vendredi 19 mai 2017

Entre gauche morale et droite progressiste …

Après une longue activité politique, qui la mènera in fine comme députée de Gouin[1], Françoise David a finalement rendu son tablier en janvier dernier pour une retraite sans doute méritée. Ce qui aura comme conséquence de libérer la place qu’elle et son parti ont mis tant d’années à conquérir. Comme chacun sait, l’arrivée récente et en grande trompe de Gabriel Nadeau-Dubois (GND) dans l’arène politique fut tout indiquée pour défendre ce terrain conquis. GND étant une personnalité bien connue de la gauche québécoise depuis son rôle lors des événements de 2012[2], celui-ci devint tout naturellement la personnalité la plus à même de maintenir le flambeau solidaire dans cette circonscription. Depuis, plusieurs kilomètres de papiers d’opinion plus ou moins intéressants ont été publiés et les magouilles entre partis ont fait leur petit bout de chemin. Il y aurait fort à dire sur ce théâtre politique souvent grotesque, mais ce qui a attiré mon attention dans cette histoire fut cette candidature dite « atypique » que le Parti libéral du Québec (PLQ) a mise dans les pattes de GND, soit celle de Jonathan Marleau.

Cette candidature est considérée comme « atypique », mais à quel titre ? Car, en dehors de son élection comme président de la Commission-Jeunesse du PLQ, qui n’a rien de bien « atypique », ce qu’il lui vaut cette qualification relève du fait que celui-ci serait un membre de ce que l’on appelle « la communauté LGBT » ainsi que d’être natif de Port-au-Prince, en Haïti. Autrement dit, cette candidature libérale se présente comme un représentant des minorités éthniques et sexuelles. Évidemment, cela n’apporte rien de bien « atypique » non plus, mais son engagement au côté des « carrés rouges » a pour le moins tout pour surprendre.

Comme il l’a, lui-même dit : « J'ai porté un carré rouge, j'ai revendiqué dans le respect, j'ai fait résonner les casseroles, j'ai défendu l'économie du partage et dénoncer le racisme systémique ». Le portrait plutôt gauchisant des propos de monsieur Marleau est bien sûr à relativiser, car, à 20 ans, toutes les portes sont ouvertes, au même titre que les retournements de veste. Son militantisme en faveur de Uber et de son système intrinsèquement exploiteur ne laisse pas de doute sur sa vision sociale des choses. Pourtant ce militant libéral ne se prive pas d’une certaine rhétorique de gauche et le démontre sans complexe lorsqu’il affirme qu’il a « toujours eu le courage de défendre [s]es convictions, [s]es valeurs, celles du progrès et de la justice pour toutes les Québécoises et tous les Québécois […] » et qu’il « répond présent lorsqu’il est temps de représenter la jeunesse et la diversité québécoise »[3].

Il va sans dire que l’antiracisme bon chic bon genre du PLQ est dans l’ordre des choses, mais cette fois ils ont fait un nouveau pas dans la diversité identitaire (identitarisme de gauche) et semblent avoir en tête de jouer la carte des minorités contre le « mâle cisgenre blanc », un peu à la manière de ceux qu’on nomme un peu bêtement les « socials justice warriors » ou SJW[4]. Le PLQ étant l’archétype même du machiavélisme en politique, la tactique, même si extrêmement malhonnête, n’en reste pas moins bien pensée. Car le PLQ est incontestablement un parti néolibéral, donc théoriquement de droite, mais la prédominance des questions identitaires par rapport aux questions sociales de l’époque actuelle donne un contexte favorable à ce genre de confusion des genres.

Mais d’abord, en quoi est-ce que le PLQ et le néolibéralisme sont-ils de droite ? La question mérite réflexion, car à l’opposé de ce spectre politique nous observons de plus en plus de militants souverainistes, issus de la social-démocratie, voir du socialisme, dériver vers conservatisme identitaire (l’identitarisme de droite) pour des raisons que j’ai déjà expliquées à de multiples occasions. En fait, et avec cette montée des questions identitaires, on remarque aisément que le piler entre la gauche et la droite tend à ne plus être tout à fait le même.

Ce changement de paradigme entre gauche et droite n’est évidemment pas sans importance et je ne saurais cacher un certain agacement quand j’entends certaines personnalités de droite ou des représentants du pouvoir en place jouer les progressistes quand ces derniers sont d’abord les chantres d’un régime d’exploitation injuste. Que l’on parle d'éditorialistes, comme Martineau, Pratte et consorts ou les Couillard, Trudeau et compagnie, on est souvent surpris d’entendre (ou lire) ces derniers se prétendre progressistes et modernes à l’inverse d’une gauche souvent décriée comme « conservatrice », voir « réactionnaire ». Il va évidemment de soi que le terme de « progressisme » et celui de « moderne » sont tout sauf clairs et peuvent être utilisés à toutes les sauces, même s’ils évoquent normalement des idées de gauche. Il n’est donc pas interdit de prétendre que la privatisation générale des services publics, la destruction du droit du travail et d’une bonne partie de nos acquis sociaux soient une sorte « d'évolution » vers un certain type de « progrès » quand l’on est de croyance néolibérale. Tout le monde voit midi à sa porte quand nous avons à défendre nos idées et, hormis les divers courants conservateurs à l’ancienne, il est compréhensible que les représentants de ces options politiques se perçoivent comme étant les garants du « vrai progrès », même s’il s’agit d’idée directement issue d’une pensée économique datant du 18e siècle.

C’est pourtant à partir de ces notions troubles que sont le « progressisme » et la « modernité », que l’on essaie de faire passer l’ancienne division « souverainiste-fédéraliste » vers celui de l’axe « gauche-droite ». Sans pour autant éliminer totalement la division classique qu’avait cette notion, c’est-à-dire un positionnement basé essentiellement sur la question de la lutte des classes, celle-ci est sans cesse reléguée aux questions de société, liées à l’identité, aux valeurs ou à la morale. Quoique ces questions ne soient pas sans importance, on note rapidement qu’elles ont rarement le potentiel de changer radicalement la société. Le fameux « cabinet de la diversité » de Justin Trudeau nous l’a clairement montré depuis sa composition[5] en 2015.

L’idée de mettre plus d’emphase sur des positionnements plus idéologiques que constitutionnels n’est pourtant pas sans intérêt, puisque presque personne (hormis les fédéralistes lors des périodes électorales) ne semble voir dans l’indépendance une question d’actualité… Ce changement ne serait donc pas sans intérêt s’il devait servir à exprimer des projets de société explicites au lieu de servir de parures factices à des partis qui mériteraient surtout de disparaitre.

Afin de voir plus clairement dans cet imbroglio, je me dois de revenir sur quelques concepts de base, mais qui auront comme avantage d’éviter certains des malentendus et des lieux communs qui troublent ces enjeux.  

En premier lieu, je rappelle que les notions de gauche et de droite sont des étiquettes politiques qui ont normalement comme usages de positionner idéologiquement des personnes, des organisations ou des partis par rapport à un centre (le pôle de gravité idéologique pourrait-on dire). La période qui fût à l’origine de ce concept relève donc directement de cette dichotomie, soit une division sur la nature du régime politique de la France du 18-19e siècle (monarchie ou république). De ce point de vue, il n’y donc pas de corpus doctrinal précis à appliquer à ce qu’il est convenu d’appeler « droite » ou « gauche », mais simplement une question de rapport positif ou négatif à un ou des enjeu(x) bien précis.

Ensuite et comme chacun sait, cette notion entraine aussi un positionnement général des idées politiques. C’est pourquoi l’on parle de « gauchisme » et, un peu moins souvent, de « droitisme » pour identifier des familles politiques et idéologiques. La base de cette dualité réfère plus généralement à l’acceptation ou au refus de blocs d’enjeux de société ou de projets politiques. Cette distinction a souvent été, et l’est de plus en plus, résumée par les concepts de « progressisme » et de « conservatisme ». Dans ce cadre, le pôle de gravité idéologique est donc basé sur la notion générale de « changement ». De là la raison d’être de ce fameux qualificatif de « moderne », qui, en dehors de sa relation avec le « progressisme », ne veut strictement rien dire. Comme vous le voyez, la dichotomie « gauche-droite » est une notion malléable et peut donc signifier des contenus politiques complètement différents, ce qui explique en partie que des personnalités de droite peuvent se prétendre de gauche ou à tout de moins progressiste et moderne, ce qui revient un peu au même dans leurs esprits.

