lundi 15 juin 2020

Vaincre le racisme !


Combattre le racisme, voilà tout un défi ! Comme vous le savez sans doute, c’est le pari que se sont donné les organisations et les militant(e)s antiracistes de plusieurs villes d’Amérique du Nord et d’Europe, depuis l’assassinat de George Floyd par un policier de Minneapolis, le 25 mai dernier. Les crimes racistes commis par des policiers aux États-Unis n’ont malheureusement rien d’exceptionnels, mais cette fois les circonstances ont fait que ce crime ne pouvait rester impuni, puisque celui-ci était beaucoup trop flagrant pour être étouffé. La vidéo de la scène était trop explicite et le passif du policier l’était encore plus. C’est pourquoi l’événement a pris l’ampleur d’une affaire politique internationale.

Il faut dire que la brutalité policière est très liée à la discrimination sociale que subissent tous les pauvres du monde, même si celle-ci touche tout particulièrement les communautés noires d’Amérique du Nord et d’Europe. C’est donc un sentiment de colère, partagé par des millions de gens, qui explique le succès de ces manifestations, partout où elles avaient lieu.

Notons également que ces manifestations fermaient la période de confinement qui, dans un pays sans filet social, comme le sont les États-Unis, a fortement affecté les plus démunies, au premier rang desquelles se trouvent aussi les communautés noires. Ces manifestations ont donc aussi servi à rappeler aux autorités que les protestations de rue ne sont pas choses du passé et que, Covid-19 ou pas, la période de « pause » des conflits sociaux était désormais terminée.

Pour en revenir avec le fond de l’affaire, c’est-à-dire la lutte contre le racisme, on notera que si le meurtre a scandalisé les opinions progressistes de la plupart des pays occidentaux, la lecture du problème et les réponses à y apporter demeurent assez diversifiées et correspondent à des situations sociales relativement distinctes. Par exemple, le cœur des revendications qui avaient lieu en France était surtout centré sur la régularisation des sans-papiers et la dénonciation de la radicalisation extrême-droitière de la police macronienne. Autrement dit, des revendications concrètes politiquement, qui unis traditionnellement la gauche et une bonne partie des « Gilets jaunes », qui, comme on le sait, ont vécu leur lot de violence policière en 2019 !

De l’autre côté de l’océan, les revendications nord-américaines (incluant dans ce cas-ci le Québec) étaient parfois beaucoup moins concrètes puisque souvent centrées sur la reconnaissance des citoyens racisés et l’épineuse question du « racisme systémique ». Il n’y a certes pas de rupture absolue au niveau du fond de l’affaire, mais disons que les revendications en France avaient comme particularités d’être beaucoup plus politiques. Les revendications nord-américaines, notamment celles de l’organisation « Black live matters », ont cette particularité d’être très sociologiques et se centrent beaucoup (sans s’y limiter bien sûr) sur la reconnaissance identitaire et la lutte au racisme dit « systémique ». Notions bien souvent hors de portée de la législation, comme l’est le racisme tout court d’ailleurs.

Et c’est tout le problème des revendications de ce genre, car les relations humaines ne sont pas régies que par des lois, mais aussi par des mœurs et des mentalités. La particularité du racisme systémique, comme du racisme tout court, est plutôt du second ordre, puisque, comme un peu partout en occident, les discriminations raciales sont théoriquement interdites. Comme il n’est pas possible de décréter la fin du racisme dans les têtes, il restera toujours des racistes revendiqués ou non en situation de pouvoir pour exercer des discriminations, même si la majorité des gens exècre le racisme.

Pour la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, la discrimination systémique se définit comme suit : « la somme d'effets d'exclusion disproportionnés qui résultent de l'effet conjugué d'attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l'interdiction de la discrimination ». En d’autres termes, il s’agit d’effets cumulés de préjugés plus ou moins inconscients dans le fonctionnement du système. Ce qui touche surtout, on l’aura bien compris, les emplois, les promotions professionnelles ou sociales et le commerce. Le racisme systémique est donc difficilement dissociable du racisme tout court, puisque, inconscient ou pas, le racisme systémique implique toujours du racisme individuel à sa base.

Néanmoins, loin de moi l’idée de rejeter le concept de discrimination systémique puisque c’est une donnée sociologique particulièrement solide et qui est au cœur de la pensée marxiste. L’une des bases du marxisme est la critique des concepts abstraits, notamment la rhétorique bourgeoise sur les libertés individuelles et l’égalité en droit. Le droit bourgeois proclame la liberté et l’égalité de toute personne devant la loi, mais ne tient aucunement compte des conditions matérielles de l’exercice de cette liberté. Le bourgeois prétend que tous sont libres, alors que les moyens de production sont strictement hiérarchisés par la propriété privée. Dans un monde où l’accès à l’argent est régi par l’offre et la demande, via le salariat ou le commerce, l’accès aux capitaux dans la vie forme une hiérarchie informelle qui définit les grandes lignes de la destinée des gens. Et ne parlons pas du rôle déterminant que joue le capital social et culturel, issu de la cellule familiale, qui lui est tout particulièrement mal distribué et handicape toute une myriade de talents dans la société. En d’autres termes, la doctrine marxiste démontre parfaitement qu’il n’est pas possible d’être réellement libre par le seul fait de la loi.

La source de la discrimination systémique est donc de feindre une égalité formelle par la négation ou l’ignorance des inégalités structurantes de la vie. Le capital social, culturel et économique des gens forme la base des inégalités du monde capitaliste, mais cette particularité se retrouve aussi dans les catégories non économiques, comme pour ce qui est de la situation des mères monoparentales dans le monde libéral. La concurrence dans le cadre du salariat handicape nécessairement les femmes touchées par l’enfantement, puisque les grossesses ne sont pas toujours issues d’un choix. Les patrons le savent bien et préféreront prendre une personne qui n’est pas soumise à ce risque, même s’il est bien conscient que les enfants sont nécessaires à la société. D’ailleurs, ce temps de travail gratuit donné à l’enfant (et à la société) n’est pas reconnu ce qui implique un potentiel de précarité qui ne touche que très peu d’hommes. En d’autres termes, c’est la concurrence issue du libéralisme et non pas l’éthique du patron qui engendre cette discrimination. On parle donc ici de discrimination systémique.

