mercredi 18 mai 2016

Petite critique du droit bourgeois

Dans son célèbre essai sur la « Métaphysique de mœurs (1785) », Emmanuel Kant prétendait que s’il :

« doit y avoir un principe pratique suprême, et au regard de la volonté humaine un impératif catégorique, il faut qu'il soit tel qu’[…] il constitue un principe objectif de la volonté, que par conséquent il puisse servir de loi pratique universelle.

[…] agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »[1]

Ces quelques mots légèrement rhétoriques du vieux philosophe laissent tout de même entendre qu’une volonté réellement universelle de mener le genre humain là où il doit aller passe inévitablement par la mise en place de principes de vie « impératifs », « catégoriques » et « objectif », qui auront pour base pratique de servir le genre humain comme fin en soi. Ceci en évitant tout asservissement de l’autre a ses propres fins.

Quoique l’application concrète de ces « impératifs catégoriques » soit d’abord de nature déontologique (moral), ces principes doivent aussi fatalement s’incarner dans le droit, car la déontologie est avant tout quelque chose que l’on s’impose à soi-même, alors que la chose commune nous impose de tracer des lignes directrices dans les devoirs que l’on a envers ses semblables. Car il n’existe de droit, que si l’ensemble des gens en accepte les devoirs préalables qu’ils imposent.

Ces droits, qui dans la thématique qui nous intéresse aujourd’hui, sont ceux liés à la dignité humaine et qui, du fait que le droit ne peut être légitimement valable que s’il est universel, s’applique à tous sans considération. Ces droits, incarnation politique de l’impératif catégorique de l’homme comme fin en soi, ont d’abord été pensés dans la tradition politique classique sur une base simple, soit celui de « notre liberté s’arrête là où celui des autres commence ». Tout le combat du libéralisme politique contre le féodalisme et le despotisme de l’épopée des Lumières en a tiré sa ligne directrice. Rationalité, individualité & liberté en sont les synonymes et la démocratie et le droit en seraient la pratique concrète.    

Comme vous le savez pertinemment, l’idéal de justice, promu par le libéralisme et incarné principalement par les principes de l’égalité devant la loi et de la non-ingérence de l’État sur l’individu, a engendré une société certes libre sur le plan formel, mais dont l’impératif catégorique « des humains comme fin en soi » n’est en rien respecté. Et il ne serait pas saugrenu de prétendre que l’exploitation de l’homme par l’homme est l’un des fondements les plus profonds de la société capitaliste. Et le capitalisme est encore pour l’heure, le système économique préconisé par la grande majorité des penseurs libéraux.     

Comme l’a fort justement dénoncé Karl Marx dans ses écrits de jeunesse[2], le droit bourgeois (à l’époque représentée par Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de la France révolutionnaire) a surtout eu pour fonction la protection de la propriété privée par une vision particulière de la liberté et de l’égalité. Ce droit, ici celui de la France de 1789, est fondé sur le principe d’homme comme monade isolé et dont la liberté fondamentale serait de s’extirper de sa communauté et de ses ingérences. Un peu comme si les citoyens d’une Nation seraient tous de petits « Robinsons » n’acceptant l’action de l’État que dans le cadre étroit de la défense de leurs intérêts personnels, mais sans autres dispositions. L’égalité entre les individus n’étant limitée que comme une égalité devant la loi, la responsabilité de tous face à ce qu’il serait souhaitable de définir comme la finalité des institutions humaines, s’en trouve outrageusement évacué.

C’est en cela que Marx déclare que ces droits de l'homme et du citoyen « ne dépass[ent pas] l'homme égoïste […], c'est-à-dire un individu séparé de la communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son arbitraire privé. L'homme est loin d'y être considéré comme un être générique; tout au contraire, la vie générique elle-même, la société, apparaît comme un cadre extérieur à l'individu, comme une limitation de son indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leurs propriétés et de leur personne égoïste. »[3] C’est donc ici la protection de la propriété privée qui justifie l’État et nullement la mise en place de l’universalité des droits de l’homme, malgré tous les grands principes que cette charte promeut.

Mais qu’est-ce que seraient des droits humains qui seraient en phase avec le principe impératif du bien de l’homme comme fin en soi ? La réponse est tout simplement un système de droit dont l’objet premier serait de permettre aux individus de pouvoir orienter leur vie sans que la volonté de ceux-ci puisse limiter celles des autres. Et ces choix de vie, si particuliers aux individus, sous-entendent un « impératif catégorique » que notre société de droit libéral nous refuse, au nom de cette vision réduite des droits humains. Cet impératif est, vous le devinez, l’égalité économique[4]. Non pas une stricte égalité systématique, mais une égalité délimitée par les capacités et les besoins de tout un chacun. « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », comme le dit l’expression.   

L’égalité économique est un élément de la justice qui semble aller de soi dans une société soucieuse des droits de l’homme. Mais sur le bienfondé moral de cette intuition se braque le mur soi-disant rationnel du « juste » devant précéder le « bien ». Car pour un esprit libéral, l’idée du « bien » (autrement dit la morale) est un principe lié à l’individu, non pas à l’ensemble. Pour les penseurs libéraux, les « valeurs » n’ont rien de rationnelle et donc relèveraient de l’ordre du privé. L’État doit donc se camper dans le domaine du « juste », ce qui ne serait pas toujours le « bien » de première apparence, mais relèverait du « juste » sur le point de vue de l’équité. C’est dans ce cadre que l’inégalité économique est présentée. Comme un effet apparemment négatif de l’exercice de la liberté. Inversement, l’application du « bien » à priori qu’est l’égalité serait une entrave à la liberté. Ce qui, d’après eux, ne respectera pas les droits de l’homme.

L’inégalité est donc théorisée comme la conséquence obligatoire de la pratique de la liberté dans les activités humaines et notamment sur le plan économique. Ainsi, remédier à cette situation reviendrait à privilégier une catégorie de la population que l’exercice de la liberté aurait mal servie. Une analogie qui pourrait être utilisée, afin d’illustrer cette affirmation, serait de donner un moteur aux coureurs les moins performants d’une course dont tous auraient volontairement choisi de participer. Autrement dit, cela reviendrait à fausser la nature « darwinienne » ou « compétitive » de la société en favorisant les médiocres au détriment des meilleurs.

Évidemment, la vie des êtres humains n’a rien d’une course et les droits de ceux-ci ne dépendent pas de leurs capacités, mais bien de leur nature humaine, si l’on se remémore son principe de base. D’ailleurs, il est plus que contestable que l’inégalité économique soit la seule façon de valoriser l’excellence des individus. Enfin, pour mettre en perspective le droit libéral bourgeois d’un droit qui s’inscrirait vraiment dans la dynamique de l’homme comme fin en soi, il faut revenir sur une notion entre les droits, qui explique cet apparent désaccord entre ceux-ci, car il y a bien forfaiture dans les principes quelque part.