L’acceptation de l’idée selon laquelle la gauche et la droite seraient des corpus idéologiques établies, est assez récentes et est surtout issues de la recomposition de la social-démocratie en libéralisme de bonne conscience ou de ce que j’appellerais la « gauche morale ». Aujourd’hui, les bonnes mœurs et les pensées ouvertes sur le monde, comme on dit, ont remplacé les projets politiques concrets pour tout un pan de la gauche. Le libéralisme économique est devenu une constante de l’ensemble du spectre politique, au point que sa critique est aujourd’hui vue comme une forme d’extrémisme. Mais le grand malheur est que cette recomposition est stérile par définition, car la morale et les pensées des gens sont de nature privée. Et qu’elle soit religieuse ou laïque, la morale en politique s’est toujours caractérisée au mieux par des discours hypocrites, ou pire, par une tendance politique plus ou moins opposée aux droits[6]. La morale est pourtant omniprésente dans le discours politique actuel et notre rapport à cette-ci tend progressivement à devenir un nouveau pôle de gravité idéologique. Ce qui explique encore une fois pourquoi tant de personnalité de droite se présente désormais comme étant de gauche.

Un exemple concret serait le cas des sempiternels débats sur l’identité et le multiculturalisme, débat sporadique qui survole nos vies depuis maintenant plus de dix ans. Sans doute, vous êtes-vous aperçu que ces débats n’étaient pas tant liés au sens et/ou à l’utilité que comporte l’identité d’un pays. Autrement dit, sa pertinence politique. Comme toujours ces débats se centrent sur des questions de morales individuelles ou apolitiques comme la tolérance, la xénophobie, la tradition, l’intégration[7], la culture, etc. En somme, rien qui ne dépasse de bien loin les comportements individuels. Certes, les comportements des individus ont de l’importance dans la société, mais, en dehors des cas où leur comportement soit illégal, il ne s’agit pas de questions politiques[8] à proprement parler. Donc, il est absurde de prétendre que de tels débats soient interprétés en terme gauche/droite. On peut très bien, comme monsieur Malreau et le PLQ, être tolérant en termes de diversité religieuse et culturelle et être tout à faire pour un projet de société inégalitaire. En somme, être égalitaire dans l’inégalité !

Inversement, il est certain qu’un discours prônant l’imposition d’un ordre moral quelconque comme projet politique n’est vraiment pas de « gauche ». Mais contrairement à l’idée qu’on pourrait s’en faire, cette tentation n’est pas uniquement issue de ce qu’il est convenu d’appeler la « droite ». Comme je viens de le rappeler, les rapports humains hors de l’économie et du droit ne peuvent devenir politiques que dans un État totalitaire, étant de caractère privé. Et un totalitarisme, fût-il de droite ou de gauche, ne peut en aucun cas être considéré comme un progrès dans le domaine des droits humains ou de leurs égalités politique et économique.

Pour en revenir à notre droite progressiste et à notre candidat libéral, on a tous compris que la dépolitisation des enjeux politiques, pour se centrer sur des questions identitaires et morales, a un intérêt tout à fait politique. Soit celui de déplacer les enjeux sociaux économiques vers des débats stériles pour mieux imposer une vision économique préétablie. Les adeptes du néolibéralisme ont tous pour principale inquiétude de voir ressurgir le spectre de la planification économique, car la planification est la réponse de la plupart des maux de la société, à commencer par la discrimination. Le pouvoir des forts étant issu du contrôle du capital, il est toujours bien sage de détourner les haines vers l’autre. Surtout si ceux qui s’haïssent sont de la même classe sociale. C’est pourquoi des débats sur le voile ou sur la diversité ethnique d’un gouvernement seront toujours préférables à un débat sur l’origine de la dette et l’utilité de la propriété lucrative (l’actionnariat) dans le domaine de la production. Ils auront même parfois le culot (et ils l’ont eu !) de détourner une pertinente interrogation sur les bienfondés du CETA en un vulgaire manque d’ouverture sur le monde !

Évidemment, je ne crois pas que le stratagème du PLQ fonctionnera, car, malgré tout son machiavélisme et son argent, la population de Gouin connait bien ce parti et sait lui tenir tête. Malgré tout, cette tentative d’enfumage est bien symptomatique de l’évolution du débat public au Québec et plus largement en occident. Il est inquiétant de constater à quel point la confusion, entre ce qui relève du politique et ce qui relève de la morale individuelle, est devenue importante chez ceux se revendiquant de la gauche. Il n’est donc pas surprenant que les représentants de la droite néolibérale puissent se présenter comme un parangon de progressisme, étant issus d’un courant de pensée qui centre son mépris sur une classe sociale et non sur des questions d’identités. Ils n’ont qu’à trouver des représentants chez ceux qu’on présente comme des minorités opprimées, mais … des catégories économiques privilégiées ! Ce n’est donc pas étonnant que le parti libéral ait embrassé la cause de « l’anti racisme systématique ». Sachant que le racisme et les discriminations de ce style sont déjà proscrits dans la constitution. Ils auront le bon jeu d’enfoncer des portes ouvertes tout en rappelant que les riches forment aussi une minorité qu’ils doivent aussi protéger des méchants socialistes que nous sommes.

Enfin et vous l’aurez compris, la confusion idéologique de notre époque tend à modifier la donne en ce qui a trait l’axe gauche-droite. Il serait donc à leur propre avantage que les représentants de la gauche se rappels que ce qui fait le progressisme en politique n’est pas tant les vertus des citoyens (aussi importante soit cette notion), mais la nature d’un projet de société qui aura comme conséquence de faire respecter nos droits individuels et collectifs.

Benedikt Arden (mai 2017)




[1] De 2012 à 2017
[2] Porte-parole de « CLASSÉ »
[4] Ces guerriers de la justice sociale sont d’ailleurs bien connus pour être tous sauf des « guerriers » et sont surtout connus pour défendre la justice sociale qu’en complément des reconnaissances identitaires de certaines des minorités les mieux défendues.
[5] Même si la diversité ethno religieuse était plutôt avancée, l’origine sociale, professionnelle et idéologique de ce gouvernement restait plutôt monolithique.
[6] La morale ou l’éthique sont des qualités que l’on s’impose à soi-même, pas aux autres.
[7] Certaines de ces notions, comme l’intégration, sont en partie politiques, c’est vrai. Mais pas au sens où certains l’entendent. L’intégration est un processus individuel. C’est le contexte économique et légal qui enveloppe cette démarche qui est politique.
[8] Rappelons que la tâche du politique est d’abord de rédiger des lois et de les faire respecter. 

mercredi 26 avril 2017

Le vice caché du « front républicain »

Il n’a échappé à personne que l’élection présidentielle française s’est soldée par la confirmation des prévisions des instituts de sondage, qui prédisaient depuis plusieurs mois déjà un duel Macron/Le Pen au second tour. Il n’était pourtant pas du tout certain que ce scénario survienne, car l’évolution des tendances des dernières semaines avait mis en place une course à quatre d’autant plus serrée que la différence entre la 1re et 4e place n'a divergé que d’à peine 4%. Cette défaite de la France Insoumise doit tout de même être relativisée, car elle cache aussi une grande victoire au sein de la gauche. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon n’a peut-être pas réussi à atteindre la magistrature suprême, avec son 20%, mais son hégémonie au sein de la gauche est maintenant totale. Étant donné le score (6%) de tiers parti qu’a obtenu le parti socialiste, cette dernière élection risque fort bien de lui être fatale. D’autant plus, que la grande majorité des apparatchiks de l’appareil (et non les moins opportunistes) sont déjà, ou rejoindront à brève échéance, l’équipe d’Emmanuel Macron. Ce mouvement « En Marche ! » vers le néolibéralisme aura le grand mérite de mettre un peu de clarté dans ces étiquettes politiques frauduleuses qui faisaient office de façade pour crédules.

