vendredi 20 avril 2018

Ce que révèle le cas Marissal ?



Comme vous le savez probablement, les élections provinciales approchent à grands pas. Nous le savons, car plus on avance dans l’échéance électorale plus la nuance et la réflexion font place à la partisanerie. Ce réchauffement partisan s’est donc naturellement exprimé à la façon dont les militants de tout poil ont réagi face à la récente candidature de Vincent Marissal, comme candidat de Québec solidaire (QS) de la circonscription de Rosemont.

Nouvelle particulièrement surprenante, il est vrai, la majeure partie des commentateurs médiatiques ont d’abord analysé cette décision de manière septique, puisque le personnage n’avait pas une réputation d’homme de gauche bien avancé et était encore moins réputé souverainiste. Mais si l’ensemble des commentateurs ont été pris de court par cette surprenante décision, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que les plus véhéments militants péquistes pètent littéralement les plombs !
J’utilise cette expression bien de chez nous parce que les interprétations que j’ai observées depuis furent dans l’ensemble désordonnées, contradictoires, voire irrationnelles. Ce qui en dit long sur le sentiment de panique qu’ont ces militants, puisqu’il est loin d’être sûr que Vincent Marissal soit une si grande menace pour le Parti Québécois (PQ).

Il est évident que l’annonce de la candidature d’un chroniqueur politique très connu dans la circonscription du chef ne devait pas plaire aux péquistes, mais cette réaction n’en reste pas moins démesurée. Après tout, c’est comme ça que la politique fonctionne dans nos institutions et le fait que le PQ ait renoncé à les modifier dans tous ses passages au pouvoir rend cette colère passablement hypocrite. D’autant plus que le personnage s’est fait approcher par le PQ un peu avant l’annonce de son adhésion à QS. Mais enfin, je comprends qu’un bon nombre de ces militants aient encore du mal à digérer le refus d’alliance de mai 2017, alors il n’est pas surprenant que ces derniers se sentent floués et réagissent mal.

Malgré que je comprenne leur colère, il n’en demeure pas moins que la réalité est simplement que le Parti Québécois s’est fait voler un « candidat vedette » pour les prochaines élections. C’est pourquoi la réaction quasi automatique de traiter le personnage de fédéraliste me semble assez décousue, même si l’on sait qu’il a auparavant approché le très « fédéraliste » Parti libéral du Canada.

Après tout, Pierre-Karl Péladeau n’avait pas une relation moins trouble à la souveraineté que Vincent Marissal. Évidemment, PKP n’a pas eu besoin de mettre autant d’emphase sur sa bonne foi souverainiste pour prouver à tous qu’il n’a plus d’allégeance envers ses amis fédéralistes, puisque le fait d’adhérer au PQ devait être une preuve suffisante pour écarter tout soupçon (partisanerie oblige).

Il devrait pourtant être assez clair que celui qui se mouille en politique doit assumer les positions du parti qu’il représente. Ce qui fait que peu importe ce que pense Vincent Marissal de la souveraineté du Québec, il devra agir selon le programme voté par les membres de QS. Autrement dit, qu’il soit fédéraliste, voire de droite, n’a aucune importance, étant donné qu’il a fait allégeance à une formation de gauche souverainiste. Il sera donc jugé en vilain séparatiste par le camp d’en face pour le reste de sa carrière politique, même s’il virait encore sa veste dans l’avenir.

De plus, notons que les membres de QS ont ceci de différent de ceux du PQ, qu’ils n’acceptent pas aussi facilement le changement de la vocation de leur parti, puisque chaque pas qu’ils font vers le populisme de gauche leur vaut inévitablement les critiques les plus acerbes de certains de ses militants les plus radicaux. Pensons juste à cette légère modification du projet de constituante qui leur a valu le sobriquet ridicule de « parti en voie de dérive ultranationaliste[1] » ! Alors il est fort peu probable que Marissal soit le meilleur sous-marin qui soit pour faire bifurquer QS vers le fédéralisme centralisateur. 

Mais si les réactions péquistes sont si violentes, ce n’est pas tant parce qu’il serait un mauvais souverainiste ou parce qu’il y aurait « division du vote » à sa gauche, puisque le PQ accepte le cadre politique actuel. De plus, si le PQ devait blâmer un parti pour son déclin, ce devrait d’abord être la Coalition avenir Québec (CAQ) et personne d’autre, puisque c’est d’abord ce parti qui le saigne. Enfin, incomparablement plus que QS.

Notons au passage que le profil trouble de Vincent Marissal du point de vue de l’indépendance, mais très clair sur sa complaisance envers le multiculturalisme, révèle justement qu’il est possible de convaincre des gens hostiles au nationalisme, mais qui épouse le projet d’une constituante menant à la souveraineté. Ce qui normalement devrait enthousiasmer les péquistes, mais qui ironiquement les rend encore plus enragés.

À mon avis, le problème que les péquistes ont avec QS est tout autre. En fait, je crois que les militants péquistes se servent d’abord de QS comme un bouc émissaire afin de ne pas assumer les mauvaises décisions de l’appareil qu’ils ont toujours servilement acceptées ou pardonnées. Je prétends cela parce que la fracture idéologique qui se trouve sur son électorat est un effet presque direct de la mise de côté du projet national, donc des conditions de la « coalition péquiste ».

Je sais pertinemment que les stratèges du PQ se croient astucieux en prétendant préparer une souveraineté gagnante dans un second mandat, mais quand bien même on oublierait qu’il est très improbable que le PQ obtienne deux mandats majoritaires de suite, on sait tous que les prochaines élections ne se joueront pas sur la question de la souveraineté, ni même sur un changement politico-social d’envergure, mais sur le départ des libéraux!

C’est d’ailleurs sur cette question que la majorité des voix indécises se trancheront. Et comme la CAQ est actuellement le parti le plus à même de canaliser ce vote utile, c’est sur lui que risque bien de miser l’électorat francophone de centre et de droite. Et comme le PQ est massivement délaissé par les souverainistes mous (le plus souvent de cette allégeance idéologique), son électorat de gauche devient une priorité et c’est pour cette raison que le PQ en fait des tonnes sur Québec solidaire.  
 
D’après moi, cette perte de monopole n’est pas une mauvaise chose en soi, puisqu’elle devrait normalement obliger le PQ à être proactif sur la question nationale et sur les mesures sociales. On peut même croire qu’elle a forcé en partie l’appareil à accepter un programme un peu plus à gauche qu’en 2014 (ils ont remis la proportionnelle au programme, par exemple).

Mais d’un autre côté, la stratégie de Lisée de jouer la carte du « bon gouvernement social-démocrate » pose problème, puisque le programme social du PQ n’est qu’une pâle version de ce qu’est celui de QS. Ce qui fait qu’il n’y a pas vraiment de raison de voter PQ pour ces seules mesures, étant donné que le vote PQ n’est plus le garant du « vote utile » pour déloger les libéraux. En fait, la distinction entre ces deux partis a été donnée par « manifeste de l’aut’gauche » et consiste essentiellement en une divergence sur la question identitaire[2].

C’est donc l’aspect identitaire et laïcard du PQ, même si très peu mis en avant dans le programme, qui exprime le mieux la principale ligne de fracture idéologique entre les partisans de ces deux formations. J’oserais même prétendre que la perte du monopole sur l’indépendance rend très visible la tentation nationaliste (dans le sens identitaire du terme) d’une grande partie de ses membres. Cette position, même si elle n’a jamais été réellement assumée lors des élections (même celle qui a suivi l’épisode de la charte des valeurs), l’a par contre clairement été lors de l’élection de Jean-François Lisée en 2016. Ce qui fait que les militants péquistes sont de plus en plus amenés à se définir au moins autant sur la question identitaire que sur celle de l’indépendance. Ce qui est également le cas pour les militants solidaires qui se définiront par opposition à cette tendance.

