mardi 5 mars 2019

L’antiracisme des riches …


Définitivement, la lutte à l’antisémitisme est « l’antiracisme des riches » ! Pas parce que les juifs seraient tous riches (cela va de soi), ni parce que la défense de cette communauté serait intrinsèquement liée à la défense de leur plus mauvais représentant, mais bien parce que c’est le type d’antiracisme qui est le plus souvent manipulé par les conservateurs de tout poil. Les exemples de cette affirmation sont légion et il n’est pas rare que cette forme bien particulière d’antiracisme soit ironiquement le masque d’un racisme bien plus grave encore, notamment quand il s’agit de défendre les crimes de l’État d’Israël et de ses dirigeants.

Un exemple archétypal serait celui qui a récemment eu lieu, le 16 février dernier, en marge d’une des manifestations des « gilets jaunes », à Paris. À l’occasion du 14e acte du mouvement, l’académicien Alain Finkielkraut aurait senti le besoin de prendre un bain de foule dans l’un des cortèges. Ce qui l’a conduit à se faire insulter par certains des manifestants, qui ne croyaient visiblement pas que sa présence était opportune.

Les insultes dont le « philosophe » a fait l’objet n’ont cependant que bien peu à voir avec son appartenance religieuse, mais seraient plutôt liées à ses opinions politiques conservatrices, puisque ce sont les sobriquets de « raciste » et de « sioniste » qui ont été entendus. En effet, il s’avère que le personnage est assez connu pour sa défense du nationalisme israélien (le sionisme) et de ses positions ouvertement réactionnaire, à la limite du racisme. Notons au passage que ce genre de situation n’est pas une première, pour le personnage, puisque celui-ci s’est aussi fait expulser de façon tout à fait similaire, lors de sa visite surprise dans l’une des « nuits debout » du printemps 2016.

Malgré le fait que c’est d’abord et avant tout les opinions politiques de Finkielkraut qui ont été mises en avant pour justifier son éviction, la « team Macron » ne s’est pas privée d’utiliser ce fait divers afin d’accuser le mouvement social qu’ils combattent de racisme anti-juif (l’antisémitisme, quoi!), sans se priver de quelques références opportunes aux années 30, histoire de faire bon chic bon genre… De son côté, le président Macron, oubliant pour le coup sa récente réhabilitation du Maréchal Pétain, ses lois contre la liberté d’expression, de manifestation et toutes celles contre les pauvres, s’est senti la responsabilité de revêtir les habits des Martin Luther King et des Nelson Mandela de ce monde afin de dénoncer « la haine » de ces gueux qui osent encore porter des gilets jaunes, malgré cette « tragédie » qui l’arrange tant ! Il n’est d’ailleurs pas le seul à emboiter le pas. Toute l’intelligentsia autorisée à penser s’est immédiatement mise en ordre de bataille pour protéger le régime et ses représentants, en récitant leur chapelet « des heures les plus sombres de l’Histoire » de la manière la plus grotesque possible. Il a même été question d’élargir la définition de l’antisémitisme à l’antisionisme afin de le rendre illégal !

À l’exemple des Manuel Valls et des Bernard Henri Lévis, il s’est créé une véritable profession de la récupération des événements de la Deuxième Guerre mondiale pour appuyer des politiques qui devraient normalement être dénoncées par ces mêmes événements. Mais qu'à cela ne tienne! Aucune limite n’est trop grossière pour utiliser les souffrances d’hier pour justifier celles qui ont lieu aujourd’hui! Et ceci ne se limite pas uniquement aux crimes de l’État d’Israël. Non ! cela s’applique également au salissage des mouvements et des individus qui luttent pour la paix et la justice dans le monde. C’est devenu une règle presque implicite. Pensez à n’importe quelle personnalité progressiste que les partisans de l’impérialisme otanien et d’Israël détestent et vous y trouverez fatalement des accusations d’antisémitisme à la clé. Et cela même si le concerné est lui-même juif (pensons juste à Noam Chomsky!).

C’est pour toutes ces raisons que je prétends que la lutte à l’antisémitisme est « l’antiracisme des riches ». Je ne nie absolument pas qu’une haine des juifs existe bel et bien et qu’elle soit en hausse. Seulement, cette haine n’a pas du tout la même origine que celle des années 30 et n’est aucunement comparable sur le fond. Si l’antisémitisme progresse dans les têtes, c’est d’abord parce que le sérieux de cette lutte s’est énormément dégradé à force de se faire manipuler pour le compte des pires causes.

À force d’utiliser la lutte à l’antisémitisme pour la défense des privilégiés et des riches, certaines personnes peu politisées en viennent à incuber une certaine haine envers ceux perçus comme « privilégiés ». Je mets ce privilège entre guillemets, car il s’agit bel et bien d’un préjugé. Mais il est compréhensible que ceux qui souffrent dans l’indifférence générale puissent cultiver du ressentiment à leur endroit, à force de voir chaque événement les touchant (aussi banal soit-il) se transformer ipso facto en scandale national. Sachez que ce qui est arrivé à Alain Finkielkraut (se faire insulter) arrive tous les jours! Même aux gens connus. Il n’est donc pas normal que toute la sphère médiatique et politique s’enflamme de la sorte pour un simple fait divers. À vrai dire, même Finkielkraut a fini par s’en agacer tellement le sketch devenait grotesque. 

Tout ce zèle et cette fermeté envers la protection de cette communauté bien précise (déjà, de surcroît, fort bien représenté dans l’élite et dont le poids politique et médiatique reste très puissant) ne peuvent que susciter la jalousie des autres communautés, voire d’alimenter la théorie d’un complot juif. Cette situation explique aisément la montée de l’antisémitisme dans la communauté musulmane et à plus faible raison dans le reste de la population, sans avoir à chercher dans le suprématisme blanc ou autre.

Cette jalousie et cette haine sont donc ironiquement causées par l’action de ceux qui se spécialisent dans la recherche des antisémites et de ceux qui utilisent cette cause pour des intérêts qui n'ont que bien peu à voir avec le vivre ensemble. Autrement dit, « l’antiracisme des riches » dessert le sort des gens qui en sont les victimes bien plus qu’il ne le combat.

Contrairement au bon sens qui devrait n'y voir qu'une simple réaction face à une inégalité de traitement, Finkielkraut et ses amis y ont néanmoins vu un « racisme des antiracistes ». Thèse très peu partagée en dehors des milieux d’extrême droite, elle est probablement la cause principale des insultes que le personnage a reçues lors de son éviction, malgré l’utilisation d’autres sobriquets.

Même s’il s’agit visiblement d’un non-événement et que l’antisémitisme n’a été qu’une manipulation des « marcheurs » et de leurs alliés, je crois qu’il reste nécessaire de rappeler qu’il ne faut pas tomber dans le piège de la rhétorique identitaire. Si je comprends le sentiment d’injustice qui s’exprime au travers de ce rejet des juifs, du sionisme, voir des « blancs » en général, il me semble tout de même indispensable de rappeler que le relatif confort d’une communauté n’est pas une excuse à sa discrimination. La haine engendre la haine et les stéréotypes induits par ces préjugés divisent les rangs de ceux qui doivent vivre ensemble et s’unir dans la lutte.