En somme, la bonne nouvelle de ce premier scrutin est de revoir une force progressiste réellement sociale en France et ayant enfin le potentiel de remettre de l’avant certain des thèmes (souveraineté nationale, critique de l’OTAN, protectionnisme, pacifisme, etc.) que le Front national (FN) s’était stupidement fait abandonner par cette « gauche » de gouvernement depuis tant d’années.

Mais outre cette demi-victoire tout sauf négligeable, le mauvais côté de l’affaire est le retour du sketch frelaté du « front républicain », qui n’aura comme seul dénouement que de légitimer le candidat du « moindre mal ». Ceci par un plébiscite digne des pires régimes, face au mal incarné que représente le FN… Mais hormis la mise de côté des principes de base de la démocratie, je crois bien que le mal est ailleurs, car ce type d’exercice a aussi comme vice fondamental de renforcer indirectement le vote FN et donc tend à rendre son élection ultimement possible un jour.  Je m’explique.

L’utilité du FN dans le paysage politique français est de servir d’épouvantail, donc de repoussoir utile afin de rallier des courants, qui normalement devraient se combattre, au profit des partis au pouvoir. Contrairement à son prédécesseur italien (le MSI), celui-ci ne semble pas encore être en mesure de se faire accepter par la droite classique, malgré l’abandon de tout un pan de leur tradition politique et d’un fort courant promouvant une alliance de cette nature au sein de l’appareil du FN. Les raisons conjoncturelles sont nombreuses, mais à mon avis les raisons sont d’abord structurelles et idéologiques.

La France est dominée par un besoin très puissant de catégoriser les courants politiques. Et les acteurs de ce système en sont bien conscients et l’utilisent allégrement afin d’occulter certains enjeux décisifs. C’est pourquoi l’axe droite/gauche traditionnel, malgré son incapacité à interpréter les forces en présence, semble à ce point promu par les journalistes et les politiciens. Si l’on ne se base que sur cet axe, il devient difficile de juger correctement certaines questions pourtant fondamentales comme l’indépendance nationale, monétaire et géopolitique, qui ne sont pas strictement applicable sur une opposition entre gauche et droite, car elles sont partagées à la fois, par des courants de pensés se revendiquant des deux familles.

Afin de pallier ce manque, le terme de « populiste » fut donné aux courants ayant adopté la défense de ces enjeux. Malgré tout, ce terme reste très connoté à la droite, malgré qu’il soit de plus en plus utilisé pour qualifier certains courants de gauche, notamment ceux remettant en cause le capitalisme financier. Le sens à comprendre derrière l’usage courant du terme « populisme » est d’abord péjoratif et doit être entendu un peu comme « démagogue », donc basé sur des discours frauduleux inspirés par les sentiments vils du peuple. Le populisme sera donc l’opposé des courants se présentant comme « raisonnables », notamment ceux représentés au gouvernement.  

La gauche dite « populiste » l’est en France d’abord parce que remettant en cause la construction européenne, l’Euro et plus largement les principes du libre-échange et de la finance. Même si derrière la critique de ces institutions, il ne se cache rien de plus que les bons vieux principes du socialisme, les commentateurs médiatiques, l’extrême gauche bébête et les promoteurs du marché y verront une dérive « souverainiste ». C’est pourquoi ils feront beaucoup d’effort pour assimiler ces courants à l’extrême droite. Pourtant, si l’extrême droite est historiquement associée au nationalisme[1], il n’en va pas du tout de la souveraineté nationale. Ce concept politique n’est certes pas, comme je l’ai déjà précisé, uniquement partagé que par la gauche, mais il est inséparable d’une vision réaliste de l’exercice de la démocratie. L’État-nation est, pour encore un bon moment, le seul cadre dans lequel peut s’exercer la démocratie et un programme concret de socialisation économique, car, comme chacun sait, plus l’agglomération s’élargit, moins la démocratie est représentative des populations et plus elle rétrécit, plus sa possibilité d’action est limitée. Loin d’être un paradoxe, il s’agit tout simplement d’une donnée banale que toute personne s’intéressant à la politique devrait avoir réfléchie au moins une fois dans sa vie.    

L’idée des tenants de la mondialisation néolibérale est donc d’assimiler la souveraineté et tout ce qui l’entoure de l’infâme ! Et l’infâme c’est l’extrême droite et le fascisme comme vous le savez et c’est pour cette raison que la gauche réellement sociale doit constamment se défendre d’être l’inverse de ce qu’elle est. Mais pour le FN, cette tactique de diabolisation manichéenne est une source constante d’électorat neuf. Il est vrai que le FN, contrairement aux autres partis, ne possède que peu d’électorats de réserve en cas de deuxième tour. Mais les électeurs acquis au FN le sont normalement de manière assez fervente, car ayant à subir tout un ensemble de préjudice dans leur vie de la part de leurs proches et qui a aussi le potentiel de nuire à leur vie professionnelle. L’adversité que connaissent ces gens a donc une forte tendance à les souder idéologiquement à ce parti et donc à influencer sur le long terme les points initiaux de désaccords (notamment celui du racisme !).

Inversement, les partis de gouvernement ont un électorat de plus en plus volatil. Le résultat de la dernière élection prouve sans aucun doute ce fait. Cette volatilité de l’électorat n’est pas tant due au courant qu’ils devraient représenter, mais à l’espoir ou au rejet qu’ils suscitent. Et dans l’état des lieux et en vertu de la construction européenne, la France est prise dans un engrenage lui imposant une politique répressive d’austérité ayant un impact décisif sur une majorité de la population. Comme une grande part de la population se voit précipitée de force dans cet abime et que les partis de gouvernement ont tous plus ou moins été zélés à ne pas tenir leurs promesses de campagne, la tendance générale est de se rabattre vers ceux qui n’ont pas exercés le pouvoir ou vers l’abstention. Mais plus encore, comme chaque avancée du FN se voit aussitôt suivie d’un rassemblement en bloc contre lui et que ce bloc est souvent assimilable aux défenseurs du carcan européiste. C’est donc à juste titre que les gens qui souffrent de déclassement par ces politiques néolibérales interprètent ce bloc comme étant celui du « système » qui les opprime. Et comme il n’y avait jusqu’à récemment aucune autre alternative que le FN afin de protester électoralement contre cette construction antidémocratique qu’est l’Union européenne, le FN est devenu, pour une bonne partie du peuple français, le représentant de ces déclassés, malgré la réalité mensongère de cette croyance.

Le FN effarait encore aujourd’hui une majorité de Français, mais à chaque fois qu’une personne tombe dans la précarité imposée par l’Europe, cette personne, pour les raisons exprimées ci-dessus, devient potentiellement un électeur frontiste. Et à chaque fois que cette personne ose « sortir du placard », si vous me passez cette expression, elle fera face à un ostracisme qui risque de la souder définitivement à la « communauté FN ». Autrement dit, chaque « front républicain » et chaque injustice perpétrée envers ses électeurs renforcent le vote Front national. Et c’est ce qui arrive depuis plus de 30 ans.

La tactique du repoussoir est évidemment efficace, car s’appuyant sur une histoire de fascisme qui fait froid dans le dos, mais celle-ci n’est pas à toute épreuve et perd de son efficacité à chaque fois qu’elle est utilisée. De plus, en diabolisant les thèmes (et non pas les seuls arguments) utilisés par le FN, il devient presque impossible de démontrer à la population que des alternatives à gauche existent aussi. S’il existe des inquiétudes face à l’immigration, à cette guerre potentielle avec la Russie, au dogme du libre-échange, à l’Union européenne, etc. Il est suicidaire de laisser au seul FN le soin de traiter ces sujets qui fâchent sans riposter. D'autres solutions existent et certaines d’entre elles ont été magnifiquement promues par Jean-Luc Mélenchon lors du dernier scrutin, ce qui explique à mon avis une partie de son succès électoral.     

