mardi 15 octobre 2019

Écologie ou libéralisme économique ?


Après plus d’une trentaine années à délibérer sur la question, l’écologie est maintenant devenue centrale dans le débat public. Et ceci à un point tel que même les vieux partis conservateurs sont forcés de se plier à cette tendance. Malgré tout, le problème du dérèglement climatique et des formes diverses que prend la pollution n’ont pas encore été réellement abordés autrement que par de beaux discours, de bonnes intentions et des accords internationaux non respectés... Les gestes volontaires des citoyens et le gaspillage un peu trop ostentatoire de certaines entreprises ont certes fait quelques avancées, mais rien de significatif (et surtout de systémique) n’a encore vraiment été initié, malgré tout le sérieux de l’enjeu.

C’est dans ce contexte d’attentisme exacerbé que Greta Thunberg a fait son apparition sur la scène internationale. Cette jeune Suédoise, qui interpelle et juge les principaux dirigeants du monde au nom de la jeunesse, est devenue le symbole de la lutte aux changements climatiques. L’apparition médiatique de cette jeune fille n’est cependant pas sans poser quelques questions, puisque son profil n’a rien d’extraordinaire et son abnégation envers la cause est loin d’être une exception. En réalité, la soudaine popularité médiatique de Greta Thunberg a plutôt à voir avec le carnet d’adresses de ses parents et des entreprises de communication dite « verte » plutôt que sur ses seuls faits. Mais enfin, comme le dit l’adage des dernières semaines : « Quand Greta montre la catastrophe, l'idiot regarde Greta ! »

Et ce n’est pas peu dire, puisque l’immense popularité de Greta Thunberg a immédiatement généré des réactions tout aussi démesurées que l’idolâtrie dont elle a bénéficié. Passant de la psychologie de comptoir, jusqu’aux plus ridicules théories du complot, à peu près tout a été dit sur sa personne. Pourtant la réalité est assez banale. La jeune fille est devenue une icône, simplement parce qu’elle est apparue au moment opportun, mais surtout parce que les jeunes se reconnaissent en elle et les plus âgés y voient la génération qui fera face aux conséquences des choix des précédentes. Greta Thunberg est donc un « signifiant vide », comme dirait la théoricienne post-marxiste Chantal Mouffe. C’est-à-dire une entité dans lequel on se reconnait soi-même et qui est en mesure de fédérer des gens aux intérêts et volontés divergentes sur la base d’un projet unificateur. Il faut dire que la petite est aussi très bonne oralement et même si elle ne rédige surement pas elle-même ses discours, l’effet de ses reproches semble agacer certains politiques qui auraient bien aimé la récupérer politiquement (je pense ici tout particulièrement à Emmanuel Macron !).

Ce rôle de symbole de la défense de l’environnement est, comme je le mentionnais, accompagné de celui de « tête de Turque » pour ses opposants, ce qui fait que la vie de la jeune femme est désormais scrutée à la loupe afin d’y déceler la moindre trace de contradiction. Comme la solution au dérèglement climatique est encore perçue par bien des gens comme une question de vertu individuelle, la personne qui sermonne les décideurs se doit d’être un exemple d’intégrité écologique. « L’écologisme » serait, selon eux, comme une espèce « d’art de vivre », voire une « religion » qui impliquerait une simplicité volontaire radicale. En conséquence, le niveau de prise de parole devrait être au prorata de l’ascétisme affiché.

Cette façon de voir la cause de la sauvegarde de notre environnement est évidemment ridicule et est un simple stratagème pour faire taire le messager. Rappelons que la meilleure façon de lutter contre la prise de conscience de notre rôle sur le climat est bien sûr de tirer sur le messager en dénigrant la fausse « vertu de Sainte Greta ». De cette manière, on évite de parler des causes systémiques du problème et, comme personne n’est parfait, on finit fatalement par « jeter le bébé avec l’eau du bain », comme le dit si bien l’expression.

De l’autre côté, nous trouvons la sempiternelle bonne vieille bourgeoisie progressiste, au côté des activismes pour le climat, fin prête pour une énième tentative de récupération d’une cause qui est fatalement trop radicale pour elle. Dans le palmarès des farces douteuses, notons la présence de Justin Trudeau à la dernière marche pour le climat de Montréal. Marche qui avait pour principal objectif d’influencer le pourvoir en place ! Hormis l'énorme ironie que constitue la présence du premier ministre canadien dans une marche qui le vise directement, constatons que la récupération de la cause est devenue un problème presque plus grave encore que sa négation. Si la négation du problème par les climatosceptiques peut se combattre par des idées, des données scientifiques et beaucoup de patience, le « greenwashing » quant à lui endort les consciences dans la pensée magique tout en maintenant en place la source même du problème. C’est-à-dire l’anarchie économique que constitue le libéralisme économique.  

Je souligne ici « libéralisme économique » et non le terme plus englobant de « capitalisme », car il existe bien des formes de capitalisme autoritaire qui pourraient très bien s’adapter à la rareté et se maintenir dans des activités économiques liées à la survie des pauvres. Autrement dit, s’enrichir sur la faim, le froid et la maladie d’une classe dont on a coupé toute forme d’ascenseur social[1]. Ce type de capitalisme étant particulièrement dégueulasse, il ne peut bien sûr pas être promu par quiconque se présente à des élections. A contrario, le libéralisme économique a historiquement justifié les inégalités par une théorie éthique. Selon cette idéologie, l’inégalité serait le résultat de la « liberté » ! Ce serait nos capacités personnelles dans le cadre de la compétition qui seraient à l’origine de notre position sociale et non pas le capital social, culturel et économique que comporte notre classe sociale d’origine[2].

La malice du libéralisme ne se limite évidemment pas à ça, puisqu’il y a aussi une certaine redistribution dans sa version dite progressiste. Néanmoins, cette redistribution est au fort prix d’une croissance économique constante, puisque la bourgeoisie n’est pas généreuse au point de limiter ses attentes de profits liées à sa position sociale et à ses droits sur les moyens de production. Les classes moyennes et populaires peuvent bien se partager les surplus de la croissance, mais en autant quelles consommes suffisamment pour la soutenir et, plus important encore, qu’il y ait suffisamment de croissance pour d’abord satisfaire l’actionnariat et le système financier.

Vous tous qui savez pertinemment que l’économie n’est pas en grande forme et que la croissance n’est plus au rendez-vous, devez deviner que le logiciel libéral-progressiste (ou social-démocrate) a du plomb dans l’aile depuis que les libéralisations massives de l’ère postsoviétique ont saccagé le compromis keynésien d’après-guerre. Comme le modèle néolibéral redoute plus que toute l’inflation, les besoins de crédits et l’investissement passent désormais par la dette publique & privée et engendrent des bulles spéculatives monstrueuses. Le besoin de croissance économique est donc devenu absolument nécessaire afin de simplement éviter le krach qu’occasionnerait l’éclatement de ces bulles[3].