Comme vous le voyez, la discrimination systémique est une réalité objective accessible à tous ceux qui se donnent la peine d’observer les conditions de vie concrète des gens. Mais le racisme systémique ne me semble pas relevé totalement de cet ordre, puisqu’il n’est pas issu du système, mais bien du racisme ordinaire. Je m’explique.

Le libéralisme se définit par la liberté individuelle dans le domaine social et économique, mais la réalité démontre qu’il engendre surtout un despotisme des possédants dans un monde où le salariat est devenu quasi indépassable, en raison de l’importance démesurée de l’argent dans la société capitaliste. Le rôle de l’emploi est donc déterminant dans la vie des gens, mais est encore organisé comme un simple contrat de gré à gré. Ce contrat est modalisé sur la base de l’offre et la demande et est pratiquement toujours à l’avantage de l’employeur. C’est donc la subjectivité du patron dans le cadre d’un rapport de classes avantageux pour lui qui fait qu’une jolie femme sera choisie plutôt qu’une autre, qu’un beau parleur sera préféré à quelqu’un de timide et c’est pour la même raison qu’un « blanc » sera choisi plutôt qu’un « noir ». C’est donc bien le libéralisme qui rend la discrimination possible, mais ce sont les mœurs et les mentalités qui engendrent une discrimination plutôt qu’une autre.       

Dans l’emploi et tout ce qui l’entoure, la discrimination systémique est issue du paradoxe social du monde capitaliste[1], elle peut donc être corrigée par la socialisation et la démocratisation des moyens de production, voir même par une vraie social-démocratie, mais, pour ce qui est des discriminations issues des mœurs et coutumes, la solution est bien moins claire. Disons même qu’elle ne pourra jamais vraiment évoluer dans les conditions actuelles, si nous nous en tenons aux règles qui définissent la « superstructure » de nos sociétés.

La superstructure désigne l'ensemble des idées d'une société, c'est-à-dire ses productions non matérielles, comme les institutions politiques, les lois, la religion, l’art, la morale, la conscience de soi, etc. Celles-ci sont directement issues des rapports sociaux et si « l’infrastructure » (les rapports de classes) est inégalitaire, il est fatal que les inégalités matérielles seront traduites et justifiées par des mœurs et des institutions inégalitaires, comme c’est le cas aux États-Unis.

Le mythe américain du « self made man » en est d’ailleurs un cas d’école, puisqu’il justifie les inégalités par le seul fait du talent et de l’effort individuel sans jamais tenir compte des conditions sociales, donc des possibilités des individus. Un peu comme si le monde capitaliste à l’américaine était une espèce de concours de talent qui récompense des génies mis à l'épreuve. Ce mythe est évidemment confortable pour les gens bien installés, puisqu’elle flatte leur orgueil, mais celui-ci sous-entend également que la pauvreté serait issue de la seule fainéantise et du manque de talent !

La discrimination des afro-américains me semble assez directement connectée à ce mythe, puisque c’est le type de préjugé que l’on entend le plus dans la bouche des racistes américains. Les noirs seraient moins « intelligents et plus « paresseux » que les blancs, en raison de je ne sais quelle théorie raciale, ce qui expliquerait leur situation. Je ne crois pas avoir besoin de démontrer à quel point ce raisonnement est ridicule, mais nous pouvons affirmer que ce mythe confirme bien que l’idéologie est bel et bien une justification des conditions matérielles.

Aux États-Unis, un autre mythe est bien rependu et c’est celui de la « race ». Le concept de « race » est depuis longtemps discrédité par la science et est relégué au rang de pseudoscience. Pour autant, cet autre mythe persiste dans ce pays et ce n’est pas un hasard, puisque le « communautarisme[2] » est consubstantiel au néolibéralisme, étant donné qu’il justifie la stratification du domaine public (hors travail) en sous-catégorie privée. La catégorie phare de ce communautarisme est bien sûr celle des super riches ! Communauté réputée pour sa fermeture, celle-ci justifie légalement et moralement son autarcie par l’existence des communautés religieuses d’antan et par les communautés ethniques d’aujourd’hui. Autrement dit, la « liberté de regroupement » dans la société civile appelée « lobby ». Ces regroupements, en plus d’être arbitraires et antisociaux, sont à double tranchant, puisque s’ils aident ses membres quand ils sont forts, ils rabaissent aussi leurs membres quand ils sont faibles et stigmatisés.

Cette vision communautaire de la société apporte un boulevard aux idées racistes, puisqu’il participe à l’essentialisation des gens et justifie les préjugés, alors qu’ils sont surtout issus d’une solidarité de condition de vie. Il est vrai que le racialisme est une composante importante de la conscience des membres des communautés noires et fait évidemment écho au nationalisme d’antan, mais, comme ce dernier, il traduit une communauté d’existences et le référant (la couleur de peau ou la nationalité) reste au fond bien arbitraire. La communauté d’existence dépasse parfois les classes sociales dans un cadre identitaire, mais ne dépasse pas les objectifs politiques de la lutte des classes, puisque c’est au travers une « infrastructure » sociale égalitaire et démocratique (la société socialiste quoi) qu’émergeront des mœurs égalitaires et antiracistes.

C’est pour cette raison que l’antiracisme doit relever de la lutte des classes et ne doit pas faire cavalier seul. Autrement, l’antiracisme se fera manipuler par les bourgeois pseudos progressistes, sans pour autant faire disparaitre le racisme dans la société. Et cette manipulation est malheureusement déjà en bonne partie réalisée, par la frange « progressiste » de la bourgeoisie américaine depuis l’ère d’Obama. Ère Obama qui, rappelons-le, a vu émerger l’organisation « Black live matters ». Peut-être ne s’agit-il pas d'un simple hasard ?

Benedikt Arden (juin 2020)     





[1] Celui-ci est le caractère social des moyens de production et son organisation par la propriété privée, ce qui engendre une organisation sociale despotique dans une société prétendue égalitaire. 
[2] Communautarisme, au sens populaire du terme.

mardi 21 avril 2020

Le syndrome Georges Soros


Avez-vous déjà entendu parler de Georges Soros ? Vous savez, ce milliardaire américain bien connu pour ses activités prétendument « philanthropiques » et sa fameuse fondation Open Society ? Vous l’avez peut-être aussi connu par le biais de ses détracteurs, qui s’en servent comme leur épouvantail maléfique. Et si vous êtes de gauche, il vous est forcément arrivé de vous faire accuser, par ces gens, d’être financé par lui ou, au moins, d’en être l’idiot utile !

