d’entre elles est la solidarité avec ces États en guerre, au même titre que les mouvements de masse qui luttent contre le néolibéralisme, même s’ils ne sont pas parfaits. Il faut savoir défendre les expériences progressistes dans le monde et contrebalancer la diabolisation et la désinformation médiatique. Personne à gauche n’aime la violence et les mesures autoritaires, mais il faut savoir résister à l’intimidation de la bien-pensance qui croit que l’élection d’un gouvernement socialiste (voire seulement social-démocrate) puisse être tolérée par les puissants de ce monde.

Ce qui se passe au Venezuela et en Bolivie n’est pas le fruit d’une dictature qui s’installe (les deux gouvernements sont parfaitement légitimes), mais de manœuvres de déstabilisation parfaitement antidémocratiques, fomenter de l’intérieur et soutenu par des États hostiles. Les partis politiques réellement progressistes de nos pays, s’ils devaient arriver au pouvoir, seraient soumis aux mêmes difficultés. Gageons qu’un parti comme Québec solidaire, s’il devait maintenir leur programme comme il l’est présentement, subirait les foudres d’une réaction particulièrement déchaînées et de réactions très sévères de la part de l'État fédéral, comme de notre voisin du Sud. Et pour reprendre la célèbre citation de Mao Zedong :

« La révolution n'est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s'accomplir avec autant d'élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d'amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d'âme. La révolution, c'est un soulèvement, un acte de violence par lesquels une classe en renverse une autre. »    

La politique est sale par définition et les moyens pour arriver aux changements structurels le sont encore plus. C’est pour cette raison qu’il faut éviter de se faire des illusions sur les institutions politiques, car elles ont été mises spécialement en place pour que rien ne change !

Benedikt Arden (décembre 2019)

mercredi 6 novembre 2019

Perspectives fédérales pour une fin de décennie


Les perspectives n’étaient pas réjouissantes au départ et je n’attendais pas grand-chose du scrutin du 21 octobre dernier, mais avec l’arrivée des résultats, j’ai vite réalisé que cette nouvelle conjoncture politique pourrait finalement apporter un peu plus qu’un autre constat sur la division du Canada, mais également quelques opportunités politiques. Même dans un État aussi mal fichu et politiquement bloqué que peut l’être le Canada, il arrive parfois que certaines circonstances favorables se dégagent. Sans exagérer non plus ces circonstances, il est néanmoins important d’en prendre pleinement conscience avant que l’un des deux partis cartels ne soit en mesure de former un autre gouvernement majoritaire. C’est-à-dire, probablement bientôt !

Avant d’aller plus loin, quels sont ces fameux résultats ? D’abord, un recul assez prévisible du parti libéral (PLC), qui passe de 184 à 157 député(e)s. En suffrage net, cela représente une baisse de plus de 900 000 voix (8,5%). Montée (également prévisible) du parti conservateur (PCC), qui gagne plus de 600 000 voix pour un total de 121 député(e)s. Enfin, net recul du Nouveau parti démocratique (NPD), qui passe de 44 à 24 député(e)s. Enfin, notable hausse du Bloc québécois et du parti vert qui triplent tous deux leur ancien score et remportent 32 et 3 député(e)s chacun, contre 10 et 1 en 2015.

Ceci étant dit, hormis l’énorme décalage que nous enregistrons entre le soutien populaire et la représentation parlementaire, que représentent ces résultats et quelles seront les relations potentielles entre ces partis ? 

Le fait majeur est d’abord qu’il n’y a pas de majorité parlementaire, donc pas de semi-dictatures de parti pour 4 ans. Certains parleront probablement d’instabilité politique, mais moi je préfère parler de cohabitation, car il ne me semble pas si aberrant que des parlementaires aient à parlementer un peu leurs politiques dans un « parlement ». Ensuite, même si le NPD s’est fait radicalement détruire ses espoirs de remplacer le PLC, (comme le labour a pu le faire, en Angleterre, au début du siècle dernier) il n’en demeure pas moins qu’ils ont maintenant la balance du pouvoir.