Du moment où l’on évacue du droit son équivalent en devoir, il existe deux types de droit et ceux-ci provoquent souvent de la confusion. Le premier est ce que l’on appelle le « droit négatif » ou « droit naturel ». Ce droit est celui qui est le plus souligné chez les libéraux de toutes tendances et est celui qui impose à la collectivité la non-ingérence et de la non-discrimination aux individus. Ce type de droit englobe l’ensemble de ce qui est jugé comme émanant des individus (via le contrat social) et non de la société. Les exemples les plus communs sont la liberté d’expression, d’association, de participation dans les affaires publiques et les droits relatifs à la propriété de sa propre personne (contre l’esclavage notamment) et des produits du travail.

Le second type de droit est le droit dit « positif » ou « droit social ». Ce droit est directement lié à ce que la société considérera comme une responsabilité envers ses citoyens. L’accessibilité générale à l’éducation, aux soins de santé et au logement en est un des exemples bien connus. Évidemment, ce genre de droit est plus souvent qu’autrement délimité par des considérations d’ordre économique (la capacité de payer) et par le fameux principe de « l’utilisateur payeurs ».   

Ce qui se constat rapidement entre ces types de droit, c’est que, du point de son application, le droit naturel n’est pas ou peu nécessitant des devoirs envers autrui, tandis que les droits sociaux impliquent minimalement un devoir de financement. En somme, le droit social et le droit naturel divergent sur ce principe que l'un est dicté par « les Hommes », et le second par la « nature humaine ».

C’est ici que le dilemme survient, car l’épicentre du droit naturel est le droit de propriété[5] et dans une société hyper industrielle comme l’est celle dans laquelle nous vivons et où tout ce qui peut l’être est déjà incorporé au principe de propriété, il est du domaine de l’abstraction pure que de prétendre que l’emprise du capital est contournable et relèverait d’un « choix » rationnel. Dans le monde capitaliste, tout est valeur, donc tout est argent. Tous les humains possèdent un certain « capital » de départ, car nous possédons naturellement un corps qui est en mesure de créer de la valeur, mais il s’adonne que d'autres, plus chanceux, héritent aussi parfois d’une accumulation de travail sous les formes varié du capital à la naissance ou plus tard dans leur vie. Ces gens, ont donc la chance, via le « contrat librement consentis » d’acheter la force de travail de ceux qui n’ont pas ou peu de capitaux, car ceux-ci ont été en mesure de se procurer les outils de production nécessaire à la production de masse qu’impose la compétitivité du capitalisme moderne[6].

Or ce qui survient la plupart du temps est que le capital s’accumule plus rapidement chez ceux qui possèdent la production que pour ceux qui la produisent. Dès lors, le contrat librement consenti entre l’acheteur et le vendeur de la force de travail, l’est de facto sur le plan formel (légal), mais ne tient pas compte des éléments vitaux à la reproduction de la force de travail et du contexte social constitutif du choix du vendeur. Autrement dit, s’il y a 100 vendeurs de force de travail et 10 acheteurs et que c’est 100 vendeurs ont faim et que les 10 acheteurs sont patient, bien le rapport de force capital-travail est à l’avantage certain de l’acheteur. C’est le fameux principe de l’offre et de la demande qui donc engendre cette situation.

Selon ce point de vue, il est donc évident que la liberté d’agir de ces vendeurs est compromise, non pas sur le plan légal, mais de manière économique et concrète. Voilà pourquoi l’égalité économique est un droit tout aussi naturel que le droit de propriété et qu’il doit être régi de telle sorte que le devoir de l’acheteur devrait minimalement être d’offrir un prix définit non pas par l’offre et la demande, mais par la société en fonction des besoins des travailleurs. Il est important de garder à l’esprit que le concept de « nature » chez l’humain, n’est pas lié aux considérations de l’époque du stade primitif des hommes, comme le prétendent certains penseurs du contrat, mais bien de ce qui relève de sa nature propre dans le temps. Et comme la nature des hommes change en même temps que leur condition de vie (car conditionnée par elle), il est donc normal de faire évoluer les droits selon les nécessités qu’impose notre stade de développement propre et non pas de le limiter sur les bases factices des robinsonnades pensées par les imaginations déconnectées du réel.     

Mais c’est bien là que le problème se corse. Dès lors que les droits humains sont définis comme « naturels », déconnectée du devoir civique et centré sur la protection de la propriété privée, la mise en place de l’égalité est dénoncée comme étant une atteinte aux droits de l’homme. Et ceci bien sûr malgré que le respect de ces droits ne protège en rien les humains de l’exploitation éhontée que l’on constate tous les jours. Malgré son aspect social relativement avancé, la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) comporte ce même problème, car l’article 17 précise bien que « toute personne […] a droit à la propriété » et que « nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété ». De plus, l’article 2 nous précise que « chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune (et notamment) […] de fortune ». Et pour ceux qui comprendraient pas encore le caractère « impératif » & « catégorique » de ce droit de propriété, il est inscrit dans l’article 30 qu’ « aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un État, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d'accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés ».

De manière plus polémique et interprétative, cette charte nous apporte la logique qui suit : l’homme a le droit à la propriété (art.17). Il ne peut en aucun cas être discriminé en raison de sa fortune ou propriété (art. 2). Il a le droit de s’extraire de ses responsabilités civiques s’il n’enfreint pas les autres droits (art. 12). Il a le droit de quitter la collectivité qu’il a spoliée s’il en ressent le besoin (art. 13) et aucun de ces droits n’est limitable d’une quelconque façon (art. 30).

De ce point de vue, la DUDH ne respecte que les droits de l’homme bourgeois et non pas les droits des humains dans leur ensemble, car, même si celle-ci invite les gouvernants aux mesures sociales, elle condamne les bases de leur mise en pratique dans le monde réel.

Le problème que contiennent ces chartes de droits est que la notion de « propriété » n’est pas définie et englobe tout ce qui rentre dans le domaine de la propriété du monde capitaliste. De la paire de souliers aux puits de pétrole en passant par les moyens de communication. Il est pourtant évident qu’il y a une différence de nature entre la valeur d’usage et la valeur d’échange d’une propriété. L’une est dédiée à l’individu et l’autre à la société. C’est donc de manière tout à fait arbitraire que l’on postule un droit de propriété absolu sans même tenir compte de l’effet social que cette possession peut engendrer sur la condition de vie des autres. Il est donc inexact de prétendre que l’évolution du féodalisme au capitalisme en termes de droit humain serait une grande avancée pour l’ensemble du peuple. Le despotisme de droit divin et la propriété foncière ne sont pas plus juste que le droit de propriété tout court, si celle-ci impose un contrôle tout aussi despotique sur la vie des citoyens dans les faits. Car ne l’oublions pas, il n’y a nul choix pour le salarié de s’extraire de sa condition si celui-ci n’est pas possesseur de ses propres moyens d’existence. Alors, de choix il n’est nulle question et le despotisme envers les pauvres n’est en rien dépassé dans cette société de droit bourgeois.     