Nous avons le devoir de critiquer le sionisme et leur représentant. Mais sachons éviter de propager des thèmes qui arrangent le pouvoir et qui poussent nos camarades juifs du côté des forces réactionnaires. La lutte contre le racisme est la pierre angulaire de la lutte sociale, ne le perdons jamais de vue.

Benedikt Arden (mars 2019) 

lundi 11 février 2019

Géopolitique & guerre des classes


Le 23 janvier 2019, un illustre inconnu nommé Juan Guaidó s’autoproclamait président de la république vénézuélienne devant une foule composée de ses partisans. Simple provocation? Il semble que non, puisque le trublion reçut la reconnaissance quasi immédiate des États-Unis, du Brésil, de la Colombie, du Pérou et (bien sûr) de notre très « démocratique » Canada !

Les coups de force de l’opposition de droite sont monnaie courante au Venezuela depuis la première élection d’Hugo Chavez en 1998. Mais cette fois, la menace d’invasion militaire américaine semble d’autant plus probable que la guerre (pour le contrôle des hydrocarbures) semble se stabiliser en Syrie. Ce qui rend la situation d’autant plus urgente que bien rares sont ceux qui soutiennent la simple légalité internationale… Alors pour ce qui est des soutiens internationaux de la révolution bolivarienne… Néanmoins, certain(e)s irréductibles, d’ici ou d’ailleurs, se mouillent pour que les acquis sociaux du chavisme ne soient pas réduits à néant, puisque la reconnaissance internationale si soudaine de ce despote au petit pied n’est pas sans lien avec sa volonté de privatiser la compagnie pétrolière nationale (PDVSA).

Les conflits internes des pays sont toujours surdéterminés par les grands acteurs internationaux et rares sont les guerres qui ont de vraies causes éthiques. Disons qu’ici nous avons le summum du mauvais goût en termes de manipulation médiatique, puisque l’on inverse systématiquement les rôles dans cette histoire. Le « dictateur » a bel et bien été élu par des élections transparentes et reconnues par l’ensemble des observateurs internationaux présents et le « démocrate légitime » s’est autoproclamé président sans l’ombre d’une procédure légale. De plus, on met tous les problèmes vénézuéliens sur le dos de Maduro et de l’ex-président Chavez, sans jamais tenir compte des sanctions internationales, de la baisse du prix du pétrole et du sabotage de l’opposition. On les accuse même d’être à l’origine des problèmes qui précèdent l’arrivée de Chavez au pouvoir (notamment la violence et la corruption) et qui n’étaient vraiment pas mieux à l’époque peu béni de l’austérité néolibérale de Rafael Caldera.

En fait, le grand concert de propagande médiatique d’avant-guerre est bel et bien enclenché dans nos pays. Tous les rats sortent du navire et les motions et résolutions impérialistes apparaissent de partout. Combien de soi-disant démocrates, le cœur sur la main et les larmes aux yeux, nous parlent de cette « pauvre opposition de droite persécutée » par ces « hordes de partageux enragés » ! Pourtant, cette opposition est bien celle qui a gouverné le pays sans partage pendant 40 ans et laissa mourir de faim l’immense majorité du peuple vénézuélien lors de cette période et gageons qu’elle ne risque pas de faire beaucoup mieux, maintenant qu’elle est soutenue par des brutes comme Trump et Bolsonaro !

Notons d'ailleurs, pour compléter le tableau, que cette opposition est l’une des plus mauvaises perdantes qu’il nous est possible d’imaginer, puisqu’elle se fait pratiquement toujours battre aux élections, mais n’accepte jamais le résultat des urnes, sauf bien sûr quand elle les gagne (comme les législatives de 2015) ! Ce qui fait que cette opposition, qualifiée de « démocrate » dans nos médias, a utilisé toutes les manœuvres possibles et imaginables pour renverser les résultats des urnes. Ceci allant de la simple manif, au coup d’État, en passant par des insurrections armées.

Mais pourquoi une telle hargne envers les résultats d’une démocratie qu’ils se targuent pourtant de vouloir défendre ?

La réponse se trouve dans l’histoire du Venezuela, mais surtout dans l’ordre politique qui suivit la dernière des nombreuses dictatures qu’a connue le pays. Cet ordre, appelé « Pacte de Puntofijo », était un compromis entre les diverses forces du pays qui s’accordaient sur le partage du « gâteau » de la rente pétrolière, mais en jouant le jeu du bipartisme parlementaire. Le résultat de ces décennies fut à l’image de ce qui se passe présentement chez nous, soit une longue séquence de promesses trahies et d’austérité néolibérale qui devait déboucher sur l’implosion du système bipartiste en 1994 et à la victoire de Chavez en 1998. 

Comme je viens de le mentionner, l’époque du Pacte de Puntofijo était moins une démocratie qu’une oligarchie, qui utilisait l’argent de la compagnie pétrolière nationale (PDVSA) pour alimenter tout un réseau de privilège qui allait des chefs syndicaux de la CTV, au personnel politique des grands partis, en passant par la bourgeoisie nationale affiliée. La société vénézuélienne de cette époque était donc particulièrement inégalitaire et hypocrite, car une grande majorité de la population (notamment les autochtones et les noirs) était totalement laissée pour compte. L’économie étant basée sur le pétrole et sur certaines productions agricoles, le pays a toujours été susceptible de déstabilisation par les aléas de l’offre et la demande mondiale. Comme beaucoup de pays semi-coloniaux, le Venezuela n’avait et n’a toujours pas d’industrie et de marché intérieur capable de stabiliser l’économie sans la participation aux marchés internationaux. Ce qui a toujours été un problème pour la Révolution bolivarienne.

Lors de l’arrivée de Chavez en 1998, bien des observateurs de la politique vénézuélienne croyaient qu’il s’agissait d’un aventurier qui pouvait être maté par la menace et la corruption. N’oublions pas qu’il y avait un extrême à sa gauche et que la première mesure importante qu’il fit toucha surtout la représentation démocratique avec la constituante de 1999, même si quelques réformes économiques ont également eu lieu dans ce mandat. En fait, le gros des réformes sociales du chavisme sera surtout mis en place lors de son second mandat. Ces politiques sociales, ne nous mentons pas, n’étaient pas tant des mesures socialistes qu’un transfert de la rente pétrolière vers les plus déshérités. Transfert de rente qui prit la forme des « missions ». D’autres projets plus ambitieux furent tentés, comme la généralisation des coopératives, mais la révolution bolivarienne fut toujours plus ou moins aux prises avec les contraintes économiques extérieures ainsi que les coups de force et le sabotage de l’opposition. Ce qui a fait que la politique de court terme fût la règle des années Chavez et explique en grande partie les échecs du « socialisme du XXIe siècle ». 
      
Néanmoins, le bilan n’est pas si noir que cela et la grande masse de la population vénézuélienne (même celle qui n’apprécie pas beaucoup Maduro) n’a aucunement envie de revenir sur les acquis sociaux et le développement économique des années Chavez, pour revenir à l’époque de l’anticommunisme et des guérillas. Je mentionne cette époque, car c’est bien ce qui risque d’arriver. Surtout si une intervention militaire étrangère devait survenir. Le régime de Bogota voisin, celui qui fait tant rêver les réactionnaires du monde entier, n’est-il pas responsable du conflit armé le plus long du dernier siècle ? C’est ce qui arrive quand on assassine systématiquement l’opposition de gauche et qu’on piétine le peuple avec le sérum de cheval du FMI. C’est pourtant ce que souhaite cette opposition vénézuélienne, tous plus ou moins prompts au fascisme, même si d’étiquette « sociale-démocrate ».