La question identitaire est donc devenue, pour les militants des deux partis, au moins aussi importante que la question nationale elle-même. Ce qui fait que, malgré les éléments de convergences, ces partis sont en train de devenir les frères ennemis de la question nationale puisqu’ils sont en désaccords sur le nationalisme et les termes de la laïcité.

Je sais que certains trouveront cela un peu excessif et ça l’est un peu aussi, attendu que la majorité des péquistes ne sont pas des « nationalistes » du genre de ceux que l’on retrouve au Front national[3]. Mais en proposant un projet d’indépendance a-identitaire, donc non strictement lié à l’identité québécoise, mais d’abord basée sur l’idée d’une constituante, QS dame le pion à ceux qui souhaites amalgamer les politiques identitaires et le souverainisme.

Cela expliquerait pourquoi le second axe d’attaque des péquistes (et de la droite identitaire en général) est de les accuser d’être des « islamo-gauchistes » et des « multiculturalistes », alors qu’officiellement ces partis sont tous deux pour l’interculturalisme et la laïcité, même s’ils n’en ont pas les mêmes définitions.     

Quand Dalila Awada évoquait que « pour les communautés racisées au Québec, l’ennemi [s’incarne] à la fois dans le néolibéralisme et dans le racisme [et que le] Parti québécois, aujourd’hui [porte] en lui ces deux bêtes », elle exagérait évidemment le caractère « néolibéral » et « identitaire » du PQ, mais on comprend que cette allusion provocatrice illustre quand même extrêmement bien pourquoi QS n’a pas accepté un pacte d’alliance qui lui aurait été probablement avantageux à court terme, mais qui lui aurait aussi fait perdre beaucoup de ses adhérent(e)s. Et ceci en considérant que l’électorat solidaire ne se serait pas automatiquement transformé en vote pour le PQ. Il en va de même pour le PQ, car une bonne partie de sa base nationaliste et libérale n’aurait surement pas plus accepté de voter pour QS, comme ce sera forcément le cas de beaucoup d’anciens adhérents d’Option nationale.

Il est important de se souvenir que malgré les volontés d’alliance au PQ, comme à QS, les électeurs ne suivent pas toujours les accords entre appareils. Surtout quand ces accords sont purement électoraux et ne sont pas soutenus par un contexte de changements profonds. Et comme le maintien du parti libéral au pouvoir s’effectue régulièrement depuis 15 ans par le jeu antidémocratique du clientélisme électoral, il n’est pas étonnant que le climat politique du Québec soit à ce point morose et très peu ouvert aux changements institutionnels profonds.

Mais ce n’est pas pour autant que nous devons abandonner le combat, car un mandat caquiste saura incontestablement briser bien des illusions et comme le PQ avant lui, la CAQ se brisera les dents sur le mur du cadre institutionnel et économique présent. Mur, qui devra un jour ou l’autre être abattu par le peuple lui-même, si les partis politiques ne s’en sentent pas capables !    

Benedikt Arden (avril 2018)




[1] « Le virage ultranationaliste de QS est spectaculaire », écrivait Daniel Raunet en décembre 2017.
[2] J’ai eu l’occasion définir cette nouvelle dichotomie avant l’arrivée du manifeste dans mon article sur l’Islam. J’écrivais que la gauche de l’aut’gauche se définit comme « laïciste & plus ou moins hostile à l’Islam, se présente comme le représentant de l’égalité homme-femme, du droit des gais, etc. Ceux-ci revendiquent une lutte contre une idéologie religieuse jugée réactionnaire, un peu sur le modèle de celle menée à l’époque de la Révolution tranquille ou du 18e & 19e siècle en France. Certains de ses représentants iront parfois jusqu’à parler de « fascislamisme » ou de « fascisme vert » pour mettre leur position en emphase et ainsi usurper la vieille rhétorique antifasciste […] Les seconds, soit les [inclusifs], se présenteront, quant à eux, comme les défenseurs des droits individuels et de l’antiracisme classique. Le rejet de l’Islam étant essentiellement considéré par ces derniers comme étant une forme de racisme, toute ingérence ayant vocation à contraindre la pratique du culte sera ipso facto interprétée comme émanant de sentiments racistes « mêmes si emballés d’un argumentaire progressiste », diront ces derniers. 
[3] Même si nous savons pertinemment qu’il y en a aussi.

lundi 5 mars 2018

Est-ce la fin du Bloc Québécois ?

Depuis le début de la crise au Bloc Québécois (qui a vu sept de ses dix députés démissionner), on voit beaucoup d'indépendantistes défendre les carriéristes démissionnaires sur la base d'un soi-disant rôle de défenseurs des intérêts québécois à Ottawa (les fameux « intérêts du Québec » comme on dit) et qui ne serait pas la défense de l'indépendance à proprement parler. Le fait de diviser le travail des députés indépendantistes en deux volets distincts est déjà étrange en soi, mais que cela soit devenu une raison de faire sécession, là nous en sommes à un tout autre niveau! J'ai bien compris que personne dans le camp des démissionnaires n'est contre la promotion de la souveraineté et que les intérêts du Québec n'indiffèrent pas « les purs et durs », mais la question qui divise le Bloc en ce moment résiderait plutôt dans la priorité entre ces options. Autrement dit, l'un irait à l'encontre de l'autre.

Il s'agit de toute évidence d'un faux dilemme (le problème est bien plus profond), mais avant je me dois de rappeler quelques éléments de base. Cela devrait paraître stupide comme rappel, mais c'est en enfonçant des portes ouvertes qu'on s'assure bien qu'elles le sont vraiment !

Le rôle d'un député est de représenter sa circonscription au parlement, donc « défendre leurs intérêts ». Autrement dit, les députés du territoire québécois défendent par définition les intérêts du Québec, peu importe leur parti ou position politique. C'est l'argument de tous les partis politiques pancanadiens à l'encontre du Bloc notamment, parce qu'ils prétendent représenter le Québec au gouvernement.

On sait ce que leurs paroles valent sur la question (pas grand-chose), mais ça n'enlève rien au fait que l'argument des défenseurs des démissionnaires ne tienne pas la route au-delà d'une confiance idéologique ou partisane aveugle sur leur bonne foi indépendantiste. C'est un argument d'autant plus mauvais que si la défense de « nos intérêts » devait porter fruit, cela ne ferait que promouvoir le système fédéral.

La question ne réside donc pas dans le fait de défendre les intérêts, mais de savoir ce qu'est l'intérêt du Québec. Et l'intérêt du Québec c'est tout simplement défendre sa souveraineté ! Autrement on est fédéraliste, voire autonomiste, mais pas indépendantiste. Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre !

Comme je l'ai déjà mentionné, le problème réside ailleurs, et il est lié aux intérêts des députés du Bloc avant tout. Car un choix fondamental est en suspens depuis au moins la défaite de 2011 et peut-être même depuis le référendum de 1995, il ne s'agit de rien de moins que de la mission du Bloc à Ottawa : Est-ce que le Bloc reste un parti indépendantiste ou s'engagera-t-il concrètement dans la voie de l'autonomisme et du petit nationalisme provincial, comme il existe déjà dans l'Ouest canadien? La question mérite d'être posée, car c'est une voie d'accès au statut de parti pancanadien qui plairait probablement aux démissionnaires, puisque c'est ce rôle qu'ils prétendent vouloir jouer. C'est aussi de cette façon que les députés maintiendront la viabilité de leurs sièges, puisque la radicalisation du parti leur fera perde des appuis (cette crise en est une preuve en soi) et probablement leurs statuts (entendre salaire) de députés.

Mais enfin, que les institutionnels se battent pour le statu quo, ça je le comprends bien, mais de voir des militants sincèrement indépendantistes défendre ou du moins pencher vers cette seconde option me semble beaucoup plus grave. Le virus de l'attentisme et l'acceptation de l'opportunisme me semblent incomparablement plus nocifs qu'une défaite électorale. Ces militants devraient normalement s'interroger sur les enjeux de cette crise et les moyens d'y mettre un terme définitif, puisque le Bloc est à la croisée des chemins depuis déjà bien trop longtemps. En ce qui me concerne, l'avenir du Québec m'apparaît beaucoup plus important que l'avenir à court terme de ces partis embourgeoisés qui ont pris la mauvaise habitude d'utiliser le projet national pour garder captif un segment électoral à des fins bassement carriéristes.