La seule façon d’en finir une fois pour toutes avec l’asservissement et de mettre en place un droit réellement humain est de circonscrire le droit de propriété à sa nature d’usage et d’inscrire le « devoir » comme élément constitutif du droit, car de cette façon nous officialisons sa contrepartie nécessaire. Tout ce qui revient à la société devra donc être socialisé afin de pouvoir mettre en place les droits universels des humains moins rêvés que concrets, soit ceux qui vivent en société de manière interdépendants. Le caractère social du travail et de la production sera enfin en phase avec sa nature et les droits de l’homme seront enfin respectés.

Benedikt Arden (mars 2016)



[2] La question juive, 1843
[4] Les questions liées aux statuts identitaires sont un autre domaine qui peut être mis de côté dans le cadre présent.
[5] Art. 17 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH)
[6] Ici, pour des fins de clarté, je néglige volontairement le domaine financier.

dimanche 1 mai 2016

L'histoire du 1er mai ; Journée internationale des travailleurs

Le premier mai, Journée internationale des travailleurs, tire ses origines de l'un des principaux combats syndicaux du 19e siècle, soit celui de la limitation de la journée de travail à 8 heures. Au-delà de la simple tradition, et contrairement à notre « Fête du Travail » le premier lundi de septembre, ce jour n'en est pas un de fête, mais de combat. Doublé d'un jour de souvenir, afin que l'on se souvienne du massacre de Haymarket Square dans les premiers jours de mai 1886 à Chicago. Cette belle journée de printemps, celle qui précède les doux jours d'été, est pour ceux qui l'honorent un symbole d'espoir, car la cause ouvrière, quoique plus avancée aujourd'hui qu'elle ne l'était à l'époque, est toujours un combat d'avant-garde et une nécessité pour tous ceux qui croient encore en l'avenir. Enfin, retournons un petit peu dans le passé afin de se remémorer les évènements qui ont fait de cette date ce qu'elle est aujourd'hui.
L'histoire de la Journée internationale du travail commence chez les travailleurs australiens qui ont eu l'initiative de faire une grève de masse le 21 avril 1856 comme moyen de pression afin d'obtenir une baisse des heures de la journée de travail, soit à 8 heures. La journée typique pour un prolétaire en usine (tout pays industriel confondu) était à l'époque d'au moins 10 à 12 heures par jour. Cette grève contre toute attente fut un succès retentissant, ce qui fit que l'expérience se devait d'être reproduite ailleurs.
Quelques années plus tard, Karl Marx organise en 1864, trois ans avant la publication du Capital, l'Association internationale des travailleurs qui affirme que « l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes » et déclare agir « pour l'émancipation définitive de la classe travailleuse, c'est-à-dire pour l'abolition définitive du salariat ». Cette adresse sera l'âme de la Première internationale. Friedrich Engels, qui a grandement contribué à ce mouvement dira, lors de son discours sur la tombe de Marx que c'était le couronnement de toute son œuvre.
Vingt ans plus tard, les Américains emboitaient le pas. En octobre 1884, la Fédération américaine du travail, l'American Federation of Labour (AFL), organisait sa 4e convention à Chicago, où fut adoptée une mention sur la nécessité de l'implantation des 8 heures. En tant que syndicat raisonnable, ils donnèrent donc un délai de 2 ans aux employeurs pour prévoir le coup en plus de s'engager à ne pas demander de hausse de salaire d'ici là. Par contre, si les employeurs après ce délai n'acceptaient pas cette réforme, la fédération s'engagerait à mener des grèves de grandes ampleurs jusqu'à l'obtention de son objectif. Dès lors, les dés étaient jetés !
Comme de bien entendu, le patronat, fidèle à son habitude, se fit très discret sur sa volonté de mettre en place ce changement dans les délais prescrits. Les syndicats décidèrent donc de mettre en place leur unique moyen de pression à partir du 1er mai. Évidemment, ce choix n'était pas dû au hasard, car c'était le début de l'année fiscale. Mais en plus de cela, le 1er mai était aussi le moving day, où les baux devaient être renouvelés. Autrement dit, une journée potentielle d'enfer pour les puissants.
L'appel à la grève générale fut largement suivi dans le pays et environ 350 000 personnes répondirent « Présents ! » à ce grand jour. Malgré ce succès, la situation n'évolua guère par la suite. À Chicago, principal bastion de la cause, une grande marche fut organisée au 3ème jour de mai avec près de 4 000 ouvriers afin de donner leur appui aux grévistes de la société McCormick qui faisaient face à des patrons particulièrement cyniques, notamment par leur usage immodéré des briseurs de grève (scabs). Ce jour fut particulièrement funeste, car il dégénéra en un conflit direct avec les policiers, ce qui fit 3 morts chez les grévistes. Au lendemain de ce drame et sous l'impulsion de l'indignation populaire, une manifestation de près de 15 000 personnes est organisée au Haymarket Square. Comme celui de la veille, l'évènement devait entrer en conflit direct avec les policiers. C'est alors qu'une bombe explosa du côté des policiers, faisant un mort. Une bagarre terrible se produisit, provoquant plusieurs blessés et morts des deux côtés. Il est à noter que l'origine de « l'attentat » à la bombe était en provenance d'un contingent anarchiste parmi les manifestants et que ceux-ci, à l'instar de leurs camarades européens, étaient particulièrement infiltrés par les services secrets. L'usage d'agents provocateurs [1] est toujours un bon moyen à employer quand on veut éliminer le soutien populaire d'une potentielle insurrection et c'est effectivement ce qui se produisit en cette grève générale et causa la condamnation à mort de sept syndicalistes et l'emprisonnement de plusieurs autres. Le jour de pendaison des sept détenus fut plus tard appelé Black Friday.
Un peu plus tard, de l'autre côté de l'océan Atlantique, en 1889, une nouvelle Internationale ouvrière, fondée par Friedrich Engels, la IIe Internationale, était mise en place et décréta comme l'un de ses objectifs principaux la fixation de la journée de travail à 8 heures. Mais plus encore, l'Internationale avait comme objectif fonctionnel de base la mise en place d'une journée de grande manifestation internationale à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail (C'est la proposition de Raymond Lavigne, militant syndicaliste et membre du parti ouvrier français de Jules Guesde, qui fixa le principe). Comme une grande manifestation était déjà prévue par l'AFL aux États-Unis en cette date du premier mai 1890, l'exemple fut suivi par l'Internationale et perdurera encore jusqu'aujourd'hui.
Le Congrès international de Zurich dans sa séance du 11 août 1893 décrétait que la manifestation du 1er mai pour la journée de huit heures doit en même temps affirmer en chaque pays l'énergique volonté de la classe ouvrière de mettre fin par la révolution sociale aux différences de classe, et ainsi de manifester par la seule voie qui conduit à la paix dans l'intérieur de chaque nation et à la paix internationale[2].
Ce principe est encore aujourd'hui, ici même au Québec, criant d'actualité, car non seulement la cause ouvrière, autochtone et étudiante est plus que jamais dans une voie sans issue face au pouvoir, mais le peuple dans son ensemble crie sa volonté de changer ce système corrompu et vieillissant.
Alors, en cette journée de combat et de souvenir, pas une seule minute à prendre en silence, mais toute une vie de lutte !
Benedikt Arden
[1] En 1893, le gouverneur progressiste de l'Illinois signe des pardons pour les syndicalistes encore détenus, en raison de la fragilité de l'enquête et du processus judiciaire

[2] Congrès international ouvrier socialiste convoqué à Paris du 14 au 21 juillet 1889

lundi 15 février 2016

Que se passe-t-il en France ?