Dans ces conditions, la redistribution et la planification économique, qui devrait être la base même de la reprise économique, sont devenues les ennemies à abattre. De là les accusations ridicules de « communisme », que chantonne la droite réactionnaire à tout va, lorsqu’il est question de changement de paradigme. Il en va de même de l’écologie politique, car le sérieux de l’enjeu impose de revenir sur terre, alors que notre société semble incapable de réaliser que le capitalisme n’est qu’une façon comme une autre d’organiser le travail humain. La fameuse opposition entre « économie » et « écologie » n’a de sens que dans ce refus de voir la réalité.       

Greta Thunberg martèle qu’il faut écouter les scientifiques. C’est vrai, mais ceux-ci sont bien avare de solution politique et c’est bien normal, ce n’est pas leur rôle. Cependant, il est bien difficile de faire l’impasse sur un point, c’est-à-dire la décroissance, puisque la production de gaz à effet de serre est directement liée à l’activité économique. Mais qui dit décroissance, dit rareté donc gestion et planification. Et qui dit gestion et planification dit redistribution, puisque la croissance n’est plus là pour gaver les riches tout en entretenant une consommation décente pour le reste de la population.

Les scientifiques évitent et récusent généralement le concept, mais tout ça fait vachement penser à du socialisme ! C’est pourquoi la droite réactionnaire parle (à juste titre d’ailleurs) « d’idéologie pastèque », c’est-à-dire verte à l’extérieur et rouge à l’intérieur. Cependant, les partis politiques dits écologistes restent très discrets eux aussi sur la question. Parfois volontairement, pour des raisons électoralistes, mais, plus souvent, parce qu’incapable de sortir eux-mêmes du paradigme du libéralisme économique. C’est pour cette raison que la rhétorique des « petits gestes » est aussi présente dans les têtes et les discours. Et c’est aussi pour cette raison que le « greenwashing » a à ce point monopolisé le problème environnemental. Comme ils ont peur de dire les choses comme elles le doivent, on tourne autour du pot et on attend de régler la quadrature du cercle ! Mais pendant ce temps le climat continue de changer et les années se perdent.  

Dans un article sur le cas du 3e lien à Québec, j’avais proposé de revoir l’urbanisme des villes afin de réduire, non pas le transport routier, mais le besoin de transport. Ici, il m’apparait clair que l’anarchie productiviste qu’impose le modèle économique des traités de libre-échange est l’une des raisons qui provoquent la grande majorité des GES, mais aussi limite la souveraineté politique des États[4], donc leur possibilité d’agir sur l’économie et le climat. Cette situation est aisément compréhensible, puisque ces traités sont justement signés dans le but d’entrainer de la croissance.

À l’inverse, c’est le circuit court qui doit être envisagé et tout ce qui peut être relocalisé doit l’être par principe. Cependant, ce genre de politique va à l’encontre des volontés d’enrichissement de la bourgeoisie (qu’elle soit de droite ou de gauche) et impose la redistribution, sans quoi le système d’échange se bloquera rapidement[5].

Comme on le voit, derrière l’écologie politique, se cache réellement un projet socialiste. Peut-être pas du genre marxiste-léniniste, mais socialiste quand même ! Il me semble urgent que les partis verts du monde le réalisent, car autrement ils seront dans l’incapacité de faire autre chose que ce que font déjà les vieux partis sociaux-démocrates et libéraux-progressistes. C’est-à-dire, taxer et sermonner les pauvres pour un mode de vie que les bourgeois ont imposé et construit à leur seul profit !

Benedikt Arden (octobre 2019)


[1] Je pense ici à un capitalisme de « castes », dans lequel la bourgeoisie devient héréditaire en droits et dont la liberté économique est supprimée au profit des privilèges. Autrement dit, un capitalisme féodal.
[2] Pour les intéressés, j’ai rédigé un texte qui traite spécifiquement de la question.
[3] Je résume évidemment ici à l’excès !
[4] Il n’est pas ici question de nationalisme, puisque la souveraineté est également nécessaire à la coordination internationale en fut d’une décroissance équitable.
[5] Les riches ont besoin des bras des pauvres, mais aussi qu’ils consomment. C’est ce qu’avait compris la bourgeoisie antiesclavagiste aux É-U lors de la Guerre de Sécession. 

lundi 30 septembre 2019

Au-delà de la réforme électorale


Si, lors de la dernière campagne électorale provinciale, la Coalition avenir Québec (CAQ), Québec solidaire (QS) et le Parti Québécois (PQ) se sont livré bien des batailles, ils se sont au moins entendus sur un point : la mise en place du mode de scrutin proportionnel mixte compensatoire. Beaucoup s’en sont félicités, en se disant que l’affaire était dans le sac. Effectivement, la représentation parlementaire était pour une fois très majoritairement favorable à cette vieille réforme qui traine depuis plus de cent ans, mais c’était ne pas tenir compte de la bonne vieille tradition du rétropédalage que nous a habitué le PQ d’avant 2006 et qui a été une nouvelle fois honoré le PLC.

Il est malheureusement tout à craindre que cette tradition soit encore une fois respectée par la CAQ, puisque ses député(e)s semblent plus craindre pour leur siège que pour leur parole, car, plus les échéances se rapprochent, plus la remise en cause de cette réforme se fait sentir. Il est d’ailleurs pratiquement admis que celle-ci ne sera pas mise en place pour l’échéance de 2022. Le « joker » d’un référendum sur cette question, en même temps que ces prochaines élections, a même été mis de l’avant par François Legault ! Peut-être s’imagine-t-il que de noyer le débat parmi l’ensemble des polémiques d’une campagne électorale pourra l’aider à se sortir de l’impasse dans lequel il s’est embourbé.

Il est en effet facile de promettre plein de choses avant d’être aux affaires et la réforme du mode de scrutin est le genre de promesse que les partis font dans l’opposition, mais abandonnent rapidement après avoir goûté au privilège du système uninominal à un tour ! Il est connu que ce système avantage les partis en tête et déforme la députation, au point même où il arrive qu’un gouvernement puisse être majoritaire avec moins de voix que l’opposition. C’est ce qui est arrivé en 1998, avec le PQ de Lucien Bouchard, qui avec 42,9% du vote s’est vu attribué 77 député(e)s contre 47 député(e)s pour un score de 43,6% pour le PLQ.

Le souci est bien évidemment celui de la disparité de l’électorat par circonscription qui désavantage les partis qui ont un électorat très concentré. Un parti comme la CAQ est désormais très avantagé par le mode actuel de scrutin puisque son électorat est très étendu, car composé de la majorité francophone, et peut reprendre facilement le pouvoir. À contrario, l’électorat pur & dur du PLQ (les anglophones et allophones) et celui de QS (étudiants et jeunes urbains) sont très concentrés dans les circonscriptions des grandes villes, ce qui limite le nombre de députés potentiel.

Ces partis peuvent bien sûr prendre des sièges en dehors de ses circonscriptions (les libéraux l’ont souvent fait), mais cela peut aussi prendre beaucoup de temps puisque la tentation du « vote utile » est très tenace, surtout à l’encontre des tiers partis. Notons que quand cela finit par arriver, les gains en députés sont généralement beaucoup plus massifs que l’augmentation du nombre de voix pourrait le laisser croire. C’est aussi à ce moment que l’envie de réformer le mode de scrutin perd de son intensité. C’est tout le paradoxe que nous vivons depuis des décennies.