Georges Soros et les fondations de « bienfaisance »

Du haut de sa fondation et de son argent, le milliardaire prétend lutter pour la démocratie et les droits de l’Homme, mais est-ce bien vrai ? Disons que ce n’est pas totalement faux, même si évidemment il n’aide personne lui-même. L’effet de son militantisme (disons indirect) est cependant bien visible sur le terrain des luttes sociales, puisqu’il finance et conseille des groupes déjà existants et des opposants notoires. Mais ce qu’il faut savoir est que l’apparente philanthropie du milliardaire cache aussi des intérêts financiers, puisque l’origine de sa fortune n’est pas issue de la production, mais s’est constitué essentiellement autour de la spéculation financière et sur le cours des monnaies.

Son Open Society Foundations doit donc être vue comme potentiellement au service de ses activités de spéculation, puisqu’elle a une influence bien réelle sur la stabilité des États et sur la production de celles-ci. Cela lui permet de prévoir certaines des conséquences financières d’événements auxquels il participe (afin bien sûr d’en tirer le meilleur profit), même si de pareilles opérations sont risquées et sont loin de toujours fonctionner.

Pour ce qui est de ses activités subversives, celles-ci ne sont pas un secret et Georges Soros en tire une grande fierté. Chez les milliardaires américains, il est d’ailleurs de bon ton de s’ingérer dans la politique internationale. Sans compter qu’ils ne seront pas du genre à se scandaliser, si « par accident » l’un d’eux devait faire un petit profit au passage ! Après tout, le rêve des « millionnaires philanthropes » n’est-il pas de marier le capitalisme au « progressisme » ?

En dehors de celle de Soros, les fondations militantes, appartenant à de richissimes familles démocrates (les Clinton, Gates, etc.), ne manquent pas et si nous y ajoutons toutes les fondations de « bienfaisance » que les services secrets d’États se dotent, comme la National Endowment for Democracy (liée à la CIA), il y a de quoi douter de la bonne foi de bien des organisations soutenues par des fondations de « bienfaisance ».

Il serait néanmoins absurde de tout jeter, en condamnant l’intégralité des causes que ces fondations soutiennent, puisque le monde est complexe et des intérêts contraires peuvent momentanément converger. Le cas des Kurdes en est un exemple récent[1], mais nous pouvons aussi nous référer aux cas historiques, comme le financement des bolcheviks[2] pendant la Première Guerre mondiale. Autrement dit, s’il est avéré que la « philanthropie » de ces milliardaires n’est pas ce qu’elle prétend être, il n’est pas pour autant un indicateur des causes à proscrire. Tout demeure une question de contexte.

Il faut cependant admettre que les causes soutenues activement par ces gens sont rarement de celles qui mettent en cause le capitalisme et l’ordre bourgeois et, bien souvent, elles sont carrément nuisibles au progressisme social. Les groupes subversifs sont légion dans le monde et les causes sans dangers pour l’ordre bourgeois le sont encore plus. Il est d’ailleurs très facile de constater que les organisations socialistes de masse et leurs dirigeants sont la plupart du temps combattus par eux[3]. Et ne parlons pas des États socialistes en lutte, comme le Venezuela ou Cuba, qui sont directement la cible de leurs attaques, malgré toute la solidarité et l’internationalisme dont ils font preuve.

Le « progressisme » de ces fondations et des philanthropes qui les dirigent ne va généralement pas beaucoup plus loin que ce que propose le libéralisme classique et les théories postmodernes, c’est-à-dire les droits de la personne et son corollaire obligé : le droit de propriété ! Il est donc naïf de croire en un quelconque potentiel révolutionnaire de leur part et leurs actions doivent être minutieusement analysées afin dans définir la dangerosité au jour le jour.

Les « antimondialistes »

Ceci étant dit, l’essentiel du « syndrome Georges Soros » ne se trouve pas chez les « millionnaires progressistes » ni chez les organisations qu’ils financent, mais bien de leur antithèse nationaliste ou « antimondialiste ». Cette tendance, nettement marquée à droite, se sert allègrement de l’activisme de ces milliardaires afin de délégitimer les luttes progressistes dans leur ensemble et exagère volontairement le pouvoir de leurs organisations pour en faire leur deus ex machina qui justifie de facto le conservatisme social. Je dois préciser que ce que je présente comme le « syndrome Georges Soros » dépasse de loin le cas du personnage. J’utilise son nom tout simplement, puisque l’abus constant de l’argument magique du payroll de Soros, par ses détracteurs, est devenu un running gag à gauche. Running gag qui pose également son lot de problèmes, puisqu’il finit par leur faire oublier l’effective dangerosité de ces organisations. Enfin, passons.

La logique implicite de l’antimondialisme est assez simple à comprendre pour peu que vous en intégriez les postulats implicites. L’un d’eux est que le monde des puissants n’est pas en concurrence comme on peut l’observer, mais serait unis dans la construction d’un État mondial. Qu’importe l’organisation concrète de ce projet et comment les anciens dirigeants se partageraient le pouvoir. Le fait qu’un État multinational mondial diminue drastiquement les places au pouvoir et ruinerait tout l’intérêt que les capitalistes tirent de la concurrence entre les États (paradis fiscaux, pays à bas coût de mains-d’œuvre, marchés de consommateurs, etc.) n’est pas un problème puisque le joker de l’organisation secrète, de type franc-maçonne, est toujours là pour en expliquer les paradoxes.   

Le second postulat de l’antimondialisme est que le projet de l’État mondial ne peut évidemment pas être conservateur, mais uniquement progressiste. Pour en arriver à cette conclusion, il faut évidemment mettre de côté l’activisme des lobbies et les fondations militantes conservatrices. Et ne parlons pas des organisations d’extrêmes droites indirectement financées par ces fondations dites progressistes ! Celles-ci font évidemment mauvais genre et les explications données varieront d’une tendance à l’autre quand elles ne sont tout simplement pas ignorées.

Il n’est évidemment pas ici question de dresser une cartographie de ces thèses. Retenons simplement leur conclusion : tout ce qui s’éloigne du nationalisme conservateur est au mieux suspect, au pire complice du « mondialisme ». Donc, si votre cause est jugée progressiste ou internationaliste par les antimondialistes, une thèse peut vous être attribuée en moins de deux ! L’habillage de celle-ci variera selon l’actualité du moment, mais vous pouvez être sûr que le projet du gouvernement mondial s’y trouvera au bout.