De toute manière et peu importe le court du prochain mandat (qui ne risque pas d’être rose), la seule tâche qui importe à la gauche de France comme à celle du Québec est de mener un combat à la fois contre cette oligarchie qui nous opprime tout en reprenant le pas sur les terres que les sociaux traitres de tout acabit ont abandonnés à cette fausse alternative en échange de postes bien rémunérés.

Espérons seulement que l’aile dite « sociale » du FN du Nord finisse par perdre le contrôle de l’appareil, au profit de son pendant libéral du Sud. De cette façon le FN subirait probablement le même sort que son équivalent italien et se dissoudrait dans la droite classique et permettrait de libérer cet électorat qui ne lui appartient pas.

Benedikt Arden (fin avril 2017)



[1] Seulement à partir de la toute fin du XIXe siècle, car auparavant le nationalisme était associé à la gauche républicaine, voir l’extrême gauche.  

samedi 22 avril 2017

L'insoumise !

Je sais que je n’ai pas le droit de vote à l’élection présidentielle française de ce dimanche et que cela ne devrait pas me concerner plus que ça, mais comme le sort du monde en général me concerne et que je me fiche bien du score du Canadien, voici quelques mots concernant cet événement. 

Comme vous le savez peut-être, je soutiens moralement Jean-Luc Mélenchon (JLM) … Enfin, plutôt son mouvement, La France Insoumise. Depuis quelques années déjà, je milite pour qu’émerge à gauche une alternative à cette déferlante néolibérale. Depuis plus de 30 ans, la gauche va d’échecs en trahisons, car son adhésion idéologique au libéralisme économique lui fait accepter la construction d’un monde dans lequel il n’est plus possible d’avoir aucun contrôle sur les puissances du capital. La contrepartie de cette acceptation servile est de se vautrer dans un moralisme aussi hypocrite qu’abject, afin de compenser par des « valeurs » l’abandon de tous projets réellement politiques. Tout ce qui n’est pas du ressort de la politique devient donc le fer-de-lance de cette gauche, qui a tout de la démocratie chrétienne du siècle dernier (la charité plutôt que le partage des richesses) et rien de celle qui a suscité tant d’espoir aux précédentes générations. Cet esprit moralisateur exacerbé a même fini par lui aliéner le monde réel et maintenant traite les questions qui fâchent (immigration, police, frontières, géopolitique, guerre, etc.) de manière passive (autrement dit, à la manière des néolibéraux). Ou pire, en se refusant carrément de se les poser. Le manque d’alternative progressiste à ce monde néolibéral (le nouvel ordre mondial, diront certains), a pavé une véritable autoroute à l’extrême droite qui n’a plus qu’à simuler un minimum de social pour paraitre comme la seule alternative à ce peuple qui souffrent et qui ressent l’abandon.

Comme je l’ai déjà mentionné, je milite pour une alternative socialiste à ce monde. Pas cette « gôche » qui traite de nom d’oiseaux tous ceux qui auraient de mauvaises pensées, mais celle qui souhaite régler les problèmes en regardant le réel tel qu’il est, c’est-à-dire avec les gens tels qu’ils sont et avec les moyens que nous avons à notre disposition. En somme, un mouvement de large rassemblement qui tiendra en compte les rapports de force intérieurs et internationaux, tout en conservant un objectif de changement radical des voies de l’économie. Ce projet doit d’abord et avant tout être axé sur une évolution aussi rapide que possible des rapports de production en faveur des producteurs de la richesse, mais devra également s’appuyer sur une démocratisation maximale de la politique ET de l’économie. Cet objectif allant en contradiction avec le néolibéralisme et le libre-échange (dû moins tel qu’il est présentement pratiqué), ces objectifs doivent être précédés d’une lutte intransigeante pour la souveraineté des États et la fin de toutes les activités bellicistes des grandes puissances. Le droit international quoi !

Tout cela se retrouve enfin dans un mouvement qui a le vent dans les voiles, soit la France Insoumise. Il est vrai que leur projet n’est pas très radical dans sa forme, mais offre la possibilité de créer une nouvelle base sur laquelle s’appuyer, soit une relance keynésienne axée sur la haute technologie et l’éducation afin d’atteindre des objectifs à la fois écologiques et sociaux. Le tout chapeauté par un projet de constituante fondamental si l’on ne veut plus continuer à suivre le vicieux système qui mène sournoisement vers une dictature qui ne dit pas son nom. Une dictature effectuée par les acteurs privés de l'économie et formalisée en droit via les accords de libres-échanges.

Évidemment, je sais que tout n’est pas parfait et que JLM est tout sauf claire sur sa volonté de sortie de l’UE, mais c’est d’abord la 5e république et ses institutions qui sont à blâmer. Car c’est cette monarchie présidentielle qui comporte les institutions capables de museler le peuple, lui imposer des traités ainsi que des médias de vile propagande. Le large rassemblement qu’effectue la France Insoumise requiert l’adhésion de gens qui ne sont pas tous aussi avancés dans la conscience des raisons qui ont provoqué leurs marasmes. Le nationalisme paneuropéen (qui ne va pas sans rappeler le nationalisme pancanadien) est un problème qui doit être traité de front et nécessite une éducation populaire de grande ampleur, c’est pourquoi la montée de l’UPR me semble aussi être une excellente chose. Mais il va de soi que dans une élection comme celle-ci, un projet de relance keynésien ne peut se limiter qu'aux seuls partisans actuels de la sortie de l’EU pour obtenir sa majorité. De toute façon, et comme le dit si bien François Asselineau, l’Euro n’est pas viable et va s’effondrer très probablement dans ce même prochain mandat. C’est pourquoi le jour arrive où les chimères européistes devront laisser place à la réalité du monde. Les partisans gauchistes de l’EU, devront apprendre que cette union n’est qu’un traité de libre-échange habillé d’utopie irréalisable au regard des droits humains bien compris. 

Pour toutes ces raisons, je crois que le mouvement de masse qu’est la France Insoumise (beaucoup plus que la simple personne de JLM) est suffisamment convaincu, jeune et impliqué pour savoir choisir sagement la meilleure voie entre une chimère pan nationaliste (voir impérial) et un avenir moins sombre.

Enfin, et cela est très important, si Mélenchon devait être élu et si celui-ci (et/ou son entourage) devait (le) trahir, et ceci après l’expérience grecque, les conséquences pour le monde occidental seraient dramatiques et probablement irréversibles … 

Tenez-le pour dit !

À bon entendeur, salut,

Benedikt Arden (22 avril 2017) 

lundi 20 mars 2017

Dilemme sur la liberté d’expression

Il arrive fréquemment que dans l’histoire des idées, certaines d’entre elles passent de gauche à droite. Non parce que ces idées seraient à ce point façonnées par l’époque qu’elles en changeraient de nature, mais tout simplement parce que la notion de gauche et de droite est notoirement instable et comporte bien des limites dans leurs définitions. L’époque actuelle fourmille de ces limites et les paradoxes ne manquent pas. Les diverses questions identitaires en sont évidemment pour beaucoup et leurs approches parfois étranges apportent une savante confusion aux étiquettes politiques déjà existantes. L’un de ces concepts - la liberté d’expression - a récemment apporté son lot de confusion au brouillard actuelle et sème depuis peu la controverse un peu partout dans le monde occidental et notamment au Québec.

La liberté d’expression était, jusqu’à récemment, l’archétype même du consensus politique, mais semble maintenant vouloir devenir l’étendard d’un courant d’une droite postmoderne, qui épouse certaines des causes classiques de la gauche (notamment la liberté d’expression) pour défendre une conception plus ou moins conservatrice de l’identité. Et de l’autre côté, une frange de plus en plus large de la gauche s’en fait l’adversaire pour des raisons relevant essentiellement de l’argumentaire religieux et d’un antifascisme plus ou moins déphasé. Cette évolution est à ce point étrange que si quelqu’un du 19e siècle était capable de voyager jusqu’à notre époque, il serait probablement enclin à croire (pour un instant du moins) que la gauche serait de droite et inversement. Cet hypothétique voyageur remarquerait probablement bien vite que la situation politique d’aujourd’hui est bien différente de celle de son époque et que cette conjoncture politique est directement liée à la sensible question de l’immigration, situation que l’Histoire n’a jamais connue sur une pareille échelle. Comme vous le savez, cette question est aussi complexe que polémique et il n’est pas ici question d’en traiter, mais il faut tout de même admettre que c’est le point de départ de ce changement si notable de l’axe gauche-droite. Je réfère le lecteur intéressé à mon article sur la question de l’Islam.