Comme plusieurs d’entre vous, j’observe la politique française de façon régulière et celle-ci avec un intérêt certain. La raison est que la politique française est un sport assez édifiant et que son contenu est bien souvent beaucoup plus coloré que cette fade politique québécoise et canadienne, un peu trop imbibé du bipartisme issu du système électoral britannique. Malgré cet intérêt et inversement des raisons qui la rende intéressante, il est parfois patent de voir à quel point la politique de nos cousins à la lourde tendance à pousser les faux-semblants idéologiques une case trop loin. Au point de prétendre des choses qui sont à des années-lumière de ce que les faits démontrent. Au niveau des politiciens professionnels, cela va de soi, mais aussi au niveau des médias et des intellectuels de plateaux télé. En tout cas, c’est le sentiment qui devrait survenir à plusieurs qui garde ce réflexe empirique[1], si propre à la philosophie anglo-saxonne. Et je vous avoue que malgré tout l’intérêt que je porte à la nature idéelle de la politique française, je commence à croire que ce pays, si cher à nos idées politiques, ne finira jamais de tomber dans les abimes. Et ceci, malgré toutes leurs qualités et surtout sur ce qu’ils disent d’eux même.

Cela me désole, mais déjà que les deux présidences de Chirac étaient mauvaises[2], celle du nabot Sarkozy me semblait battre tous les records. Après tous les exploits du petit matamore « Casse-toi po’v con ! », le couronnement de François Hollande fut ce qui me semblait l’achèvement de ce cycle de chute rapide. Évidemment, il ne me semblait pas possible qu’un personnage de ce « calibre » puisse séduire qui que ce soit, mais bon, Sarkozy ne semblait pas pouvoir être battu, tant il volait bas. La politique française, même reprit par la gauche « Flamby », ne pouvait (enfin, c’est ce que je croyais à l’époque) que se stabiliser un peu, même si le changement c’est [ne devait pas vraiment être pour] maintenant. Autrement dit, le retour d’un président « normal », sans être le réveil de la France respectable[3], aurait au moins le mérite de ralentir la chute. Mais grave erreur !

Emmanuel Todd, au sujet de son pari plus qu’erroné d’un hypothétique « Hollandisme révolutionnaire », disait qu’il « est très difficile d’imaginer qu’un type qui fait l’effort d’être en situation d’être président de la République [ait à ce point, et vu l’état de la situation, la force] de non-caractère de ne rien faire ». Et là-dessus, je ne peux que partager son sentiment, car, sans pour autant avoir partagé son optimisme de départ, je ne pouvais croire qu’un être normal (comme il se targuait d’être) pouvait laisser sombrer à ce point le pays dont il a la charge. Et plus encore, si ce n’était que de la soumission économique, je ne prendrais surement pas la peine d’écrire ces lignes, car cette situation est désormais la norme de la social-démocratie. Mais depuis les tout débuts de son mandat, le parti de François Hollande est surtout connu pour sa tentation autoritaire. Et comme l’a déjà dénoncé Frédéric Lordon dans une de ses conférences, cette tentation de la politique antisociale & autoritaire est d’autant plus grave que le simple fait qu’il soit issu de ce qui se déclare être de « gauche » rend passif tout un pan de l’opposition qui devraient s’exprimer à gauche face à ce genre de politique.  

Le parti socialiste (PS), héritier de la SFIO des Jean Jaurès, Jules Guesde, Paul Lafrague, Édouard Vaillant, etc., a une triste histoire depuis son arrivée aux affaires de l’État français en 1981. Le documentaire de Fakir[4] et l’entretien de Jean-Pierre Garnier sur son livre « La Deuxième Droite » sont édifiants à ce sujet. Et laissent un terrible sentiment de trahison pour le spectateur crédule. Mais comme je l’ai déjà mentionné, trahir le peuple par des mesures néolibérales quand on est avant tout disposé à ce coucher, comme le cas du : « mon adversaire c’est le monde de la finance », n’est pas nouveau et l’exemple grec en est la plus douloureuse et récente expérience. Les partis sociaux-démocrates du monde occidental ont la fâcheuse tendance à trahir leurs pensées depuis des décennies (hier la lutte des classes et le pacifisme, aujourd’hui le peuple et l’égalité économique) jusqu’à devenir des supplétifs de la droite, comme ce fût le cas dans l’Allemagne d’après la Première Guerre mondiale[5]. Mais là où les choses deviennent particulièrement graves, c’est quand cette gauche dérive vers l’extrême droite, comme c’est actuellement le cas en France.

« Extrême droite !? », me répondrez-vous sur un ton d’étonnement. Évidemment cela peut sembler excessif pour qualifier leur tentation autoritaire, surtout dans un contexte européen où les partis identitaires de droite et d’extrême droite fleurissent dans ce bourbier qu’est l’Union européenne. Mais comme l’a écrit Viktor Dedaj dans une chronique en 2014 :

Dans « extrême-droite », il y a droite et extrême. Alors, prenez une politique de droite, et appliquez-la à l’extrême. Vous obtenez quoi, sinon une politique quasi-conforme à la politique actuelle du PS ? Si la même politique avait été menée par un autre parti, dans un autre pays, nous l’aurions qualifié d’extrême-droite. Alors, pourquoi pas ici ? À cause d’une phraséologie saupoudrée de pseudo-progressisme ? À cause du fait qu’ils chantent l’Internationale lors de leurs congrès ? Parce que le PS aurait une « aile gauche » ?

Après la lecture de cette courte citation, vous comprenez peut-être mieux que cette accusation n’est pas liée à la subjectivité symbolique liée aux mots, mais sur le sens strict que ces mots devraient signifier. Il n’est pas ici question d’associer le PS aux idées des partis traditionnellement classés à l’extrême droite, mais bien d’affirmer que ce qui fait qu’un parti d’extrême droite est d’extrême droite, n’est pas tant le point de vu que celui-ci adopte par rapport à l’identité ou à l’immigration, mais bien s’il pousse une politique de droite à l’extrême. Et il n’est plus permis de douter que le bilan de Hollande et de Valls va dans ce sens et ce n’est pas le « mariage pour tous » qui l’allégera, vu la manière dont il a été imposé.