Afin de donner un peu d’autorité à leurs thèses, certains penseurs illuminés seront bien sûr mis en avant. Il est d’ailleurs assez facile d’en trouver, puisque la social-démocratie molle regorge de théoriciens qui croient naïvement pouvoir régler tous les problèmes du monde avec un État mondial[4]. Néanmoins, les mécanismes concrets pouvant amener à l’existence et au maintien d’un tel projet n’ont pas à être réellement démontrés, puisqu’ils sont censés aller de soi. Sur ce point, les mondialistes et les antimondialistes s’entendent à merveille !

Le « syndrome Georges Soros »

Pour en revenir à ce que j’appelle « le syndrome Georges Soros », celui-ci ne se limite pas seulement aux élucubrations des antimondialistes, mais se dévoile réellement par la réaction qu’il engendre dans le débat public. Autrement dit, dans la relation « dialectique » entre complotistes et anti-complotistes, au travers des débats de société. Dès lors que l’un prend une position, l’autre prend position pour la partie adverse, même si le débat dépasse de loin leurs compétences en la matière.

Pensons simplement à cet étrange débat qu’il y a eu autour de la Chloroquine. Le professeur Didier Raoult (directeur de l'Institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille et spécialiste des maladies infectieuses tropicales émergentes) s’est mis à faire des déclarations de victoire quelque peu prématurées et (disons-le) cavalières sur un cocktail de médicament qu’il a testé et qui incluait de l’hydroxychloroquine. Dans le cadre anxiogène de la pandémie de Covid-19 que nous vivons présentement, il n’en fallait pas beaucoup plus pour créer un emballement populaire et encore moins pour que ce débat épistémologique de pointe s’explique (comme tous les autres) par le complot mondialiste. S’il y a débat entre spécialistes, ce n’est pas parce que l’étude de Raoult est bâclée et que ses conclusions sont inexploitables. Non ! C’est parce que les mondialistes veulent faire baisser la population mondiale par un virus qu’ils ont eux-mêmes créé en laboratoire[5]. La thèse est donc que le professeur Didier Raoult est un sauveur que les assassins mondialistes de l’OMS veulent faire taire. Évidemment, le fait qu’un tel complot ait comme conséquence un effondrement économique mondial et soit la cause d’un retour de l'État-nation partout dans le monde semble avoir passé sous leurs radars. Après tout, ils auraient pu inventer une thèse inverse et elle n’aurait pas été moins bancale.

Cependant, de l’autre côté du tableau ce n’était pas beaucoup mieux, car le professeur Raoult fût traité de manière bien peu élégante par une bonne partie de l’élite morale autoproclamée. Parfois même traité de savant fou et jugé sur des éléments aussi « pertinent » que sa chevelure, le professeur Raoult avait bien de quoi s’arracher ses cheveux (trop) longs à devoir discuter avec de pareils crétins ! Mais bon, le débat était tellement grotesque que le calme est relativement revenu dès lors que les autorités compétentes (ainsi que le bien moins compétent président français) ont rappelé que le cocktail médical du professeur Raoult restait prometteur, malgré les études bâclées et le soutien des conspirationnistes. Il serait donc irrationnel de priver la méga étude « Discovery » de cet autre traitement, puisque les puissants du monde sont le plus souvent assez âgés. Donc fatalement menacés par le virus eux aussi.

Un syndrome issu des réseaux sociaux

Comme vous pouvez le constater, autant le phénomène du conspirationnisme est ancien, autant l’effet de masse qu’il engendre est lui-même récent. J’affirmerais même qu’il se confond très bien avec l’arrivée des médias sociaux. Comme mentionné ci-dessus, l’antimondialisme prend ses racines dans des tendances politiques beaucoup plus anciennes, mais notre syndrome n’est pas un phénomène autonome, uniquement issu des seuls antimondialistes, mais prend d’abord racine dans le fossé grandissant qui se constitue entre les peuples et l’élite « médiatico-politico-financière ». Si cette dernière prétend souvent que la montée du conspirationnisme est issue de la seule liberté sur internet, elle rate (ou cache) sa propre capacité de production de « fakes news ».

La réalité est que la propagande d’État et des lobbies de tout genre est beaucoup plus difficile à cacher avec les médias sociaux et le journalisme indépendant qu’il rend possible. La liberté du net est donc un contre-pouvoir très efficace à la propagande. Le problème est plutôt que ce contexte de propagande et de contre-propagande représente un terreau très fertile aux théories de la « conspiration mondiale ». Seulement, la capacité de trier le bon grain de l’ivraie n’est pas un art inné pour tout le monde et ce sont généralement les biais politiques qui priment sur la vérité. Autrement dit, on cherche d’abord à trouver ce qui nous arrange au lieu de rechercher la fiabilité de ce qu’on croit.

Notons également que l’arrivée de l’internet dans nos vies a été, pour les diverses tendances de l’extrême droite, une revanche inespérée, puisque celle-ci est l’épouvantail d’un peu tout le monde depuis 1945. C’est donc avec un appétit vorace qu’elle s’est emparée du média au tout début afin d’y rependre sa vision du monde. Vision où les forces de « l’ordre cosmique » (ou naturel) combat les forces du chaos, du mal, de Satan ou que sais-je, incarné par « l’alliance » du marxisme et du capitalisme (sic). C’est-à-dire les « mondialistes » ! La pilule présentée ainsi semble assez dure à avaler, mais avec un discours savamment entouré de socialisme utopique et d’antimodernisme[6], le monde d’avant devient aisément falsifiable et on en vient à regretter le « bon vieux temps » de la religion, du patriotisme et de la monarchie !

Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, ces idées préexistaient aux réseaux sociaux, mais leur propagation rapide et l’impact qu’elles suscitent dans le débat public proviennent incontestablement de leur usage massif. Mais, encore une fois, le problème n’est pas dans la seule propagation des idées d’extrême droite, mais dans un effet indirect de l’usage massif des réseaux sociaux et qui touche un peu tout le monde.