Comme les deux partis se partagent une bonne partie du même électorat et que le PLC de Justin Trudeau se la joue « progressiste », il serait logique que le NPD profite de cette conjoncture pour forcer le PLC à respecter un tant soit peu ses prétentions de centre gauche. Une bonne communication sur ce rapport de force pourrait aider à redonner un peu de popularité à un parti qui tombe vraiment de loin. Après tout, ils avaient 103 député(e)s il y a un peu plus de 5 ans ! Sans compter qu’une des raisons qui explique le déclin du PLC est justement les promesses trahies en ce qui a trait à ses réformes politiques et environnementales. Enfin, la situation du NPD est particulièrement cruciale, car (dans ces conditions) soit le parti rebondit, soit il se fait avaler par le PLC.

Pour ce qui est du parti conservateur, disons que la campagne n’a pas été aussi facile que prévu et que ses gains se concentrent dans l’Ouest. Le PCC est pratiquement devenu le parti unique de l’Ouest (hors Pacifique et du centre d'Edmonton). Cependant, leur style de communication passéiste et leurs candidat(e)s, tous plus ou moins semblables à des caricatures de petits entrepreneurs, étaient condamnés à ne pas faire de raz-de-marée hors de leur pays naturel. La baisse des impôts, comme carotte à donner aux classes moyennes, n’est plus aussi séduisante que par le passé, étant donné que cette même classe moyenne n’en voit que rarement la couleur. D’autant plus que leur projet de société basé sur l’exploitation pétrolière ne séduit plus grand monde en dehors de ceux qui en tirent directement profit. En conséquence, malgré les gains obtenus par les conservateurs, ces élections restent tout de même un échec, puisque le parti est maintenu dans l’opposition et ne compte pas vraiment d’allier potentiel.

Pour ce qui est du Bloc québécois, disons que (comme pour le PCC) c’est une victoire qui cache en réalité une défaite. Je m’explique.

Si le bloc a rebondi, c’est essentiellement pour trois grandes raisons, dont la première est le mode de scrutin maintenu par le PLC, qui a grossièrement avantagé le parti. Pour s’en convaincre, il ne suffit que de comparer son score avec celui du NPD. Le bloc a fait élire 32 député(e)s avec 1 376 135 voix, alors que le NPD en a 24 avec plus du double (2 849 214) ! Dans un scrutin proportionnel intégral, le bloc en aurait eu 26 et le NPD 54. Gageons donc que le parti ne risque pas de trop faire de bruit sur la remise en cause du mode de scrutin, même si la cohabitation pourrait être favorable à cette cause.

La seconde raison est la mauvaise campagne des autres partis. Ils ont tous perdu des plumes au Québec et ce n’est pas sans raison, car aucun des gros partis n’a laissé ses marques, si ce n’est le PCC dans la région du même nom. Le bloc a rebondi en bonne partie parce qu’il y avait vide à combler. Vide évidemment provoqué par la nullité du NPD et du PLC comme représentant du Québec. Même si la nullité du PLC était connue depuis belle lurette !

Enfin, la raison principale est liée, quant à moi, à la révolution de palais qui a eu lieu en 2018. Révolution que j’ai déjà traitée dans deux articles, mais qui se résume en une prise de pouvoir de l’aile autonomiste sur sa majorité indépendantiste et sur la stratégie d’arrimage à la popularité de la CAQ. Évidemment, l’électorat de la CAQ n’a pas massivement voté bloc, mais on note un bon 40% qui l’a fait. Ajoutons à ce pourcentage une petite partie de l’électorat de Québec solidaire et le gros de l’électorat du parti québécois et nous arrivons assez bien au résultat obtenu.