Si le Bloc perd la majorité, voir toute, sa représentation au parlement pour la seule raison de défendre son option, bien tant pis ! Au point où on en est, ça ne peut qu'être bénéfique à long terme, puisque le projet a grand besoin d'une mise à jour pour fonctionner.

Comme on dit, le pays avant le parti !

Benedikt Arden (Mars 2018)

lundi 26 février 2018

Indépendantisme et antiracisme : ce dilemme existe-t-il vraiment ?


Le 16 février dernier se tenait une conférence de Gabriel Nadeau-Dubois (GND) sur le thème de l'indépendance et du racisme intitulé l’indépendantisme est-il compatible avec l’antiracisme ? Question provocatrice s’il y en est, le conférencier assume la mauvaise foi que certains pourraient lui reprocher en répondant d’entrée de jeu qu’il a « choisi ce thème provocateur pour attirer l’attention sur un débat qui [...] est un enjeu […] d’actualité [qui a fait] beaucoup parler dans les dernières semaines ». Faisait ainsi référence aux multiples articles qui ont précédé la fusion entre Option nationale & Québec solidaire (QS), GDN souhaitait donc mettre un terme à l’ambiguïté entretenue, chez certaines franges de la gauche, entre les principes inclusifs et le projet d’indépendance politique du Québec.

Cette conférence avait évidemment pour objectif de s’adresser à la base militante de QS, puisque, hormis une petite partie de la gauche radicale et des ultranationalistes anglophones, bien rares sont ceux qui considèrent la souveraineté du Québec comme un projet fondamentalement raciste. Il n’en a pas été autrement de GDN, qui connait bien les origines sociales-démocrates du nationalisme québécois moderne. Celui-ci reconnait néanmoins que l’extrême droite se développe depuis quelques années sur le déclin du Parti Québécois et du souverainisme institutionnel en précisent que :

« Depuis une dizaine d’années au Québec, on assiste à […] la montée d’un discours qu’on appelle souvent ‘’nationalisme conservateur’’ qui est de plus en plus influent au Québec. [..] Un discours qui se caractérise essentiellement par une méfiance à l’égard de l’immigration et de la diversité culturelle en générale. Ce discours-là voit les immigrants et les immigrantes comme une menace à ce qu’ils vont appeler l’identité historique québécoise et voit que la diversité culturelle à un effet nécessairement dissolvant sur l’identité et le vivre ensemble au Québec ».

Faisant ainsi référence à La Meute et aux autres organisations comparables, GDN se fait l’écho d’un amalgame très fréquent à gauche. Soit entre le projet d’édification national et les dérives idéologiques de certains de ses partisans. C’est d’ailleurs la même chose pour les questions entourant la laïcité, la liberté d’expression ou même la saine méfiance envers les organisations religieuses. Le fait que des organisations xénophobes ou crypto xénophobes servent ou se servent de ces causes ne transforment pas ces positions politiques en position « d’extrême droite » ! Le message est toujours indépendant du messager, comme vous le savez.

Même si pour plusieurs qui liront ce billet, il est parfaitement vide de sens d’assimiler la question de la souveraineté à une forme quelconque de xénophobie, cette propagande rétrograde touche maintenant bien des esprits de gauche. Et si cette gauche, même elle sait bien que l’indépendance n’est pas un projet exclusif, sera tout de même tentée de ne plus la soutenir, puisque croyant faire le lit à l’extrême droite. C’est pour cette raison qu’il devient de plus en plus important de défendre la cause de la souveraineté à gauche, puisqu’elle est une idée de gauche ! Cette frilosité envers l’indépendance même si elle ne devrait toucher en principe que les militants antiracistes ne doit pas être rejetée du revers de la main, étant donné qu’elle ne semble toujours pas aller de soi pour nombre de militant(e)s et électeur(e)s de QS. C’est pourquoi, dans le même esprit que la conférence de GDN, je vais revenir sur une des principales notions qui expliquent pourquoi la lutte pour l’indépendance ne peut être interprétée comme « raciste ».

Pour bien comprendre l’amalgame, il est primordial de revenir rapidement sur le concept clé de la question, à savoir le fameux « nationalisme ». Comme chacun qui s’est penché sur la question devrait le savoir, le nationalisme est l’archétype même du mot ambivalent, puisqu’il change de signification en fonction du camp politique auquel on appartient et de la raison de son utilisation. La définition offerte par Wikipédia est d’ailleurs symptomatique de cette confusion, puisqu’elle se perd dans l’ensemble des usages offerts à notre disposition, sans en trouver un cœur précis. Pour ma part, j’en donnerais la définition suivante : Doctrine politique ayant pour objet de développer ou de valoriser l’entité abstraite nommée « Nation », elle-même perçue comme un corps vivant. Autrement dit, la « Nation » ne se limiterait pas au peuple, au régime politique ou bien même à l’État, mais en une notion mixte et indépendante de ces trois composantes. Celle-ci sera par contre définie de diverse façon, puisque tantôt un axé sur peuple ethnique (chez les racialistes et les sionistes, notamment), tantôt sur un régime politique (comme chez la gauche républicaine française) ou sur l’État et ses institutions (comme la fédération canadienne), mais jamais la notion de « Nation » ne s’y limitera, puisqu’elle est perçue comme quelque chose de vivant, qui donc peut mourir et naitre. 

Il va de soi que le nationalisme québécois issu de la Révolution tranquille était d’abord centré sur la question de l’État, puisque le nationalisme canadien contemporain n’est que la version idéologisée, à la couleur des partis au pouvoir, de ce qu’était l’ancien nationalisme canadien-français. Le nationalisme québécois moderne était donc assez semblable à celui de l’époque, mais accompagné de l’esprit de sa période d’émergence (les années 60), donc celui-ci sera étroitement associé à un régime social-démocrate et libéral. Malgré qu’il soit peu visible dans sa version moderne, l’aspect ethnique du nationalisme québécois a toujours été bel et bien présent, même si celui-ci n’était pas raciste ou suprémaciste. Le volet ethnique du nationalisme québécois était historiquement issu de la peur de l’assimilation, il se focalise surtout sur la conservation du français comme langue commune. En d’autres termes, rien qui permettrait de le ranger dans le « nationalisme ethnique ».

Cependant, le nationalisme étant une doctrine très changeante, le caractère défensif de l’identité québécoise, chez bien des militants, est en train de prendre rapidement le pas sur son aspect politique et émancipateur. Cette transformation du nationalisme québécois n’est pas difficile à comprendre, car elle est le résultat de la perte de sens de l’État dans la mondialisation[1]. Au même titre que les Premières Nations et des autres peuples du monde, bien des Québécoi(se)s se sentent menacés dans leur mode de vie et comme plusieurs ont perdu espoir en la possibilité de changer quoi que ce soit politiquement, certains se replient sur la conservation des coutumes et des mœurs culturelles. La conservation de l’identité nationale devient donc de plus en plus le synonyme de « nationalisme québécois », ce qui change radicalement le sens du nationalisme puisque celui-ci n’est plus directement lié a la libération politique à proprement parler. Ce nationalisme, que l’on devrait qualifier de « conservateur », comme le dit GDN, ne souhaite plus vraiment changer les choses, mais bien les conserver.

Le résultat de cette transformation est que la souveraineté du Québec n’est plus le centre d’intérêt de ce nationalisme. Celui-ci peut d’ailleurs très bien s’accommoder d’un Canada moins multiculturel. Cela me parait plutôt évident, puisque la grande majorité des groupes comme La Meute ne se prétendent pas du tout souverainistes (ils sont même souvent carrément fédéralistes), même s’ils se présentent toujours comme nationalistes. Les groupes identitaires de tendances souverainistes sont d’ailleurs, eux aussi, bien plus centrés sur la protection culturelle que sur le projet de constituante et sur le retour de la souveraineté politique, ce qui crée un fossé de plus en plus grand entre la question de la souveraineté et le nationalisme identitaire.