Celle-ci est cette tendance qu’a les réseaux sociaux à créer des « bulles d’obsession ». Pensés initialement comme un instrument de loisir, les réseaux sociaux emploient des programmes informatiques automatiques de compilation de données (aussi appelé algorithmes) qui surveillent les habitudes des usagés dans l’objectif d’orienter leur attention vers des contenus comparables à leurs goûts. Évidemment, l’idée était surtout de faire du placement de produit, afin de payer la plateforme par la publicité, mais dès lors que le réseau devient vecteur de propagande politique, c’est surtout du contenu politique analogue qui est mis en avant par l’algorithme. Le lecteur de propagande politique devient alors immergé par son propre point de vue et n’est pratiquement plus confronté aux arguments adverses, s‘il ne fait bien sûr pas l’effort d’aller les chercher lui-même.

Cet appauvrissement du panorama médiatique crée donc des « bulles d’obsessions » qui se radicalisent naturellement au fur et à mesure que les créateurs de contenu se perdent eux-mêmes dans des guerres de visibilité (et d’égos). Guerres de visibilité essentielle à leur gagne-pain, mais qui est d’abord issue de l’algorithme et qui impose une surenchère idéologique, elle-même appelée à devenir de plus en plus extrême, puisque déconnecté des autres secteurs de l’opinion. L’effet de cette radicalisation ne touche évidemment pas que les seuls antimondialistes et racistes, mais un grand nombre de secteurs politique, au premier rang duquel trônent les « justiciers sociaux[7] » et leurs diverses tendances.

Là où le problème devient grave, c’est lorsque ces bulles d’obsession contaminent l’espace public « mainstream », puisque ces bulles s’ajoutent à la propagande médiatique habituelle. Il est beaucoup plus difficile de combattre la propagande d’État quand nous sommes submergées de théories farfelues et d’obsessions délirantes. Certains iront encore plus loin et prétendront que les services secrets encouragent, voir participent, à la dissémination de ces idées. Je n’irais probablement pas jusque-là (ne serait-ce pas complotiste que de l’affirmer sans preuve?), mais je dois avouer que les théories des antimondialistes nuisent beaucoup plus le journalisme d’investigation citoyen et la crédibilité des lanceurs d’alerte que les seuls mensonges des médias dominants. Je suis donc tenté de donner du crédit à ces accusations. Après tout, la manipulation de l’opinion publique est la raison d’être des services de communication étatiques et comme les partis politiques bourgeois sont au service de l’intérêt des capitalistes (qui possède l’essentiel des médias), il n’est pas douteux que leur communication soit convergente !

Pour conclure, je crois qu’il est déterminant, dans cette époque de confusion et d’obsession en tout genre, d’aiguiser notre esprit critique afin de savoir se protéger des intox et de la propagande de tout poil. Savoir faire le tri dans l’espace médiatique est loin d’être simple, mais il est tout de même possible de minimalement se protéger par le simple doute envers tout ce qui est extraordinaire et en utilisant une grille d’analyse aussi objective que possible. Pour ce qui est des complots des puissants, il est aussi absurde de croire en leur absence, que de croire aux thèses qui sous-entendent leur omnipotence. Les riches et les puissants complotent et manipulent les masses depuis toujours et ce n’est pas demain qu’ils arrêteront. Néanmoins, leur rayon d’action est aussi limité que le nôtre, peu importe leurs moyens financiers et leurs réseaux, puisque le monde est complexe et imprévisible. Nul franc-maçon ou Illuminati n’est en mesure de contrôler le sens de l’Histoire et ils sont même bien incapables de contrôler leurs propres affects et préjugés.

Les intérêts économiques et les luttes de pouvoir surdéterminent de loin les idéologies et les projets millénaristes et bien naïfs sont ceux qui croient que les puissants de ce monde sont libres de leurs propres déterminations sociales. Cependant, il est également primordial de rester aux aguets face à la propagande de ceux qui veulent le pouvoir pour eux seul. C’est encore plus le cas en cette période trouble de pandémie, car la tentation du totalitarisme de l’État n’est pas un complot, mais une menace bien réelle !   

Benedikt Arden (avril 2020)    


[1] Le soutien de la CIA envers les rebelles kurdes explique le phénomène du Rojava.
[2] Lors de la Première Guerre mondiale, des personnes bien peu recommandables ont bel et bien aidé les bolcheviks, mais pas du tout parce que procommunistes, mais dans l’objectif de déstabiliser l’empire russe. La réussite de la Révolution d’Octobre fut d’ailleurs une surprise générale dans le monde.
[3] Ces organisations ou personnalités de gauches sont généralement traitées de populistes, d’autoritaires et (ridiculement) d’antisémite !
[4] Il s’agit de l’idée selon laquelle les problèmes mondiaux (réchauffement climatique, paradis fiscaux, pauvreté, droit de l’Homme, etc.) nécessitent des solutions mondiales. Ces solutions mondiales demandent nécessairement un exécutif pour les mettre en place. Donc création d’une forme quelconque d’État à l’échelle mondiale.
[5] Notons qu’une autre thèse (plus sobre cette fois) présente le professeur Raoult comme le promoteur d’un médicament efficace contre la Covid-19, mais pas suffisamment lucratif pour « Big pharma ». Évidemment, le fait que l’économie globale soit en train de s’effondrer ne semble pas les chicoter plus que ça. Comme si les actionnaires des pharmaceutiques n’étaient pas financièrement touchées par la crise et n’avaient rien à perdre que la crise soit maximale !     
[6] Le champion en la matière reste l’association d’Alain Soral : Égalité & Réconciliation.
[7] Je traite de la question dans plusieurs articles, notamment ici, ici et ici.

samedi 28 mars 2020

Est-ce la fin du monde ou la fin « d’un » monde ?

Depuis l’avènement de la pandémie de Covid-19, nous vivons un moment que l’on pourrait vraiment qualifier « d’historique ». L’expression ne me semble pas exagérée, car une crise de cette ampleur n’est comparable avec absolument rien de connu dans l’histoire récente. Des pandémies ont bien eu lieu dans les dernières années, comme la H1N1 ou le SRAS, mais l’ampleur de l’actuelle pandémie est sans précédent dans le « monde actuel ». Je précise « monde actuel », car des pandémies meurtrières ont été légion dans le passé.

De la grande peste athénienne de la guerre du Péloponnèse, à la grippe espagnole, en passant par la peste noire du XIVe siècle, les épidémies et les pandémies qui ont décimé d’énormes pans de population ne sont pas rares. Mais dans le monde actuel (en gros, la période qui va de la Deuxième Guerre mondiale à aujourd’hui) les pandémies meurtrières sont devenues des événements bien rares en raison de la constante augmentation de la salubrité. Ajoutons à cela le développement massif des services sociaux & des services de santé publics des décennies d’après-guerre et nous expliquons aisément la chute drastique de la mortalité dans le monde. Et ceci, même dans les pays les plus pauvres. Ce qui vient ironiquement poser le problème de la surpopulation mondiale.
 