Comme je l’indiquais dans ce texte justement, les critères de l’immigration au Québec étant pour des raisons évidentes centrées sur la langue et le monde francophone disposé à immigrer étant pour une grande partie issue du Maghreb, l’islam fut le catalyseur tout trouvé de cet affrontement idéologique. Celui-ci est même devenu l’un des centres de gravité de l’affrontement gauche-droite, pour ce qui traite de la liberté d’expression. Dans « l’Islam en question », je présentais cette division en ces termes :

[de nos jours on constate] l’émergence d’une nouvelle opposition politique plutôt originale, si nous l’analysons d’après les critères politiques habituels (gauche vs droite). Soit une opposition centrée sur la question même de l’Islam et qui se voit s’affronter (grosso modo) des groupes se revendiquant du laïcisme (plus ou moins athée) et du nationalisme culturel contre ceux défendant le multiculturalisme et le communautarisme.

[…] Le premier, laïciste & plus ou moins hostile à l’Islam, se présente comme le représentant de l’égalité homme-femme, du droit des gais, etc. Ceux-ci revendiquent une lutte contre une idéologie religieuse jugée réactionnaire, un peu sur le modèle de celle menée à l’époque de la Révolution tranquille ou du 18e & 19e siècle en France. […] Les seconds, soit les multiculturalistes plus ou moins favorable à l’exercice du culte islamique, se présenteront, quant à eux, comme les défenseurs des droits individuels et de l’antiracisme classique. Le rejet de l’Islam étant essentiellement considéré par ces derniers comme étant une forme de racisme, toute ingérence ayant vocation à contraindre la pratique du culte sera ipso facto interprétée comme émanant de sentiments racistes « mêmes si emballés d’un argumentaire progressiste », diront ces derniers. 

Ceux qui suivent un tant soit peu l’actualité constateront que ces nouveaux critères politiques prennent de plus en plus de place au détriment de ceux auquel nous nous sommes accoutumés et que l’affrontement prend maintenant forme sur le terrain. Les événements qui sont survenus le 4 mars dernier nous en ont offert un splendide exemple et devrait susciter à réfléchir sur la question de la liberté d’expression, car la tangente actuelle rend la situation fortement dangereuse.

La raison en est fort simple, cette nouvelle droite postmoderne défend la liberté d’expression parce qu’elle souhaite combattre « l’islam radical » et le courant libéral et multiculturaliste, bien installé au pouvoir, fait ses choux gras de les combattre au nom de l’antiracisme. Comme vous devriez le savoir, toutes ces raisons en cachent bien sûr d’autres et, dans les deux cas, se mélangent à d’autres causes encore moins avouables et, bien souvent, franchement réactionnaires.

Une bonne partie de ceux qui se battent pour la liberté d’expression en ce moment le fait, comme je l’ai déjà mentionné, d’abord pour « critiquer l’islam radical ». Mais aussi pour critiquer l’islam tout court et donc les effets de ce culte dans le domaine public. Ce droit est tout à fait nécessaire normalement, mais celui-ci comporte également le problème d’être une importante source de propagation d’histoires de peur (exagéré ou carrément fausses) au sujet l’islam et engendre ce que l’on appelle « l’islamophobie[1] ». Et l’islamophobie dérape très vite au racisme, comme vous le savez. La formulation généraliste « les Arabes[2] » pour désigner des gens qui n’ont de commun que la langue en est un dérivé direct. C’est sur ce constat que se basent les organisations antiracistes et les gouvernements qui entendent bâillonner ceux qui veulent lutter contre l’islamisme. Les mesures législatives comme la motion M-103[3], les actions perturbatrices dans les universités et les contremanifestations ont toutes cette motivation.

Ce premier constat pourrait sembler justifier à première vue un certain type de censure. Mais le problème est que, malgré la réalité d’un double discours évident en provenance des organisations comme « la Meute » ou « les Fils d’Odin », il se trouve qu’une grande partie de ceux qui luttent contre ce genre de censure est parfaitement honnête et veut sincèrement défendre la liberté d’expression. L’expression « faire couler le bébé avec l’eau de bain » prendre tout son sens en ce moment, car il devrait être connu de la gauche radicale (dont font partie la majorité des organisations antiracistes) que les gouvernements n’aiment pas beaucoup ce genre de liberté. De plus, ces gens oublient un peu trop vite que les jurisprudences de l’avenir ne tiendront pas nécessairement compte de leurs bonnes intentions quand ce sera eux qui seront sujets à la censure, car le principe de la liberté d’expression défend par définition l’expression d’une opinion auquel l’on n’adhère pas. L’expression estudiantine, lors du printemps érable, aurait bien pu être muselée sur un tout autre niveau si des jurisprudences sur les discours haineux avaient été préalablement adoptées. N’oublions pas que La Déclaration universelle des droits de l'homme (par exemple), dans son article 2.1, précise que « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamées dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale [et surtout] de fortune, de naissance ou de toute autre situation ». Dans à peu près tous les États qui épousent des constitutions libérales, le droit protège le droit des riches au même titre que les autres minorités ethniques ou religieuses. C’est pourquoi des crapules réactionnaires comme Philippe Couillard se font les chantres de l’antiracisme et du multiculturalisme.

Il est donc plutôt navrant de voir ces organisations mettre autant d’énergie à scier la branche sur laquelle ils sont assis, quand il y aurait mille autres moyens de lutter contre le racisme sans pour autant appuyer la censure d’État[4]. Il devrait pourtant être parfaitement évident qu’il n’est nul besoin de s’attaquer à la liberté d’expression pour répondre intelligemment à la xénophobie. La liberté d’expression est déjà suffisamment bien définie pour avoir à y redouter autre chose que plus de liberté ! Toute incitation à des crimes ou délits, les attaques ad hominem ou les propos portant atteinte la dignité des individus ne sont pas de la liberté d’expression. Pas plus que la promotion égalitaire des idées, comme dans le caricatural exemple : « 5 minutes pour Hitler et 5 minutes pour les juifs »[5].

Mais encore, surtout pour savoir si ces propos sont respectueux du droit ou pas et ainsi pouvoir les réprimer s’il le faut, faut-il ne pas préjuger des intentions de leurs auteurs et les laisser s’exprimer (encore une fois, cela ne signifie pas promouvoir leurs idées). C’est bien souvent là que se trouve le problème, car une bonne partie de la gauche est non seulement de plus en plus dressé contre le principe même de la liberté d’expression, mais tant à confondre « propos blessant » et « expression d’une personne soupçonnée d’émettre des propos blessants ». Dans pareil cas, on quitte la simple censure pour réhabilité l’excommunication et le régime de l’arbitraire. L’Histoire a pourtant démontré plus d’une fois l’inefficacité de telles mesures, sans compter qu’elle s’est bien souvent retournée contre ses promoteurs.

Une société qui ne respecte plus le droit est une société qui se base sur le rapport de force et, même dans notre société libérale le droit est ici incomplet ou incorrect, il est toujours pire d’y préférer l’arbitraire. L’arbitraire c’est le règne du plus fort et le plus fort est celui qui possède la force brute. Et il n’y a pas beaucoup de recherche à faire pour savoir qui la possède ! Alors il est clair que les déshérités de la terre (ou simplement ceux de chez nous) ont tout à perdre de la tangente que prennent les choses.

Je sais bien que l’air du temps n’est, hélas, plus très complaisant avec le matérialisme et les réflexions dialectiques, mais je me dois encore une fois de rappeler ces évidences, parce que et comme le disait jadis Eric Arthur Blair dit George Orwell, « à une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire » !

Benedikt Arden (mars 2017)



[1] J’entends par islamophobie, la stricte peur de l’islam issue de l’ignorance et de la désinformation.
[2] Un « Arabe » est un citoyen d’Arabie, pas un arabophone et encore moins un musulman.
[3] Ce n’est pas une loi, mais celle-ci comporte tout de même des implications légales.
[4] L’appui est en général tacite, mais reste tout de même un appui.
[5] La liberté défend le droit d’exprimer ses idées, pas celui de la propager à parts égales.

lundi 20 février 2017

Le paradoxe de la Révolution d’Octobre

Cette année 2017 se verra fêter le centenaire de la Révolution d’octobre et, à l’instar des dernières années, qui se sont vu commémorer le centenaire de la Grande Guerre de 1914-1918, il sera intéressant de se pencher sur ces événements dans l’intention d’en tirer des leçons pour l’avenir. Évidemment, le rejet quasi unanime des raisons qui ont engendré la Guerre de 14-18[1] et la mort de toute une génération n’est pas à l’ordre du jour pour ce qui est des événements d’octobre. Effectivement, le bilan de ce dernier événement n’a jamais été unanime. Au point tel que le camp socialiste (de l’époque) lui-même n’était pas unanime sur ce qu’il fallait penser de cette nouvelle épopée. Évidemment, dès le lendemain de Révolution d’octobre, et plus encore après la Deuxième Guerre mondiale, le monde s’est très tôt divisé sur cette question.

Mais que devrions-nous retenir de la Révolution d’octobre ? Car, si nous nous en tenons à ce que nous fournissent les manuels d’éducation et les grands médias, il devrait exister un rejet quasi unanime de ce que fut l’URSS. Il est effectivement véridique que peu de gens ont un avis positif aujourd’hui sur la question chez nous.

Mais que reproche-t-on à l’URSS et à Révolution d’octobre exactement ? Pour les plus sympathiques à la cause du socialisme, ce serait surtout d’avoir mis en place un appareil d’État autoritaire qui aurait usé du marxisme[2] pour priver la population de sa liberté au profit d’une caste d’apparatchiks. Pour les plus réactionnaires, l’URSS aurait été, au contraire, la mise en place concrète de la doctrine de Marx et que l’aspect liberticide de l’union ne serait pas conjoncturel, mais bien structurel. Il va sans dire que je ne souscris en rien à la seconde version et que le débat philosophique concernant le droit de propriété[3] n’est pas le but ici recherché, mais il serait très pertinent de revoir les grandes lignes de ce qui ont fait cette URSS si grandement dénoncée hier et encore aujourd’hui utilisées comme épouvantail contre ceux et celles qui aujourd’hui prennent acte de l’impossibilité qu’a le capitalisme à se réformer. C’est surtout à ce niveau que les leçons de la Révolution d’octobre prendront leur pertinence. Mais comme toute réflexion qui se veut sérieuse, une remise en contexte des événements est de mise.

La Russie du XVIIIe siècle était, pour ainsi dire, très en retard sur les changements économiques du monde occidental. Le système politique russe était par la même occasion encore très arriéré et le servage et le féodalisme étaient encore présents en Russie, lors des premières révolutions socialisantes en Europe de l’Ouest. L’industrie capitaliste lourde et son sous-produit idéologique, le socialisme, fût importé très tardivement en Russie et resta plutôt restreint à de petits secteurs. Dans ces conditions, la révolte du peuple russe fût surtout centrée sur la réforme agraire (partage de la propriété des terres) et politiquement incarnée par le populisme[4] et le libéralisme classique. C’est dans ces conditions que le premier parti socialiste de Russie fît son apparition. Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), fondé en 1898 par un petit groupe d’individus, dont l’importateur du marxisme (Gueorgui Plekhanov), débuta très modestement et clandestinement dans cette Russie impériale et tyrannique. Ce groupe, composé essentiellement d’intellectuels, était tous sauf homogène et plusieurs tendances y étaient représentées. Comme plusieurs d’entre vous le savent fort bien, la tendance d’un jeune révolutionnaire têtu du nom de  « Vladimir Ilitch Oulianov » (dit Lénine) triompha en 1903. Cette victoire des thèses de Lénine cassa définitivement le POSDR et forma les partis dits « Menchevik » (minorité) et « Bolchevik » (majorité), qui, par la suite, format des tendances très opposées de marxistes[5]. La première (menchevik) était de nature plutôt passive, car croyant au sursaut populaire issu des grandes étapes[6] et qui, croyait-on à l’époque, accoucherait nécessairement du socialisme. Cette tendance allait finalement dans le sens du SPD allemand[7], soit vers le réformisme et le révisionnisme. De leur côté, les bolcheviks cultivaient le volontariat et le réalisme politique. Loin de leurs anciens camarades, les léninistes mettront en place un appareil politique redoutablement discipliné, capable de subvenir aux besoins de leurs militants (militants politiques de profession) et organisé par le centralisme démocratique[8].

Les années qui suivirent la formation des divers groupes socialistes et la révolution écrasée de 1905[9] ne virent que peu de changement jusqu’à la Première Guerre mondiale. Comme certains d’entre vous le savent peut-être déjà, il n’y eut pas une, mais deux révolutions en 1917. Soit la Révolution de Février (celle qui fit tomber la monarchie) et celle d’Octobre (la prise du pouvoir par les bolcheviks[10]). Pour ce qui est de la première, celle-ci suivit les schémas classiques des révolutions, soit une disette alimentaire issue d’un rude hiver et accentuée par les dégâts de la guerre. Les manifestations s’organisèrent d’abord aux cris de « Du pain, du travail ! », mais se radicalisèrent rapidement et les slogans  « À bas la guerre ! », « À bas l’autocratie ! » devient bien vite dominant. Comme de bien entendu, le régime réagit comme il en avait l’habitude, soit par la force et la répression. Malheureusement pour lui, les soldats conscrits n’avaient plus bonne grâce envers leurs despotes qui les envoyaient à mort. Donc « Vae Victis » ! Ces derniers se rangèrent donc du côté des manifestants, ce qui sonna le glas de la monarchie absolue en Russie.

Les mois qui suivirent se résument assez facilement en chaos social, instabilité politique et désastres militaires. La population urbaine encore nouvellement politisée et l'effervescence des idées véhiculées par les principaux partis politiques du moment firent mousser le débat public à des niveaux hors du commun. Cette situation exceptionnelle se compliqua encore davantage avec la mise en place des fameux « soviets » (ou conseil) qui reprirent du service à l’appel des forces politiques socialistes[11]. L’expérience avait d’abord été tentée en 1905, mais fût écrasé au profit d’une « douma » (ou parlement) sans grand pouvoir. C’est d’ailleurs de cette douma qu’émergea le gouvernement provisoire (formée essentiellement de libéraux) d’ici à la convocation d’une assemblée constituante. Compte tenu des natures idéologiques des deux pouvoirs, l’instabilité politique devint la règle pour de nombreux mois et rendit possible le retour de Lénine, en exil depuis près de 20 ans. Les mots d’ordres des bolcheviques étaient forts simples : tout le pouvoir aux soviets, fin de la guerre & réforme agraire. Ces revendications étaient complétées par les Thèses d’avril, qui donnait les grandes lignes d’un programme de transition et refusait toute collaboration avec le pouvoir bourgeois. Il est à noter que le parti bolchevik se prononçait à l’époque pour une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans[12] » et acceptait la démocratie avec les autres partis socialistes. Au-delà de l’oxymore, il s’agissait d’un pouvoir démocratique, mais uniquement au sein du soviet et sans la représentation du pouvoir officiel.   

