mercredi 12 juin 2019

La gauche radicale doit-elle boycotter les élections et les institutions ?


L’idée n’est pas neuve et celle-ci existe depuis le tout début de nos systèmes électifs représentatifs, ceux que nous appelons un peu vite « démocratie ». Tous les courants de pensée radicalement opposés au système en place ont d’ailleurs leurs franges antiparlementaires et ceci autant à droite qu’à gauche. C’est d’autant plus le cas pour la gauche, que l’un de ses principaux courants de pensée (l’anarchisme) est ontologiquement opposé à toute forme de pouvoir. C’est-à-dire que celui-ci est opposé au principe même d’autorité politique, eut-elle pour fonction de changer l’ordre établi.

Cependant, ici, l’idée n’est pas de traiter des idéaux anarchistes, mais bien de la tactique du boycott des élections et des institutions bourgeoises en général. La gauche radicale s’est depuis toujours déchirée sur la question. Et encore aujourd’hui, le bien-fondé de la question reste encore tout à fait d’actualité, puisque plusieurs groupes politiques ont récemment appelé à participer comme à boycotter les dernières élections européennes, qui a d’ailleurs eu un d’abstention de près de 50% !

L’idée des partisans du boycott est bien sûr de ne pas se rendre coupables de participer au système qu’ils combattent. Ce fut le cas, par exemple, pour les « frexiters » du PRCF[1], lors des dernières élections européennes, mais ce fut également le cas du parti communiste révolutionnaire, lors des élections provinciales québécoises d’octobre 2018. Même si d’innombrables cas équivalents peuvent être retrouvés ici ou là, le modus operandi est presque toujours le même, soit officiellement dénoncer le système par le boycott et officieusement s’accaparer d’une façon ou d’une autre le score de l’abstention comme d’une victoire électorale.

Pourtant, une chose est sûre, l’abstention est aussi vieille que les élections elles-mêmes et jamais aucune d’entre elles ne s’est fait annuler pour cause de manque de participation. Même des élections aussi ignorées que celles des commissions scolaires, qui ont un taux de participation d’environ 5% (c’est-à-dire une abstention d’environ 95%!), n’ont jamais été annulées pour cette raison. Les organisateurs et les participants s’offusquent bien sûr du manque de participation des citoyens, mais le message qui est généralement perçu est surtout que les gens sont désintéressés à la chose publique et développent du cynisme, mais jamais qu’ils s’opposent au système en place. Même dans un pays rongé par une guerre de sécession, comme celle qui a lieu en ce moment même en Ukraine, ne suffit pas à faire admettre aux dirigeants que l’abstention puisse s’apparenter à un boycott. Et c’est bien normal, puisque ceux qui dominent le système en place n’ont aucun intérêt à délégitimer un système électif qui les favorise. Cela reviendrait à saper leur propre légitimité « démocratique ». 

Mais alors, pourquoi est-ce que des organisations d’extrême gauche continuent-elles à faire du tapage autour d’un boycott qui n’a historiquement jamais porté de fruits ? Après tout, si l’on ne souhaite pas participer aux élections, rien ne nous y oblige. Il y a toute sorte d’autres moyens de faire de la politique, même que certains diront que c’est justement hors des élections que la vraie politique se pratique. En fait, la vraie question serait surtout de savoir qu’elle est le rôle que l’on souhaite se donner dans tout ça, car le lobbying social et écologique de bien des ONG a démontré qu’il est tout à fait possible d’avoir un impact sur le monde sans gagner une quelconque élection.

Le dilemme de la participation ne vient donc pas des organisations de la « société civile », mais bien des organisations révolutionnaires, puisque celles-ci se donnent pour vocation de prendre les reines du pouvoir ou de le détruire pour créer un autre ordre. Ils ne peuvent donc pas se contenter d’influencer le pouvoir. Ils ont besoin d’éliminer complètement le pouvoir en place pour mettre en pratique leurs idées. C’est dans cette optique que la question de la participation aux élections se pose. Dans pareil cas, les données du dilemme sont très simples. Soit on joue le jeu institutionnel, soit on entreprend des actions clandestines en vue d’une prise de pouvoir illégale soit on tente de faire les deux à la fois.
C’est en partie pour résoudre ce dilemme que Lénine écrivit le 7e chapitre de « La maladie infantile du communisme », dans lequel il répondait aux « gauchistes[2] » allemands et hollandais qui souhaitaient boycotter les élections et les institutions bourgeoises comme pratique révolutionnaire :

Si même ce n'était pas des "millions" et des "légions" [comme le concède les communistes de « gauche» NDLR], mais simplement une minorité assez importante d'ouvriers industriels qui suivait les prêtres catholiques, et d'ouvriers agricoles qui suivait les grands propriétaires fonciers (…), il en résulterait déjà sans le moindre doute que le parlementarisme en Allemagne n'a pas encore fait son temps politiquement, que la participation aux élections parlementaires et aux luttes parlementaires est obligatoire pour le parti du prolétariat révolutionnaire précisément afin d'éduquer les couches retardataires de sa classe, précisément afin d'éveiller et d'éclairer la masse villageoise inculte, opprimée et ignorante. Tant que vous n'avez pas la force de dissoudre le parlement bourgeois et toutes les autres institutions réactionnaires, vous êtes tenus de travailler dans ces institutions précisément parce qu'il s'y trouve encore des ouvriers abrutis par la prêtraille et par l'atmosphère étouffante des trous de province. (…)