Il est d’ailleurs de plus en plus justifié de séparer ces concepts puisqu’ils entrent désormais pleinement en contradiction sur la question même du changement de régime. Pendant que les « nationalistes » cherchent à conserver un ordre culturel issu de la défaite des Patriotes (l’autonomie culturelle catholique et française de l’Église et de la petite bourgeoisie accordée par l’élite britannique), les « indépendantistes » eux promeuvent le projet des Patriotes, soit la mise en place d’une république inclusive et créatrice de sa propre identité. Il est donc tout à fait ridicule de voir à quel point le drapeau de la République du Bas-Canada est détourné de son sens par des organisations aussi antinomiques du programme Patriote. Même s’ils se prétendent « patriotes », ils n’ont rien de commun avec les « Patriotes » !     

Donc, sans rien enlever à la pertinence de la conférence de GDN sur l’indépendance et l’antiracisme, il sera plus judicieux de dire que la position de la gauche est « indépendantiste » et non pas « nationaliste », puisque les concepts sont désormais en contradiction. Cela éviterait de revenir sans arrêt sur ces dilemmes sans autre objet que la confusion des mots.

De toute façon, si vous entendez encore le genre d’insinuation, à savoir que la liberté du peuple du Québec ne peut se faire qu’au détriment des Premières Nations et des immigrants, rappelez-leur donc cette sage parole de Marx sur la question des Irlandais :

« Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre ! »

Benedikt Arden (février 2018)




[1] Comme je l’expliquais dans mon précédent billet, la « mondialisation » n’est pas un projet de mondialisation de la culture et du savoir, mais bien un projet de dérégulation global de l’économie qui vise à éliminer tout obstacle au profit des multinationales et des institutions financières. Donc un projet fondamentalement néolibéral.

mardi 6 février 2018

Pourquoi la gauche doit-elle se battre pour l’indépendance ?

Depuis quelques années, mais surtout depuis l’entente de fusion entre Option nationale (ON) et Québec solidaire (QS), les discussions concernant la place que devrait prendre la question nationale ont pris beaucoup d’importance à gauche. Les réflexions sur le sujet sont devenues fréquentes et la question est maintenant nettement traitée sur plus d’une tribune, ce qui impose des prises de position parfois tranchée chez des personnalités qui préféraient jadis esquiver la question. Ceci a certes conduit quelques personnalités à quitter les rangs des solidaires ou à accepter la volonté du parti, mais pour le moment la division reste plutôt marginale, nonobstant quelques cris du cœur un peu ridicules.

Malgré ce que l’on entend de la part des représentants de la droite du Parti québécois, la remise au goût du jour de la question nationale, par cette frange de l’électorat québécois, n’a pas vocation à être une simple séance passagère, puisqu’elle s’inscrit dans l’ADN même du changement social. Le changement social au Québec nécessitant la souveraineté, il est donc impossible de faire l’impasse sur la question sans approuver, au moins indirectement, le système constitutionnel canadien. En bref, la réappropriation de la question nationale par la gauche n’est en définitive qu’un simple retour à ce qu’était le mouvement indépendantiste à ses débuts, même si le contexte reste bien différent de celui de l’époque et qu’il s’accompagne de plusieurs confusions idéologiques majeures propres à l’époque contemporaine.

Comme il devrait être assez évident à comprendre, la création d’un nouvel État est nécessairement un processus ébranlant l’ordre établi, ce qui ouvrira plus d’une opportunité en termes de réforme sociale. Il est donc assez naturel que les progressistes s’en fassent les défendeurs. Et ceci même chez les militants les moins séduits par l’argumentaire identitaire et linguistique. À l’inverse, l’indépendance du Québec devrait naturellement susciter la méfiance chez les conservateurs et la droite en général. Et ceci pour la même raison.

Il faut dire que depuis la crise des « accommodements raisonnables » de 2007, l’espace électoral du nationalisme identitaire dépend de moins en moins de la question nationale concrète, justement parce que celui-ci se radicalise à droite. La peur de l’Islam, de l’immigration et de la gauche étant devenue une préoccupation à ce point grande, qu’il serait pour eux très risqué d’ouvrir une constitution pouvant remettre en cause tout ce qu’ils chérissent comme ordre social. C’est également la notion même d’indépendance qui s’en trouve ébranlée, puisque si l’enjeu se concentre sur la seule conservation des mœurs et coutumes (voir sur l’ethnie et la religion), la fondation d’un État indépendant n’est dès lors plus du tout nécessaire. Une simple réforme du Canada en termes d’autonomie culturelle deviendrait parfaitement envisageable.

Comme le disait Stephen Harper en 2014 : « le nationalisme québécois, le nationalisme qui ne débouche pas sur l’impasse de la séparation, n’est pas une menace ». C’est d’ailleurs sur cette base que la Coalition avenir Québec (CAQ) a choisie de miser sur le « nationalisme » tout en rejetant l’indépendance. Le conservatisme identitaire et le néolibéralisme peuvent parfaitement faire bon ménage si les exigences culturelles n’impliquent pas de changement des structures économiques. La montée du nationalisme identitaire[1] pave donc la voie à une radicalisation de l’antagonisme entre la gauche et droite et rend le projet initial d’indépendance bien difficile électoralement, puisque celui-ci dépend d’une coalition large, comme celles effectuées par le Parti québécois de la belle époque.

Si, pour l’heure, l’union entre les partis officiellement indépendantistes s’éloigne en même temps qu’une prise de pouvoir à court terme de ces mêmes partis, en quoi est-ce que ce regain d'indépendantisme à gauche est-il une bonne chose à mes yeux, puisqu’il est accompagné d’une montée de la droite ? Il l’est tout simplement parce que le projet national québécois se doit d’être renouvelé doctrinalement afin d’être modernisé selon les enjeux du monde actuel. C’est à ce prix que le projet d’indépendance sera ressenti par la population comme un moyen d’améliorer la vie concrète des gens et non plus comme un débat idéologique stérile. Ceci est d’autant plus important que le seul projet politique qui semble faire bouger les masses en ce moment est le départ des libéraux, quitte à élire leur version « nationaliste » (la CAQ).

Rappelons-nous que la question nationale avait une logique tout à fait claire à l’époque de la Révolution tranquille, car elle suivait les schémas des luttes de libération de la période coloniale dans un monde où la souveraineté des États avait encore un sens. Mais aujourd’hui le tableau a sensiblement changé et à l’heure où c’est l’essence même du rôle de l’État qui est remis en cause, via mondialisation du modèle néolibéral, la question de l’indépendance devrait d’abord signifier un simple retour de l’État en politique, puisque l’État canadien s’est peu à peu laissé dissoudre dans ce néolibéralisme. L’argumentaire sur l’oppression nationale est donc devenu déphasé, et cela pour plusieurs raisons.

Comme je l’évoquais ci-dessus, la question de l’indépendance est une porte ouverte évidente pour tout un ensemble de réformes sociales via la constitution qu’elle implique. Mais également du point de vue du mouvement général de remise en cause, qui doit précéder son avènement. Elle est donc un important vecteur de lutte pour ceux qui souhaitent un retour de la démocratie dans le champ économique. Il faut comprendre que la liberté qu’a un État de forger son propre modèle social est le gage de sa propre souveraineté. L’indépendance peut évidemment être tout à fait factice et ne rien apporter au peuple, hormis un drapeau et quelques représentations internationales. Cela, l’Histoire récente nous l’a bien souvent montré. Mais, ces « indépendances » de façades l’ont surtout été ainsi parce motivées par le ressentiment ethnique ou religieux et soutenu par l’impérialisme d’un pays plus fort afin de nuire à un concurrent.