Alors aujourd’hui, que faire? Quoi qu’il ne soit pas question de mettre Maduro sur un piédestal ou de prétendre qu’il n’y a aucun problème qui soit issu des décisions politiques PSUV. Il reste néanmoins nécessaire de dénoncer les sanctions économiques, la désinformation médiatique et l’ingérence que font nos pays, car une intervention armée ne peut qu’engendrer une guerre civile comparable à celles qu’ont connues la Syrie et la Libye. Le peuple vénézuélien est beaucoup plus mature que la propagande médiatique le laisse croire et celui-ci saura remplacer Maduro le moment venu. Il est d’ailleurs tout à fait plausible que Maduro passe la main de lui-même, mais, pour cela puisse être possible, un minimum de stabilité est nécessaire. Dans ce contexte, une intervention étrangère ne peut que durcir le pouvoir en place par nécessité de survie.

L’équilibre mondial est un vaste champ de bataille sans foi ni loi et la guerre des intérêts étatiques semble mettre la guerre des classes au second rang. Toutefois, la guerre des classes se fait toujours à l’intérieur de la géopolitique et doit être analysée sans purisme idéologique ni naïveté sur les discours diplomatiques. La guerre des classes fait rage depuis des décennies dans ce pays d’Amérique latine et si nous voulons faire notre part dans le grand rapport de force mondial, il nous faut accepter de jouer (et surtout comprendre) les règles de ce jeu d’échecs amoral qu’est la géopolitique.

En attendant que notre partition arrive, soutenons ceux qui luttent pour la justice et l’indépendance partout dans le monde, car c’est à travers eux que nous forgeons l’avenir commun!

Benedikt Arden (février 2019) 

mercredi 6 février 2019

« Appropriation culturelle »? Mais de quoi parle-t-on?


L’actualité médiatique est vraiment friande de polémiques sociétales[1] et celle-ci se prive rarement de les monter en épingle de manières excessives.  Après tout, la santé financière des médias les y oblige, alors il n’y a pas de quoi s’en surprendre.

Si certaines de ces polémiques proviennent de la droite (surtout celles qui concernent l’islam et l’immigration), il faut bien avouer qu’une bonne part d’entre elles proviennent aussi de la gauche. Quand je dis « gauche », je ne parle évidemment pas de ces vieilles gauches socialistes, qui se tiennent généralement dans le domaine du concret, mais bien d’une « gauche » bien spéciale. Celle qui n’a pas de nom à proprement parler, mais qui s’est construite sur les doctrines sociologiques qui gravissent autour du postmodernisme et du poststructuralisme. Celles dont la doctrine était jadis appelée « french theory » par les Américains et qui alimentent aujourd’hui ceux que l’on appelle les « justiciers sociaux »[2]. Celle qui se préoccupe surtout de changer les mœurs et les pratiques sociales via la déconstruction des stéréotypes.

Comme mentionné, ces militants et ces militantes focalisent leur attention sur des causes qui touchent moins l’économie et la politique que les comportements individuels. Ce qui fait que leurs critiques n’apportent que peu de solutions politiques aux causes qu’ils épousent, puisque touchant les comportements individuels. Mais, dans leur longue liste d’éléments d’indignations, le concept qui me semble le plus contestable reste sans doute le cas de « l’appropriation culturelle ». Non pas que ce concept soit intrinsèquement mauvais, mais bien parce qu’il est rare que le concept soit utilisé dans toute sa rigueur.

Il existe bien des cas où des éléments culturels peuvent être « appropriés », mais, en prenant un peu de recul sur les dernières polémiques touchant la question, on remarque qu’elles se sont surtout retournées contre des gens qui apprécient tout simplement les cultures étrangères. Mais ce qui est encore plus contestable n’est pas là. Le problème se situe dans l’argumentaire utilisé, puisqu’il repose souvent sur un relativisme culturel qui frôle lui-même avec le racisme.

L’archétype médiatique du moment est bien sûr le spectaculaire cas de cet artiste expulsé d’une soirée d’humour engagé par ses paires en raison de sa coiffe en « dreadlocks ». Cette coiffe fut interprétée comme de l’appropriation culturelle, puisque celle-ci serait issue de la « culture noire ». Évidemment, la droite s’est emparée de cet événement particulièrement caricatural pour provoquer une polémique assez facile contre l’ensemble de la gauche. Il faut dire que la droite se fait la championne des « libertés publiques » depuis l’époque de la guerre froide, alors il n’y a pas de quoi se surprendre de la supercherie.

Je ne crois pas devoir aller très loin pour démontrer le non-sens et les contradictions de cette théorie pour ce qui traite de l’antiracisme, mais je crois qu’il est tout de même important de réviser les bases de ce qu’est l’antiracisme. Ceci, parce que les adeptes de ce concept génèrent beaucoup de confusion dans le débat public, sans compter qu’ils font la part belle aux institutions étatiques qui souhaite « ethniciser », c’est-à-dire dépolitiser ce même débat public.

En premier lieu, je crois qu’il est malheureusement encore nécessaire de rappeler qu’il n’existe pas de « race » à proprement parler. L’homo sapiens est la seule race d’humain jusqu’à preuve du contraire. Ce qui existe ce sont des traits héréditaires qui ont pour origines les conditions de vie des humains de l’époque de la sélection naturelle. Comme plusieurs lignées héréditaires (les fratries) partageaient les mêmes conditions de vie et les mêmes lieux, il est normal que celles-ci comportent des traits similaires (ce que l’on appelle l’ethnie). Malgré tout, ces fratries restent biologiquement distinctes, même si elles partagent des traits communs. Ce que nous appelons « l’ethnie » n’est en définitive qu’un classement des particularités les plus visibles du corps, notamment la couleur de la peau, héritées de cette époque. De ce point de vue, les « noirs » forment une catégorie aussi hétéroclite que les « blancs ». Le concept n’apporte, en définitive, rien d’autre qu’un classement flou des fratries qui ont des origines plus ou moins situées dans le monde.  

Cependant, en sociologie, il nous est possible d’interpréter le concept sur une base qui ne relève pas de la biologie, puisque les humains sont des animaux sociaux et ont une tendance naturelle à reproduire la « tribu » afin de construire un « nous » et un « eux ». Et bien sûr, les traits faciaux et la couleur de la peau seront surreprésentés pour des raisons pratiques. C’est pourquoi bien des sociétés se sont rabattues sur cet aspect pour définir leur identité. C’est un peu la base du racisme classique, puisque la construction de cette identité se faisait au détriment des citoyens qui n’ont pas les mêmes teintes de peaux.

Le racisme est donc une interprétation sociale du corps, qui souhaite inconsciemment élargir la notion de fratrie au niveau de la nation. Notons que certaines constructions identitaires ont aussi été faites sur la base de la religion ou autres, mais comme l’histoire de la constitution des nations est un domaine de recherche très vaste et qu’il est aujourd’hui communément admis que la pratique du racisme est condamnable, disons que la saine gestion de l’identité de nos sociétés doit être associée à la seule citoyenneté. Autrement dit, par l’appartenance au corps politique et en sa participation. Toutefois, le racisme classique est encore présent et ne sera jamais vraiment éliminé tant que la notion de « race » sera maintenue dans les discours et les institutions.