Cependant, cette victoire cache aussi une défaite, comme je le mentionnais. Les cris de victoire des militants bloquistes ont certes évoqué le retour de l’espoir après la série de défaites qu’ils se sont tapée.  Mais le mal qui dégrade le mouvement souverainiste est pire que jamais, puisque leur communication s’est justement faite sur un nationalisme très provincialiste. La théorie dite des « intérêts du Québec », cher à Duceppe et aux 7 renégats du printemps 2018, n’est certes pas favorable au centralisme canadien et demeure francocentrée, mais n’en reste pas moins fédéraliste pour autant, puisqu’elle le fait fonctionner ! C’est d’ailleurs bien ce que rappelle le très fédéraliste Michel C. Auger dans un article où il lève son chapeau à cette stratégie qu’il qualifie de « constructive » !

« Ce Bloc-là ne se souciait pas seulement de compter des points partisans à la période des questions, il était là pour exercer son pouvoir de surveillance du gouvernement. […] C’était un parti formé de souverainistes qui utilisaient cette grille d’analyse dans leur travail de députés au Parlement fédéral. »

Autrement dit, le bloc, via son travail au parlement fédéral, démontre qu’un Québec peut aisément faire partie de la fédération, comme société distincte, s’il est bien représenté au parlement. C’est d’autant plus le cas si le bloc est en mesure d’aller chercher des avantages pour Québec au fédéral. Et comme vous l’avez bien remarqué, la situation de cohabitation actuelle est particulièrement favorable aux revendications du Bloc québécois, puisqu’il est en mesure de bloquer des lois libérales, voire même de faire passer des lois conservatrices[1] !

Disons les choses clairement, l’alignement du bloc sur la CAQ, de bons résultats parlementaires et une division renforcée sur l’axe gauche/droite (sur le plan provincial) aura tôt fait de creuser la tombe du PQ en 2022. Surtout si les questions identitaires, la lutte contre l’Islam et surtout cette guerre idiote à l’encontre de Québec solidaire restent le cœur des préoccupations péquistes[2]. À moins, bien sûr, que le PQ abandonne la souveraineté comme sa revendication principale et devienne simplement un parti identitaire, comme le souhaite tant les Mathieu Bock-Côté du PQ …

Comme je l'ai rapidement abordé, la conjoncture actuelle, même si elle n’est pas rose pour personne et surtout pas pour le mouvement souverainiste et le mouvement social, est tout de même favorable à ceux qui luttent pour ces causes en dehors du parlement. Je dois préciser ce point, car la députation de tous ces partis est tout sauf fiable!

D’un côté, il n’y a plus d’hégémonie du PLC, donc possibilité de pousser ce gouvernement à faire beaucoup plus qu’il ne le souhaiterait sur la cause environnementale. Le PLC est loin d’être sincèrement écologiste et il est même à douter que le NPD le soit vraiment lui aussi (nous avons le bilan de sa version albertaine), mais un front écologiste massif pourrait faire la différence.

Pour ce qui est de la question sociale, même si celle-ci est institutionnellement bloquée par les champs de compétences[3] du système canadien, la crise économique qui vient pourrait vraiment être dramatique pour les pauvres de l’ensemble canadien. L’effondrement imminent des bulles spéculatives qui se sont créées depuis 2008 pourrait créer une situation de crise très grave. Crise qui risque de pousser l’État fédéral à transférer massivement les dettes privées des multinationales et des banques à charte à l’État. Un tel renflouement de capitaux sauverait peut-être le capitalisme canadien, mais servira aussi d’arme idéologique aux dirigeants provinciaux afin d’imposer des privatisations massives et la précarité que les traités de libre-échange demandent.

C’est pour cette raison que les peuples du Canada devront s’opposer à ces mesures en faisant pression sur tous les partis qui ont des prétentions sociales. Ne doutons pas que tous les parlementaires seront unis dans la votation des futurs plans de sauvetage sans contrepartie[4], mais un front social large pourrait aussi le mettre en échec. C’est pourquoi un gouvernement minoritaire serait plus que préférable dans ce genre de circonstance.