Du moment où l’indépendance se fait dans l’objectif de construire un ordre social plus juste et que la puissance souveraine émane d’un mouvement populaire, le contexte devient radicalement différent puisque la nation ne peut être libre que si le peuple (qui est essentiellement composé des basses classes) s’approprie les leviers du pouvoir. C’est pourquoi la cause de l’indépendance est de gauche ! Évidemment, toute la gauche n’est pas de « gauche » de ce point de vue, mais c’est aussi le cas de certains électorats de droites, qui ne sont également pas si à « droite[2] » que l’on pourrait croire et qui, le jour venu, soutiendront la mise en place d’une Nation réellement libre[3].

Comme je l’ai mentionné plus haut, le contexte actuel a énormément modifié la conjoncture des luttes de libération nationale. Auparavant, ces luttes de libération se produisaient dans un contexte colonial et impérialiste classique[4]. Autrement dit, une lutte contre l’oppression d’un peuple sur un autre. Mais depuis plusieurs décennies il devient de plus en plus difficile de parler de « peuples opprimés » au sens propre puisque le centre du pouvoir n’est plus « national », mais « international ». Évidemment, je ne nie pas un certain maintien de ce type d’oppression, où se jouent encore des relations purement coloniales, comme en Palestine ou au Kurdistan, mais celles-ci consistent surtout en un résidu de l’époque antérieur. Je m’explique.

Le modèle économique néolibéral mondialisé, ce que l’on appelle couramment et faussement la « mondialisation », est un projet de dérégulation global de l’économie qui vise à éliminer tout obstacle au profit des multinationales et des institutions financières. Depuis des décennies d’accumulation de capitaux, ces acteurs de la mondialisation, que sont ces entreprises, ont atteint des puissances comparables à celles des États (voir plus grande encore). De ce fait, l’investissement n’est plus pensé dans un contexte « national », comme à l’époque de l’impérialisme classique où l’entreprise se mettait sous la tutelle de l’état, mais dans un contexte de concurrence entre les nations. Cette nouvelle conjoncture transforme l’entreprise (en zones de « libre-échange ») en une entité souveraine des États qui sont administrés par des règles commerciales autonomes. Les conflits et les règlements de ces entités sont désormais arbitrés par des tribunaux bien à eux et en dehors de tout contrôle démocratique.

L’investissement, dans le cadre d’une entreprise souveraine, est désormais établi dans une optique de rendement pur, entre les « pays marchés » (pays riches) et les « pays usines » (pays pauvres). Les mouvements de capitaux n’étant plus régulés, les petits États qui souffrent de la pauvreté seront inévitablement la cible des investissements issus de la délocalisation des pays industrialisés, pour la seule question du faible coût du travail. Ces investissements devront inévitablement s’accompagner de travaux d’infrastructures que les marchés financeront, mais que les populations locales devront payer avec des intérêts nécessairement très salés, vu le niveau de risque des investisseurs. Tout ceci se faisant naturellement avec l’accord de politiciens corrompus… Ces États se retrouvent donc bien rapidement sous la tutelle des entreprises (banques, multinationale, etc.) du fait qu’ils contrôlent l’économie du pays, seront maintenus dans la servitude politique la plus totale.  

De ce mécanisme d’avilissement, une petite caste d’oligarques richissimes ne peut qu’émerger de ces pays. De nouvelles élites du monde de l’argent apparaissent donc du monde entier et tendent à estomper les inégalités entre les riches de tous les pays, tout en augmentant les inégalités partout dans le monde. C'est donc les mouvements de capitaux, rendus possibles par la mondialisation néolibérale, qui tendent, sur le long terme, à remplacer l’oppression entre les peuples par l’oppression des ploutocratiques de tous les pays envers les masses du monde entier. Le résultat de cette évolution politique est donc une recrudescence de la guerre des classes au détriment des luttes de libération nationale pour celles qui n’ont pas encore été réalisées.

Pour le Québec, le scénario a été évidemment beaucoup moins violent et l’enrichissement général de la population a suivi l’émergence d’un capitalisme purement québécois (le Québec Inc.). L’époque de la Révolution tranquille était la grande époque de la social-démocratie où la menace de l'URSS, la force des syndicats et le modèle keynésien maintenaient un certain équilibre. C’est pour cette raison qu’une grande classe moyenne a pu émerger. Mais aujourd’hui, même si les mécanismes qui maintenaient l’équilibre sont rompus ou en phase de l’être, le souvenir de cette belle époque est encore vivace dans l’esprit collective. C’est pour cette raison que l’argumentaire victimaire, datant d’avant la Révolution tranquille et encore en usage par certains souverainistes, est de moins en moins audible, même s’il existe encore bien des injustices très réelles. Simplement, ces injustices sont institutionnelles, donc peu visibles pour ceux qui ne connaissent pas bien le fonctionnement des institutions canadiennes.

Il est clair que les injustices liées à la péréquation ou aux intérêts économiques des provinces pèsent sur un public informé, mais, pour la majorité de la population, le Québec reste une nation riche. Ce qui est incontestable si l’on se compare à la moyenne mondiale. Le fait de se sentir comme un peuple riche, donc privilégier, ne peut qu’avoir un effet anesthésiant sur la population et ce sentiment de bien-être est la base du conservatisme actuel. La volonté d’un État indépendant ne peut que s’effriter devant cette population vieillissante, surtout intéressée à maintenir ses acquis, même si elle sait pertinemment que l’appauvrissement est à ses portes. C’est également dans ce contexte que la xénophobie et le racisme émergent, car cette situation d’appauvrissement mondial engendre un flot d’immigration accru qui, accompagné de cette peur du déclassement et administré par le fédéral de la pire façon qui soit, fait le lit de l’extrême droite. Il est malgré tout possible d'ébranler cette masse amorphe en proposant une indépendance politique couvrant autre chose que la seule conservation des acquis, puisque ce « changement » si souhaité de tous s’est démontré parfaitement impossible dans le cadre actuel.

Malgré les difficultés, l’indépendance reste encore et toujours un projet aussi possible que souhaitable. Simplement, il faut penser le projet d’une façon renouvelée afin d’éviter les voies sans issue. Pour ce faire, il faut que la cause de l’indépendance ne soit pas un projet seulement centré sur la seule conservation de l’identité et de la culture, mais allant vers un projet politique de réelle souveraineté populaire. Loin d’être un projet dépassé, l’indépendantisme, lorsqu’il est interprété comme la construction d’une société nouvelle, est nécessairement inclusif, mais est aussi le socle d’une future identité forte, car forgée par le combat. Cette identité politique saura rendre sa fierté au peuple qui, grisé d’espoir, n'en sera que plus fort.

Le Québec mérite mieux que cette identité de scieurs de bois et porteurs d'eau, que les « nationalistes » de la CAQ semblent tant apprécier. Rendons au peuple du Québec leur fierté ! Soyons maîtres chez nous !

Benedikt Arden (janvier 2018)




[1] Le même phénomène s’observe chez les « intersectionnels » à gauche.
[2] Les notions de gauche et de droite sont évidemment ambivalentes et sont plus des mots fourre-tout que de réelles catégories politiques.
[3] La droite dont il est ici question est celle qui est fortement représentée au PQ et qui, même si conservatrice au niveau des mœurs, soutiendrait aisément un modèle économique social avancé.  
[4] Dans sa phase impérialiste, un État en colonise ou dirige un autre afin de s’en approprier les ressources et les marchés au bénéfice de ses monopoles nationaux en concurrence avec ceux des autres puissances.

vendredi 29 décembre 2017

Pourquoi l’extrême droite monte-t-elle ?

On le constate depuis des décennies déjà et cela s’est encore récemment observé en Autriche, avec l’avènement de plusieurs nouveaux ministres du FPÖ à des postes régaliens. L’extrême droite gagne en popularité partout dans les pays autrefois prospères. En Amérique du Nord, ce phénomène est surtout représenté sous la forme de groupes extraparlementaires, mais en Europe cela se présente de plus en plus sous une forme directement politique et donc de manière encore bien plus dangereuse.