Notre système électif, hérité du parlementarisme britannique, est un système oligarchique, essentiellement pensé pour le bipartisme. Dès lors que plusieurs partis politiques animent l’électorat, comme c’est le cas au Québec, le système devient bancal et mésadapté. Il y a évidemment quelques avantages, qui sont et seront matraqués (notamment la relation entre le député et sa circonscription, la stabilité gouvernementale …), mais rien qui suppose un grand soucie de la démocratie.

À contrario, les défauts du système actuel sont légion et le premier (et non le moindre) est l’inutilité de la plupart des votes. Il est effectivement peu attractif de faire l'effort de voter lorsque l’on vit dans le « château fort » de l’autre camp, puisque le vote n’aura aucun n’impact hormis les quelques sous que donne cet effort pour le parti. En réalité, le vote qui compte vraiment est celui des circonscriptions pivots. Dans les autres cas, le vote est plus symbolique qu’autre chose.

En parallèle du système électif, la représentation par circonscription a, quant à lui, surtout été pensée pour être un scrutin personnel et peu partisan. Un peu comme le maire d’une ville, que l’on choisit plus pour sa personne que pour son parti d’appartenance (quand il en a un). Mais, comme chacun sait, la vie politique du Québec est d’abord centrée sur les partis, c’est pourquoi le mode de scrutin proportionnel compensatoire mixte semble être le plus admis parmi les partisans de la réforme. Parce que c’est le plus facilement adaptable à notre situation.

Ce système se caractérise par une grande ressemblance à celui qui existe déjà, mais avec moins de circonscriptions et avec l’ajout d’une compensation sur la base du score global. De cette manière, les scénarios à l’italienne (ou à l’israélienne!) deviennent beaucoup moins probables. Cependant, la réforme n’est quand même que compensatoire et la représentation pourrait encore être biaisée à l’avantage du gagnant, tout dépendant la méthode de compensation qui sera retenue.

Mais pourquoi opter pour un mode de calcul qui avantagerait le gagnant, si l’objectif est de justement y mettre un terme ? « Question de stabilité politique ! » riposteront les habitués de la représentation oligarchique. Ceux-ci ne manqueront pas non plus de rappeler tout plein de réformes qui ont dû passer outre le consensus parlementaire pour se faire. La récente décriminalisation du cannabis par le PLC ou l’adoption de la loi 21 seraient des exemples de réformes qui auraient pu être bloquées si la représentation avait été compensée. Cet argument est effectivement valable et il est vrai que de changer le mode de scrutin actuel, par un système compensatoire, est loin de régler le déficit de démocratie du régime de Westminster. 

Mais en prenant un peu de hauteur, il s’avère parfaitement possible de garantir la stabilité du pouvoir politique tout en étant parfaitement démocratique. Pour ce faire il nous faut cependant sortir des réformettes et repenser complètement l’héritage du parlementarisme britannique. Dans cette optique, il est toujours bien de revoir ce que les penseurs du politique ont déjà proposé il y a déjà plusieurs centaines d’années. Car, notons-le, tous ces débats ne datent pas d’hier ! 

Pour ce faire, il faut se rappeler que les fonctions du pouvoir politique sont multiples. Nous avons pris l’habitude de les confondre, mais ce pouvoir se sépare en pouvoir « législatif » et « exécutif ». En somme, le député propose et vote les lois et le ministre dirige et oriente son exécution. Dans le système actuel, le ministre doit d’abord être législateur. Cela pourrait sembler légitime, puisqu’il doit passer par les urnes, mais bien des problèmes de représentativité viennent aussi de là, étant donné que l’exécutif porte une double casquette.

Les deux types de pouvoir se confondant, le parti obtenant la majorité des députés dans notre système peut devenir une quasi-dictature pour 4 ans, étant donné que les réformes souhaitées peuvent être réalisées sans une majorité de soutiens dans la population. Je dis ça je ne dis rien !

Là-dessus, plusieurs pistes existent, notamment celle des États-Unis. Cependant, la nature confédérale de ce pays, son immensité en termes de population et sa diversité économique en font un cas spécial. Sans compter que l’élection du président se fait de manière indirecte et n’est pas dépourvue de déformation elle non plus. Comme pour l’élection de Trump, qui s’est faite avec moins de voix que son adversaire. Néanmoins, le système présidentiel de base reste une bonne alternative s’il est adapté à la réalité du pays.

Par exemple, on pourrait imaginer un parlement législatif renouvelé aux 4 ou 5 ans par un suffrage proportionnel intégral et une élection présidentielle séparée (qui aurait lieu idéalement une année différente) au suffrage universel direct (probablement en deux ou trois tours). De cette manière, l’exécutif se concentrerait sur ses affaires et laisserait les réformes aux députés. Ce faisant, le pouvoir devient beaucoup moins fort et autoritaire, sans toutefois se bloquer complètement. Les réformes promises par le gagnant de l’élection présidentielle[1] ne passeront peut-être pas aussi facilement que dans notre présent système, mais consolons-nous en nous disant que les réformes antisociales pourront également être bloquées sans avoir à constamment mobiliser le mouvement social dans des grèves interminables et des moyens de pression parfois contraignants pour le public. 

De toute façon, les réformes les plus polémiques n’ont pas vocation à passer par un gouvernement ou par une majorité de députés, puisque dans chacun des cas, l’élection seule ne signifie pas accord global sur le programme. Par exemple, l’électorat du PLQ et du PQ est surtout polarisé par la seule question du fédéralisme canadien. L’électorat de la CAQ et de QS se constitue à contrario plus sur une vague opposition entre gauche et droite. Autrement dit, le vote pour l’un où l’autre de ces partis représente un accord général sur les principaux points de la plateforme du parti et une position générale dans le débat public, mais certainement pas un accord à 100% sur le programme du parti soutenu.

On a tous des réserves sur l’un ou l’autre des points d’un programme et c’est tout à fait normal. Un parti est généralement élu sur la base de quelques questions clés, voire par le rejet du concurrent (donc par défaut). C’est pourquoi les réformes les plus polémiques doivent nécessairement passer par référendum pour être démocratiquement valides. Et ceci, peu importe le système électoral en place, puisque ce problème est directement issu de la partisanerie politique. Qui, il faut bien l’avouer, n’est pas sans défaut elle non plus !

Dès l’instant où les pouvoirs sont séparés et que les institutions sont pensées pour trancher les grandes questions de société, plus besoin de gouvernement fort, de mesure antidémocratique et (surtout) plus besoin de s’en faire pour la stabilité du gouvernement, puisque celui-ci est directement élu et non plus désigné par le parti ayant le plus de députés.

Néanmoins, un élément fondamental reste encore à la décharge de ces propositions. Il s’agit bien sûr de l’éducation politique des citoyens en ce qui a trait aux responsabilités qu’implique un renforcement de la démocratie. L’éducation politique et philosophique est déjà de mise dans une société moderne, mais dans une société qui vise le plus haut niveau démocratie, un effort substantiel doit également être fait du point de vue de l’éducation.