Sans faire l’éloge d’aucun des partis représentés à l’assemblée, il est tout de même possible d’en tirer quelques avantages comme vous voyez, mais uniquement si le peuple suit. Le monde est présentement en effervescence et le Canada semble être l’un des rares pays qui se maintient dans la stabilité. Cependant, ce pays ne vit pas dans une dimension parallèle et les circonstances qui font se lever les peuples partout sur Terre se présentera bien assez vite au Canada et au Québec. La seule question qui reste encore à savoir est si c’est le populisme de droite qui en tirera profit. Et comme celui-ci en est encore à ses balbutiements, il est encore possible de faire émerger une force sociale encore plus grande à sa gauche.

Benedikt Arden (novembre 2019)


[1] Souhaitons quand même que cela n’arrive pas trop.
[2] La cause de la souveraineté nécessite l’alliance des partis, groupes et électorats souverainistes. Donc focaliser sur ce qui divise l’électorat souverainiste revient à desservir cette cause.
[3] Les leviers économiques sérieux sont presque tous au fédéral, alors que sa gestion se trouve essentiellement au provincial.
[4] Notamment sans socialisation ou nationalisation de ses actifs.

mardi 15 octobre 2019

Écologie ou libéralisme économique ?


Après plus d’une trentaine années à délibérer sur la question, l’écologie est maintenant devenue centrale dans le débat public. Et ceci à un point tel que même les vieux partis conservateurs sont forcés de se plier à cette tendance. Malgré tout, le problème du dérèglement climatique et des formes diverses que prend la pollution n’ont pas encore été réellement abordés autrement que par de beaux discours, de bonnes intentions et des accords internationaux non respectés... Les gestes volontaires des citoyens et le gaspillage un peu trop ostentatoire de certaines entreprises ont certes fait quelques avancées, mais rien de significatif (et surtout de systémique) n’a encore vraiment été initié, malgré tout le sérieux de l’enjeu.

C’est dans ce contexte d’attentisme exacerbé que Greta Thunberg a fait son apparition sur la scène internationale. Cette jeune Suédoise, qui interpelle et juge les principaux dirigeants du monde au nom de la jeunesse, est devenue le symbole de la lutte aux changements climatiques. L’apparition médiatique de cette jeune fille n’est cependant pas sans poser quelques questions, puisque son profil n’a rien d’extraordinaire et son abnégation envers la cause est loin d’être une exception. En réalité, la soudaine popularité médiatique de Greta Thunberg a plutôt à voir avec le carnet d’adresses de ses parents et des entreprises de communication dite « verte » plutôt que sur ses seuls faits. Mais enfin, comme le dit l’adage des dernières semaines : « Quand Greta montre la catastrophe, l'idiot regarde Greta ! »

Et ce n’est pas peu dire, puisque l’immense popularité de Greta Thunberg a immédiatement généré des réactions tout aussi démesurées que l’idolâtrie dont elle a bénéficié. Passant de la psychologie de comptoir, jusqu’aux plus ridicules théories du complot, à peu près tout a été dit sur sa personne. Pourtant la réalité est assez banale. La jeune fille est devenue une icône, simplement parce qu’elle est apparue au moment opportun, mais surtout parce que les jeunes se reconnaissent en elle et les plus âgés y voient la génération qui fera face aux conséquences des choix des précédentes. Greta Thunberg est donc un « signifiant vide », comme dirait la théoricienne post-marxiste Chantal Mouffe. C’est-à-dire une entité dans lequel on se reconnait soi-même et qui est en mesure de fédérer des gens aux intérêts et volontés divergentes sur la base d’un projet unificateur. Il faut dire que la petite est aussi très bonne oralement et même si elle ne rédige surement pas elle-même ses discours, l’effet de ses reproches semble agacer certains politiques qui auraient bien aimé la récupérer politiquement (je pense ici tout particulièrement à Emmanuel Macron !).

Ce rôle de symbole de la défense de l’environnement est, comme je le mentionnais, accompagné de celui de « tête de Turque » pour ses opposants, ce qui fait que la vie de la jeune femme est désormais scrutée à la loupe afin d’y déceler la moindre trace de contradiction. Comme la solution au dérèglement climatique est encore perçue par bien des gens comme une question de vertu individuelle, la personne qui sermonne les décideurs se doit d’être un exemple d’intégrité écologique. « L’écologisme » serait, selon eux, comme une espèce « d’art de vivre », voire une « religion » qui impliquerait une simplicité volontaire radicale. En conséquence, le niveau de prise de parole devrait être au prorata de l’ascétisme affiché.