Tout cela explique bien le sentiment de sécurité face à la mort qui caractérise si bien notre monde. C’est aussi ce qui explique le présent sentiment de panique face à un virus, certes assez dangereux, mais dont la mortalité n’est pas (encore) comparable avec celle de la grippe espagnole et des autres grandes pandémies des époques précédentes.

L’un des problèmes avec la pandémie de Covid-19 n’est pas tant la science médicale, mais plutôt le mode d’organisation de nos sociétés et l’insouciance et l’indiscipline des populations qui la constituent. Enfin, c’est surtout le cas en ce qui concerne les pays occidentaux, car la discipline des populations asiatiques mérite ici d’être soulignée. Ajoutons à cela une économie de l’interdépendance et un personnel politique calquant ses pratiques sur le management d’entreprises (autrement dit, plus préoccupées par les chiffres et le court terme que par l’organisation du bien commun et la prévision à long terme) et nous compensons amplement les avancés scientifiques par une gestion de la société tout à fait inadaptée aux pandémies.

Depuis des décennies, et à plus forte raison depuis la révolution néolibérale américano-britannique (Thatcher-Reagan), les services publics ont été soumis à des baisses de moyen constantes et à des privatisations, au nom des soi-disant vertus du marché. La pauvreté ou la richesse étant dogmatiquement perçue comme une conséquence des choix et des talents des gens, l’organisation rationnelle et éthique de la société s’est fait pour une grande part remplacer par le froid rapport commercial, ce qui a engendré une explosion des inégalités. Pourtant, l’époque moderne est en croissance économique constante et la quantité de richesse amplement suffisante pour assurer une vie décente pour tous. La contestation était d’ailleurs au rendez-vous et l’année 2019 fut riche en révoltes populaires. L’usure des idées néolibérales et la perte de légitimité de la caste dirigeante, sur fond de crise environnementale, devaient fatalement entrer en confrontation avec le monde de l’égoïsme et de la croyance en la croissance économique infinie.

Mais, coup de théâtre ! Voilà qu’une pandémie, issue d’un virus encore inconnu 6 mois auparavant, se présente en cette nouvelle décennie, mettant ainsi un coup d’arrêt radical à ce que les dirigeants espéraient être éternels ! Tant que toute la mécanique économique était au beau fixe, que la croissance était minimalement au rendez-vous et que la finance ne faisait pas trop de conneries, les dirigeants du monde pouvaient suivre la voie du profit. Après tout, le pouvoir était encore parfaitement capable de travestir les colères populaires en racisme et xénophobie ! Un peu de populisme par ci, un peu de division identitaire par-là ! Et le « bon peuple » pouvait (du moins ici) se battre autour de questions secondaires bien des années encore. Mais non ! Ce satané virus est venu enrayer la machine pour de bon.

Après avoir touché l’Asie en premier lieu, le virus s’est étendu un peu partout sur terre, en passant par les voies pavées par la mondialisation des échanges et du tourisme. La grande latence des symptômes additionnée au sentiment de supériorité des Occidentaux a permis de croire que le virus pourrait bien n’être qu’une défaillance issue du système chinois, sans poser plus de problèmes que le H1N1. De toute façon, nos dirigeants ne s’intéressent qu’aux « vraies affaires », c’est-à-dire aux chiffres et aux statistiques inscrites sur ses ordinateurs. Comme le maintien de la biodiversité, le réchauffement climatique, la hausse des inégalités et la fragilisation de l’économie, les questions d’ordre sanitaire devaient nécessairement passer au second plan. C’est donc avec un peu plus de 2 mois de retard que nos gouvernements réagissent enfin.

Ce qui aurait pu être géré graduellement et de manière coordonnée fut fait dans la plus pure improvisation. Ne parlons pas de coordination ! Même l’Union européenne fut incapable de la plus petite dose de solidarité, allant même jusqu’à se voler du matériel médical entre États membres ! Il en va de même pour la coordination des provinces canadiennes et états américains (voir parfois entre les autorités municipales et les étages supérieurs). Tout ce beau monde improvisa allègrement dans le chaos le plus complet. La mondialisation des échanges, prélude supposé à une gouvernance dite mondiale, tombe en un instant et sous nos yeux, aux poubelles de l’Histoire ! Ne laissant pas même le temps aux conspirationnistes de se trouver de nouvelles thèses impliquant George Soros!

En moins de deux semaines, l’économie mondiale s’est presque complètement arrêtée et soudainement les peuples, comme les États, redécouvrent les vertus des frontières et des services publics. Fallait le faire !

J’aime à dire et écrire cet adage fait maison : « la nécessité précède la volonté ». Celle-ci n’aura jamais été aussi vraie qu’aujourd’hui, car ce retournement de situation prend un peu tout le monde de court. Même les sociaux-démocrates authentiques et les socialistes restent encore un peu abasourdis de réaliser à quel point la situation actuelle leur donne raison. Des investissements sociaux et sanitaires massifs et sans précédent, au salaire de base, en passant par les nationalisations d’entreprises d’intérêts publics, tout est désormais potentiellement sur la table et ceci sans même avoir à passer par la case « lutte sociale ». Simplement, c’est la situation qui l’exige.

Les questions idéologiques sont bien sûr temporairement mises de côté, mais tout ce qui sera fait laissera des traces indélébiles sur la mémoire collective et ce n’est pas le choc de l’urgence sanitaire qui amoindrira cette mémoire marquée au fer rouge ! C’est tout l’inverse, car les publicitaires savent depuis longtemps que le stress et l’anxiété aiguisent la mémoire. C’est d’ailleurs pour cette raison que nos télés favorisent tant la violence et les sensations fortes aux heures de grande écoute !

Mais enfin, tout n’est évidemment pas si rose. Hormis les nombreux morts que cette pandémie engendrera, cet événement historique aura aussi de graves conséquences sur les libertés publiques, puisque celles-ci seront assurément blâmées lorsque le bilan sera à faire. Le néolibéralisme vit peut-être son crépuscule, mais gageons qu’il en va de même pour le pendant positif du libéralisme, c’est-à-dire l’individualisme.