L’éducation gratuite et universelle, de la maternelle à l’université, va de soi comme présupposé à la démocratie participative et directe. Démocratie, qui d’ailleurs, n’a aucune raison de se limiter au débat public et au régime politique, mais devrait également s’étendre à tous les secteurs de l’économie dans lequel le citoyen est impliqué. Cependant, cela nous mènerait peut-être un peu trop loin (le socialisme) et les populistes de droite, partisans de la propriété privée des moyens de production, risquent de moins apprécier ce genre d’appel au peuple !

Évidemment, un renforcement de la démocratie ne se fait pas comme ça et une personne seule ne peut prétendre détenir le modèle ultime, car celui-ci doit être en phase avec la réalité du peuple. Je ne prétends donc pas que le modèle que je propose soit indépassable, mais je crois néanmoins qu’il répond bien aux quelques arguments que les partisans du modèle actuel nous rabattent dans leurs multiples tribunes.

En conclusion, j’ajouterai que la remise en cause du système électoral et, plus encore, à la remise en cause de la constitution canadienne rime en tout point avec le projet d’indépendance du Québec. Loin d’être une lubie nationaliste servant à protéger la religion et les mœurs d’antan, l’indépendance du Québec est d’abord et avant tout un projet de construction politique inclusif. C’est-à-dire une constituante dans lequel la construction d’un système électif pourra émerger sans avoir à tenir compte des traditions britanniques issues du 18e siècle.

Je dis ça, je dis rien !

Benedikt Arden (septembre 2019)  




[1] En fait, il n’y aurait plus de promesse de réforme au niveau présidentielle, mais uniquement au niveau législatif. Le président serait choisi sur base moins idéologique que pragmatique.



mercredi 12 juin 2019

La gauche radicale doit-elle boycotter les élections et les institutions ?


L’idée n’est pas neuve et celle-ci existe depuis le tout début de nos systèmes électifs représentatifs, ceux que nous appelons un peu vite « démocratie ». Tous les courants de pensée radicalement opposés au système en place ont d’ailleurs leurs franges antiparlementaires et ceci autant à droite qu’à gauche. C’est d’autant plus le cas pour la gauche, que l’un de ses principaux courants de pensée (l’anarchisme) est ontologiquement opposé à toute forme de pouvoir. C’est-à-dire que celui-ci est opposé au principe même d’autorité politique, eut-elle pour fonction de changer l’ordre établi.

Cependant, ici, l’idée n’est pas de traiter des idéaux anarchistes, mais bien de la tactique du boycott des élections et des institutions bourgeoises en général. La gauche radicale s’est depuis toujours déchirée sur la question. Et encore aujourd’hui, le bien-fondé de la question reste encore tout à fait d’actualité, puisque plusieurs groupes politiques ont récemment appelé à participer comme à boycotter les dernières élections européennes, qui a d’ailleurs eu un d’abstention de près de 50% !

L’idée des partisans du boycott est bien sûr de ne pas se rendre coupables de participer au système qu’ils combattent. Ce fut le cas, par exemple, pour les « frexiters » du PRCF[1], lors des dernières élections européennes, mais ce fut également le cas du parti communiste révolutionnaire, lors des élections provinciales québécoises d’octobre 2018. Même si d’innombrables cas équivalents peuvent être retrouvés ici ou là, le modus operandi est presque toujours le même, soit officiellement dénoncer le système par le boycott et officieusement s’accaparer d’une façon ou d’une autre le score de l’abstention comme d’une victoire électorale.

Pourtant, une chose est sûre, l’abstention est aussi vieille que les élections elles-mêmes et jamais aucune d’entre elles ne s’est fait annuler pour cause de manque de participation. Même des élections aussi ignorées que celles des commissions scolaires, qui ont un taux de participation d’environ 5% (c’est-à-dire une abstention d’environ 95%!), n’ont jamais été annulées pour cette raison. Les organisateurs et les participants s’offusquent bien sûr du manque de participation des citoyens, mais le message qui est généralement perçu est surtout que les gens sont désintéressés à la chose publique et développent du cynisme, mais jamais qu’ils s’opposent au système en place. Même dans un pays rongé par une guerre de sécession, comme celle qui a lieu en ce moment même en Ukraine, ne suffit pas à faire admettre aux dirigeants que l’abstention puisse s’apparenter à un boycott. Et c’est bien normal, puisque ceux qui dominent le système en place n’ont aucun intérêt à délégitimer un système électif qui les favorise. Cela reviendrait à saper leur propre légitimité « démocratique ». 

Mais alors, pourquoi est-ce que des organisations d’extrême gauche continuent-elles à faire du tapage autour d’un boycott qui n’a historiquement jamais porté de fruits ? Après tout, si l’on ne souhaite pas participer aux élections, rien ne nous y oblige. Il y a toute sorte d’autres moyens de faire de la politique, même que certains diront que c’est justement hors des élections que la vraie politique se pratique. En fait, la vraie question serait surtout de savoir qu’elle est le rôle que l’on souhaite se donner dans tout ça, car le lobbying social et écologique de bien des ONG a démontré qu’il est tout à fait possible d’avoir un impact sur le monde sans gagner une quelconque élection.

Le dilemme de la participation ne vient donc pas des organisations de la « société civile », mais bien des organisations révolutionnaires, puisque celles-ci se donnent pour vocation de prendre les reines du pouvoir ou de le détruire pour créer un autre ordre. Ils ne peuvent donc pas se contenter d’influencer le pouvoir. Ils ont besoin d’éliminer complètement le pouvoir en place pour mettre en pratique leurs idées. C’est dans cette optique que la question de la participation aux élections se pose. Dans pareil cas, les données du dilemme sont très simples. Soit on joue le jeu institutionnel, soit on entreprend des actions clandestines en vue d’une prise de pouvoir illégale soit on tente de faire les deux à la fois.
C’est en partie pour résoudre ce dilemme que Lénine écrivit le 7e chapitre de « La maladie infantile du communisme », dans lequel il répondait aux « gauchistes[2] » allemands et hollandais qui souhaitaient boycotter les élections et les institutions bourgeoises comme pratique révolutionnaire :

Si même ce n'était pas des "millions" et des "légions" [comme le concède les communistes de « gauche» NDLR], mais simplement une minorité assez importante d'ouvriers industriels qui suivait les prêtres catholiques, et d'ouvriers agricoles qui suivait les grands propriétaires fonciers (…), il en résulterait déjà sans le moindre doute que le parlementarisme en Allemagne n'a pas encore fait son temps politiquement, que la participation aux élections parlementaires et aux luttes parlementaires est obligatoire pour le parti du prolétariat révolutionnaire précisément afin d'éduquer les couches retardataires de sa classe, précisément afin d'éveiller et d'éclairer la masse villageoise inculte, opprimée et ignorante. Tant que vous n'avez pas la force de dissoudre le parlement bourgeois et toutes les autres institutions réactionnaires, vous êtes tenus de travailler dans ces institutions précisément parce qu'il s'y trouve encore des ouvriers abrutis par la prêtraille et par l'atmosphère étouffante des trous de province. (…)

Nous, bolcheviks, avons participé aux parlements les plus contre-révolutionnaires, et l'expérience a montré que cette participation avait été non seulement utile, mais même indispensable au parti du prolétariat révolutionnaire, précisément après la première révolution bourgeoise en Russie (1905), pour préparer la seconde révolution bourgeoise (février 1917) et puis la révolution socialiste (octobre 1917). (…) Les Hollandais et les "gauches" en général raisonnent ici en doctrinaires de la révolution, qui n'ont jamais participé à une révolution véritable, ou qui n'ont jamais médité l'histoire des révolutions, ou qui prennent naïvement la "négation" subjective d'une institution réactionnaire pour sa destruction effective par les forces conjuguées de divers facteurs objectifs. Le moyen le plus sûr de discréditer une nouvelle idée politique (et pas seulement politique) et de lui nuire, c'est de la défendre en la poussant à l'absurde.