Nous, bolcheviks, avons participé aux parlements les plus contre-révolutionnaires, et l'expérience a montré que cette participation avait été non seulement utile, mais même indispensable au parti du prolétariat révolutionnaire, précisément après la première révolution bourgeoise en Russie (1905), pour préparer la seconde révolution bourgeoise (février 1917) et puis la révolution socialiste (octobre 1917). (…) Les Hollandais et les "gauches" en général raisonnent ici en doctrinaires de la révolution, qui n'ont jamais participé à une révolution véritable, ou qui n'ont jamais médité l'histoire des révolutions, ou qui prennent naïvement la "négation" subjective d'une institution réactionnaire pour sa destruction effective par les forces conjuguées de divers facteurs objectifs. Le moyen le plus sûr de discréditer une nouvelle idée politique (et pas seulement politique) et de lui nuire, c'est de la défendre en la poussant à l'absurde.

Ce que Lénine présente ici comme une « idée poussée à l’absurde » est ce besoin de boycotter par principe l’élection et l’institution combattue, puisqu’elles offrent tout de même des opportunités au combat révolutionnaire clandestin. Il faut simplement s’ajuster à la situation pour en tirer le meilleur profit et ne pas être dogmatique. Ce sur quoi Lénine insiste est qu’il peut être tout à fait juste de participer à toutes les élections, comme a aucune. Il peut aussi être pertinent de donner des consignes de vote ou d’appeler au vote blanc[3], mais le boycott par principe des institutions qui touche les masses prouvent simplement que leurs partisans ne font pas de politique, mais plutôt de l’idéologie.

Je précise qu’il en va de même pour les syndicats réformistes et leurs manifestations, trop souvent boycottés par l’extrême gauche au nom de la « radicalité ». Prêcher la pureté dans son coin et agir en dehors des masses n’apporte rien de plus que la marginalisation et laisse le champ libre aux organisations centristes, voire réactionnaires.

Je fais la nuance, car pour agir politiquement, il faut avoir une prise sur le réel et la théorie marxiste précise bien que c’est dans le nombre que se joue la force des faibles. Évidemment, on peut parfaitement être en désaccord avec le marxisme et plutôt favoriser le réseautage et le complot au combat de classes, mais dans tous les cas, le boycott des institutions comme action proactive ne présente aucun intérêt.

Les systèmes électoraux ainsi que les institutions sont effectivement biaisés, puisque façonnés par ceux qui en tirent profit, mais l’intérêt pour les révolutionnaires ne devrait pas être de nuire à la gauche radicale quand elle participe aux élections. D’un point de vue purement théorique, le choix de la politique du pire pourrait se justifier par un résonnement dialectique[4], mais comme le dirait Frédéric Lordon, la politique du pire peut se révéler du provisoire qui dure ! Il est donc très hasardeux de valoriser la victoire de nos adversaires pour favoriser la radicalisation de l’opposition, puisque l’Histoire a démontré mainte fois que l’hégémonie favorise d’abord et avant tout l’hégémonie! Le matérialisme dialectique, ou plus précisément « le passage du quantitatif au qualitatif », ne doit pas être compris comme une mécanique de science naturelle, mais comme une tendance de long terme. C’est pourquoi l’espoir et les petites victoires participent aussi à la montée des mouvements radicaux. Les années soixante l’ont d’ailleurs largement démontré, avec cette émergence protéiforme de contestations, qui ont caractérisé cette époque.

En fait, tout est question de contexte et de dosage. Il n’y a pas de recette magique, si ce n’est une bonne capacité à analyser les rapports de force et les causalités de nos gestes. Parfois, la gauche institutionnelle peut être le pire ennemi du progressisme, quand celle-ci usurpe l’étiquette de « gauche », comme pour le parti socialiste (voir parfois les macronistes) en France, le parti démocrate aux États-Unis ou le nouveau parti démocratique et le parti libéral au Canada. Dans pareille cas, le vote dit « utile » est absurde, puisque ces partis pourront opérés des politiques de droite, avec l’assentiment des syndicats et de leur électorat, ce qui rendra encore plus difficile de résister à leurs politiques. Néanmoins, les partis qui comportent encore un personnel combattant et minimalement désintéressé, même si social-démocrate et modéré, peuvent s’avérer pertinents à soutenir.

Il faut tout de même maintenir du recul vis-à-vis de la partisanerie, car des trahisons, comme celle de SYRIZA en Grèce, sont toujours à risque de survenir. Dans pareil cas, la leçon a tirée n’est pas le boycott des institutions, mais plutôt celui des traitres.

Rappelons ce qu’écrivait Lénine « tant que vous n'avez pas la force de dissoudre le parlement bourgeois et toutes les autres institutions réactionnaires, vous êtes tenus de travailler dans ces institutions », car elles font partie de la réalité. Une réalité à combattre, n’en reste pas moins une réalité et vivre dans le déni de cette réalité, c’est abandonner le monde que l’on souhaite changer !