Ces bases étant maintenant révisées, revenons sur le concept « d’appropriation culturelle ». De quoi parlons-nous au juste? Il s’agit, pour le coup, de l’action de dérober un élément culturel d’un peuple dominé par un peuple dominant. Cela à l’air fort simple comme ça, mais déjà, ici il y a difficulté dans la définition, car « culture » et « peuple » ne vont pas de pair, comme nous l’avons vu. Enfin, si nous nous en tenons à la définition politique de la citoyenneté. Bref, passons encore, puisque les polémiques touchent le plus souvent des éléments culturels très particuliers, comme pour les coiffes amérindiennes. Dans tous les cas, on peut facilement comprendre que l’appropriation culturelle s’apparente à un détournement d’éléments culturels aux profits d’un autre peuple via une domination politique. Mais cette fois encore il y a difficultés, puisque la seule façon de distinguer « métissage » et « appropriation » doit nécessairement passer par l’interdiction de l’usage aux « anciens propriétaires » ou, du moins, d’en modifier l’origine afin d’en aliéner la paternité aux ayants droit.

Cependant, parler des « dreadlocks » comme d’une propriété des « noirs » est en soi un amalgame, puisque cette coiffe ne se limite pas aux seuls adeptes du mouvement rastafari, mais fût également adoptée par un ensemble de peuples aux couleurs de peaux bien différentes dans l’Histoire. Ce qui inclut aussi des peuples blancs. De plus, nous parlons ici d’une coiffe qui est d’usage chez les gens de gauche depuis des décennies et qui n’a jamais été autre chose qu’un hommage plus ou moins direct à la culture rastafari. Nous sommes donc dans un cas de métissage culturel bien banal et non pas d’appropriation. D’ailleurs, celle-ci comporte, comme bien d’autres, des valeurs universelles qui peuvent se partager avec le monde entier comme la résistance à l’oppression, la défiance envers le pouvoir d’État, la lutte anticoloniale, l’alimentation végane, etc. Autrement dit, les valeurs anarchistes!

De plus, il est tout à fait singulier de prétendre, comme le font les défenseur(e)s de cette expulsion, que les « blancs » ne pourraient pas comprendre la discrimination, puisque membre de la « communauté blanche » ?! Le port des dreadlocks impliquerait donc une espèce d’indignité, voire un manque de respect envers les souffrances de la communauté noire? Il est pourtant évident que le fait même de porter des dreadlocks est en soi une source de discrimination pour celui qui les portes. Ce qui enseigne, par l’expérience, les peines et les préjudices que subissent les communautés racisées.

En somme, les justiciers sociaux autoproclamés semblent vouloir interdire aux « blancs » l’usage d’une coiffe qui est non seulement un symbole de progressisme, mais, qui plus est, donne les moyens de faire l’expérience de la discrimination. Ce qui normalement devrait aller dans le sens de l’empathie pour les victimes du racisme. Et tout cela au nom de la protection d’une coiffe qui n’appartient pas uniquement au mouvement rastafari.

On nage ici en pleine et profonde confusion… c’est le moins qu’on puisse dire! Mais d’où vient cette idée étrange qui voudrait que la culture doive s’arrimer à une couleur de peau ? Surtout de la part des adeptes du postmodernisme qui nous ont habitués à la déconstruction des stéréotypes, même dans les cas les plus improbables.

La réponse à cette question provient du relativisme culturel issu du poststructuralisme. En réalité, leurs théories ne sont pas toutes si bêtes. Il y a bien des notions à aller chercher dans cette doctrine. Seulement, les interprétations les plus radicales[3] et l’interprétation plus ou moins vulgaire de ses adeptes ont engendré une dérive qui contredit parfois les bases théoriques de l’antiracisme.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que pour ces gens les « races » existent bel et bien et sont des données objectives qui ne se limitent pas à de simples préjugés issus des racistes eux-mêmes. Non. Selon eux, il est possible d’être idéologiquement antiraciste (comme notre humoriste), mais d’agir de manière raciste sans le savoir (notamment par le fait de porter des dreadlocks). C’est la base théorique de ce qu’on appelle aujourd’hui le « racisme systémique »[4].  C’est ce qui explique qu’un « homme blanc », même si de gauche et peut-être lui-même adepte de cette idéologie de déconstruction, peut être discriminé aussi ostensiblement sur la seule base de sa couleur de peau. Et cela au nom même de l’antiracisme!

C’est bien parce que ce courant de pensée considère que les « races » sont une réalité objective qu’ils prétendent que les « blancs » ne peuvent adopter des apports culturels des autres « races ». Pas parce qu’ils souhaiteraient que les « blancs » s’en tiennent aux « traditions culturelles blanches », comme c’est le cas pour les racistes ordinaires. Non. Mais bien parce que les « blancs » sont, d’après eux, collectivement coupables des crimes passés et présents et doivent donc collectivement se faire pardonner ces crimes. Les premiers à faire pénitence seront tous naturellement les « blancs » de gauche, pour des raisons de proximités avec les groupes qui soutiennent cette théorie, mais surtout parce qu’ils ont mauvaise conscience. Ce qui, notons-le, n’est pas le cas de la droite en général et des racistes en particulier.  

Comme vous le voyez, il s’agit d’un raisonnement qui peut difficilement s’accorder avec les principes de l’antiracisme, puisqu’il justifie le concept de race dans son application. Ironiquement, leur thèse s’apparente beaucoup à celles de l’ethnodifférentialisme (le racisme théorique), puisque pour eux les « races » existent et ont des implications concrètes sur les individus. Comme ces « races » ont historiquement des torts à expier ou des injustices à réparer, ceux-ci en déduisent logiquement que les individus appartenant à ces « races » n’ont pas tous les mêmes droits. Toutes les qualités individuelles des gens sont ainsi évacuées pour les replacer dans des entités identitaires arbitraires, qui ont des statuts moraux inégaux. Le « blanc » se trouve évidemment dans la catégorie la plus basse puisque coupable du colonialisme et du racisme. C’est pourquoi ces derniers doivent se faire pardonner leur couleur de peau par des gestes proactifs. Toutefois, il n’y a (par chance) pas d’autres catégories « raciales » hiérarchisé dans leurs catégories. Cependant, il existe d’autres paramètres de discrimination morale soit en celui du sexe et de l’orientation sexuelle. C’est d’ailleurs sur cette base que c’est formé le concept « d’intersectionnalité des luttes ».

Il est du reste pertinent dans ce propos de souligner que « l’intersectionnalité des luttes » n’est pas une doctrine cohérente et universelle qui viserait à coordonner l’ensemble des luttes contre les diverses discriminations, à l’instar du socialisme. Non, celle-ci n’est qu’une bête hiérarchisation des trois éléments classiques de discrimination mentionnés ci-dessus et permettant de choisir la position à prendre lorsqu’elles se contredisent. Pourtant, les discriminations sont plurielles et sont loin de ne toucher que ces trois catégories. Celles-ci touchent tout le monde et sont en relation directe avec le caractère et les capacités des gens. Ce qui fait qu’une grande quantité de discriminations sont aussi le fait de « blancs » envers d’autres « blancs », voire de certaines personnes racisées ou de femmes des classes supérieures. On l’oublie trop souvent, mais les sobriquets dégradants qui touchent les gens sur la base de leur basse éducation, de leur accent de région ou de leurs origines rurales sont omniprésents dans les centres-villes, mais sans faire grands scandales, malgré qui s’agisse bien d’une infériorisation tout à fait condamnable au même titre que les autres.