Ce que Lénine présente ici comme une « idée poussée à l’absurde » est ce besoin de boycotter par principe l’élection et l’institution combattue, puisqu’elles offrent tout de même des opportunités au combat révolutionnaire clandestin. Il faut simplement s’ajuster à la situation pour en tirer le meilleur profit et ne pas être dogmatique. Ce sur quoi Lénine insiste est qu’il peut être tout à fait juste de participer à toutes les élections, comme a aucune. Il peut aussi être pertinent de donner des consignes de vote ou d’appeler au vote blanc[3], mais le boycott par principe des institutions qui touche les masses prouvent simplement que leurs partisans ne font pas de politique, mais plutôt de l’idéologie.

Je précise qu’il en va de même pour les syndicats réformistes et leurs manifestations, trop souvent boycottés par l’extrême gauche au nom de la « radicalité ». Prêcher la pureté dans son coin et agir en dehors des masses n’apporte rien de plus que la marginalisation et laisse le champ libre aux organisations centristes, voire réactionnaires.

Je fais la nuance, car pour agir politiquement, il faut avoir une prise sur le réel et la théorie marxiste précise bien que c’est dans le nombre que se joue la force des faibles. Évidemment, on peut parfaitement être en désaccord avec le marxisme et plutôt favoriser le réseautage et le complot au combat de classes, mais dans tous les cas, le boycott des institutions comme action proactive ne présente aucun intérêt.

Les systèmes électoraux ainsi que les institutions sont effectivement biaisés, puisque façonnés par ceux qui en tirent profit, mais l’intérêt pour les révolutionnaires ne devrait pas être de nuire à la gauche radicale quand elle participe aux élections. D’un point de vue purement théorique, le choix de la politique du pire pourrait se justifier par un résonnement dialectique[4], mais comme le dirait Frédéric Lordon, la politique du pire peut se révéler du provisoire qui dure ! Il est donc très hasardeux de valoriser la victoire de nos adversaires pour favoriser la radicalisation de l’opposition, puisque l’Histoire a démontré mainte fois que l’hégémonie favorise d’abord et avant tout l’hégémonie! Le matérialisme dialectique, ou plus précisément « le passage du quantitatif au qualitatif », ne doit pas être compris comme une mécanique de science naturelle, mais comme une tendance de long terme. C’est pourquoi l’espoir et les petites victoires participent aussi à la montée des mouvements radicaux. Les années soixante l’ont d’ailleurs largement démontré, avec cette émergence protéiforme de contestations, qui ont caractérisé cette époque.

En fait, tout est question de contexte et de dosage. Il n’y a pas de recette magique, si ce n’est une bonne capacité à analyser les rapports de force et les causalités de nos gestes. Parfois, la gauche institutionnelle peut être le pire ennemi du progressisme, quand celle-ci usurpe l’étiquette de « gauche », comme pour le parti socialiste (voir parfois les macronistes) en France, le parti démocrate aux États-Unis ou le nouveau parti démocratique et le parti libéral au Canada. Dans pareille cas, le vote dit « utile » est absurde, puisque ces partis pourront opérés des politiques de droite, avec l’assentiment des syndicats et de leur électorat, ce qui rendra encore plus difficile de résister à leurs politiques. Néanmoins, les partis qui comportent encore un personnel combattant et minimalement désintéressé, même si social-démocrate et modéré, peuvent s’avérer pertinents à soutenir.

Il faut tout de même maintenir du recul vis-à-vis de la partisanerie, car des trahisons, comme celle de SYRIZA en Grèce, sont toujours à risque de survenir. Dans pareil cas, la leçon a tirée n’est pas le boycott des institutions, mais plutôt celui des traitres.

Rappelons ce qu’écrivait Lénine « tant que vous n'avez pas la force de dissoudre le parlement bourgeois et toutes les autres institutions réactionnaires, vous êtes tenus de travailler dans ces institutions », car elles font partie de la réalité. Une réalité à combattre, n’en reste pas moins une réalité et vivre dans le déni de cette réalité, c’est abandonner le monde que l’on souhaite changer !

Benedikt Arden, juin 2019


[1] Pôle de renaissance communiste en France, une organisation marxiste-léniniste et souverainiste.
[2] Dans le sens qu’ils étaient à gauche de la ligne que Lénine jugeait juste.
[3] Notamment pour des cas comme le deuxième tour de la présidentielle de 2017, entre Lepen et Macron.
[4] Au sens où la souffrance des victimes de l’État en place, amplifie l’appui à la révolution souhaitée.

samedi 1 juin 2019

Apocalypse now? Retour sur les élections européennes 2019


Les élections européennes étant maintenant derrière nous, il nous est enfin possible d’en faire le bilan. Je ne vais pas rappeler dans le détail l’ensemble des résultats de la soirée du 26 mai (ceux-ci sont disponibles ici), mais je vais quand même en rappeler l’essentiel.

En tête, le Rassemblement national (RN), avec 23,33%. Vient ensuite La République en marche! (LREM), avec 22,41%. En troisième place, Europe Écologie Les Verts (EELV) avec 13,48%. En 4e position, Les républicains (LR), avec 8,48%. Viennent ensuite La France insoumise (FI) avec 6,31% et le Parti socialiste (PS) avec 6,19%.

En résumé, le parti présidentiel rate son pari de « faire barrage » à l’extrême droite et passe deuxième. Ensuite, net montée de EELV et grosse défaite pour les Républicains et la FI. Comme je le mentionnais dans mon 1er article sur ces élections, les résultats n’ont pas tellement d’importance, puisque les députés européens n’ont a peu près pas de pouvoirs politiques[1]. Si ce n’est de bloquer les traités de libre-échange et autres avancés néolibérales, s’ils sont suffisamment nombreux bien sûr. Ce qui n’aurait (notons-le) pas été le cas, même avec une FI en tête.

Les députés n’ont donc absolument pas « le pouvoir de diriger l’Europe », comme l’a si franchement exprimé l’ancien président français, Valéry Giscard d’Estaing. Les élections européennes sont donc beaucoup plus un sondage grandeur nature, qu’autre chose. Cela étant dit, ce « sondage » comporte néanmoins un grand intérêt pour anticiper les stratégies futures qui auront lieu lors des prochains scrutins nationaux, qui eux comptent beaucoup plus.