Benedikt Arden, juin 2019


[1] Pôle de renaissance communiste en France, une organisation marxiste-léniniste et souverainiste.
[2] Dans le sens qu’ils étaient à gauche de la ligne que Lénine jugeait juste.
[3] Notamment pour des cas comme le deuxième tour de la présidentielle de 2017, entre Lepen et Macron.
[4] Au sens où la souffrance des victimes de l’État en place, amplifie l’appui à la révolution souhaitée.

samedi 1 juin 2019

Apocalypse now? Retour sur les élections européennes 2019


Les élections européennes étant maintenant derrière nous, il nous est enfin possible d’en faire le bilan. Je ne vais pas rappeler dans le détail l’ensemble des résultats de la soirée du 26 mai (ceux-ci sont disponibles ici), mais je vais quand même en rappeler l’essentiel.

En tête, le Rassemblement national (RN), avec 23,33%. Vient ensuite La République en marche! (LREM), avec 22,41%. En troisième place, Europe Écologie Les Verts (EELV) avec 13,48%. En 4e position, Les républicains (LR), avec 8,48%. Viennent ensuite La France insoumise (FI) avec 6,31% et le Parti socialiste (PS) avec 6,19%.

En résumé, le parti présidentiel rate son pari de « faire barrage » à l’extrême droite et passe deuxième. Ensuite, net montée de EELV et grosse défaite pour les Républicains et la FI. Comme je le mentionnais dans mon 1er article sur ces élections, les résultats n’ont pas tellement d’importance, puisque les députés européens n’ont a peu près pas de pouvoirs politiques[1]. Si ce n’est de bloquer les traités de libre-échange et autres avancés néolibérales, s’ils sont suffisamment nombreux bien sûr. Ce qui n’aurait (notons-le) pas été le cas, même avec une FI en tête.

Les députés n’ont donc absolument pas « le pouvoir de diriger l’Europe », comme l’a si franchement exprimé l’ancien président français, Valéry Giscard d’Estaing. Les élections européennes sont donc beaucoup plus un sondage grandeur nature, qu’autre chose. Cela étant dit, ce « sondage » comporte néanmoins un grand intérêt pour anticiper les stratégies futures qui auront lieu lors des prochains scrutins nationaux, qui eux comptent beaucoup plus.

Pour ce qui est de ces stratégies, les résultats de ces élections risquent de peser assez lourd, puisque contrairement à ce qu’on pourrait le croire, le parti présidentiel ne sort pas vraiment perdant de ces élections, même s’il avait probablement préféré arriver devant le RN. Comme vous le savez, les élections européennes se font au scrutin proportionnel à un tour, c’est pourquoi le mot d’ordre de « faire barrage au RN » était ridicule dans les circonstances.  Cependant, la nouvelle dichotomie entre « progressiste VS populiste », voulue par LREM et confirmée dans les votes, s’interprète différemment dans les élections à deux tours, car le RN reste encore le parti le plus détesté de France, même s’il est aussi visiblement le 1er ! C’est pour cette raison que le parti présidentiel a tout intérêt (enfin, à court terme) à ce que sa principale opposition soit l’extrême droite, plutôt que la gauche.

Tant que l’électorat de gauche restera suffisamment divisé, le parti présidentiel pourra compter sur un réservoir de voix suffisant pour se maintenir au pouvoir et ceci, peu importe la violence sociale de ses politiques. En réalité, le système politique français est ainsi fait que le RN doit à lui seul obtenir un score de plus de 50% pour arriver au pouvoir. Mais justement, il est bien possible que la violence politique du parti présidentiel devienne telle que le RN finisse par défoncer ce fameux plafond de verre, même si ce n’est pas encore demain la veille.

Cela est peut-être dur à encaisser pour la gauche radicale, mais le RN est aussi le parti politique le plus populaire chez les pauvres et les ouvriers. À l’inverse, LREM est le parti le plus populaire chez les retraités, les cadres et (surtout) les plus riches! Le clivage actuel est donc incontestablement un clivage de classes, même si les initiés savent pertinemment que le RN est encore moins « sociale » que le PS[2]. Il est donc particulièrement urgent de combattre le RN sur cette base et non pas sur le vieil antifascisme défraichi que les macronistes usent et abusent depuis le début, dans leur communication. La meilleure façon de faire une politique de droite est encore de la prétendre de « gauche », mais encore faut-il que cette politique s’oppose à une droite plus dure du point de vue identitaire pour que le stratagème fonctionne, ce que le RN incarne à merveille.

Pour en revenir avec l’analyse du vote, je prétendais dans mon article d’avant campagne que la tendance actuelle irait au détriment du parti « Les Républicains », puisque le RN visait cet électorat. Une enquête postélectorale de l’institut IPSOS nous révèle qu’il en fut ainsi pour 18% de l’ancien électorat LR, ce qui était prévisible. Cependant, la raison qui explique le mieux l’effondrement du parti de droite[3] reste un incroyable report de ses voix vers la liste macroniste (27%). Il s’agit incontestablement de son électorat retraité et centriste comme l’enquête le révèle, tandis que son aile identitaire et xénophobe s’est donnée corps et âme au RN. En somme, c’est 45% de voix en moins pour l’ancien parti de Sarkozy et de Chirac, ce qui le mène à la marginalité.