Comme je viens de l’exposer, le concept « d’appropriation culturelle » est problématique parce qu’il s’appuie sur l’existence des « races ». Pourtant, la négation du concept de « race » aurait été une occasion parfaite de mettre en pratique la déconstruction de stéréotype. Pourtant, les défenseur(e)s de cette idée s’en sont bien gardés. Mais pourquoi? Je ne suis pas en mesure de sonder les consciences, mais je crois que cela est lié au concept « d’intersectionnalité ». Comme je l’ai expliqué, l’intersectionnalité n’est pas une doctrine universelle, mais bien une hiérarchisation des causes afin de trancher quand celles-ci se contredisent. Comme il y a ici une contradiction évidente, entre la déconstruction théorique des « races » et les revendications identitaires des communautés racisées, ces derniers semblent avoir opté pour le soutien à ces revendications et ont exceptionnellement mis de côté leur volonté de déconstruire afin de rester « cohérent ». Cela expliquerait également pourquoi les tenants de l’appropriation culturelle sont désormais à ce point isolé à gauche. Ironiquement, leur réaction habituelle est de se radicaliser davantage, ce qui les isole encore plus, mais donne du coup énormément d’occasions à la droite de ridiculiser les causes sociétales aux yeux du grand public.

Finalement, le vrai problème n’est pas tant dans les dérives de ce mouvement, puisqu’il se discrédite lui-même. Non, ce qui est grave c’est son effet sur les masses, car, non seulement il justifie la notion de « races » (au grand bonheur des vrais racistes), mais il discrédite l’ensemble des forces sociales en alimentant des concepts aussi débiles qu’est le « marxisme culturel » et les théories du « grand remplacement ». Ce qui a pour effet de pousser les masses pauvres et non racisées dans les bras de la droite et de l’extrême droite, puisque justifiant leurs craintes identitaires.

En définitive, soutenir les revendications identitaires des minorités culturelles c’est bien, mais pas aux prix de la lutte sociale! Le petit peuple n’a pas à être inutilement mis en accusation de racisme sous prétexte des crimes commis par d'autres. Pour combattre le racisme, il faut déconstruire le mythe de la race et il faut cultiver la notion d’égalité des droits dans tous les aspects de la vie. L’identité collective est la condition de la démocratie, puisqu’elle implique que la position de majorité de ses membres soit au pouvoir. Cela ne signifie nullement que les minorités politiques n'ont plus de droits, bien au contraire. Toutefois, cela implique que la minorité fasse communauté avec la majorité, autrement il n'y a pas de démocratie possible. Pour cela, il nous faut absolument passer outre ces divisions « raciales » et culturelles afin que toutes les cultures s’assimilent mutuellement pour ne faire qu'un. Ce n’est pas demain la veille, je le sais, mais cela doit rester notre horizon politique.

Benedikt Arden (février 2019)  


[1] Les débats de société qui tournent autour des relations humaines, mais qui ne traitent pas directement des rapports sociaux. Les rapports économiques seront, quant à eux, qualifiés de « sociaux ».
[2] Social justice warrior en anglais ou SJW.
[3] Notamment quand il s’attaque directement au rationalisme.
[4] Je précise que le racisme systémique dont il est ici question n’a rien à voir avec le racisme d’État.

jeudi 10 janvier 2019

Ce monde nouveau qui cherche à naître


Ça fera bientôt plus de neuf semaines que le mouvement des « gilets jaunes » manifeste contre le gouvernement français. Contrairement à ce qui avait été prévu par le pouvoir et ses éditocrates, le mouvement maintient le cap dans ses objectifs. Et ceci, malgré les fêtes de fin d'année et les miettes que Macron leur a concédées il y a quelques semaines.
Non, rien n'y fait ! Le mouvement le plus large que la France ait connu depuis l'après-guerre réclame plus. Il réclame d'avoir droit de regard sur les affaires publiques... celles-là mêmes qui le concernent directement et dont le pouvoir cherche désespérément la totale mainmise ...
Le mouvement des « gilets jaunes » ne réclame pas seulement des mesures justice sociales. Ça, c’était hier. Aujourd’hui, le point de non-retour a été franchi et le mouvement ne revendique rien de moins que le pouvoir ! Ce qu'il réclame, c'est la DÉMOCRATIE ! La vraie !
À ce souhait, le pouvoir répond par la répression policière et par le cynisme. Calomniant et infantilisant des gens autrefois modérés & raisonnables, mais que la situation politique a elle-même radicalisés. Ces élites soi-disant éclairées se targuant de la légitimité démocratique et jouent le sketch de la lutte au « populisme ». Mais réalisent-ils que leur « légitimité » électorale n'a été gagnée que sur le rejet massif du Front national? Combien des 66%, qu'a obtenus Macron lors de la dernière présidentielle, ont réellement plébiscité sa ligne politique (le néolibéralisme thatchérien)? Réalise-t-il qu'une bonne partie de ses électeur(e)s d’hier manifestent maintenant contre lui ?
Le rejet de ce système sans espoir est la cause évidente de l'effondrement des grands partis de gouvernement (PS/LR) et LREM en a naturellement tiré profit. Cependant, depuis le début de son mandat, Macron, loin de changer les choses, a surtout radicalisé la politique qui était rejetée au départ et concentre maintenant toutes les haines contre lui. Le mouvement des « gilets jaunes » est le résultat de cette étrange convergence des luttes contre cette élite cynique et arrogante.
Le mouvement est divers et confus sur bien des aspects, mais c'est parce qu'il va au-delà des querelles institutionnelles entre la gauche et la droite. Son défaut (le flou doctrinal) on le connait bien, mais sa force est justement dans le nombre qui cumule les doctrines et les volontés. Le mouvement des « gilets jaunes » est beaucoup plus fort que tous les autres mouvements qui les ont précédés depuis 1945. Mais de cette force, est-il possible de faire émerger une ligne politique cohérente? Évidemment, celle-ci existe déjà et est la plus simple de toutes : la démocratie ! Celle qui met (presque) tout le monde d’accord, qui est au centre des institutions, mais qui, dans les faits, n’existe plus depuis des décennies. Cette démocratie sacrifiée au nom de l’Union européenne, autre nom du néolibéralisme, et maintenant appelé « populisme » par des « démocrates » autoproclamés. « Démocrates » qui vouent un culte à l'autocratie capitaliste et qui veulent garder tous les pouvoirs !
Pourtant (rappelons-le), ces « démocrates » n’avaient pas de mots assez durs pour condamner les États concurrents de leur impérialisme (Venezuela, Cuba, Syrie, Libye, etc.), en les accusant de réprimer l'opposition et de brimer leur population. Ce qui les emmenait à souhaiter la guerre ... humanitaire ! Maintenant chez eux, c’est l’armée, la police et la répression qui devient le maître mot de leur « démocratie », celles-là mêmes qui rendaient coupables des États qui pourtant subissaient de véritables insurrections armées. Ce qui n’est heureusement pas encore le cas chez eux, mais dont tout est fait pour en accroître le risque.
L’hypocrisie et le cynisme sont le sous-entendu de ce régime qui craint le peuple et son courroux. Demain, un monde nouveau devra naître. Que ce monde s’éveille dans la bonne entente ou dans la violence, n’est pas du ressort du peuple en lutte, mais bien des élites qui ont confisqué ce droit !
Il est donc de leur responsabilité de rendre au peuple ce qui lui revient, car n'oublions pas : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » - Article 35, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793.