En Chine, la pandémie est désormais derrière elle et le bilan est déjà en train de se faire, alors que nous commençons à peine à réaliser ce qui nous arrive vraiment. Les Chinois ont grandement souffert de la crise, mais leurs gestions autoritaires, couplées avec la discipline de son peuple, ont été en mesure de gérer la crise avec une grande efficacité. C’est maintenant eux qui aident les pays les plus touchés par la crise et si les États-Unis ne réussissent pas à faire de même, il est probable que la Chine sorte grande gagnante de cet épisode. Comme la suite de la Deuxième Guerre mondiale a initié l’hégémonie américaine, il est fort possible que la Chine devienne hégémonique à son tour dans le monde post-Covid-19. Ce qui implique fatalement une exportation de son modèle dans le monde.

On pourrait croire que les socialistes en soient ravis, mais c’est ne pas vraiment comprendre la réalité du modèle chinois, qui n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’espéraient les pères du marxisme. Cependant, ce changement de paradigme pourrait offrir des possibilités plus « libertaires », si nos propres forces ne baissent pas les bras. Après tout, comme le dit le dicton : à quelque chose malheur est bon ! Et comme nous avions raison, il serait bien que notre peuple le réalise lors du bilan prochain.

Benedikt Arden (mars 2020)

jeudi 20 février 2020

Ironie dans la lutte parlementaire


L’Histoire humaine est parfois cruellement ironique et celle des partis de gauche l’est souvent bien plus encore.  Combien de fois nos esprits se sont vite emballés devant des avancées politiques qui ne pouvaient être que triomphantes, mais qui se sont finalement révélées de véritables fiascos ! Pourtant, la recette programmatique était parfaite et le soutient populaire au beau fixe, mais les événements en ont voulu autrement et c’est le statu quo, voir la réaction, qui en a remporté la mise…

L’époque actuelle est riche en échecs et les exemples d’erreurs en politique ne manquent pas. Pourtant, si l’enseignement de ces luttes passées démontre bien que le dogmatisme idéologique et la croyance en une recette révolutionnaire sont des erreurs pour les divers mouvements socialistes, il ne faudrait pas non plus négliger l’expérience récente que nous ont fait profiter les échecs de la social-démocratie. Par exemple, l’expérience nous a prouvé, par l’échec de Syriza, qu’un programme social-démocrate conséquent doit impérativement passer par la recherche de la souveraineté du pays qu’il souhaite réformer, malgré les difficultés qu’elle impose[1], car, autrement, ce sont les créditeurs et les « associés[2] » qui dictent dans les faits la politique du pays.

Nous savons aussi que les vieux partis sociaux-démocrates, peuplés d’apparatchiks carriéristes, souvent issus de la « droite complexée[3] », forment des obstacles beaucoup plus dangereux pour la cause que peut l’être l’opposition de droite. C’est pourquoi il est parfois nécessaire de s’imposer devant cette fausse gauche, qui s’approprie cet électorat à des fins carriéristes, avant de réellement être en mesure de combattre la droite.  

De cette liste, nous pouvons maintenant y ajouter une autre leçon. Celle, toute récente, de l’échec du Labour britannique de Jeremy Corbyn. Comme la grande majorité des partis sociaux-démocrates de type « Labour », son aile droite (les blairistes) régnait en maître depuis des décennies, au nom de « l’efficacité » et du « moindre mal ». Cela, jusqu’à se demander si le parti pouvait encore vraiment se qualifier de « social-démocrate ». Cependant, à l’issue d’une série de défaites et de changement de chefs, la vieille garde finit par se faire battre par l’aile socialiste du parti (représenté par Jeremy Corbyn). Celle-ci fut donc en mesure de mettre en place un programme social ambitieux. La première grande difficulté était donc déjà en bonne partie réalisée et l’espoir revenu, car le labour n’avait pas été dirigé par de vrais « sociaux-démocrates » depuis la naissance d’une bonne part des actuels militants du parti, mais comme vous le savez probablement les embûches ne faisaient que commencer…

Il y eut d’abord le référendum sur le « BREXIT » et sa victoire surprise qui posa de graves problèmes à Jeremy Corbyn, car son parti est majoritairement favorable au « REMAIN » (partisan de l’Union européenne). Jeremy Corbyn étant de tradition plus ou moins eurosceptique, comme l’est traditionnellement l’aile ouvriériste du parti, il eut quelques scrupules à prendre clairement position lors des débats, car celui-ci tenait mordicus à maintenir l’unité du parti afin d’éviter qu’une érosion des troupes pro REMAIN soit tentée d’aller grossir celle des Libéraux démocrates, comme ce fût le cas à la suite de la scission de 1981. Cependant, cette volonté de prioriser l’unité comporte des inconvénients en termes de cohérence, étant donné que l’euroscepticisme de la gauche du parti n’a pas grand-chose à voir avec le nationalisme du parti conservateur.

Comme l’exemple de Syriza l’a démontré, l’Union européenne n’est pas cette belle confédération démocratique que ces partisans vantent tant, mais bien une organisation internationale servant à imposer l’ordo libéralisme allemand aux autres pays membres.  Il est donc tout naturel que la véritable social-démocratie soit eurosceptique, malgré son souhait de construire une véritable confédération européenne. C’est au travers de cette ambiguïté que la « droite complexée » agira contre Corbyn et sa tendance. Comme le BREXIT comporte beaucoup de partisans issus du nationalisme réactionnaire et que l’institution européenne se cache derrière un projet politique soi-disant progressiste, il est facile d’amalgamer la méfiance envers l’UE à une forme de nationalisme. Et comme celui-ci s’est grandement centré sur la crainte de l’immigration, lors des nombreux débats qui ont précédé le BREXIT, l’amalgame « euroscepticisme = racisme » devint un argument rhétorique fort.   

Ajoutons à cela une quantité de nouveaux membres issus de ce qu’on nomme familièrement les « justiciers sociaux[4] », qui ne résonnent peu ou pas en termes de classes, mais presque uniquement en termes de valeurs morales et d’identités, et nous avons une direction de parti contraint d’être incohérent par souci d’unité. D’un côté celle-ci souhaite mettre en place un programme social-démocrate ambitieux, programme nécessitant bien sûr d’outrepasser les règles de gouvernance prescrite par l’UE, mais d’un autre côté celle-ci est aussi forcée de combattre la mise en place du BREXIT conservateur, par « antiracisme ».