Cette façon de voir la cause de la sauvegarde de notre environnement est évidemment ridicule et est un simple stratagème pour faire taire le messager. Rappelons que la meilleure façon de lutter contre la prise de conscience de notre rôle sur le climat est bien sûr de tirer sur le messager en dénigrant la fausse « vertu de Sainte Greta ». De cette manière, on évite de parler des causes systémiques du problème et, comme personne n’est parfait, on finit fatalement par « jeter le bébé avec l’eau du bain », comme le dit si bien l’expression.

De l’autre côté, nous trouvons la sempiternelle bonne vieille bourgeoisie progressiste, au côté des activismes pour le climat, fin prête pour une énième tentative de récupération d’une cause qui est fatalement trop radicale pour elle. Dans le palmarès des farces douteuses, notons la présence de Justin Trudeau à la dernière marche pour le climat de Montréal. Marche qui avait pour principal objectif d’influencer le pourvoir en place ! Hormis l'énorme ironie que constitue la présence du premier ministre canadien dans une marche qui le vise directement, constatons que la récupération de la cause est devenue un problème presque plus grave encore que sa négation. Si la négation du problème par les climatosceptiques peut se combattre par des idées, des données scientifiques et beaucoup de patience, le « greenwashing » quant à lui endort les consciences dans la pensée magique tout en maintenant en place la source même du problème. C’est-à-dire l’anarchie économique que constitue le libéralisme économique.  

Je souligne ici « libéralisme économique » et non le terme plus englobant de « capitalisme », car il existe bien des formes de capitalisme autoritaire qui pourraient très bien s’adapter à la rareté et se maintenir dans des activités économiques liées à la survie des pauvres. Autrement dit, s’enrichir sur la faim, le froid et la maladie d’une classe dont on a coupé toute forme d’ascenseur social[1]. Ce type de capitalisme étant particulièrement dégueulasse, il ne peut bien sûr pas être promu par quiconque se présente à des élections. A contrario, le libéralisme économique a historiquement justifié les inégalités par une théorie éthique. Selon cette idéologie, l’inégalité serait le résultat de la « liberté » ! Ce serait nos capacités personnelles dans le cadre de la compétition qui seraient à l’origine de notre position sociale et non pas le capital social, culturel et économique que comporte notre classe sociale d’origine[2].

La malice du libéralisme ne se limite évidemment pas à ça, puisqu’il y a aussi une certaine redistribution dans sa version dite progressiste. Néanmoins, cette redistribution est au fort prix d’une croissance économique constante, puisque la bourgeoisie n’est pas généreuse au point de limiter ses attentes de profits liées à sa position sociale et à ses droits sur les moyens de production. Les classes moyennes et populaires peuvent bien se partager les surplus de la croissance, mais en autant quelles consommes suffisamment pour la soutenir et, plus important encore, qu’il y ait suffisamment de croissance pour d’abord satisfaire l’actionnariat et le système financier.

Vous tous qui savez pertinemment que l’économie n’est pas en grande forme et que la croissance n’est plus au rendez-vous, devez deviner que le logiciel libéral-progressiste (ou social-démocrate) a du plomb dans l’aile depuis que les libéralisations massives de l’ère postsoviétique ont saccagé le compromis keynésien d’après-guerre. Comme le modèle néolibéral redoute plus que toute l’inflation, les besoins de crédits et l’investissement passent désormais par la dette publique & privée et engendrent des bulles spéculatives monstrueuses. Le besoin de croissance économique est donc devenu absolument nécessaire afin de simplement éviter le krach qu’occasionnerait l’éclatement de ces bulles[3].