Mais pourquoi ce constat ? Pourquoi ce phénomène est-il en plus grande croissance aujourd’hui que dans les années 60-70 ? Et, d’ailleurs, pourquoi dans les années 30 plus que dans la période de la fin du 19e siècle ?  Serait-ce une fatalité de l’Histoire ou bien s’agit-il d’un phénomène structurel que les événements de l’Histoire provoqueraient plus ou moins involontairement ?

Heureusement pour nous, loin de toute fatalité, la force de l’extrême droite est toujours le fait du pourrissement du jeu politique traditionnel, lié à son abandon face aux forces du capital, et par le repli temporaire des forces sociales. L'extrême droite monte un peu partout, aujourd’hui comme hier, pour des raisons qui sont certes conjoncturellement différentes, mais structurellement comparables.

Il n'y a nulle magie là-dedans puisque les mêmes effets proviennent des mêmes causes. Il suffit d'enlever le voile d'idéologie pour comprendre pourquoi.

Le néolibéralisme détruit tous les points de repère des gens, en plus de détruire leurs conditions de vie. Quand ces personnes deviennent vraiment à bout des discours vides des politiciens-serviettes et des alternances factices, ces derniers se tournent vers les démagogues du « c'était mieux avant » ou, pire, vers les promoteurs d’un « ordre naturel ». Cette peur de l'avenir, tout à fait justifiée, se mute donc en xénophobie (voir en racisme) au lieu d’être un vecteur de lutte social.

À ce marasme, certains voudront jouer la carte de la pureté et de l'indignation morale. En somme du renfermement sur soi. Mais en dehors des réseaux sociaux et des "safes spaces", la situation continuera à empirer. Pourtant, la situation est assez simple à comprendre et des voies de reprise en main existent.

Si c'est le vide de confiance et d'espoir en l'avenir qui pousse les masses précarisées vers l'extrême droite, c'est qu'il n'y a pas de réponses satisfaisantes à gauche! On peut même ajouter que plusieurs de ses composantes actuelles aiment à diaboliser ces majorités, dans une défense un peu bancale des minorités. Autrement dit, une gauche qui joue la division au lieu d’unir les précarisés dans un objectif commun.

Il n'y a évidemment pas de recettes magiques, mais une chose est sûre : la lutte pour les droits des uns passe par le droit des autres, car l'autodestruction de notre monde par la guerre et le productivisme va de pair avec la précarité sociale et la perte des repères civilisationnels.

Si tout est lié, c'est qu'il existe une réponse non contradictoire à donner et c’est de cette façon que l'on unira les basses classes sociales pour porter un projet politique positif. C'est également de cette façon que l'on coupera l'herbe sous le pied de cette extrême droite qui ne cesse de monter.

Mais comment unir ces luttes en une seule ? D’abord en ne stigmatisant pas les gens en tant qu’individus, mais en visant les structures qui engendrent les hiérarchies entre les personnes. Ensuite en créant un mouvement politique très large dans lequel un peu toutes les causes pourraient s’y côtoyer sans contradiction, car basées sur les consensus des classes précarisées. Autrement dit, sur un programme minimal de transition sur lequel construire un projet politique (certes incomplet, mais réaliste) qui offre des garanties d’évolutions politiques potentielles.

Comme je l’ai déjà évoqué, il n’y a pas de recette magique, mais un programme minimal largement inclusif implique quatre aspects minimaux : la souveraineté, la démocratie, le partage des richesses et la protection de l’environnement. Sur cette base, tout est possible, car le consensus majoritaire existe déjà dans nos sociétés. Ne reste plus qu’à leur donner une forme véritable pour enfin retrouver l’espoir en l’avenir, car c’est sur la base de la trahison de ces « voies ensoleillées » que la haine se forme dans le cœur du peuple. Et c’est cette haine qui nourrit l’extrême droite.


Benedikt Arden (décembre 2017)   

jeudi 30 novembre 2017

À quoi aurait ressemblé le monde sans la Révolution d’octobre ?

Le 7 novembre 2017[1] se voyait fêter le 100e anniversaire de la Révolution d’octobre. Anniversaire que nombre d’entre vous ont appris à appréhender comme une révolution totalitaire et qui avait comme projet d’imposer une « idéologie inhumaine » à tout un peuple. Il faut dire que l’autodestruction de l’URSS a laissé le champ libre aux affirmations les plus décomplexées, car n’ayant plus vraiment de contradicteur audible à faire face. Mais dans le cadre du centenaire de ces jours qui, comme l’écrivait jadis John Reed, « ébranlèrent le monde », ne vaut-il pas mieux réfléchir aux avenants et aux aboutissants de cet événement, au lieu de hurler son ignorance avec les loups du capital? Cette révolution a eu pourtant des impacts fondamentaux sur notre monde. C’est pourquoi une révision de l’héritage soviétique pourrait nous sortir des caricatures et pourrait démontrer que le tableau est plus nuancé qu’il n’y parait. Puisque comme chacun sait, la démocratie et le socialisme ne peuvent émerger aisément de la guerre civile.

Il faut dire que le 26 décembre prochain, ceux qui aiment les sombres bilans pourront toujours fêter le 26e anniversaire de la dislocation de l’URSS et du terrible drame social que cet événement a su engendrer. Ainsi, ces belles consciences qui aiment à juger cette construction un peu bric-à-brac et issue de l’adversité comme une utopie pleinement réalisée et séparée du monde, pourront se conforter dans leur idée reçue!

Cette situation est peut-être regrettable pour tous ceux qui luttent contre la pauvreté, mais cette redoutable arme antisociale qu’est l’anticommunisme est depuis longtemps une réalité quotidienne avec laquelle tout(e) militant(e) progressiste doit savoir compter. Cependant, depuis plus d’une décennie, le tableau d’un capitalisme triomphant se trouve de plus en plus malmené par son propre bilan et des alternatives au capitalisme émergent de part et d’autre. C’est pourquoi le « péril rouge » revient constamment sur la scène afin de diaboliser toutes ces alternatives plus ou moins nouvelles et au contenu idéologique souvent fort éloigné du marxisme-léninisme. Le monde des puissants étant constamment ébranlé par le poids de ses propres contradictions, il devient toujours plus important à ceux qui profitent de ce système de combattre le mouvement social par l’usage de cette rhétorique issue d’un autre âge.

Malgré le côté un peu ridicule de certains de ses arguments, l’anticommunisme primaire d’une certaine droite garde un effet dévastateur, puisqu’ayant le potentiel de faire dériver les masses précarisées vers le nihilisme ou la droite identitaire. Pourtant un peu de travail d’éducation populaire serait la bienvenue sur cette question, car les contradictions intrinsèques du capitalisme ne se sont pas résorbées par la seule disparition de l’URSS. Il serait donc pertinent de revoir, non pas tant les promesses tenues ou non du marxisme-léninisme, mais bien de se rappeler quelques conséquences positives que nous devons à cette révolution et, pourquoi pas, un peu de spéculation historique par la même occasion!

Avant toute chose, rappelons que l’URSS n’était pas un régime « communiste » à proprement parler, mais un État à économie dirigée. Ce que l’on appelait à l’époque le « socialisme réel ». Les États issus de ce modèle avaient, selon la théorie marxiste-léniniste, pour tâche théorique de « construire le socialisme » et d’emmener la société vers le communisme, mais ne constituaient pas des États « communistes » pour autant. Le communisme étant le stade second du socialisme, stade dans lequel les classes sociales ont été dépassées (et qui ne fut jamais encore atteint nulle part, doit-on encore le rappeler), il est vain de juger ces États sur la base de la réussite ou non de ce stade d'évolution. Il est également inutile de débattre de la question à savoir si le bilan de l’URSS peut vraiment invalider les idées marxistes. Seule la voie choisie par les acteurs de ces changements doit être jugée par ce bilan. Mais justement! Contrairement à ce que l’on entend constamment, le bilan n’est pas uniquement négatif, loin s’en faut! Et je ne parle même pas du fait que l’URSS a su transformer en quelques décennies un empire moyenâgeux en la deuxième puissance mondiale, mais uniquement des effets qui nous ont touchés plus ou moins directement. Enfin, commençons par le début.    