L’autoritarisme de l’État français, incarné par Manuel Valls, se veut de « gauche », car il impose des valeurs de gauche[6], mais il les impose de telle manière que l’on peut presque sincèrement parler de politique totalitaire, car limitant depuis longtemps la liberté d’expression publique et privée, avec le renforcement du plan « Vigie Pirate ». Et dernièrement, ceux-ci ont même réussi à mettre en place sans grands heurts tout un système d’arrestation arbitraire, ou « préventif » comme ils disent. Au fil du temps, bien des mesures se sont ajoutées à cette politique générale d’extrême droite. Mais je sais que certains défenseurs du PS pourraient me rétorquer qu’il y a eu les attentats du 7 janvier et du 13 novembre 2015 et que cela change la donne. En effet, cela a changé la donne, mais malheureusement pas dans le sens escompté. Car s’il y a bien une chose qui a changé dans les têtes des dirigeants socialistes depuis ces attentats, c’est bien leurs cotes dans les sondages et pour ces sinistres personnages aucune manipulation n’est trop aberrante pour être envisagées. Souvenons-nous de cette parade de dictateurs et de politicards dans la manifestation des Charlies du 11 janvier dernier. Et d’ailleurs, le fait qu’un journal libertaire satirique comme Charlie Hebdo en devienne pratiquement la nouvelle Marianne de la République et que pour cela on en soit rendu à devoir « repérer et traiter ceux qui ne sont pas Charlie », notamment en incarcérant des enfants, devrait en faire sursauter plus d’un.

Mais depuis les événements du 13 novembre, nous arrivons à un comble qui dépasse (et de loin) toutes les phrases creuses du matamore Sarkozy sur le nettoyage au karcher. L’état d’urgence décrété au lendemain du dernier attentat pouvait se comprendre dans un périmètre de temps et d’espace donné et dans l’application de leur constitution, mais le 20 novembre 2015 celui-ci est allongé de 3 mois et ensuite, semble-t-il, maintenu « jusqu'à la défaite de Daesh ». Donc aussi bien dire « pour toujours », comme l’a fait remarquer cette journaliste de la BBC. Comme il est plus que douteux que l’État français soit bien perspicace à écraser l’un des ennemis de son ennemi (pas la finance bien sûr, mais Bachar El Assad), que celui-ci a ouvertement soutenu ce qui est à l’origine de Daesh et c’est reconnu être le vassal complet des États-Unis, en rétablissant le protocole de Paris, qui eux-mêmes (les EUA) se sont reconnus être liées à la conception même du groupe État Islamique, via l’opération « Timber Sycamore ».    

Enfin, vous comprenez probablement que la « défaite de Daesh » n’est pas pour demain et que même Manuel Valls ne cache même pas le fait que cela puisse durer le temps d’une génération (le temps requis pour habituer le peuple à cette situation nouvelle ?)[7]. L’état d’urgence, n’est évidemment pas l’état de siège[8], mais cette situation ressemble beaucoup à notre Loi sur les mesures de guerre, car donnant d’énormes pouvoirs judiciaires à l’exécutif. Ce qui fait que la police peut essentiellement arrêter quiconque pouvant être soupçonné, et ceci, de manière parfaitement arbitraire. L’État français n’a d’ailleurs pas chômé depuis le 13 novembre et s’est rendu responsable de nombreuses dérogations à la convention européenne des droits de l'homme en plus d’un nombre impressionnant d’arrestations et perquisitions arbitraires. De plus, noter que cet état d’urgence fut bien pratique afin de « raisonner » les militants écologistes lors de la COP21. Il est donc impossible de ne pas voir dans ces mesures antiterroristes, une manière d’étendre l’autorité de l’État sur l’ensemble de ses opposants et non pas uniquement aux seuls djihadistes. D’ailleurs ce gouvernement ne s’en cache même pas.  

Au-delà de l’autoritarisme à proprement parler, même les mesures politiques prisées par l’extrême droite identitaire sont maintenant à l’ordre du jour, avec la déchéance de la nationalité pour les binationaux. Ce qui crée, de fait, deux types de citoyens (adieu égalité devant la loi !) et qui, vous l’admettrez surement, ne risque pas d’affecter beaucoup les terroristes « mononational », comme les équivalents français de notre islamiste « de souche » (Martin Couture-Rouleau), ou ceux qui n’ont pas de papiers du tout.

À l’évidence, la France passe un mauvais coton qui ne finit plus de ne pas finir et si l’on croit que le fond est atteint, un peu de prudence devrait nous laisser prévoir un fond peut-être encore bien profond. Qui sait ? Il n’est pas impossible qu’au gré d’un nouvel attentat, les élections soient annulées pour des raisons de sécurité d’État. Après tout, il n’y a pas eu d’élections lors de la Deuxième Guerre mondiale. De cette façon, le PS pourrait garder le pouvoir qu’il a su créer tout au long de sa fameuse « guerre contre Daesh » tout en continuant de se prétendre de « gauche » et (pourquoi pas) « socialiste » ! Ce genre d’allusion n’est pas mon genre, mais le contexte si prêt tellement bien qu’après tout, un incendie du parlement français (ou autre chose d’équivalent) pourrait être une excellente occasion de mettre un terme aux libertés individuelles par une loi d’exception, comme l’a fait le Valls Allemand d’une autre époque ! Scénario finalement assez comique, car il est à peu près sûr que l’attentat serait imputé à extrême droite (pas celle du PS, mais de celle qu’on nomme la dissidence[9]), comme c’est constamment le cas depuis les délires anti Dieudonné de 2014. Ce qui ferait qu’une nouvelle extrême droite se servirait d’une autre[10] pour se constituer définitivement.

Enfin, tout cela n’est pas mon souhait, mais il n’est plus permis de croire que le PS soit en mesure de se pondérer lui-même. Ce gouvernement, comme l’a justement évoqué François Asselineau dans une récente vidéo, est celui qui se révèle être le plus à droite de la période d’après-guerre. Et ce n’est pas parce que ce parti se dit de « gauche » et « socialiste » qu’il doit être vu comme tel. On doit toujours juger les hommes par leur action et non par leur nature, c’est l’une des leçons de l’Histoire et ce n’est pas parce que les Français sont un peuple particulièrement idéologue et que beaucoup soient parfois aveugle à une multitude de faits que le réel ne finira pas par frapper durement un jour ou l’autre. Simplement, souhaitons que ce retour du réel ne soit pas aussi le coup de grâce !