Pour ce qui est du score de EELV, lui aussi s’explique facilement. Si nous nous référons bien à l’étude citée plus haut, le score proviendrait pour une bonne part d’un report de voix issue du PS (24%) ainsi que de l’aile « gauche » de LREM (14%). Celles probablement déçues par sa politique anti écologique. Politique justement incarnée par la démission de Nicolas Hulot. En fait, c’est la politique du président qui explique en grande partie ces résultats, car sa politique de répression contre les « gilets jaunes » et ses réformes néolibérales ont drainé vers lui une bonne part de l’électorat de droite et on fait fuir une partie de son aile gauche au profit de EELV[4]. Ce dernier étant aussi volontaire sur la question de l’Union européenne que LREM, il est assez facile d’apercevoir les passerelles entre ces partis, d’autant plus que son représentant ne présente pas vraiment son parti comme de gauche, puisqu’il adopte, lui aussi, une rhétorique « ni gauche ni droite ». Comme le RN et LREM en fin de compte …  

Pour ce qui est de la France insoumise, la défaite est au moins aussi grande que celle de la droite. Cela était prévisible, mais elle l’a été bien plus que prévu. À mon avis, la défaite est à lier à plusieurs facteurs, dont le changement de stratégie reste le plus évident. Le souhait plus ou moins officiel de prendre le monopole à gauche est à l’origine d’une communication beaucoup trop axée sur l’électorat PS/EELV, qui s’est avéré un échec complet. Non seulement cet électorat n’a pas rejoint la FI, mais elle lui a également fait perdre une partie de son électorat souverainiste au profit de l’abstention et du RN … Ce qui est à l’origine du score de Jean-Luc Mélenchon (JLM) à la présidentielle était le « populisme de gauche » à la PODEMOS, voire à la Chavez, avec un fort accent souverainiste et eurosceptique. Flatter l’électorat eurobéats me semble donc la principale erreur. 

Ensuite, je noterai quelques autres points qui ont aussi fortement pesé sur la défaite de la FI. En premier lieu, la liste concurrente du parti communiste français (PCF) qui lui a fait plus ou moins directement perdre 2,4%. Rappelons que le score du Front de gauche aux élections européennes de 2014 (6,61%) incluait le PCF. Ensuite, est-il utile de rappeler toute la répression politique qu’a subi la FI ? Sans compter les polémiques idiotes sur le cas de JLM ainsi que la mauvaise gestion des conflits internes, sans compter les défections de plusieurs représentants de leur aile souverainiste.

En dernier lieu, notons que l’abstention, qui a surtout touché les plus jeunes, a principalement touché la France insoumise. Selon l’IPSOS, l’électorat principal de JLM lors de l’élection présidentielle de 2017 était les jeunes de 18-24 ans, qui ont votés FI à 30% ainsi que les chômeurs, qui sont à 31%. Selon notre étude sociologique des élections européennes, 53% des abstentionnistes sont des chômeurs et 61% sont dans la catégorie des 18-24 ans. La preuve n’est pas hors de tout doute, mais gageons qu’une bonne partie des électeurs de la FI se sont abstenus. Ceci, d’autant plus que certains groupes, qui ont soutenu la candidature de JLM en 2017, ont appelé au boycottage de l’élection afin de ne pas « valider l’institution » !

À ce sujet (le boycottage), notons que le résultat concret de ceux qui pensaient porter la « lutte des classes » et la sortie de l’UE à son paroxysme par « l’abstention citoyenne » ont au moins indirectement participé à la victoire du RN et de Macron, ainsi qu’au sabotage de leur principale opposition progressiste … Enfin, la « politique du boycott » à ses raisons que la raison ignore ! Et pour les plus « léninistes » d’entre eux, je les référerais à ce qu’en écrivait justement Lénine en son temps (et qui est encore tout à fait valable aujourd’hui).

En conclusion, je crois qu’il est pertinent comme jamais que la France insoumise renoue avec sa stratégie de 2017. Si une leçon peut être tirée de ces élections, c’est bien l’inefficacité de l’union des gauches, puisqu’une bonne partie d’entre elles reste perdue dans leur rêve européiste. L’expérience le démontre, cette « gauche » se vendra à droite plutôt que d’accepter la réalité de l’UE, alors il est inutile de changer sa communication et son programme pour elle. Le programme de la FI était le plus révolutionnaire des programmes envisageables à court terme. Pour mettre en place ce programme, il faut certes sortir des traités européens, mais sans faire croire pour autant que cette sortie soit autre chose qu’une sortie l’Union européenne tout court, puisque la substance de l’UE est justement ces traités. Comme sortir de n’importe quels traités de libre-échange implique nécessairement de sortir de l’institution qui la gère.

J’espère que la France insoumise saura relever le défi, car, de son exemple, impliquera beaucoup dans les autres pays. Mêmes pour ceux qui vivent et luttent hors d’Europe, comme chez nous au Québec.

Salut internationaliste à mes ami(e)s français et bonne chance !

Benedikt Arden (fin mai 2019) 


[1] C’est aussi pour cette raison que je ne traiterai pas des résultats en dehors de France.
[2] Ironiquement, le parti socialiste a été lourdement sanctionné par ce même électorat et pour la même raison.
[3] Rappelons que ce parti avait relativement survécu au désastre des législatives, contrairement au PS.
[4] En somme, LREM a perdu des plumes à gauche, mais en a retrouvé à droite.

mardi 21 mai 2019

À quoi sert l’Union européenne ?