Lorsque la bande à Lénine est arrivée au Kremlin, on a très tôt dénoncé ce changement de régime comme une barbarie envers « l’ordre naturel » et contre la « morale ». Un fait assez évoquant et cachant à peine l’intérêt de classe des propagandistes de l’époque, est à quel point ces messieurs, normalement si libéraux, ont vite fait d'oublier la nature du régime en place avant la révolution de février[2]. Le tsarisme, comme toutes les monarchies absolues, était un véritable concentré de tout ce que l’on compte de totalitarisme. Et ceci encore au tout début du 20e siècle. La lecture d’auteurs contemporains au tsarisme, comme Léon Tolstoï, nous révèle pourtant une réalité à glacer le sang dans leurs récits de l’époque. C’est néanmoins ce type de régime que les Alliés et le Canada ont soutenu lorsqu’ils ont soutenu militairement la contre-révolution blanche[3] au lendemain de la guerre. Et cette contre-révolution n’était pas dirigée par les libéraux déchus de la révolution de février, mais bien par ceux qui souhaitaient le retour de l’époque des Romanov et de « l’ordre naturel ».

Et ce fameux « ordre naturel », celui-là même qui devait être en symbiose avec la tradition paysanne et que les réactionnaires actuels aiment encore tant à faire l’apologie, ne devait pas vraiment remplir de nostalgie les ex-serfs de Russie. Car ces derniers, malgré la tradition religieuse encore vivace, ont très majoritairement préféré soutenir les « collectivisateurs bolcheviques »[4] aux féodaux de la « Russie blanche ». Il faut dire que les « blancs » n’ont pas attendu la reprise du pouvoir politique pour mettre en pratique leur vision de « l’ordre naturel ». Et c’est à grand coup de pied au derrière que les contre-révolutionnaires ont tenté de se rallier le bon peuple … Ce fût finalement une grande chance pour les bolcheviks que d’avoir eu des adversaires aussi stupides, puisque la dureté du « communisme de guerre » aurait bien pu rallier les moins déterminés des paysans à un ordre social certes injuste, mais au moins stable.

Il est toujours hasardeux d’imaginer ce qu’un destin alternatif aurait pu donner, mais il est tout à fait certain que la révolution de février (la révolution démocratique et libérale) n’aurait pas survécu l’épreuve du temps, tellement ses fondements étaient vacillants[5]. Le plus probable scénario aurait été une période de changement de régime plus ou moins long. Ces changements auraient potentiellement pu vaciller entre dictature militaire, retour du tsarisme et petits intervalles de république comme l’a connu la France du 19e siècle, mais cela n’est que pure spéculation. De quoi l'actuelle Russie serait-elle faite ? C’est impossible à dire avec certitude, mais une chose est sûre, cette instabilité aurait nécessairement engendré quantité de régimes autoritaires et fortement réactionnaires. C’est pourquoi l’aspect internationaliste de l’URSS et les avantages que les petites nations ont pu tirer de la rivalité géopolitique[6] avec les États-Unis n’auraient jamais pu exister.

Mais plus près de chez nous. En quoi la révolution d’octobre eut-elle un quelconque impact dans nos vies ? Bien, elle a d’abord donné un espoir énorme à des millions de personnes que le régime de la propriété privée avait réduit à un quasi-esclavage[7]. Mais elle a surtout permis d’orienter la politique des pays démocratiques d’un cran vers la gauche. Ce débalancement vers la gauche a certes eu de notables conséquences dans certains pays d’Europe, puisqu’étant la cause de plusieurs scissions chez des partis sociaux-démocrates puissants, mais elle a aussi orienté le débat politique vers des enjeux restés en marge chez ces derniers. On néglige souvent ce fait, mais la peur qu’a inspirée la Révolution russe à l’ordre bourgeois est à la source de beaucoup de compromis avec les syndicats et la social-démocratie.

Comme je l’ai mentionné, cette peur qu’inspirait la révolution communiste ne fut toutefois pas sans conséquence dans un premier temps. Des partis sociaux-démocrates jadis puissants, comme en Allemagne et en Italie, mais affaiblis par leur rivalité avec le PC[8], ont laissé du terrain à ces forces en pleine mutation qu’étaient les partis fascistes. L’émergence de ces partis, à la fois populaires[9] et antidémocratiques, devait offrir un recours inespéré à une bonne partie de la bourgeoisie apeurée par le spectre d’une révolution communiste soutenue par l’URSS. Ce soutien aux organisations fascistes avait pour objet de combattre la gauche dans la rue, mais devait également entraîner une bonne partie des masses pauvres à combattre des boucs émissaires pour ainsi neutraliser le danger que constitue la conscience de classe. Mais les dictateurs ont le vilain défaut d’avoir souvent de l’ambition et cela explique en partie la perte de contrôle de cette Allemagne nazie devenue bien plus dangereuse que celle du Kaiser au début du siècle.

Il est difficile d’affirmer que les partis fascistes auraient conservé la même nature lors de l’entre-deux-guerres sans les effets de la Révolution d’octobre. Ceux-ci auraient néanmoins été inévitablement présents, puisque leurs racines remontent la plupart du temps à bien avant 1917. De plus, l’Espagne aurait été sans doute conquise par les franquistes beaucoup plus tôt sans l’apport des brigades internationales et du soutien russe. D’autre part, la tactique des fronts populaires[10] aurait été probablement moins évidente sans l’appui du Kremlin. Des alliances, apparemment contre nature aujourd'hui, comme le « cercle Proudhon »[11], auraient pu se multiplier et changer profondément l’histoire de l’entre-deux-guerres et ainsi faire basculer son issue. Pour cette période de combat de rue et d’incertitude politique, il est encore plus hasardeux d’évaluer l’évolution de cette période sans l’effet de la Révolution d’octobre, mais il est certain que la stratégie des fronts populaires a été possible d’abord et avant tout parce que le Komintern[12] le prescrivait. Et c’est sur la base des fronts populaires que le concept même de « gauche », comme famille idéologique, tire sa source moderne. Ce qui n’est pas sans impact encore aujourd’hui. 

Pour ce qui est de la Deuxième Guerre mondiale, il est inutile de s’étendre sur le sujet bien longtemps, car ceux qui connaissent un tant soit peu la question savent pertinemment que c’est aux Russes que nous devons le tournant de la guerre. L’héroïque résistance du front de l’est, face à une armée qui avait la réputation d’être invincible, ne peut être occultée par le « Débarquement de Normandie » (juin 1944). Puisque celui-ci n’aurait probablement pas eu lieu sans la résistance française des communistes et la défaite allemande à Stalingrad (février 1943). La Grande Guerre patriotique[13] de l’URSS est un exploit qui fût d’ailleurs salué, à l’époque, par l’ensemble de l’alliance, car elle fut le pivot qui fit basculer l’issue de la guerre… Et, par la même occasion, la face du monde futur! Il est à ce titre intéressant de réfléchir à ce qu’aurait été cette guerre (si fondamentale à l’architecture de l’ordre mondial actuel) sans l’avènement de la Révolution d’octobre ? Un État tsariste ou une dictature militaire aurait-il pu se joindre à l’Axe ? Il est impossible de savoir avec certitude ce que notre monde aurait pu ressembler en pareil cas, mais il est certain que l’Union soviétique a été la pièce maîtresse de cette lutte antifasciste au 20e siècle. 

Après 1945, l‘influence de l’URSS s’est considérablement accrue comme vous le savez. Et c’est à partir de cette époque que la Guerre froide devient le point de fixation du monde. Si l’URSS n’avait pas existé, toutes les conséquences issues de la guerre froide auraient été complètement différentes. Cette guerre ne fut certes pas une partie de plaisir, mais maintenant que la menace de guerre nucléaire est loin derrière nous, il nous est enfin possible d’en apprécier les aspects positifs.