Benedikt Arden (février 2016)   



[1] Autrement dit, juger les politiques d’après l’expérience concrète de leurs résultats et non pas seulement sur des valeurs ou des idéologies.
[2] Via cette pathétique élection face à Jean-Marie Lepen de 2002, cette calamiteuse gestion des émeutes de 2005, le très démagogique référendum sur la constitution européenne et j’en passe …
[3] Celle qui s’est notamment opposée aux États-Unis à une autre époque.
[5] Notamment avec la présidence d’Friedrich Ebert, l’assassin indirect de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht.
[6] Pas des politiques de gauche, mais ici ce sont bien des valeurs morales qui sont imposées.
[7] L’état d’urgence c’est d’ailleurs constitutionnalisé officiellement le 8 février dernier avec seulement 24% des députés. Comme quoi les libertés civiques n’ont plus la cote chez les politiciens français !
[8] Transfert de pouvoirs des autorités civiles aux autorités militaires.
[9] Comprendre ici la mouvance autour de Dieudonné et de Soral.
[10] Je sais que le terme d’extrême droite n’est pas vraiment le mot qui convienne pour les qualifier, mais c’est celui qui est utilisé par la presse en générale et le gouvernement.

lundi 18 janvier 2016

Perspectives souverainistes chez les premières nations?

Invité à prendre la parole à l’occasion du conseil national du parti québécois (PQ) le 21 novembre dernier, le chef de l’Association des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard, déclarait qu’il était lui aussi un « souverainiste », ce qui n’a pas manqué de faire bonne impression chez les militants péquistes présents sur place. Comme vous le savez surement déjà, cette déclaration était une manœuvre rhétorique plutôt habile, visant à la sensibilisation de l’auditoire à la cause autochtone, car celui-ci ne faisait pas strictement référence à la souveraineté du Québec, mais surtout à celle de la nation Innu. De cette manière, le représentant des Premières Nations ouvrait une brèche philosophique à exploiter dans leurs rapports avec les représentants du projet souverainiste québécois. Car, en effet, Ghislain Picard avait été invité à l’évènement dans le but non dissimulé de remettre à jour les relations entre ces derniers et leur projet. Par ailleurs, et contrairement à ce que certaines personnes (qui ne manque jamais une occasion d’entretenir les conflits identitaires), celui-ci n’était pas tant en phase de « trolling », qu’en mission diplomatique.     

Mais encore, quand est-il de ces relations? Car il est évident que l’écho des demandes relatives aux autochtones est un problème de longue date chez les souverainistes et ceci depuis les tout débuts de la version moderne de cette aspiration politique. La raison en est que si la portée universelle de l’idée d’autodétermination des peuples est la base éthique du projet d’un Québec indépendant,  celle-ci devrait dans le même temps être à même de reconnaitre ce droit aux Premières Nations. Qui comme leur nom l’indique, était là en premier. Enfin, ce principe devrait s’imposer même au plus obtus des militants péquistes[1]. Malgré l’évidence de ce constat, ça n’en demeure pas moins un problème des plus pratiques, car nous vivons tous sur un même territoire, qui ne peut malheureusement pas être découpé n’importe comment, sans priver ce territoire de sa cohérence physique et donc de sa possibilité concrète d’indépendance.

Le Québec moderne est, comme vous le savez, un petit bout de planète qui n’a pas eu le « plaisir » de se substituer aux évolutions économiques & politiques du monde et des modes de production qui viennent avec. Par conséquent, à l’instar des constitutions, des chartes ou autres documents légaux, les traités (sacré ou pas) peuvent et doivent être modernisés afin de tenir compte des réalités qu’impose le monde d’aujourd’hui. Mais encore, faut-il être en mesure de la faire, car l’une des données on ne peut plus « modernes » du Canada est bien cette hantise irrationnelle des discussions constitutionnelles « fomentatrice » de l’unité canadienne comme on le sait. C’est peut-être ce constat qui tend le chef de l’APNQL à donner leur chance aux représentants actuels du mouvement souverainiste. Car, avouons-le, le Canada est simplement irréformable ![2]

Ceci dit, pour que les volontés de nos peuples puissent s’accomplir, faut-il au préalable définir les ambitions des parties en présence.

Du côté québécois, les demandes sont assez claires et, depuis au moins les années soixante, les souverainistes ont toujours majoritairement revendiqué un État politique indépendant selon les dispositions du droit international. Par contre, ce que les Premières Pations revendiquent la plupart du temps est loin d’être aussi clair et le terme même de souveraineté est souvent utilisé avec une ambiguïté savamment orchestrée. Un bon exemple d’équivoque est l’allocution du Chef national, Perry Bellegarde, à l’assemblé des Premières Nations du 29 avril 2015 où il est longuement question de souveraineté, mais pas du tout sous une forme sécessionniste, comme le fait plus ou moins le PQ, mais sous une rhétorique qui a plus à voir avec le vieil autonomisme des nationalistes « canadien-français ». Car étant surtout appliqué à la sauvegarde du mode de vie, traditions, langues, cultures, etc. de ceux-ci. Le contenu économique, quant à lui, se trouve surtout relégué à la propriété des ressources naturelles qui se trouvent sur les territoires issus des traités et des redevances qui viennent avec. D’ailleurs M. Bellegrade traite fort longuement des problèmes liés à la redistribution des richesses pancanadiennes, ce qui prouve bien que les revendications ici présentes ne sont pas du tout du même ordre que celles des indépendantistes et autres peuples revendiquant leur souveraineté dans le monde.

Évidemment, loin d’être absurde, ce comportement autonomiste est tout à fait légitime, car l’Histoire des Premières Nations de l’ensemble des Amériques démontre bien que ces Nations ne sont pas des Nations au sens moderne[3], mais plutôt au sens ethnique[4] du terme. Comme ils se définissaient couramment au 19e siècle. Évidemment, il serait plutôt facile de critiquer ce genre de reconnaissance dans le monde d’aujourd’hui, où toutes allusions ethniques est aussitôt rangées dans la catégorie du « racisme », mais, à l’image d’autres peuples anciennement nomades[5] et qui se sont fait imposer le mode de vie sédentaire (nécessaire aux besoins du capitalisme industriel), les Premières Nations n’ont pas le territoire et la population suffisante à la mise en place du droit du sol et la naturalisation d’étranger, sans se faire rapidement submerger. Ce qui explique, dans un certain sens, les politiques xénophobes de certaines de celles-ci.   

Bien sûr, je ne me permettrais pas non plus de faire l’éloge de ce genre de gestion sociale, car étant d’avance plutôt critique (c'est est le moins qu'on puisse dire !) à l’égard de ceux qui le pratiquent à grande échelle, comme les Israéliens, les Saoudiens ou les Indous. Et de manière plus « soft » par les Anglo-saxons et les Japonais. Malgré mon souci de la conséquence logique, je ne condamne pas pour autant cette pratique dans l’absolu, comme certains le font couramment envers les Québécois dits « de souche ». Ce que l’on pourrait appeler le « nationalisme ethnique » des peuples soumis à la colonisation n’est pas aussi malsain qu’il y parait et résulte surtout d’une réaction assez naturelle. Car issue d’un manque de confiance envers l’avenir, quand celle-ci n’est pas pérennisée sur le long terme par un État indépendant, une constitution fédérale ou confédérale équitable[6]. Alors, il est tout à fait compréhensible de vouloir protéger les acquis culturels d’un peuple sur un territoire donné quand celui-ci est « indigène », donc qui n’est pas représenté ailleurs dans le monde. Il est donc absurde de vouloir combattre ce sentiment par le renforcement de ce qui génère le problème[7], quand on sait fort bien que seule la concrétisation d’un projet de pérennisation de la culture concernée pourrait le régler cette angoisse.                