La situation parlementaire britannique était devenue tellement absurde, en fin 2019, que le nouveau chef conservateur (Boris Johnson) ne pouvait faire adopter sa négociation du BREXIT, n’ayant pas la majorité au parlement, mais était tout de même obligé de maintenir la négociation, via une loi votée plus tôt en septembre (le Benn Act). Même l’organisation de nouvelles élections, ayant pour but de trancher la question, était bloquée, car une majorité de députés devait préalablement faire tomber le gouvernement. Comme la balance du pouvoir était du côté du Labour, c’est eux qui sont directement en cause dans le blocage du BREXIT. BREXIT pourtant validé par référendum et dont une bonne part du soutien (ne l’oublions pas) provenait de la gauche britannique !       

Ce qui devait donc arriver arriva. Les élections générales de décembre 2019 ont tranché la question du BREXIT avec une majorité confortable pour les conservateurs (365 députés sur 650) et une défaite historique pour le Labour dirigé par Jeremy Corbyn (202 députés). Une défaite à ce point historique qu’il fit pire que la redoutée élection de 1983. Celle qui a succédé à la scission de 1981 évoqués plus haut. Évidemment, les blairiste du labour auront beau jeu d’attribuer cette défaite au programme social du parti, puisque dans les deux cas, le parti était dirigé par son aile gauche. Cependant, comme je l’ai expliqué, la vraie raison se trouve d’abord et avant tout dans l’incohérence idéologique et dans ce blocage absurde qu’a effectué le parti dans le processus du BREXIT. Ajoutons à cela une tendance qu’avaient les jeunes du parti à assimiler « Brexiters » et racistes et vous avez un désastre inévitable !

Dans le Monde diplomatique de janvier 2020, un article de Chris Bickerton analysa dans des termes similaires l’échec du Labour de Corbyn. Plus intéressant encore, l’encadré joint à cet article, résume une entrevue avec le comédien Chris McGlade qui expliquait pourquoi : « Je suis travailliste, j’ai voté conservateur » !

 « Je viens de Redcar, une ancienne ville industrielle sur les bords de la Tees. Nous n’avons jamais eu de député conservateur ici. Mais, même si les tories ont décimé notre industrie, éteint nos fours à coke et fermé les plus grands et les plus anciens hauts-fourneaux d’Europe, Redcar a voté conservateur le 12 décembre. (…)

Pourquoi ? Parce que le Parti travailliste est dominé par des bourgeois (…) qui nous détestent. Ils se moquent tout autant de nous que les conservateurs, mais de la part des conservateurs, ça ne nous surprend pas. (…)

La classe ouvrière n’est pas intolérante. Je me fiche de votre race, de votre religion ou de votre orientation sexuelle. (…) Mais, depuis que les résultats des élections sont tombés, les bourgeois progressistes nous tombent dessus et nous reprochent d’être ignorants, stupides et racistes. Ils nous expliquent que nous nous sommes tiré une balle dans le pied. (…) Ils descendent dans les rues des grandes villes pour dénoncer le résultat d’un vote démocratique et chantent « Oh, Jeremy Corbyn ». Mais ne se rendent-ils pas compte que Jeremy Corbyn déteste l’Union européenne tout autant que nous ? Ils sont europhiles ; pas lui, qui a été contraint par son propre parti à défendre une position qui n’était pas la sienne. (…)

Le Parti travailliste ne représente plus la classe ouvrière dans le Nord-Est. (…) Nous n’avons plus les moyens de nous faire entendre. Alors, nous avons voté pour la seule formation qui se proposait de respecter notre vote [lors du référendum sur la sortie de l’Union européenne] en 2016. (…) »

On pourrait croire que ce cri du cœur est anecdotique, mais je crois que ce sentiment de trahison était fortement généralisé chez la vieille classe ouvrière paupérisée par les directives néolibérales de l’Union européenne. Loin d’être un simple débat sur l’identité et l’immigration, le BREXIT était d’abord une question de souveraineté politique qui pouvait unir temporairement des gens qui en espèrent des conséquences bien différentes. Le programme de Jeremy Corbyn n’étant pas concrètement possible dans le cadre européen, l’idéal aurait donc été de quitter l’UE et ensuite voter pour une direction politique progressiste (un Brexit de gauche). Autrement dit, accepter le BREXIT lorsque les conservateurs étaient minoritaires pour ensuite organiser des élections pour en orienter politiquement la suite via les futurs traités. Cela aurait été tout à fait faisable et gageons que les résultats en auraient été fort différents …

Malheureusement, l’ironie de l’histoire a voulu que cette volonté si ardente de maintenir l’unité du parti, au mépris de la cohérence, soit la cause de la perte de 60 députés, mais a surtout permis de décrédibiliser l’aile gauche du parti pour un bon moment. Pourtant, le parti conservateur de Boris Johnson n’est pas qu’eurosceptique, il est aussi affreusement néolibéral[5] et le pays a soif de justice ! Pourtant c’est le néolibéralisme de tradition thatchérienne qui s’est imposé au détriment de la social-démocratie, alors que les conditions sociales engendrées par l’ordo libéralisme allemand (qui est à toute fin pratique la même chose) avaient placé une autoroute à la gauche …

Benedikt Arden (février 2020)        


[1] Les peuples cubains et vénézuéliens en savent quelque chose !
[2] Dans ce cas-ci, l’Allemagne.
[3] La « droite complexée » est cette tendance de centre droit des partis sociaux-démocrates se prétendant quand même de gauche, mais d’un point de vue purement déclaratif et moral. Leurs politiques sont généralement aussi à droite que celle des partis de centre-droits, mais agrémentés d’une communication moralisatrice sur les questions du racisme, du sexisme et de l’homophobie. La cause d’une plus grande représentation de femmes ou de minorités dans les organisations réactionnaires ou les multinationales en forme un exemple typique puisque le but n’est plus d’abolir les entités qui créent les injustices, mais seulement de les rendre moralement plus acceptables.  
[4] Il n’est pas évident de les nommer correctement, mais j’en fais un topo assez exhaustif dans un article sur la question de « l’appropriation culturelle ».
[5] Je sais qu’il a mis en place quelques mesures sociales, mais cela est surtout un gage donné afin de favoriser la stabilité sociale lors des prochaines négociations avec l’UE prévues en 2020.