S’il y a bien une notion que je trouve difficilement compréhensible de la part de la gauche radicale française, c’est bien l’adhésion et l’attachement à l’Union européenne. Évidemment, le concept « d’Europe » comporte une part de réalité objective, en termes de lien de civilisation, d’Histoire et de proximités politiques, mais « l’unité politique de l’Europe » ne me semble pas être un projet à ce point clair qu’il devrait aller de soi. En tout cas, pas au point de soutenir la construction de cette entité supranationale et intrinsèquement néolibérale qu’est l’Union européenne (UE) !

Pourtant, le « rêve européen » n’est pas seulement une lubie d’extrême droite (l’Europe « blanche »!) ou du Vatican (le « pays » du Christianisme), comme on pourrait être tenté de le croire[1], puisqu’elle se retrouve dans tout le spectre des positionnements idéologiques, notamment à gauche. Notons au passage que la notion politique « d’Europe » est particulièrement floue, ce qui explique avec quelle facilité elle capte l’adhésion. Celle-ci laisse donc à tout un chacun la chance de développer sa propre thèse sur ce que devrait être « l’Europe », même si elle s’accompagne généralement d’une adhésion plus ou moins profonde à l’entité politique concrète qu’est l'UE. Je précise la différence, car, contrairement aux thèses des uns et des autres, l’Union européenne, elle, reste un projet politique et économique bien précis, qui ne devrait pas avoir à se confondre avec des rêveries idéalistes pour être jugé. Surtout que son bilan commence à se faire sentir sérieusement.

Pourtant, entre l’Europe des travailleurs de la gauche radicale et l’Europe des nations de la droite nationaliste, il existe une entité politique concrète. Une entité politique néolibérale qui se fiche éperdument des pays comme des peuples qui les composent et qui impose une gestion de la société qui ne devrait pas faire consensus, surtout à gauche! Cependant, bien des gens de cette famille politique semblent encore s’illusionner sur la nature de l’entité qu’ils défendent et vont parfois même jusqu’à vouer aux gémonies ceux qui appellent à en sortir.

Je sais que l'étiquette « souverainiste » a mauvaise presse en France, puisque considérée comme un nationalisme non assumé, cependant la remise en question de l’UE ne devrait pas avoir à se confondre avec un positionnement nationaliste. Parce que, soyons franc, en quoi la défense de l’UE est-elle moins une forme de nationalisme que la recherche de la souveraineté des nations qui la compose ? Autant sur la base du « sans-frontiérisme » que de l’internationalisme bien comprit, il est absurde d’opposer une entité multinationale à un État classique. Il y a bien une frontière entre l’EU et les autres pays et tous ceux qui militent pour la constitution des « États-Unis d’Europe » travaillent bien pour la constitution d’un nouvel État! Alors, il est ridicule de considérer la sortie de l’UE comme une forme déguisée de nationalisme, alors que le projet de l’UE est carrément un nationalisme de type impérial !

Cela frappe aux yeux à quel point cette évidence n’est pas mise en avant par la gauche internationaliste. Pourtant, entre la défense de l’État-nation et celle de l’Union européenne, il n’y a qu’une simple différence d’échelle. Pourtant, la gauche pro-UE se prive rarement du plaisir de qualifier ses adversaires de dérive « nationaliste », alors que l’accusation pourrait tout aussi bien leur être renvoyée telle quelle ! « L’Europe unie » sous leadership allemand n’était-elle pas l’un des projets phares de l’Allemagne nazie ?! « J'exagère ? Peut-être, mais l'Empire européen est encore le maitre mot de l’extrême droite racialiste allemande, et française, alors il ne va absolument pas de soi que l’UE (actuelle ou fantasmée), défendue par la gauche, soit l’antithèse absolue au nationalisme et au repli identitaire…      

Ce qui est le plus affligeant, dans ce vœu pieux de construire une Europe fédérale, est que l’Union européenne n’est, en définitive, même pas un État en devenir. En réalité, l’UE a plus à voir avec un traité de libre-échange qu’avec un État, même si elle est beaucoup plus complexe juridiquement. Je m’explique.

Les États-nations classiques sont normalement la juxtaposition d’un peuple, d’une langue et d’un territoire organisé par une entité juridique appelée « État ». Le cœur de l'État n’est pas toujours un peuple au sens ethnique du terme, mais une nation viable comporte toujours des notions plus ou moins évidentes d’identité collective. Qu’elle soit civique ou ethnique, l’identification au territoire, à l’histoire ainsi que la langue sont les éléments centraux sur lesquels les institutions doivent se greffer pour être viables dans le temps. C’est à cause de ce sentiment d’appartenance que (par exemple) les minorités acceptent le résultat des urnes face à la majorité, que les régions riches acceptent les transferts économiques vers les régions pauvres et que les mouvements de population à l’intérieur du pays se font sans trop de perturbation. En somme, la stabilité de l’État-nation doit impérativement passer par le consentement, la communication et la solidarité.