Que ce soit la compétition en termes de technologie et de culture, toutes ces questions ont eu d’énormes conséquences sur notre monde et en premier lieu du point de vue de la connaissance fondamentale. La course vers l’espace et ses découvertes qui ont enflammé l’imagination de tous les peuples n’aurait peut-être jamais eu lieu sans cette fameuse Guerre froide ! Mais toutes ces avancées ne doivent pas occulter l’incroyable développement de la question sociale dans nos pays, car sans la menace de « l’empire soviétique », les effets économiques de la reconstruction de l’Europe auraient pu être beaucoup plus mal investis.

Il faut dire que les grands bourgeois d’Europe n’ont pas tous réussi à « s’acheter » des certificats de résistants et le déshonneur fut souvent la moins grave des conséquences. Et comme les communistes ont été au tout premier plan de la lutte de résistance et du fait que le patronat s’était surtout « accommodé » de l’occupant, quand il ne collaborait pas tout simplement, le rapport de force entre les classes sociales s’est alors en partie inversé. Pas totalement, étant donné que les forces gaullistes y ont eu la plus grande place, mais le programme du C.N.R.[14] fût une avancée sociale considérable en France. Encore aujourd’hui, la grande bourgeoisie française tarde à en éliminer tous les effets bénéfiques.

Pour ce qui est de l’Amérique du Nord, la situation n’est pas tout à fait la même, car c’est surtout sur la base de la « menace communiste » et du boum économique que les avancés de la social-démocratie doivent leurs réussites. Ce changement de paradigme modifia profondément la situation de millions de personnes et développa une grande classe moyenne issue de ce que l’on a appelé les « 30 glorieuses ». Il est difficile de savoir à quel point le keynésianisme et la social-démocratie ont fait rempart à cette société alternative qu’était le modèle soviétique. Mais chose certaine, elles ont sans doute participé davantage à la sécurité des grandes fortunes que toutes les lois du cadenas anticommuniste d’Amérique du Nord !

Comprenez que la social-démocratie a pu donner d’énormes gages à la classe ouvrière et permis la mise en place d’une large classe moyenne. Classe moyenne qui, par définition, est bien moins attirée par les idéaux révolutionnaires que les premiers prolétaires que le capitalisme du 19e siècle avait su rendre si « jusqu’au-boutistes ». Comme on le devine aisément, ceux qui font la révolution sont rarement ceux qui ont beaucoup à perdre dans cette aventure, comme la petite bourgeoisie et les salariés qualifiés. En fin de compte, gageons que les capitalistes et leurs partis de gouvernements auraient été probablement moins généreux envers la population sans cette menace du bloc de l’Est, même si ironiquement ça avait été à l’avantage de l’Union soviétique qu’ils agissent ainsi.

 Cette pondération était d’autant plus clairement un compromis que la chute de l’URSS s’est accompagnée d’un renforcement très rapide de la position du capital. Le néolibéralisme des années 90 ne s’est pas implanté dans le monde entier aussi facilement par hasard. La « révolution conservatrice » américano-britannique aurait pu être bien moins contagieuse sans la chute du bloc de l’Est. Et ceci même si elle serait restée dans un état de dégénérescence comme on l’observe encore aujourd’hui en Chine. 

Comme vous le voyez, l’impact de l’URSS et de la Révolution d’octobre a eu des conséquences positives, non seulement pour le prolétariat, mais également pour cette bourgeoisie qui craignait le « communisme ». Comme on le constate en étudiant l’Histoire, les conséquences des événements sont souvent contradictoires, donc difficilement intuitives. La contradiction la plus flagrante est celle qui permit, dans les années 60-70, de remettre en question la théorie de Karl Marx à l’effet que le capitalisme s’effondrerait de ses contractions internes. On a très tôt prétendu que la baisse tendancielle du taux de profit et que la prolétarisation progressive de la petite bourgeoisie[15] s’était démontrée fausse par l’évolution imprévue des « 30 glorieuses ». Mais, l’ironie du sort a voulu que ce soit l’effet d’un État « communiste » qui soit à l’origine de cette apparente distorsion du schéma de l’évolution capitaliste observé par Marx. Mais aujourd’hui, les théoriciens libéraux ont beaucoup plus de difficulté à tenir ce genre de discours. Puisque, depuis la chute de l’Union soviétique, les contradictions entre le capital et le travail et le discrédit des partis sociaux-démocrates ne cessent de se renforcer. Il va de soi que les formes que prennent ces contradictions ont grandement été modifiées[16], mais les inégalités sociales n’ont jamais été aussi grandes qu’aujourd’hui.

L’Histoire est complexe et les rapports que les masses précarisées ont eu envers les communistes ont beaucoup vacillé dans les décennies. Les erreurs ont été nombreuses et les crimes commis au nom du socialisme sont impardonnables. Néanmoins, le portrait que l’on porte à cette Histoire tumultueuse reste fortement noirci par ceux qui ont un avantage à ce que la situation reste comme elle est. Il serait malgré tout impératif qu’un jour ou l’autre les bases du socialisme deviennent une réalité, car le monde ne saura soutenir éternellement une économie anarchique et propulsée par la recherche d’un profit que notre belle Terre ne peut leur offrir. C’est sans doute, sous des formes bien différentes que l’économie du futur se présentera et il est à espérer que le contexte de son avènement garantira les acquis de la démocratie, mais une chose est sûre, la transition vers la planification de l’économie est déjà enclenchée ! Pour terminer, je crois qu’il est intéressant de relire le préambule du Manifeste du Parti communiste de 1848, puisqu’à peine modifié, il conserve une grande actualité :

Un spectre hante [le monde] : le spectre du communisme. Toutes les puissances [du vieux monde]  se sont unies en une Sainte Alliance pour traquer ce spectre(…). Quel est le parti d'opposition qui n'a pas été accusé de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quel est le parti d'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé aux opposants plus avancés que lui tout comme à ses adversaires réactionnaires le grief infamant de communisme ? Il en résulte un double enseignement. Déjà le communisme est reconnu par toutes les puissances [du monde] comme une puissance[17]. Il est grand temps que les communistes exposent, à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances; qu’ils opposent aux fables que l'on rapporte sur ce spectre communiste un manifeste du parti lui-même.

Benedikt Arden (novembre 2017)



[1] Le 25 octobre selon l’ancien calendrier russe.
[2] La révolution qui précédait celle d’octobre.
[3] Contre-révolution tentée par les partisans de Koltchak et se battant pour le retour de la monarchie en Russie.
[4] Les paysans russes de cette époque étaient favorables au partage des terres et non pas à leurs collectivisations. C’est pourquoi ces derniers étaient favorables aux « socialistes révolutionnaires » non marxistes.  
[5] Un État à peine plus stable aurait sans doute pu éviter la prise du pouvoir par les bolcheviks.
[6] La rivalité entre États puissants est toujours très avantageuse pour les petits États en quête d’indépendance, car quand l’un d’eux est hostile au projet, l’autre en devient nécessairement favorable.
[7] La condition ouvrière et paysanne du Québec et de l’Amérique du Nord en général était très loin de nos standards actuels.
[8] Ces rivalités ne sont pas les seules raisons de leurs affaiblissements, mais le repositionnement politique des masses a effectivement profité aux partis fascistes.
[9] Il s’agissait de véritable mouvement de masse.
[10] Union des libéraux, des sociaux-démocrates et des communistes dans un front commun antifasciste.
[11] Union de syndicalistes révolutionnaires de la SFIO et des néo monarchistes de l’Action française.
[12] L’international communiste ou III Internationale.
[13] Nom donné par les Russes à la Deuxième Guerre mondiale.
[14] Conseil National de la Résistance.
[15] Les paysans et les artisans pour l’essentiel.
[16] Les mesures d’austérité, la « flexibilisation » de l’emploi, la financiarisation de l’économie et ce que l’on appelle « l’Uberisation » du salariat en sont les symptômes les plus visibles.
[17] On fait ici référence au concept et non à un État « communiste » comme expliqué en début d’article.