Pour ce qui est de ces stratégies, les résultats de ces élections risquent de peser assez lourd, puisque contrairement à ce qu’on pourrait le croire, le parti présidentiel ne sort pas vraiment perdant de ces élections, même s’il avait probablement préféré arriver devant le RN. Comme vous le savez, les élections européennes se font au scrutin proportionnel à un tour, c’est pourquoi le mot d’ordre de « faire barrage au RN » était ridicule dans les circonstances.  Cependant, la nouvelle dichotomie entre « progressiste VS populiste », voulue par LREM et confirmée dans les votes, s’interprète différemment dans les élections à deux tours, car le RN reste encore le parti le plus détesté de France, même s’il est aussi visiblement le 1er ! C’est pour cette raison que le parti présidentiel a tout intérêt (enfin, à court terme) à ce que sa principale opposition soit l’extrême droite, plutôt que la gauche.

Tant que l’électorat de gauche restera suffisamment divisé, le parti présidentiel pourra compter sur un réservoir de voix suffisant pour se maintenir au pouvoir et ceci, peu importe la violence sociale de ses politiques. En réalité, le système politique français est ainsi fait que le RN doit à lui seul obtenir un score de plus de 50% pour arriver au pouvoir. Mais justement, il est bien possible que la violence politique du parti présidentiel devienne telle que le RN finisse par défoncer ce fameux plafond de verre, même si ce n’est pas encore demain la veille.

Cela est peut-être dur à encaisser pour la gauche radicale, mais le RN est aussi le parti politique le plus populaire chez les pauvres et les ouvriers. À l’inverse, LREM est le parti le plus populaire chez les retraités, les cadres et (surtout) les plus riches! Le clivage actuel est donc incontestablement un clivage de classes, même si les initiés savent pertinemment que le RN est encore moins « sociale » que le PS[2]. Il est donc particulièrement urgent de combattre le RN sur cette base et non pas sur le vieil antifascisme défraichi que les macronistes usent et abusent depuis le début, dans leur communication. La meilleure façon de faire une politique de droite est encore de la prétendre de « gauche », mais encore faut-il que cette politique s’oppose à une droite plus dure du point de vue identitaire pour que le stratagème fonctionne, ce que le RN incarne à merveille.

Pour en revenir avec l’analyse du vote, je prétendais dans mon article d’avant campagne que la tendance actuelle irait au détriment du parti « Les Républicains », puisque le RN visait cet électorat. Une enquête postélectorale de l’institut IPSOS nous révèle qu’il en fut ainsi pour 18% de l’ancien électorat LR, ce qui était prévisible. Cependant, la raison qui explique le mieux l’effondrement du parti de droite[3] reste un incroyable report de ses voix vers la liste macroniste (27%). Il s’agit incontestablement de son électorat retraité et centriste comme l’enquête le révèle, tandis que son aile identitaire et xénophobe s’est donnée corps et âme au RN. En somme, c’est 45% de voix en moins pour l’ancien parti de Sarkozy et de Chirac, ce qui le mène à la marginalité.

Pour ce qui est du score de EELV, lui aussi s’explique facilement. Si nous nous référons bien à l’étude citée plus haut, le score proviendrait pour une bonne part d’un report de voix issue du PS (24%) ainsi que de l’aile « gauche » de LREM (14%). Celles probablement déçues par sa politique anti écologique. Politique justement incarnée par la démission de Nicolas Hulot. En fait, c’est la politique du président qui explique en grande partie ces résultats, car sa politique de répression contre les « gilets jaunes » et ses réformes néolibérales ont drainé vers lui une bonne part de l’électorat de droite et on fait fuir une partie de son aile gauche au profit de EELV[4]. Ce dernier étant aussi volontaire sur la question de l’Union européenne que LREM, il est assez facile d’apercevoir les passerelles entre ces partis, d’autant plus que son représentant ne présente pas vraiment son parti comme de gauche, puisqu’il adopte, lui aussi, une rhétorique « ni gauche ni droite ». Comme le RN et LREM en fin de compte …  

Pour ce qui est de la France insoumise, la défaite est au moins aussi grande que celle de la droite. Cela était prévisible, mais elle l’a été bien plus que prévu. À mon avis, la défaite est à lier à plusieurs facteurs, dont le changement de stratégie reste le plus évident. Le souhait plus ou moins officiel de prendre le monopole à gauche est à l’origine d’une communication beaucoup trop axée sur l’électorat PS/EELV, qui s’est avéré un échec complet. Non seulement cet électorat n’a pas rejoint la FI, mais elle lui a également fait perdre une partie de son électorat souverainiste au profit de l’abstention et du RN … Ce qui est à l’origine du score de Jean-Luc Mélenchon (JLM) à la présidentielle était le « populisme de gauche » à la PODEMOS, voire à la Chavez, avec un fort accent souverainiste et eurosceptique. Flatter l’électorat eurobéats me semble donc la principale erreur. 

Ensuite, je noterai quelques autres points qui ont aussi fortement pesé sur la défaite de la FI. En premier lieu, la liste concurrente du parti communiste français (PCF) qui lui a fait plus ou moins directement perdre 2,4%. Rappelons que le score du Front de gauche aux élections européennes de 2014 (6,61%) incluait le PCF. Ensuite, est-il utile de rappeler toute la répression politique qu’a subi la FI ? Sans compter les polémiques idiotes sur le cas de JLM ainsi que la mauvaise gestion des conflits internes, sans compter les défections de plusieurs représentants de leur aile souverainiste.

En dernier lieu, notons que l’abstention, qui a surtout touché les plus jeunes, a principalement touché la France insoumise. Selon l’IPSOS, l’électorat principal de JLM lors de l’élection présidentielle de 2017 était les jeunes de 18-24 ans, qui ont votés FI à 30% ainsi que les chômeurs, qui sont à 31%. Selon notre étude sociologique des élections européennes, 53% des abstentionnistes sont des chômeurs et 61% sont dans la catégorie des 18-24 ans. La preuve n’est pas hors de tout doute, mais gageons qu’une bonne partie des électeurs de la FI se sont abstenus. Ceci, d’autant plus que certains groupes, qui ont soutenu la candidature de JLM en 2017, ont appelé au boycottage de l’élection afin de ne pas « valider l’institution » !

À ce sujet (le boycottage), notons que le résultat concret de ceux qui pensaient porter la « lutte des classes » et la sortie de l’UE à son paroxysme par « l’abstention citoyenne » ont au moins indirectement participé à la victoire du RN et de Macron, ainsi qu’au sabotage de leur principale opposition progressiste … Enfin, la « politique du boycott » à ses raisons que la raison ignore ! Et pour les plus « léninistes » d’entre eux, je les référerais à ce qu’en écrivait justement Lénine en son temps (et qui est encore tout à fait valable aujourd’hui).