Pour ce qui est de l’Union européenne, c’est tout l’inverse, car il n’y a ni peuple (au singulier), ni langue, ni solidarité. Il n’y a pas même de tradition politique, économique et diplomatique qui puissent, un tant soit peu, compenser ces manques. Et comme si ce n’était pas suffisant, il n’y a même pas de convergence économique entre les divers États membres. En réalité, la seule convergence qui marche à peu près est le territoire. Et encore, pas complètement, puisque la Suisse et les Balkans n’en font pas partie.

En réalité, l’Union européenne est la continuité du traité de Rome, qui avait pour vocation de créer un « marché européen » et d’organiser l’interdépendance économique des pays d’Europe de l’Ouest par des politiques économiques communes (comme celle sur l’agriculture). S’est ensuite ajouté à cela le fameux traité de Maastricht, qui se trouve à être la base juridique de l’actuelle UE[2]. Cette base juridique n’est toutefois pas à confondre avec une constitution d’État, car, si elle crée bel et bien une entité politique qui organise tout un pan de la souveraineté des États membres, ceux-ci n’en restent pas moins souverains. De là, la difficulté de changer les orientations politiques de l’UE, puisque l’orientation politique doit se faire de manière collégiale et consensuelle (en somme, tout le monde doit être d’accord), au même titre que toutes organisations internationales. Autrement dit, les États délèguent volontairement une partie de leur souveraineté à l’UE, mais ne sont pas totalement contraints à obéir comme le serait une région administrative d’un État-nation.

En fait, le seul pouvoir que possède réellement l’UE est monétaire, puisqu’il n’existe pas de force armée européenne ou toute autre forme de pouvoir répressif. Si un pays ne respecte pas les directives, seules des sanctions économiques pourront être mises en place. Celles-ci peuvent évidemment s’avérer redoutables (voir le cas grec), mais jamais au point de mettre un pays sous tutelle complète[3] comme l’a été la Catalogne, après le référendum sur son indépendance.  

Comme on s’en rend bien compte, l’Union européenne ne peut même pas espérer devenir un pays à plus ou moins longue échéance, puisque la forme juridique qu’elle a prise au départ ne le permet tout simplement pas. Comme je le soulignais précédemment, le fondement même d’un pays viable est d’être une entité politique et territoriale définissant une politique sociale et économique sous la contrainte de son histoire et de son peuple. En somme, l’essence d’un État ne peut être idéologique, parce qu’il se caractérise justement par le pouvoir de définir et surtout choisir son caractère idéologique. Sans cela, l’institution ne survivra que le temps de vie du consentement. Et c’est bien ce qui se passe en ce moment, puisque l’Union européenne, qui est à l’inverse une politique économique et sociale qui tente de s’imposer à des pays que tout (ou presque) oppose, ne peut que s’effondrer à plus ou moins brève échéance, au fur et à mesure que « l’euroscepticisme » croit dans la zone.  

Si l’on souhaitait vraiment que l’UE devienne un pays viable de forme fédéral, confédéral ou autre, il faudrait donc faire table rase de tout ce qui fait sa substance idéologique et établir une politique sur la base de résultats d’élections minimalement démocratiques[4]. Mais cela, les dirigeants européens ne le souhaitent absolument pas, puisque l’objectif central de cette organisation est de maintenir l’ordre « ordolibéral » imposé par l’Allemagne.

Mais plus encore, pour construire une entité étatique fédérale comparable aux États-Unis (les fameux « États-Unis d’Europe »), il faudrait passer par les mêmes stades d’uniformisations qu’ils ont eu même traversés, ce qu’aucun peuple d’Europe n’acceptera jamais. Bien des légendes ont cours au sujet du « miracle américain », notamment sur la constitution de leur unité, mais celle-ci ne s’est absolument pas fait par le doux commerce et la collégialité, mais par la plus pure violence politique qui soit : la guerre civile ! C’est parce que le Nord a écrasé militairement le Sud et lui a imposé son modèle, que les États-Unis ont été en mesure de se constituer en nation viable.

Certains européistes ont tendance à l’oublier, mais les « États-Unis d’Europe » nécessiteraient un véritable carnage culturel pour s’établir dans la durée. D’autant plus que, contrairement aux É-U d’avant la guerre de Sécession (qui était une très jeune nation), les États d’Europe ont des traditions politiques et culturelles très anciennes qui ne s’abandonneront pas au voisin sans un combat acharné de la part de leurs populations. En réalité, les « États-Unis d’Europe » auraient besoin, pour se constituer, d’un type d’impérialisme particulièrement violent et centralisateur, ce qui va pour le moins à l’encontre du slogan « l’Europe c’est la paix » !

À bien y penser, tous les problèmes de fonctionnement de l’Union européenne découlent à peu près tous du fait que l’Europe n’est pas un pays, mais un simple espace géographique. Que ce soit la monnaie, le budget, la diplomatie, la démocratie, l’immigration, les protections sociales, etc. tous ces problèmes sont liés au fait que les pays d’Europe ne font pas corps et, de ce fait, ne sont aucunement capables de créer une quelconque solidarité[5]. La seule chose qui tient le machin en place, hormis la propagande, c’est la soumission des dirigeants des pays membres et la peur d’en sortir. Cette peur joue un très grand rôle, car l’économie dysfonctionnelle de la zone euro, le vieillissement de sa population, l’interdépendance économique et la duplicité du personnel politique et médiatique font que rares sont ceux qui osent parler d’une sortie de l’UE, d’autant plus que celle-ci est généralement qualifiée de « repli nationaliste » !  