Dans ces conditions, la redistribution et la planification économique, qui devrait être la base même de la reprise économique, sont devenues les ennemies à abattre. De là les accusations ridicules de « communisme », que chantonne la droite réactionnaire à tout va, lorsqu’il est question de changement de paradigme. Il en va de même de l’écologie politique, car le sérieux de l’enjeu impose de revenir sur terre, alors que notre société semble incapable de réaliser que le capitalisme n’est qu’une façon comme une autre d’organiser le travail humain. La fameuse opposition entre « économie » et « écologie » n’a de sens que dans ce refus de voir la réalité.       

Greta Thunberg martèle qu’il faut écouter les scientifiques. C’est vrai, mais ceux-ci sont bien avare de solution politique et c’est bien normal, ce n’est pas leur rôle. Cependant, il est bien difficile de faire l’impasse sur un point, c’est-à-dire la décroissance, puisque la production de gaz à effet de serre est directement liée à l’activité économique. Mais qui dit décroissance, dit rareté donc gestion et planification. Et qui dit gestion et planification dit redistribution, puisque la croissance n’est plus là pour gaver les riches tout en entretenant une consommation décente pour le reste de la population.

Les scientifiques évitent et récusent généralement le concept, mais tout ça fait vachement penser à du socialisme ! C’est pourquoi la droite réactionnaire parle (à juste titre d’ailleurs) « d’idéologie pastèque », c’est-à-dire verte à l’extérieur et rouge à l’intérieur. Cependant, les partis politiques dits écologistes restent très discrets eux aussi sur la question. Parfois volontairement, pour des raisons électoralistes, mais, plus souvent, parce qu’incapable de sortir eux-mêmes du paradigme du libéralisme économique. C’est pour cette raison que la rhétorique des « petits gestes » est aussi présente dans les têtes et les discours. Et c’est aussi pour cette raison que le « greenwashing » a à ce point monopolisé le problème environnemental. Comme ils ont peur de dire les choses comme elles le doivent, on tourne autour du pot et on attend de régler la quadrature du cercle ! Mais pendant ce temps le climat continue de changer et les années se perdent.  

Dans un article sur le cas du 3e lien à Québec, j’avais proposé de revoir l’urbanisme des villes afin de réduire, non pas le transport routier, mais le besoin de transport. Ici, il m’apparait clair que l’anarchie productiviste qu’impose le modèle économique des traités de libre-échange est l’une des raisons qui provoquent la grande majorité des GES, mais aussi limite la souveraineté politique des États[4], donc leur possibilité d’agir sur l’économie et le climat. Cette situation est aisément compréhensible, puisque ces traités sont justement signés dans le but d’entrainer de la croissance.

À l’inverse, c’est le circuit court qui doit être envisagé et tout ce qui peut être relocalisé doit l’être par principe. Cependant, ce genre de politique va à l’encontre des volontés d’enrichissement de la bourgeoisie (qu’elle soit de droite ou de gauche) et impose la redistribution, sans quoi le système d’échange se bloquera rapidement[5].

Comme on le voit, derrière l’écologie politique, se cache réellement un projet socialiste. Peut-être pas du genre marxiste-léniniste, mais socialiste quand même ! Il me semble urgent que les partis verts du monde le réalisent, car autrement ils seront dans l’incapacité de faire autre chose que ce que font déjà les vieux partis sociaux-démocrates et libéraux-progressistes. C’est-à-dire, taxer et sermonner les pauvres pour un mode de vie que les bourgeois ont imposé et construit à leur seul profit !

Benedikt Arden (octobre 2019)


[1] Je pense ici à un capitalisme de « castes », dans lequel la bourgeoisie devient héréditaire en droits et dont la liberté économique est supprimée au profit des privilèges. Autrement dit, un capitalisme féodal.
[2] Pour les intéressés, j’ai rédigé un texte qui traite spécifiquement de la question.
[3] Je résume évidemment ici à l’excès !
[4] Il n’est pas ici question de nationalisme, puisque la souveraineté est également nécessaire à la coordination internationale en fut d’une décroissance équitable.
[5] Les riches ont besoin des bras des pauvres, mais aussi qu’ils consomment. C’est ce qu’avait compris la bourgeoisie antiesclavagiste aux É-U lors de la Guerre de Sécession.