En conclusion, je crois qu’il est pertinent comme jamais que la France insoumise renoue avec sa stratégie de 2017. Si une leçon peut être tirée de ces élections, c’est bien l’inefficacité de l’union des gauches, puisqu’une bonne partie d’entre elles reste perdue dans leur rêve européiste. L’expérience le démontre, cette « gauche » se vendra à droite plutôt que d’accepter la réalité de l’UE, alors il est inutile de changer sa communication et son programme pour elle. Le programme de la FI était le plus révolutionnaire des programmes envisageables à court terme. Pour mettre en place ce programme, il faut certes sortir des traités européens, mais sans faire croire pour autant que cette sortie soit autre chose qu’une sortie l’Union européenne tout court, puisque la substance de l’UE est justement ces traités. Comme sortir de n’importe quels traités de libre-échange implique nécessairement de sortir de l’institution qui la gère.

J’espère que la France insoumise saura relever le défi, car, de son exemple, impliquera beaucoup dans les autres pays. Mêmes pour ceux qui vivent et luttent hors d’Europe, comme chez nous au Québec.

Salut internationaliste à mes ami(e)s français et bonne chance !

Benedikt Arden (fin mai 2019) 


[1] C’est aussi pour cette raison que je ne traiterai pas des résultats en dehors de France.
[2] Ironiquement, le parti socialiste a été lourdement sanctionné par ce même électorat et pour la même raison.
[3] Rappelons que ce parti avait relativement survécu au désastre des législatives, contrairement au PS.
[4] En somme, LREM a perdu des plumes à gauche, mais en a retrouvé à droite.

mardi 21 mai 2019

À quoi sert l’Union européenne ?


S’il y a bien une notion que je trouve difficilement compréhensible de la part de la gauche radicale française, c’est bien l’adhésion et l’attachement à l’Union européenne. Évidemment, le concept « d’Europe » comporte une part de réalité objective, en termes de lien de civilisation, d’Histoire et de proximités politiques, mais « l’unité politique de l’Europe » ne me semble pas être un projet à ce point clair qu’il devrait aller de soi. En tout cas, pas au point de soutenir la construction de cette entité supranationale et intrinsèquement néolibérale qu’est l’Union européenne (UE) !

Pourtant, le « rêve européen » n’est pas seulement une lubie d’extrême droite (l’Europe « blanche »!) ou du Vatican (le « pays » du Christianisme), comme on pourrait être tenté de le croire[1], puisqu’elle se retrouve dans tout le spectre des positionnements idéologiques, notamment à gauche. Notons au passage que la notion politique « d’Europe » est particulièrement floue, ce qui explique avec quelle facilité elle capte l’adhésion. Celle-ci laisse donc à tout un chacun la chance de développer sa propre thèse sur ce que devrait être « l’Europe », même si elle s’accompagne généralement d’une adhésion plus ou moins profonde à l’entité politique concrète qu’est l'UE. Je précise la différence, car, contrairement aux thèses des uns et des autres, l’Union européenne, elle, reste un projet politique et économique bien précis, qui ne devrait pas avoir à se confondre avec des rêveries idéalistes pour être jugé. Surtout que son bilan commence à se faire sentir sérieusement.

Pourtant, entre l’Europe des travailleurs de la gauche radicale et l’Europe des nations de la droite nationaliste, il existe une entité politique concrète. Une entité politique néolibérale qui se fiche éperdument des pays comme des peuples qui les composent et qui impose une gestion de la société qui ne devrait pas faire consensus, surtout à gauche! Cependant, bien des gens de cette famille politique semblent encore s’illusionner sur la nature de l’entité qu’ils défendent et vont parfois même jusqu’à vouer aux gémonies ceux qui appellent à en sortir.

Je sais que l'étiquette « souverainiste » a mauvaise presse en France, puisque considérée comme un nationalisme non assumé, cependant la remise en question de l’UE ne devrait pas avoir à se confondre avec un positionnement nationaliste. Parce que, soyons franc, en quoi la défense de l’UE est-elle moins une forme de nationalisme que la recherche de la souveraineté des nations qui la compose ? Autant sur la base du « sans-frontiérisme » que de l’internationalisme bien comprit, il est absurde d’opposer une entité multinationale à un État classique. Il y a bien une frontière entre l’EU et les autres pays et tous ceux qui militent pour la constitution des « États-Unis d’Europe » travaillent bien pour la constitution d’un nouvel État! Alors, il est ridicule de considérer la sortie de l’UE comme une forme déguisée de nationalisme, alors que le projet de l’UE est carrément un nationalisme de type impérial !

Cela frappe aux yeux à quel point cette évidence n’est pas mise en avant par la gauche internationaliste. Pourtant, entre la défense de l’État-nation et celle de l’Union européenne, il n’y a qu’une simple différence d’échelle. Pourtant, la gauche pro-UE se prive rarement du plaisir de qualifier ses adversaires de dérive « nationaliste », alors que l’accusation pourrait tout aussi bien leur être renvoyée telle quelle ! « L’Europe unie » sous leadership allemand n’était-elle pas l’un des projets phares de l’Allemagne nazie ?! « J'exagère ? Peut-être, mais l'Empire européen est encore le maitre mot de l’extrême droite racialiste allemande, et française, alors il ne va absolument pas de soi que l’UE (actuelle ou fantasmée), défendue par la gauche, soit l’antithèse absolue au nationalisme et au repli identitaire…      

Ce qui est le plus affligeant, dans ce vœu pieux de construire une Europe fédérale, est que l’Union européenne n’est, en définitive, même pas un État en devenir. En réalité, l’UE a plus à voir avec un traité de libre-échange qu’avec un État, même si elle est beaucoup plus complexe juridiquement. Je m’explique.

Les États-nations classiques sont normalement la juxtaposition d’un peuple, d’une langue et d’un territoire organisé par une entité juridique appelée « État ». Le cœur de l'État n’est pas toujours un peuple au sens ethnique du terme, mais une nation viable comporte toujours des notions plus ou moins évidentes d’identité collective. Qu’elle soit civique ou ethnique, l’identification au territoire, à l’histoire ainsi que la langue sont les éléments centraux sur lesquels les institutions doivent se greffer pour être viables dans le temps. C’est à cause de ce sentiment d’appartenance que (par exemple) les minorités acceptent le résultat des urnes face à la majorité, que les régions riches acceptent les transferts économiques vers les régions pauvres et que les mouvements de population à l’intérieur du pays se font sans trop de perturbation. En somme, la stabilité de l’État-nation doit impérativement passer par le consentement, la communication et la solidarité.

Pour ce qui est de l’Union européenne, c’est tout l’inverse, car il n’y a ni peuple (au singulier), ni langue, ni solidarité. Il n’y a pas même de tradition politique, économique et diplomatique qui puissent, un tant soit peu, compenser ces manques. Et comme si ce n’était pas suffisant, il n’y a même pas de convergence économique entre les divers États membres. En réalité, la seule convergence qui marche à peu près est le territoire. Et encore, pas complètement, puisque la Suisse et les Balkans n’en font pas partie.