Pourtant, la souveraineté nationale n’est pas un concept conservateur et identitaire, mais, à l’inverse, un élément clé de la cohésion sociale et de l’inclusion, puisque l’identification à un projet politique est la meilleure façon de lutter contre la xénophobie et le repli identitaire que la dépolitisation engendre. C’est parce qu’il n’y a plus de projet politique d’envergure que les populations se replient sur l’identité et la religion et non pas l’inverse. Le retour de la souveraineté n’est peut-être pas la solution à tous les maux que vivent les divers peuples européens, mais elle est à coup sûr la première étape à leur redressement !

Finalement, à quoi sert l’Union européenne ? Surement pas à donner de l’espoir aux gens, puisqu’elle est maintenant synonyme d’austérité, de privatisations économiques et d’inégalité sociale. Seule la peur de l’inconnu et l’illusion d’une Europe politique impossible maintiennent encore l’adhésion du plus grand nombre. L’UE aura toujours pour seule fonction que d’imposer et de maintenir des politiques « ordolibérales », afin d’organiser la société selon le souhait des riches et des puissants au détriment des masses. Tout le reste n’est que parures esthétiques à l’endroit des quelques nationalistes européens qui rêvent encore d’une grande nation impériale.

L’idée selon laquelle les peuples d’Europe pourraient un jour converger vers une entité politique n’est pourtant pas totalement fictive et pourrait même s’avérer souhaitable. Cependant, celle-ci devra nécessairement passer par un retournement du centre de gravité décisionnelle. C’est-à-dire de la volonté des peuples vers le haut sous la forme d’une véritable confédération d’États libres. Mais pour cela, l’actuelle Union européenne doit impérativement être sabordée, puisqu’elle a été construite contre les peuples d’Europe.

Benedikt Arden, mai 2019


[1] L’ethnie et la religion sont de prime abord les points communs qu’ont les pays européens.
[2] Aujourd’hui complétée par le traité de Lisbonne.
[3] La mise sous tutelle est possible, mais avec l’accord au moins tacite des dirigeants politiques du pays (voir le cas italien).
[4] Et encore, une telle diversité de peuple rend à peu près impossible la création de tout consensus.
[5] Notons au passage que le maitre mot de l’UE est la concurrence et non la solidarité.

jeudi 9 mai 2019

Élections européennes 2019 : Quel bilan pour le mouvement des « Gilets jaunes » ?


Les élections européennes arrivent à grands pas et déjà les prédictions indiquent que ce que l’établissement appelle aujourd’hui « les populismes » risquent fort bien de faire des avancées notables un peu partout dans les pays d’Europe. Il faut aussi dire que le mode de scrutin proportionnel à un seul tour (celui qui a cours dans ces élections) est à l’avantage[1] de ce genre de formation politique et que le bilan général de l’Union européenne et des partis qui la soutiennent sont très mauvais.

Pour ce qui est du cas français, les prédictions laissent entendre que l’ex-FN, le « Rassemblement national » (RN), pourrait bien dépasser la liste électorale du parti présidentielle (LREM). Serait-ce l’effet du mouvement des « gilets jaunes » qui en serait la cause ? Malgré ce qu’en disent les macronistes, il semblerait que non, et ceci pour plusieurs raisons. D’abord parce que le plébiscite pour le RN est depuis des années dans une pente montante[2] assez stable. Ensuite parce que le RN a été assez discret sur son soutien au mouvement et ne s’est fait l’écho de ses revendications qu’à la marge.

Rappelons que la stratégie électorale du RN se concentre désormais surtout sur  l’électorat de droite classique. Notamment l’aile droite du parti « Les Républicains » (LR). Depuis le départ de Florian Filippo et du congrès de 2018, le RN a plutôt délaissé les thématiques sociales et souverainistes, qui le caractérisaient depuis quelques années, au profit d’un positionnement nationaliste conservateur et libéral (dédiabolisation oblige !).

En réalité, le coude à coude entre la LREM et le RN s’explique essentiellement par la stratégie opportuniste que le parti présidentiel utilise et par la mobilisation de son électorat. Notons que la stratégie de Macron est à peu près la même que celle du RN sur un point. Soit celui de forcer la division de l’offre politique en deux blocs qui ne correspond plus tout à fait au classique « gauche contre droite ».

Pour les macronistes, il s’agit surtout de faire mousser l’opposition entre les « progressistes[3] » & les « populistes »[4] et d’organiser médiatiquement la promotion du RN, afin de les laisser s’accaparer une partie de l’électorat de droite. De cette façon, les stratèges de la LREM espèrent sans doute affaiblir la droite (LR), encore relativement haut dans les sondages (+/- 15%), et ainsi capitaliser un maximum sur la peur du RN[5]. Parce que, ne l’oublions pas, le duel LREM vs RN est le souhait le plus cher de Macron, car le fait d’avoir un RN fort lui évite d’avoir à faire campagne sur son bilan plus que trouble, étant donné que la peur de l’extrême droite à elle seule suffit à mobiliser une bonne partie de l’électorat qui lui est normalement hostile (pensons au 2e tour de l’élection présidentielle !).