Benedikt Arden (Janvier 2019)

lundi 10 décembre 2018

Pour la laïcité et le droit… vraiment ?


Ce ne devrait être un secret pour personne. Le vote en faveur de la CAQ a d’abord été un vote pour se débarrasser des libéraux (PLQ). Cependant, ce vote « antilibéral » n’était pas uniquement hostile à la corruption et au cynisme du PLQ, mais a également été un vote de réaction aux politiques identitaires volontairement provocatrices du PLQ. Il est facilement observable que leurs politiques ont bien souvent favorisés les craintes des citoyens et participé à polarisation de la société québécoise au lieu de l’apaiser. Pourtant il aurait été facile de s’appuyer sur le « consensus » qui tournait autour des recommandations de la commission Bouchard-Taylor? Non. Au lieu de cela, le gouvernement libéral a préféré exercer un pouvoir polarisant et très teinté de leur conception multiculturelle de la société, sans égard au fait que le multiculturalisme n’a jamais été une conception réellement acceptée par une grande proportion de la population québécoise, contrairement à l’interculturalisme.


C’est donc en réaction aux politiques libérales que la CAQ s’est engagée à interdire le port du voile, c’est-à-dire le hijab, chez les employés de l'État qui se trouvent en position d'autorité. Ce qui, précisons-le, inclut pour les caquistes les enseignants. Le projet de loi et sa communication seront évidemment basés sur la protection de la « laïcité », mais, puisque c’est le port de signe distinctif qui est visé, ce sont surtout les femmes musulmanes qui seront visées. On pourrait aussi y ajouter le cas des sikhs, mais cette communauté n’est pas aussi bien représentée au Québec qu’elle l’est en Ontario et, il faut l’avouer, l’islam jouit d’une appréciation particulièrement négative depuis les attentats du 11 septembre 2001, ce qui n’est pas le cas des autres religions.

Récemment, un sondage est venu confirmer ce constat en indiquant que plus de 50% des sondés étaient d’accord avec cette volonté du nouveau gouvernement. Ce qui a donné un regain inespéré aux diverses tendances de la droite identitaire sur leurs appuis populaires. De l’autre côté, c’est surtout des dénonciations contre le populisme et la xénophobie qui se sont fait entendre. En fin de compte, les débats qui ont présentement lieu sont viciés par des conceptions du monde diamétralement opposé, mais qui se qualifie tous deux de « progressiste », ce qui pourrait en surprendre plus d’un.

Comme je l’exposais dans ma chronique L’Islam en question (2016) cette division idéologique se définit en ces termes :
Le premier, laïciste & plus ou moins hostile à l’Islam, se présente comme le représentant de l’égalité homme-femme, du droit des gais, etc. Ceux-ci revendiquent une lutte contre une idéologie religieuse jugée réactionnaire, un peu sur le modèle de celle menée à l’époque de la Révolution tranquille ou du 18e & 19e siècle en France. Certains de ses représentants iront parfois jusqu’à parler de « fascislamisme » ou de « fascisme vert » pour mettre leur position en emphase et ainsi usurper la vieille rhétorique antifasciste, comme le fait allégrement BHL depuis longtemps. Les seconds, soit les multiculturalistes plus ou moins favorable à l’exercice du culte islamique, se présenteront, quant à eux, comme les défenseurs des droits individuels et de l’antiracisme classique. Le rejet de l’Islam étant essentiellement considéré par ces derniers comme étant une forme de racisme, toute ingérence ayant vocation à contraindre la pratique du culte sera ipso facto interprétée comme émanant de sentiments racistes « mêmes si emballés d’un argumentaire progressiste », diront ces derniers.
Cette division sur la question s’est parfaitement incarnée dans le récent débat qui a eu lieu entre Francine Pelletier et Djemila Benhabib sur les ondes de Radio Canada. Débat caricatural s’il y en est, puisque les arguties étaient émises de part et d’autre, notamment sur le port du hijab, considéré comme un « droit humain fondamental », pour la première et un moyen « d’infériorisation des femmes » pour la seconde. En vérité, le port du hijab au travail n’est pas plus un « droit » qu’il n’est un « instrument d’infériorisation » des femmes.

Mettons quelques points au clair, le port du hijab dans notre société est beaucoup moins une obligation religieuse qu’un référent identitaire. Si l’on affirme à raison que bien des femmes le porte par choix, ce n’est pas tant à cause d’obligations religieuses contraintes, que parce qu’elles souhaitent montrer leur appartenance à la communauté musulmane. La référence aux droits religieux est simplement plus pratique pour faire valoir ce souhait culturel. Rappelons que le voile n’est pas plus une obligation religieuse pour les musulmans que le port de la croix chez les catholiques et la kippa des juifs[1]. Toutes ces « femmes de gauche » qui portent le hijab et ces « féministes musulmanes » qui ne le portent pas en sont l’illustration la plus évidente !

Ensuite, il existe bien des cas de femmes infériorisées portant le voile chez les communautés immigrantes, mais l’interdiction ou l’acceptation de celui-ci dans les postes d’autorité de la fonction publique ne les toucheront pas vraiment, puisqu’elles ne travaillent généralement pas. Et puis, même à considérer qu’elles soient forcées de travailler sans voile, leur situation ne risque pas de changer, puisque cette « pratique familiale » est d’abord un effet de l’enclavement de ces communautés entrent-elles. Enclavement ethnique qui doit d’abord être combattu par l’inclusion à la collectivité et non pas par des lois vestimentaires qui leur en limiteraient l’accès. De telles lois ont d’ailleurs généralement pour conséquence de radicaliser les personnes concernées et empire la situation au lieu de l’apaiser.

À l’évidence, ce débat n’est pas constructif du tout et divise la société sur de très mauvaises bases. Surtout à gauche, étant donné que cette question divise les classes pauvres de notre société sur une question somme toute secondaire, si nous la mettons en parallèle des impératifs sociaux et écologiques de notre temps. Je sais déjà ce que les plus ardents militants de ces causes me répondront. À leurs savantes injonctions, je répondrai simplement que le port d’un quelconque vêtement ne peut s’assimiler au droit de pratiquer une religion et que le port du hijab ne peut pas non plus être assimilé à du prosélytisme.

Une pratique religieuse est un mode de vie, certes, mais celle-ci a toujours été limitée par le droit lui-même dans nos sociétés[2]. De plus, la vie au travail a toujours impliqué des devoirs qui limitent nos libertés et qui sont théoriquement[3] acceptés, dès lors que l’on s’y est engagé. À l'inverse, le prosélytisme n’a jamais été le fruit de symboles et de signes distinctifs, puisque c’est avec des mots que l'on convainc ou convertit des gens. Il est donc de ce point de vue plus que douteux que des symboles aussi négativement connotés que ceux de l’islam soient capables d’autre chose que de provoquer la marginalisation chez celles qui le portent.