Comme chacun sait, c’est dans la nuit du 7 novembre (25 octobre) que les bolcheviks mirent leur plan à exécution. Bien peu crurent sur le coup à leur chance du succès, mais la faible garde du palais d’hiver (siège du gouvernement provisoire) ainsi que la désorganisation générale des autorités permit une prise de pouvoir sans grande effusion de sang et la mise en place du « Comité militaire révolutionnaire ». À partir de ce moment, le chaos deviendra maximal. Peu de temps après, les menchéviks ainsi que l’aile droite des socialistes-révolutionnaires (S.R.) créèrent le  « Comité de Salut de la Patrie et de la Révolution » en réaction à la prise du pouvoir des bolcheviks. Ces derniers considéraient cette prise de pouvoir comme illégal et craignaient que la constituante ne soit annulée (ce qui devait effectivement arriver[13]). De plus, ce groupe n’était pas d'accord avec les plans de paix précipitée et voulait continuer la guerre. Enfin, ce qui importe est que seule une partie de S.R. (les S.R. de gauche) soutenait le comité militaire révolutionnaire.

La suite est d’une complexité encore accrue et les circonstances qui rendirent les bolcheviks seuls maitres du pouvoir peuvent se résumer ainsi. Le nouveau pouvoir du comité ne tenait littéralement qu’à un fil et se maintenait essentiellement par l’assentiment des prolétaires urbains et des soldats qui avaient soutenu leur prise du pouvoir. De ce point de vu, il fallait impérieusement livrer la marchandise et celle-ci devait commencer par la fin de la guerre. Mais hormis les bolcheviks, peu était enclin à la faire sans victoire militaire chez les alliés de Lénine. De plus, les réactions au pouvoir commençaient à poindre dès les premiers moments de la révolution, alors il était nécessaire de faire un compromis avec les SR de gauche et leur électorat, les paysans. En effet, ces derniers n’étaient pas du tout partisans de la nationalisation des terres, mais bien de leur distribution. C’est pourquoi les bolcheviks acceptèrent de les distribuer, mais ce compromis était envisagé dans la pensée qu’il était nécessaire de fournir les villes en blé. Les réquisitions chez les paysans étaient dans les faits inévitables, mais de cette façon la pilule était plus facile à avaler et maintenait un espoir en l’avenir[14].

Pendant que le nouveau pouvoir se mettait difficilement en place et tentait tant bien que mal de donner minimalement satisfaction à leurs partisans, la contre-révolution se mettait en marche et celle-ci était composée de pratiquement tout le spectre politique. Peu d’observateurs de l’époque croyaient en leur chance de se maintenir, mais cet étalement idéologique devait être une partie du salut de cette seconde révolution, car les monarchistes, les libéraux, les sociaux-démocrates (SR comme mencheviks) ainsi que les anarchistes n’étaient pas en très bon terme entre eux, cela va sans dire! Ajoutons à cela, la forte machine du parti bolchevik, aussi discipliné que pragmatique, qui sut faire fonctionner l’ancien État russe. Mais cette façon de faire (la fin justifie les moyens) a peut-être sauvé la révolution, mais l’a aussi entrainé dans la pente de l’autoritarisme. Car (ironie du sort), bien de ce qui aurait dû disparaitre de l’ancien régime, dû être maintenu afin d’éviter son retour. Il faut toujours garder en tête que le directivisme, le centralisme et la force brute ont comme malheureux avantage d’être fichtrement efficaces dans les situations de trouble civil.

Lénine était un réaliste en politique. Malgré tout, c’était un réalisme d’abord motivé par un idéal de justice, qui devait aussi le tuer de fatigue. Connaissant son mode de vie désintéressé et son acharnement fanatique au travail, il serait bien difficile de prétendre qu’il aurait agi pour son seul intérêt, d’autant plus que sa croisade n’a (avant l’année 1917) jamais semblé aller nulle part. Lénine sut prendre le taureau par les cornes et faire pivoter en quelques années un empire moyenâgeux en une ébauche d’État socialiste, mais cela d’abord en acceptant de se salir les mains par un ensemble de décision qui ne peut être comprise aujourd’hui sans une certaine compréhension des événements. La dureté de la contre-révolution russe et ensuite mondiale forma une génération d’homme et de femme qui s’est déraisonnablement désensibilisée à la brutalité et pour qui « la fin devait un peu trop justifier les moyens ». Après la mort prématurée de Lénine (en 1924) et pendant que les « vieux bolcheviks » polémiquaient sur des sujets qui nous semblerait plus ou moins factices aujourd’hui, un homme peu connu du public de l’époque organisait le pouvoir avec cette nouvelle génération endurcie par la guerre et le sacrifice. Cet homme vous le savez, usa allégrement de l’appareil du parti et de l’État pour mettre en place une vision pour le moins « autoritaire » de la construction du socialisme. C’est malheureusement ces travers qui fleurirent en URSS et teintèrent de rouge l’Histoire du socialisme au 20e siècle.

Après avoir fait grossièrement la narration de l’histoire de cette révolution, tout sauf romantique et cru de réalisme, il est temps d’évoquer ce que j’entends par « paradoxe de la révolution ». Au vu de notre recul historique, nous sommes en mesure d’affirmer que ce qui rend possible une révolution est ironiquement ce qui a tendance à la rendre autoritaire. Autrement dit, c’est bien ce qui trouble le pouvoir et l’affaiblit qui le rend accessible aux révolutionnaires. Mais l’arme est à double tranchant, car c’est ces mêmes troubles qui imposeront au nouveau pouvoir les mesures autoritaires qui empêcheront la contre-révolution de triompher. Le grand soir, comme on dit, n’est que la première partie d’une série d’épreuves qui peuvent toutes être une cause potentielle de dégénérescence de la révolution. Engels avait déjà tout compris du problème quand il rappelait aux libertaires qu’ « une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c'est l'acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l'autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en est; et le parti victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires[15] ».  Le problème essentiel est de savoir comment une révolution (processus autoritaire par nature) peut faire émerger un ordre où les droits et les libertés soient non seulement respectés, mais surtout accrue. Il s’agit bien du leitmotiv à la base du projet ! Pour conclure, loin de moi l’idée de prétendre donner une recette magique à ce paradoxe, étant donné que ce sont essentiellement les événements qui définissent la tournure des choses, mais il est certain que quelques pistes sont à suivre. Notamment celles qui font prédominer les idées sur les hommes et la démocratie sur l’efficacité. Néanmoins, faut-il savoir en connaitre le juste dosage et comme il s’agit d’une science tout sauf exacte, l’expérience des erreurs de la Révolution d’Octobre n’en sera que plus précieuse.

Benedikt Arden (février 2017)



[1] Soit l’impérialisme et le chauvinisme.
[2] En le dogmatisant, afin de justifier des politiques que n’aurait jamais encensés Marx.
[3] J’en ai rédigé tout un article en début 2016 : « Petite critique du droit bourgeois », Réflexion Socialiste #5 Été-automne 2016
[4] Le populisme russe était un mélange d’anarchisme et de socialisme utopique. Plusieurs groupes de cette tendance préconisaient le terrorisme. C’est de cette mouvance qu’émergera le parti Socialiste-Révolutionnaire (S.R.).
[5] Il existait bien des groupes « ponts » entre ces deux tendances, mais elles furent sans grand effet sur la suite des événements.
[6] Modernisation industrielle, révolution bourgeoise, concentration prolétaire et révolution sociale inévitable.
[7] Parti Social-démocrate d'Allemagne, parti qui existe toujours aujourd’hui.
[8] Démocratie dans la décision et unité dans l’action.
[9] La révolution de 1905 mit en place les premières ébauches de ce que seront bien des caractéristiques des révolutions de 1917, notamment celui des soviets. C’est aussi à cette occasion que certaines des futures personnalités de la révolution d’octobre (comme Trotski) firent leurs premières armes de révolutionnaire.
[10] En réalité, ces révolutions ont eu lieu en mars et en novembre. Le calendrier russe de l’époque différait d’une dizaine de jours.
[11] Bolcheviks, Mencheviks & Socialistes-révolutionnaires pour l’essentiel.
[12] « Dictature » est à prendre dans son sens romain, soit un homme ou un groupe qui se font confier de manière temporaire et légale les pleins pouvoirs en cas de troubles graves.
[13] Il est à noter qu’en dehors de la radicalisation des bolcheviks, le contexte de guerre civile ne s’y prêtait guères.
[14] Noter que la réquisition des paysans n’est pas arrivée avec la révolution d’Octobre, mais bien avec la guerre.