La seconde question à établir est de savoir si la souveraineté revendiquée par les autochtones est compatible avec celle des souverainistes.

Comme nous venons de le voir, les Innus, ainsi que la majorité des autres Nations autochtones, ne revendique pas le statut de Nation, stricto sensu. Par contre, ceux-ci réclament une reconnaissance de leurs territoires ancestraux ou ce qu’ils reconnaissent comme tel. De plus, il souhaite gérer leur population d’une manière spécifique à leurs cultures et traditions pour des raisons que nous avons aussi déjà évoquées.

Est-il possible de faire concilier les deux projets afin de les faire converger dans la difficile lutte qu’elles requièrent ? À mon avis oui cela est possible. Et même j’irais plus loin encore en prétendant que cela est même une nécessité absolue, car la division de ces deux aspirations politique est la base même de la force morale des partisans de l’ordre établi au Canada de l’Amérique du Nord britannique. Déjà à l’époque de Lord Durham, le combat d’émancipation du Bas-Canada était frauduleusement interprété comme un problème « ethnique », alors que celui-ci était incontestablement progressiste et composé d’un agrégat de toutes les populations qui vivaient au Canada de l’époque. Passer pour le pacificateur et le civilisateur de peuplades « barbares » est le faux-semblant des impérialistes anglo-saxons depuis belle lurette et les politiques « multiculturaliste » du gouvernement canadien n’en sont que la version « because it’s 2015 ».

Dans les faits, il n’existe pas d’éléments primordiaux vraiment antagonistes entre nos revendications. Par contre, l’esprit de ces revendications est radicalement différent. Si les souverainistes québécois ont toujours caressé l’idée d’une république à la française, donc centralisée et unificatrice, les Premières Nations aspirent plutôt à un projet confédéral qui va en sens inverse. Ces revendications sont d’ailleurs tout sauf arbitraires, car elles sont le reflet des conditions actuelles de nos peuples. Les Québécois sont majoritairement situés dans la vallée du Saint-Laurent (donc dans un territoire cohérent) et voient la menace à l’extérieur de leur territoire. Inversement, les Premières Nations ont des territoires parcellés et ils voient souvent la menace d’un point de vue ethnique (l’homme blanc pour faire simple).

Malgré ces différences tout sauf négligeables, il est impératif de mettre en parallèle ces combats pour l’indépendance. L’idéal (enfin, ça le serait pour moi) serait bien sûr de faire fusionner nos luttes par un projet de société métis au point de vu identitaire, en intégrant au peuple du Québec les principaux traits des cultures autochtones afin de remplacer l’héritage ultramontain et monarchique de notre passé de porteurs d’eau. Mais hélas, je ne crois pas être suivi par beaucoup de mes compatriotes, qui attachent souvent beaucoup d’importance à l’héritage de l’ancienne colonie française que comporte la face réactionnaire de l’identité québécoise[8]. Et il est probable que cette solution m’aliénerait une grande partie des nationalistes, sans pour autant intégrer la majorité des autochtones, qui ne souhaite pas non plus sacrifier leurs identités à un projet de société. Même si celui-ci était à l’avantage de nos peuples.

Comme l’a écrit Spinoza par le passé, beaucoup « voient les hommes, non tels qu’ils sont, mais tels qu’ils voudraient qu’ils fussent » et il ne m’est pas non plus permis d’ignorer cette réalité, alors s’il n’est pas possible à court terme de fusionner nos sociétés, afin de pérenniser une identité politique en phase avec la présente situation, la seule solution serait de privilégier l’idée de république confédérale (à la Suisse), même si cette solution n’est pas non plus sans difficulté. De cette façon, il pourrait être envisageable de maintenir la division identitaire entre les populations tout en les unifiant à tout de moins sur le plan politico-économique.

Comme je l’ai expliqué dans un précédent texte, l’identité d’un peuple n’est pas une réalité éternelle et figée, même si elle est une nécessité politique. Alors il est mieux de privilégier ce qui unit que ce qui divise. Mais dans le cas présent, il faut faire avec notre réalité. Réalité imparfaite, certes, mais qui peut potentiellement ouvrir la voie à des avenues politiques intéressantes dans l’avenir. Même si l’imbroglio identitaire du Québec d’aujourd’hui pose un clair problème de division, il nous faut impérieusement lui faire face dans le sens de la justice. Et en cela, le commencement est dans la main tendue à nos frères de lutte et par la mise au banc des vieilles rivalités issues de la société coloniale. Comme chacun sait, « l’union fait la force », même si les moyens de rendre cette union possibles ne sont pas chose simple à réaliser.

Enfin, comme dirait Bob Marley, « s’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème » !

Benedikt Arden (Janvier 2016)       



[1] Que je ne confonds pas, comme trop de gens de mauvaise foi le font, avec les représentants des divers courants identitaires québécois.
[2] Même les partisans de la signature du Québec du rapatriement de la constitution de 1982, comme Philippe Couillard, se sont fait refuser ce projet, oh combien fédéraliste !
[3]  Un groupement d'individus établi sur un territoire déterminé, sous l'autorité exclusive et effective d'un gouvernement.
[4] La reconnaissance faite par l’État canadien est essentiellement basée sur la lignée, donc le droit du sang.
[5] Tous les peuples ont une origine nomade, mais ici j’entends ceux qui ont connus le nomadisme dans l’ère contemporaine.
[6] Ce qui n’est pas le cas au Canada, autant pour le Québec que pour les Premières Nations, vous en conviendrez.
[7] Entre autres en le déconsidérant frontalement.
[8] L’identité québécoise moderne est très marquée par les divisions symboliques issues de révolution française. Les symboles « républicains » et « monarchistes » de la société française se perçoivent d’ailleurs bien souvent dans la division symbolique de l’aile droite et gauche de la population non fédéraliste. Le tricolore bas-canadien et le fleurdelisé en sont de bons exemples.

mercredi 4 novembre 2015

Du changement qui a des airs de déjà vu

« Mes amis, nous avons battu la peur avec l’espoir. Nous avons battu le cynisme avec le travail acharné. Nous avons battu la politique négative avec une vision rassembleuse et positive ». Ainsi parlait Justin Trudeau au soir de son élection comme premier ministre du Canada, le 19 octobre dernier. La thématique du discours, mais aussi de sa campagne, était tout empreinte d’épithètes évoquant la fin de la « grande noirceur ». C’est d’ailleurs sur cette thématique, et sans se priver du cliché du « changement » que le nouveau Trudeau a sorti des boules à mites de l’arrière-arrière-grand-père ses fameuses « voies ensoleillées » :

« Il y a – il y a plus de 100 ans, un grand Premier ministre, Wilfrid Laurier, a parlé des voies ensoleillées. Il savait que la politique peut être une force positive, et c’est le message que les Canadiens ont envoyé aujourd’hui. Les Canadiens ont choisi le changement, un vrai changement. »

Il va sans dire que la défaite d'Harper est en soi un évènement qui marque un certain « ensoleillement » de nos vies, mais pour ce qui est du changement à proprement parler, on repassera. Car si le jeune Trudeau n’est pas un vieux routier de la politique canadienne, il n’en demeure pas moins l'une des incarnations les plus visibles de la doctrine historique du Parti libéral du Canada (PLC) et de ses contradictions, soit celui d’un libéralisme classique entremêlé du nationalisme pancanadien[1] le plus exacerbé. Le moins que l’on puisse en dire (surtout chez les indépendantistes du Québec), c’est que le Canada est simplement revenu le Canada. Passant du néoconservatisme à l’américaine au « trudeauisme » d’antan.