En fait, les arguments autour de la laïcité et des droits de l’Homme sont complètement hors sujet dans le cas qui nous occupe. La vraie question qui se pose doit être celle de l’uniforme et/ou du code vestimentaire au travail. Le voile étant d’abord un référent identitaire, il doit donc être perçu comme tel et, en fonction du fait qu’il touche un travail qui implique des vêtements spéciaux, il peut être interdit ou non sans devenir un débat de société central. À mon avis, il ne me semble pas pertinent d’interdire le port du voile chez les enseignants puisqu’il n’y a pas, à ma connaissance, de code vestimentaire particulier pour les professeures. À contrario, je ne crois pas qu’il soit juste de permettre le port du voile ou d’autre signe distinctif dans le cas où l’emploi nécessite de porter un uniforme, puisque le but de l’uniforme est d’uniformiser une même tenue vestimentaire pour tous et toutes. Enfin, le « multiforme » pourrait être une alternative, mais pas sans que des exceptions puissent également s’appliquer aux autres, car ce serait à raison vécu comme un privilège religieux. Rappelons que la religion n’est pas moins protégée que l’ensemble des convictions des individus dans nos chartes de droits.

L’État est laïc et non pas athée, je le sais bien, mais il serait, à mon avis, tout de même plus productif de baser le traitement de ces problèmes sur leur appréciation matérielle et factuelle. Ce qui implique de raisonner en grande partie en athée. Le port d’un quelconque vêtement ou signe distinctif devrait être analysé pour ce qu’il est et non pas sur la base de son substrat métaphysique. De plus, il me semble plus pertinent de laisser les corps professionnels décider collectivement des exceptions ou des interdictions à appliquer au code vestimentaire qui les concerne. Il est très facile de polémiquer sur ces questions, mais ceux qui travaillent dans ces domaines seront toujours plus à même de définir un consensus viable à long terme que les polémistes de tout acabit. La loi que veut faire voter la CAQ sera peut-être effective pendant un temps, mais sans consensus viable elle sera fatalement modifiée par un autre gouvernement et par voie de conséquence, le débat et ses effets négatifs seront sans fin.

Benedikt Arden (décembre 2018) 

[1] Il s’agit tout simplement d’une pratique culturelle qui diffère d’un pays à l’autre.
[2] La « Charia » ne peut être instaurée que si l’on piétine le droit libéral. Droit libéral qui est à l’origine du droit de liberté de religion.
[3] Je précise « théoriquement », car l’emploi n’est pas du tout un choix, mais une obligation pour l’immense majorité d’entre nous, puisque c’est la seule voie d’accès à « l’argent ». « Argent » nécessaire à absolument TOUT dans nos sociétés capitalistes.

lundi 26 novembre 2018

Urbanisme & écologie, des concepts indissociables


La préoccupation écologique et les problèmes qu’engendre notre mode de vie sur celle-ci ne sont plus une nouveauté pour grand monde et ceci depuis bien longtemps. Avec le temps, le pourcentage de gens qui croient que ces considérations doivent prendre le pas sur celles d’ordre purement économique, lorsqu’il est question de projets d’infrastructures majeures, ne cessent d’augmenter. Et c’est bien normal puisque ces futurs développements ont la fâcheuse tendance d’être en opposition directe avec les engagements écologiques, en termes de réduction des gaz à effet de serre (GES) et de biodiversité, que les gouvernements tentent, plus ou moins sérieusement, de mettre en place depuis des décennies.

Cette constante contradiction n’est pas non plus une nouveauté, puisqu’il est bien ardu de faire coïncider les intérêts d’une économie dite « libérale » aux impératifs écologiques qui caractérisent notre siècle. On comprend aisément que les acteurs du privé ont de la difficulté à articuler leurs intérêts à ceux de l’Humanité et de la vie sur Terre. Mais, pour ce qui est des infrastructures publiques, on aurait pu croire que les choses seraient plus faciles. Les décideurs n’ont-ils pas en tête leurs engagements lorsqu’il est temps d’inaugurer des projets d’envergure? Hélas, les « vraies affaires » et les intérêts politiciens de court terme ont tendance à prendre le pas sur les bons sentiments que les politiques évoquent lors des cénacles internationaux. Quand ceux-ci ne font pas carrément partie de la mascarade. 

L’un des exemples que nous offre l’actualité est ce fameux 3e lien, entre la Rive-Nord et la Rive-Sud des villes de Québec et de Lévis. Issue de demandes répétées par la ville de Québec, celle idée fut finalement récupérée par la CAQ comme promesse électorale lors de la dernière campagne. Maintenant que le nouveau gouvernement caquiste est bien en selle et qu’il souhaite toujours aller de l’avant avec ce projet, le débat est de retour sur la place publique. Et celui-ci remettra donc au goût du jour cette sempiternelle opposition entre développement économique, via de nouvelles infrastructures, et écologique. Le débat a d’ailleurs pris une tournure absurde, depuis la mise en ligne de la vidéo de Catherine Dorion, comparant ce 3e lien à « une ligne de coke », puisque les droitards et les anti-solidaires ont fait des efforts surhumains pour faire déraper le débat. Cela dit, les histoires de vulgarité et de VUS sont à ce point ridicules qu’elles ne risquent pas de s’éterniser et n’empêcheront pas la question du 3e lien d’être sérieusement posée.

Cette question, celle que Catherine Dorion et bien d’autres soulignent, est que l’augmentation des voies d’accès à la ville de Québec, via des autoroutes, des ponts des tunnels, etc. n’est qu’un remède temporaire qui, au bout du compte, s’avérera plus nuisible qu’autre chose sur le moyen long terme. La comparaison avec « la ligne de coke » est surtout liée au fait que le « high » des premiers mois sera vite comblé par une augmentation du problème, puisque plus d’offres d’accès en ville sous-entendent une augmentation de l’étalement urbain autour d’une ville qui, elle, ne peut s’étirer. Et c’est cet étalement urbain qui est à l’origine de la congestion et de la pollution automobile.

Évidemment, je partage son opposition au 3e lien et, hormis que sa comparaison parlera sûrement beaucoup plus aux consommateurs et aux ex-consommateurs de cocaïne qu’à ceux qui n’en ont jamais fait l’expérience, je crois que l’objectif de remettre cette question au centre du débat public est relativement atteint. Et ceci malgré les cris d’effroi de toutes ces âmes effarouchées qui se déchaînent contre son franc parlé. Cela dit, je crois tout de même qu’il y a quelques manques à la position qu’elle ainsi que bien des militants écologistes exposent. Sans prétendre que leurs options politiques seraient simplistes, je crois qu’il faut prendre un peu plus de hauteur, puisque la gravité de la situation l’exige. En fait, je crois qu’il est important de bien définir nos revendications puisqu’elles n’ont pas le luxe d’être trop imparfaites. C’est déjà assez difficile de changer les choses comme ça, alors aussi bien les mener à bien!

Comme mentionné précédemment, l’écologie n’est plus une notion qui passe inaperçue. Cependant, les choix exposés lors des débats qui l’entourent me semblent souvent limités à des solutions qui sont déjà en place dans plusieurs villes et qui ne me semblent pas suffisantes en elles-mêmes. L’augmentation des GES (pour ne parler que de cet aspect du problème) n’est-elle pas en constante explosion, malgré ces avancées ponctuelles. Mais ces solutions, quelles sont-elles ? Sans surprise, celles-ci sont toutes plus ou moins liées aux transports et aux énergies qu’elles utilisent. En vérité, l’innovation écologique contemporaine ne s’aventure que rarement au-delà de l’investissement dans les transports en commun, de l’électrification des moyens de transport et dans la limitation du trafic urbain, voire de son interdiction des centres-villes. On remarque du coup que ce sont également les seules solutions écologiques qui s’harmonisent un tant soit peu avec le mode de production capitaliste.