mercredi 1 février 2017

Commentaire sur les réactions suivant l’attentat du 29 janvier

Je n’apprendrai rien à personne sur les tristes événements qui ont eu lieu au centre culturel islamique de Québec (CCIQ), le dimanche 29 janvier dernier. Ces événements ont créé un émoi et des réactions dignes du « Je suis Charlie » de 2015, en France. Il ne m’est donc pas nécessaire de revenir sur les événements qui font (à l’heure où j’écris ces lignes) encore les manchettes à plein temps, ni d’étaler longuement sur ma solidarité envers les victimes, leurs familles et tous ceux qui souffriront de cette triste situation. J’ai de toute façon déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet, notamment dans l’Islam en question. Il est certain qu’il y aurait matière à dire sur la surenchère idéologique donnée aux idées véhiculées par le tueur et qui ne correspondent pas aux habituels appels à ne pas faire d’amalgames[1]. Il serait aussi fort intéressant de comprendre pourquoi parle-t-on d’acte terroriste ? Pourtant, les tragédies de Dawson ou de Polytechnique (assez comparables) n’ont pas été jugées comme étant des actes « terroristes » ? Il serait également intéressant de souligner le rôle que tiennent les médias dans l’islamophobie ambiante. Enfin, ce qui m’a motivé à rédiger ces lignes, ce n’est pas ces questions, mais bien un certain type de réaction, de plus en plus fréquente, méritant un petit commentaire.  

Le lendemain du charnier, j’avais vaguement remarqué que certains restaient scotchés sur la version de la première nuit (celle qui accusait Mohamed Belkhadir de faire partie de l’attentat). Je m’imaginais que l’information finirait par mieux se savoir et que la mauvaise foi ou l’ignorance s’estomperait bien vite. Mais, au second jour, j’ai commencé à voir se propager une théorie « false flag[2] » concernant l’événement et qui devait maintenir le caractère « non idéologique » de l’évènement, voir le mettre carrément sur le dos de l’islam. La théorie étant toujours trop confuse pour être intelligible, je suis donc allé voir (via un de mes abonnés Facebook et adepte du genre) une vidéo d’un homme vraisemblablement amateur de conspiration (et accessoirement de Trump et de l’anti-islam). Après l’écoute de la théorie, il m’est possible de la résumer comme suit : deux types cagoulés auraient tiré dans la foule du CCIQ et auraient crié « allahu akbar » (sur la base de témoins, qui, d’après l’auteur, ne pourraient pas se tromper … Enfin, passons) avant de prendre la fuite, sans tuer de femme (parce que le mec de la version officielle serait antiféministe ![3]). Un potentiel 3e homme[4] (Alexandre Bissonnette, pour ne pas le nommer) serait apparu seulement ensuite, au motif qu’il aurait fait quelques choses d'apparemment impossibles, soit de se rendre à la police par remord au lieu de se suicider comme ce serait le cas « normalement ». La conclusion de l’histoire n’est pas clairement dite, mais on comprend assez bien qu’il s’agirait d’un complot contre les représentants de l’anti-islam du Québec, voire les soutiens de Trump. Ce qui est probablement bien commode pour évacuer la responsabilité qui sera nécessairement donnée à l’idéologie du tueur … Et visiblement de celle de l’auteur de la vidéo[5].

En vérité, je ne suis pas du genre à prétendre que les complots n’existent pas, mais sans naïveté, je crois que la version dite « officielle » est quand même plus crédible, malgré que l'on ne sache probablement pas tout. Dans ce sens, il est tout à fait compréhensible :

  • Qu’un homme d’origine marocaine situé près du CCIQ, soit plus ou moins masqué en hiver (foulard, cagoule, etc.) et qu’ils veulent aider ses amiEs à la suite des détonations.
  • Qu’il prenne un policier pour le tireur est possible, sachant que ceux-ci devaient l’être lourdement et que la tactique d’approche, dans pareille scène, ne nous est pas coutumière, pour utiliser un euphémisme.
  • Qu’il se soit sauvé et rattrapé par cette même police, pas très loin de là, est tout ce qu’il y a de plus commun (les flics courent toujours quand tu te sauves, j’en ai déjà moi-même fait les frais à une autre époque).
  • Que le mecton de 27 ans ait crié « allahu akbar » en commettant son geste et ensuite s’être rendu passivement après avoir réalisé son geste démontre la confusion de l'esprit troublé d’un asocial (ce qui est confirmé par ses proches).
  • Qu’il est plus que fréquent que des « témoins » soient eux-mêmes influencés par la version les médias et qui ainsi répète ce que ces derniers veulent entendre, d’abord pour ne pas être contredit et ensuite pour plaire au public.

Résultat des courses, il est difficile de ne pas conclure que le motif à la base de cette théorie est d’abord d’innocenter les idées d’Alexandre Bissonnette (et plus largement du nationalisme identitaire) et/ou de ne pas accepter qu’un attentat ne puisse venir d’un non-musulman, même si l'on se souvient très bien des attentats d’Anders Behring Breivik et Timothy McVeigh. Néanmoins, les médias et ceux que l’on qualifie péjorativement d’inclusifs (en somme, la gauche identitaire[6] et les libéraux[7]) ne rêvent que de criminaliser le conservatisme identitaire, alors il est bien vain de tenter d’éviter cette réaction. De plus, il est bien inconséquent de le leur reprocher cette offensive, étant donné que les seconds ne se privent jamais de diaboliser l’islam et la gauche quand le moment leur semble opportun. Disons que c’est de « bonne guerre », même si (personnellement) je prétends que l’émotivité de ces débats est malsaine et nuisible à tous politiquement.

Pour en revenir aux « falses flags ». Comme je l’ai précisé d’emblée, je sais de source sûre que bien des complots ont existé, je suis convaincu qu’il en existe encore beaucoup et je n’ai aucune raison de croire que cela risque de changer prochainement. Pourtant, est-il sage de crier constamment aux loups, comme l’enseignait cette fable bien connue d’Ésope? N’est-il pas utile aux fomenteurs de complot de discréditer d’emblée toutes accusations à leur encontre par de pareilles inepties ? Enfin, je ne force personne à suivre mon raisonnement ni à en venir aux mêmes conclusions que moi, mais il semble que bien des accusations de « falses flags » que je croise sur le net soient bien souvent plus motivées par des considérations d’ordre idéologique que d’ordre purement logique, comme cela devrait l’être. Simplement (et c’est le message que je souhaite passer), il est important de garder à l’esprit que le combat pour la vérité est une force en lui-même et que le mensonge dessert toujours à long terme ceux qui les utilisent.

Benedikt Arden (Janvier 2017)

[1] L’ultranationalisme est peut-être un problème en tant qu’idéologie, mais d’abord parce qu’extrême. Ensuite, il s’agit d’abord d’un combat idéologique.
[2] Un « false flag » (opération sous faux drapeaux) est une opération généralement opérée par un État et qui consiste à mettre en scène un attentat ou une tragédie dans le but d’orienter une réaction politique planifiée d’avance. Comme exemple récent,  mais manqué, soulignions le cas de ce couple de Colombie-Britannique qui a fait l’objet d’une tentative de manipulation de la GRC dans le but de commettre un attentat sur le parlement canadien planifié pour la fête du Canada de 2013 (un peu avant les débats sur la loi C-51). 
[3] Les antiféministes ne veulent généralement pas améliorer le sort des femmes (cela va de soi), mais ceux-ci sont assez rarement enclins à les exterminer. Ces derniers préfèrent généralement les garder à la maison …
[4] Le point n’est pas clair dans la vidéo, mais c’est l’impression que ça donne.
[5] Je précise que je ne crois pas qu’aucune idéologie ne soit à même de tuer des gens. Seules les personnes qui les ont peuvent tuer. De plus, toute idéologie peut entrainer le meurtre.
[6] Pour ceux qui ne comprendraient pas le concept, je vous renvoie à ce texte de juillet 2016.
[7] Dans le sens de la « doctrine libérale » et pas les seuls militants de ces partis (PLQ/PLC).