Le second point à souligner est la mobilisation de l’électorat macroniste. Si le mouvement des « gilets jaunes » a rendu espoir à beaucoup de gens de la gauche radicale, c’est qu’il a démonté que le peuple n’est pas aussi apathique que certains pouvaient le croire. Ce que les « gilets jaunes » ont démonté, par leur résistance acharnée et par le contenu positif de leurs revendications[6], est qu’il existe encore une grande force d’opposition sociale dans cette portion du peuple, non partisan et politiquement inexploité.

Mais justement, l’autonomie du mouvement, celle qui explique la grande unité qui règne parmi ses rangs, est aussi sa faiblesse sur le plan électoral, puisqu’aucun parti d’opposition ne représente vraiment le mouvement. Ce qui fait que les forces d’oppositions à Macron sont, d’un point de vue partisan, plus divisé que jamais! À contrario, l’électorat macronien reste plus que jamais uni derrière le président. Ceci, justement, en raison du mouvement de « gilets jaunes » et malgré la violence politique et les affaires qu’il l’accable ! C’est un paradoxe probablement dur à digérer pour l’opposition, mais, eu égard à la force du mouvement, il doit être analysé comme tel.  

Notons, en dernier lieu, que l’abstention risque d’être encore une fois très élevée (certains évoquent une abstention dépassant les 60%) et que celle-ci touchera surtout l’électorat de gauche, ce qui n’aidera pas la campagne de la France insoumise (FI) et détruira probablement pour de bon ce qui reste du parti socialiste.

En résumé, nous avons présentement un climat social explosif et normalement très favorable à la gauche radicale en France, mais c’est ironiquement l’extrême droite et le parti gouvernemental qui semblent en tirer profit. Évidemment, le résultat estimé du 26 mai prochain ne doit pas être exagérément dramatisé, puisque le parlement européen est loin d’avoir de grands pouvoirs. Cependant, le coût le plus dur risque de se faire ressentir au niveau du moral des forces sociales, puisque toutes les conditions sont normalement réunies pour la porter au pouvoir.

De plus, la nouvelle division politique, voulue par le pouvoir macroniste, entre ces soi-disant « progressistes » et « populistes » enterre les positions socialistes et déplace le positionnement de la gauche radicale dans une catégorie commune avec l’extrême droite. Voir, pire encore, en les reléguant en soutien de marge à sa politique européiste et néolibérale. 

Ce saccage idéologique doit donc impérativement être stoppé. Mais, pour ce faire, il n’y a pas de formule magique, si ce n’est de continuer le travail de constitution d’un mouvement politique de grande ampleur en symbiose avec celui qui a présentement cours. Mais comme le mouvement est fort du fait d’être justement apartisan et que la création d’un parti de « gilets jaunes » est actuellement une bien mauvaise idée, c’est encore dans la persistance des mobilisations de rue que réside leur meilleure option à court terme. Et ceci, malgré les violences du pouvoir.

Pour ce qui est de la gauche radicale, la FI en l’occurrence, un travail de terrain redoublé et une mobilisation maximale de son électorat semblent être la seule option gagnante à court terme, même si certains travers me semblent encore à corriger. Notamment en ce qui concerne la question de l’adhésion ou non à cette Union européenne, qui n’est en définitive qu’un traité de libre-échange XXL qui se prend pour un État. Je sais que l’idée est surtout d’aller chercher l’électorat socialiste de « gauche », qui s’illusionne encore sur l’UE. Mais cela rebute également d’autres gens, plus lucides sur la question, qui s’égareront dans les petits partis, voir dans l’abstention.

La seule voie qui me parait viable à moyen long terme, est de constituer un mouvement de masse large et uni par un programme à la fois minimal (afin d’éviter une trop grande division) et socialement radical. Le programme présidentiel de la FI était à peu près dans cette veine, mais ce sont les vieux réflexes « antifascistes » de certains de ses membres qui posent problème. Notamment le rejet de personnalité populaire parmi les « gilets jaunes », comme Étienne Chouard, ou sur de potentiels appels à faire « barrage » au RN (donc, appeler à voter Macron). Rappelons que la meilleure façon de décrédibiliser le RN reste encore de le laisser gouverner[7] !

De toute façon et au vu de la politique quasi fasciste de Macron/Philippe/Castaner, il serait tout à l’honneur de la gauche radicale de refuser de choisir entre la peste et le choléra ! 

Benedikt Arden, mai 2019


[1] Notamment, parce qu’il favorise le vote de conviction et rend difficile le vote utile contre le parti qui est le plus redouté. 
[2] J’en ai expliqué les rouages dans mon article publié avant l’élection de Macron.
[3] Les néolibéraux de LREM se considèrent ici comme « progressistes », puisqu’ils voient les services publics, les syndicats, la redistribution des richesses, etc. comme des « conservatismes ».
[4] Pour ce qui est du RN, la division de la politique entre « mondialistes » contre « patriotes/nationaux » est connue depuis longtemps.
[5] Peur de moins en moins efficace, il faut le dire, et qui pourrait bien finir par le mettre au pouvoir!
[6] Ce qui n’est pas le cas de la caricature de gilets jaunes que nous avons au Québec…
[7] Évidemment, je ne propose pas à ce que la FI soutienne le RN, mais bien de ne pas soutenir directement ou indirectement le parti présidentiel.