En réalité, l’Union européenne est la continuité du traité de Rome, qui avait pour vocation de créer un « marché européen » et d’organiser l’interdépendance économique des pays d’Europe de l’Ouest par des politiques économiques communes (comme celle sur l’agriculture). S’est ensuite ajouté à cela le fameux traité de Maastricht, qui se trouve à être la base juridique de l’actuelle UE[2]. Cette base juridique n’est toutefois pas à confondre avec une constitution d’État, car, si elle crée bel et bien une entité politique qui organise tout un pan de la souveraineté des États membres, ceux-ci n’en restent pas moins souverains. De là, la difficulté de changer les orientations politiques de l’UE, puisque l’orientation politique doit se faire de manière collégiale et consensuelle (en somme, tout le monde doit être d’accord), au même titre que toutes organisations internationales. Autrement dit, les États délèguent volontairement une partie de leur souveraineté à l’UE, mais ne sont pas totalement contraints à obéir comme le serait une région administrative d’un État-nation.

En fait, le seul pouvoir que possède réellement l’UE est monétaire, puisqu’il n’existe pas de force armée européenne ou toute autre forme de pouvoir répressif. Si un pays ne respecte pas les directives, seules des sanctions économiques pourront être mises en place. Celles-ci peuvent évidemment s’avérer redoutables (voir le cas grec), mais jamais au point de mettre un pays sous tutelle complète[3] comme l’a été la Catalogne, après le référendum sur son indépendance.  

Comme on s’en rend bien compte, l’Union européenne ne peut même pas espérer devenir un pays à plus ou moins longue échéance, puisque la forme juridique qu’elle a prise au départ ne le permet tout simplement pas. Comme je le soulignais précédemment, le fondement même d’un pays viable est d’être une entité politique et territoriale définissant une politique sociale et économique sous la contrainte de son histoire et de son peuple. En somme, l’essence d’un État ne peut être idéologique, parce qu’il se caractérise justement par le pouvoir de définir et surtout choisir son caractère idéologique. Sans cela, l’institution ne survivra que le temps de vie du consentement. Et c’est bien ce qui se passe en ce moment, puisque l’Union européenne, qui est à l’inverse une politique économique et sociale qui tente de s’imposer à des pays que tout (ou presque) oppose, ne peut que s’effondrer à plus ou moins brève échéance, au fur et à mesure que « l’euroscepticisme » croit dans la zone.  

Si l’on souhaitait vraiment que l’UE devienne un pays viable de forme fédéral, confédéral ou autre, il faudrait donc faire table rase de tout ce qui fait sa substance idéologique et établir une politique sur la base de résultats d’élections minimalement démocratiques[4]. Mais cela, les dirigeants européens ne le souhaitent absolument pas, puisque l’objectif central de cette organisation est de maintenir l’ordre « ordolibéral » imposé par l’Allemagne.

Mais plus encore, pour construire une entité étatique fédérale comparable aux États-Unis (les fameux « États-Unis d’Europe »), il faudrait passer par les mêmes stades d’uniformisations qu’ils ont eu même traversés, ce qu’aucun peuple d’Europe n’acceptera jamais. Bien des légendes ont cours au sujet du « miracle américain », notamment sur la constitution de leur unité, mais celle-ci ne s’est absolument pas fait par le doux commerce et la collégialité, mais par la plus pure violence politique qui soit : la guerre civile ! C’est parce que le Nord a écrasé militairement le Sud et lui a imposé son modèle, que les États-Unis ont été en mesure de se constituer en nation viable.

Certains européistes ont tendance à l’oublier, mais les « États-Unis d’Europe » nécessiteraient un véritable carnage culturel pour s’établir dans la durée. D’autant plus que, contrairement aux É-U d’avant la guerre de Sécession (qui était une très jeune nation), les États d’Europe ont des traditions politiques et culturelles très anciennes qui ne s’abandonneront pas au voisin sans un combat acharné de la part de leurs populations. En réalité, les « États-Unis d’Europe » auraient besoin, pour se constituer, d’un type d’impérialisme particulièrement violent et centralisateur, ce qui va pour le moins à l’encontre du slogan « l’Europe c’est la paix » !

À bien y penser, tous les problèmes de fonctionnement de l’Union européenne découlent à peu près tous du fait que l’Europe n’est pas un pays, mais un simple espace géographique. Que ce soit la monnaie, le budget, la diplomatie, la démocratie, l’immigration, les protections sociales, etc. tous ces problèmes sont liés au fait que les pays d’Europe ne font pas corps et, de ce fait, ne sont aucunement capables de créer une quelconque solidarité[5]. La seule chose qui tient le machin en place, hormis la propagande, c’est la soumission des dirigeants des pays membres et la peur d’en sortir. Cette peur joue un très grand rôle, car l’économie dysfonctionnelle de la zone euro, le vieillissement de sa population, l’interdépendance économique et la duplicité du personnel politique et médiatique font que rares sont ceux qui osent parler d’une sortie de l’UE, d’autant plus que celle-ci est généralement qualifiée de « repli nationaliste » !  

Pourtant, la souveraineté nationale n’est pas un concept conservateur et identitaire, mais, à l’inverse, un élément clé de la cohésion sociale et de l’inclusion, puisque l’identification à un projet politique est la meilleure façon de lutter contre la xénophobie et le repli identitaire que la dépolitisation engendre. C’est parce qu’il n’y a plus de projet politique d’envergure que les populations se replient sur l’identité et la religion et non pas l’inverse. Le retour de la souveraineté n’est peut-être pas la solution à tous les maux que vivent les divers peuples européens, mais elle est à coup sûr la première étape à leur redressement !

Finalement, à quoi sert l’Union européenne ? Surement pas à donner de l’espoir aux gens, puisqu’elle est maintenant synonyme d’austérité, de privatisations économiques et d’inégalité sociale. Seule la peur de l’inconnu et l’illusion d’une Europe politique impossible maintiennent encore l’adhésion du plus grand nombre. L’UE aura toujours pour seule fonction que d’imposer et de maintenir des politiques « ordolibérales », afin d’organiser la société selon le souhait des riches et des puissants au détriment des masses. Tout le reste n’est que parures esthétiques à l’endroit des quelques nationalistes européens qui rêvent encore d’une grande nation impériale.

L’idée selon laquelle les peuples d’Europe pourraient un jour converger vers une entité politique n’est pourtant pas totalement fictive et pourrait même s’avérer souhaitable. Cependant, celle-ci devra nécessairement passer par un retournement du centre de gravité décisionnelle. C’est-à-dire de la volonté des peuples vers le haut sous la forme d’une véritable confédération d’États libres. Mais pour cela, l’actuelle Union européenne doit impérativement être sabordée, puisqu’elle a été construite contre les peuples d’Europe.

Benedikt Arden, mai 2019


[1] L’ethnie et la religion sont de prime abord les points communs qu’ont les pays européens.
[2] Aujourd’hui complétée par le traité de Lisbonne.
[3] La mise sous tutelle est possible, mais avec l’accord au moins tacite des dirigeants politiques du pays (voir le cas italien).
[4] Et encore, une telle diversité de peuple rend à peu près impossible la création de tout consensus.
[5] Notons au passage que le maitre mot de l’UE est la concurrence et non la solidarité.