Mais l’effet réconfortant que procure le passage de l’eau glacée à l’eau froide ne doit pas faire oublier que les mers chaudes existent et que rien n’est encore gagné, tant s'en faut. Même si la volonté du PLC d’en finir avec ces inutiles bombardements en Syrie, de décentraliser l’économie canadienne de la production de pétrole et de revenir à quelques investissements d’infrastructures[2] doit être saluée, il n’en demeure pas moins que le PLC n’est en rien opposé aux principaux principes de C-51, aux traités de libre-échange (atlantique & pacifique), au projet de pipelines de Transcanada, ainsi qu’à la non-reconnaissance du principe d’autodétermination des peuples. Il va sans dire que la « trudeaumania », au moins aussi factice que l’obamania, n’a pas beaucoup de beaux jours devant elle et que le « Kennedy du Canada » risque de comprendre bien vite (si ce n’est pas déjà le cas) que le rôle d’un chef d’État occidental assujetti à l’oncle Sam est aussi bien souvent de faire le beau et de se taire. Chose à laquelle personne ne doute qu’il excellera à merveille ! Car si vous avez bien remarqué, l’idéologie du PLC est en constante contradiction d’avec ce qu’elle devrait soutenir et c’est bien ce qui est le plus agaçant dans ce parti, tout ce qu’il y a de moins neuf.

En effet, le patriotisme libéral issu du 19e siècle et le monde actuel ont très peu à voir ensemble, étant donné que le carcan moralisateur d’aujourd’hui est un espèce de mutant idéologique à cinq bras composé d’une grande dose d’occidento-centrisme, de néolibéralisme, d’impérialisme « humanitaire », de discours droits-de-l’hommiste et de politiques sécuritaires, bien éloignées de la scolastique anglicane et catholique d’antan. Ce carcan est d’ailleurs partagé, à différents niveaux, par les quatre plus grands partis du paysage fédéral (le Bloc Québécois étant le quatrième). Le PLC étant le plus proche adepte de ce catéchisme postmoderne, il n’est pas à douter que le gouvernement de Trudeau sera un tout aussi bon fossoyeur de l’indépendance du Canada que purent l’être ses prédécesseurs.

Dans le cadre de la loi antiterroriste de Harper, le PLC, ce chantre des droits de la personne qui a imposé sa charte de droits au mépris de sa belle constitution canadienne et de sa propre « démocratie », ne croit pas qu’il soit nécessaire de défaire cette immonde atteinte aux principes de liberté de penser qu’est C-51. De plus, même si le petit Trudeau nous dit qu’il est «  opposé à l'intervention aérienne des Forces canadiennes contre l'EI », il ne poussera pas à ce point la conséquence en proposant la sortie de l’OTAN et de ses dites missions de « paix »[3]. Et dans le registre de l’indépendance du Canada, qui devrait être la raison même de l’édification trudeauiste d’un peuple canadien (et non « des » peuples canadiens), il n’y a rien de bien neuf sous le soleil, car si l’on oublie les portraits de la reine et ces célébrations britanniques vulgaires, les impasses du politique qu’impose les traités de libre-échange ne semblent pas leur poser bien des soucis.

Pour ce qui est de la promotion du multiculturalisme, là par contre nous savons où ils s’en vont ! Suivant les plans d’ingénierie humaine de son père, Jr saura se faire aimer des leaders autoproclamés de « communautés » et des sectes en tout genre, car il sait être tolérant là où les profits politiques sont à prendre, même si cela est au prix d’une dégradation du bien commun. Pour Justin et les libéraux, qu’importe le développement des petites tyrannies locales, pourvu que celles-ci votent pour lui. De toute façon, la première « minorité » que ces chartes de droits se doivent de protéger est celle des richissimes 1 %. Celle-là même qui vit tous les jours les affres de cette plèbe horrible que nous formons.

Enfin, considérant la légalisation du cannabis, projet se voulant progressiste s’il en faut, loin de moi l’idée de critiquer quelque chose allant à ce point dans l’air du temps (et accessoirement du développement de nouveau marché). Ce qui ne peut être empêché par la répression se doit d’être géré d’une autre façon. Mais de là à croire qu’un parti pourrait se payer le qualificatif de « progressiste » à si vil prix, simplement en empruntant un banal sentier de bon sens face à ces coûteux problèmes que l’hypocrisie des conservateurs[4] ne fait qu’alimenter, sachant que cette évolution des mœurs ne pouvait qu’être à terme imposée par le simple développement du capitalisme. Il faut vraiment n’avoir aucun espoir dans le futur pour se contenter de si peu. Là-dessus, j’ai somme toute quelques bonnes petites pensées envers ce si pathétique Boris St-Maurice, celui-là même qui passa d’anarchopunk (et bassiste du groupe Grimskunk) à lobbyiste au PLC, et qui maintenant pourra enfin s’ouvrir un « coffee shop » dans ce paradis utopique qu’est le Canada, où le pot est enfin légal ! En revanche, il est peu probable que cette légalisation ne suffise à convaincre les masses que la société est en phase achèvement.

Contrairement à mon habitude de développer plus longuement certains concepts, je terminerai simplement ce petit texte satirique en soulignant que cette nouvelle troïka libérale (l’axe Trudeau-Couillard-Coderre), quoique bien en place pour le moment, aura beaucoup de pain sur la planche, car à la suite de leur populisme politique qui ne durera qu’un temps, viendra la mise en place de leur projet politique abjecte et celui-ci ne pourra être toujours occulté par le clientélisme communautaire et les p’tits cadeaux. Souhaitons simplement que cette colère future ne soit pas encore récupérée par les conservateurs ou leurs homologues québécois… Enfin c’est la première tâche que nous devrions nous donner.

Benedikt Arden (octobre 2015)

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[1] Un nationalisme évidement non ethnique et multiculturel, mais diablement centralisateur et sachant être très autoritaire quand il le faut.

[2] Même si l’on y pressent l’origine des futurs scandales de corruption.

[3] Missions de paix ayant souvent comme objectif de protéger ce qui génère les conflits.

[4] Ne pensons qu’à Rob Ford.