La réalité cachée derrière ces solutions est que le fardeau de la transition écologique est imposé aux seuls citoyens, mais la part de l’entreprise est généralement laissée à sa seule bonne volonté. Ceci au nom de la compétitivité, bien sûr ! Pour ce qui est du programme de QS, je ne leur ferai pas l’affront de prétendre qu’il se limite aux mesurettes énumérées ci-dessus (ils ont un programme économique conséquent). Seulement, je crois que la question du 3e lien nous offre une belle occasion de revoir quelques notions qui n’apparaissent pas dans le programme solidaire et qui sont rarement abordées.

Pour faire simple et pour paraphraser Catherine Dorion, je crois qu’au même titre que le 3e lien, l’amélioration des transports en commun dans les grandes villes sera aussi comme une « ligne de coke », puisque ces villes ne peuvent pas s’agrandir et ne peuvent être occupées que par un nombre limité de gens. Ce qui veut dire que ce que l’on perd en voiture sur les routes, on le gagne en demande d’habitations urbaines. Ce qui aura fatalement pour conséquence d’augmenter leur prix. Autrement dit, une gentrification accélérée des secteurs desservis par les transports en commun, un exode des pauvres hors des villes et une augmentation de la demande de transport en zones périurbaines, puisque l’économie et les services sont tous concentrés en ville. En définitive, ce sont simplement les plus pauvres qui remplaceront les classes moyennes sur les ponts et les autoroutes. Enfin, ceux qui seront en mesure de se procurer une voiture !

En y regardant de plus près avec la loupe sociale, on remarque rapidement tous les impacts sociaux négatifs qu’implique le modèle des villes « écologiques », notamment le fait qu’elles sont souvent beaucoup plus chères que les autres (Zurich est à la fois la ville la plus écologique et la plus chère du monde !) et qu’elles parquent les pauvres dans des zones pratiquement abandonnées et sans perspective économique[1], ce qui empire de beaucoup leur précarité. Autrement dit, la ville sans voiture est un luxe typiquement bourgeois.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’usage d’un véhicule ou du métro en ville est peut-être un choix pour certains, mais le besoin d’accès à la ville ne l’est généralement pas. Depuis des décennies, tout y est centralisé pour des raisons qui n'ont pas grand-chose à voir avec la qualité de vie des citoyens et encore moins de l'environnement. De plus, c’est en ville que se trouvent les universités, les grands hôpitaux, la majorité des services publics et la grande masse des emplois ! Autrement dit, les gens sont contraints d’aller en ville et je suis assez certain que Montréal pourrait bien vite ressembler à Naypyidaw en Birmanie (j’exagère, je sais) si l’urbanisme était pensé autrement. Je ne crois vraiment pas que les automobilistes, qui perdent deux à trois heures par jour dans les embouteillages, les usagers du métro, pressés en sardines à l’heure de pointe, et les cyclistes, qui risquent leurs vies entre les connes oranges, les autobus conduits par des « psychopathes » et les rageux du volant, vont et viennent en ville pour leur seul plaisir ! Il y a toujours une bonne dose d'obligation dans l'origine de ce besoin de transport.

La réalité est que c’est le besoin de transport et non les moyens de transport qui sont la racine du problème. Plus on rend incontournable le passage en ville, plus on engendrera des problèmes de transport ou de gentrification. Que ce soit des problèmes de chertés, comme en Europe, ou de transports, comme en Amérique du Nord, le problème vient d’abord de la centralisation dans les métropoles. Et croyez-moi, il serait beaucoup plus facile de décentraliser les centres urbains que de zigzaguer entre les fausses solutions, si nous voulons améliorer notre bilan carbone.

Au même titre que nous devons relocaliser la production, il serait urgent de relocaliser le trio de la vie que sont : l’habitation, le travail et la consommation. Du moment où le travail n’est plus concentré au même point, on n’a plus à se soucier des embouteillages et leurs impacts sur la qualité de vie s’en trouvent grandement diminué. On peut donc facilement imaginer une ville en miniature où les lieux de travail et les services publics côtoient les habitations et les commerces, comme dans les quartiers les plus prisés de la métropole (le plateau, Villeray, Rosemont, etc.). Je sais que le mode de vie urbain est généralement jugé comme plus écologique que le mode de vie périurbain ou rural, mais c’est d’abord à cause de la centralisation des métropoles qu’il en est ainsi.  

Tout ça est bien beau, me direz-vous, mais comment on fait pour organiser l’urbanisme si les entreprises ne jouent pas le jeu? C’est malheureusement ici que le bât blesse, car nous savons d’expérience que l'organisation écolo urbaine que je propose est particulièrement sensible aux variations de l’économie actuelle, puisqu’elle doit se bâtir sur une quantité limitée d’industries. Il ne vous a sûrement pas échappé que des villes québécoises comme Murdochville, Gagnon et Joutel ont toutes été construites sur la base d’une seule industrie et qu’elles sont mortes aussitôt que celle-ci fut mise à l’arrêt. Seulement, comme pour la production, l’économie du futur ne peut se permettre de s’appuyer sur les seules volontés de l’entreprise privée. Surtout dans cette époque néolibérale, qui laisse des multinationales être dirigées par des conglomérats d’actionnaires avares et incompétents.

Non, pour qu’un urbanisme réellement écologique voie le jour, il faut d’abord en finir avec l’économie dite « libérale ». C’est-à-dire cette soi-disant « liberté » qui ne profite qu’aux plus riches et qui brime la liberté d’organiser la société sur une base rationnelle. Sans pour autant attendre le grand soir de la révolution socialiste, il est pourtant encore possible d’imaginer un contrôle ferme du secteur privé, en ce qui a trait le lieu d’installation. De plus, le soutien du modèle coopératif dans les secteurs visés par une banque d’État et une organisation conséquente de la fonction publique serait probablement à même de soutenir une décentralisation économique du Québec. De toute façon, il serait inutile de créer des villes aussi éloignées que celles citées plus haut, puisque les municipalités et les petites villes au Québec ne manquent absolument pas.

Ce petit topo n’a évidemment pas pour objectif de régler tous les problèmes qui se poseront. Ce genre de projet de société demande bien des réflexions et phase d’essais-erreurs, qui met de côté la pensée magique. Cependant, je crois que l’importance de la cause environnementale peut aisément se permettre le travail à faire. Simplement, l’écologie ne doit plus faire cavalier seul et doit impérativement être pensée en terme social pour être vraiment pertinente. Reste toutefois encore à faire accepter l’idée que la planification écologique ne peut se faire sans un certain contrôle de l’économie. Contrôle qui ne peut malheureusement plus se permettre le luxe du régime capitaliste.

Benedikt Arden (novembre 2018)



[1] C’est parce que ces quartiers sont abandonnés et sans perspective qu’ils ne sont pas couteux et c’est parce qu’ils ne sont pas couteux que les pauvres y habiteront. La suite vous la connaissez, puisque l’expérience a été faite en France et dans plusieurs autres pays européens.