lundi 20 mars 2017

Dilemme sur la liberté d’expression

Il arrive fréquemment que dans l’histoire des idées, certaines d’entre elles passent de gauche à droite. Non parce que ces idées seraient à ce point façonnées par l’époque qu’elles en changeraient de nature, mais tout simplement parce que la notion de gauche et de droite est notoirement instable et comporte bien des limites dans leurs définitions. L’époque actuelle fourmille de ces limites et les paradoxes ne manquent pas. Les diverses questions identitaires en sont évidemment pour beaucoup et leurs approches parfois étranges apportent une savante confusion aux étiquettes politiques déjà existantes. L’un de ces concepts - la liberté d’expression - a récemment apporté son lot de confusion au brouillard actuelle et sème depuis peu la controverse un peu partout dans le monde occidental et notamment au Québec.

La liberté d’expression était, jusqu’à récemment, l’archétype même du consensus politique, mais semble maintenant vouloir devenir l’étendard d’un courant d’une droite postmoderne, qui épouse certaines des causes classiques de la gauche (notamment la liberté d’expression) pour défendre une conception plus ou moins conservatrice de l’identité. Et de l’autre côté, une frange de plus en plus large de la gauche s’en fait l’adversaire pour des raisons relevant essentiellement de l’argumentaire religieux et d’un antifascisme plus ou moins déphasé. Cette évolution est à ce point étrange que si quelqu’un du 19e siècle était capable de voyager jusqu’à notre époque, il serait probablement enclin à croire (pour un instant du moins) que la gauche serait de droite et inversement. Cet hypothétique voyageur remarquerait probablement bien vite que la situation politique d’aujourd’hui est bien différente de celle de son époque et que cette conjoncture politique est directement liée à la sensible question de l’immigration, situation que l’Histoire n’a jamais connue sur une pareille échelle. Comme vous le savez, cette question est aussi complexe que polémique et il n’est pas ici question d’en traiter, mais il faut tout de même admettre que c’est le point de départ de ce changement si notable de l’axe gauche-droite. Je réfère le lecteur intéressé à mon article sur la question de l’Islam.

Comme je l’indiquais dans ce texte justement, les critères de l’immigration au Québec étant pour des raisons évidentes centrées sur la langue et le monde francophone disposé à immigrer étant pour une grande partie issue du Maghreb, l’islam fut le catalyseur tout trouvé de cet affrontement idéologique. Celui-ci est même devenu l’un des centres de gravité de l’affrontement gauche-droite, pour ce qui traite de la liberté d’expression. Dans « l’Islam en question », je présentais cette division en ces termes :

[de nos jours on constate] l’émergence d’une nouvelle opposition politique plutôt originale, si nous l’analysons d’après les critères politiques habituels (gauche vs droite). Soit une opposition centrée sur la question même de l’Islam et qui se voit s’affronter (grosso modo) des groupes se revendiquant du laïcisme (plus ou moins athée) et du nationalisme culturel contre ceux défendant le multiculturalisme et le communautarisme.

[…] Le premier, laïciste & plus ou moins hostile à l’Islam, se présente comme le représentant de l’égalité homme-femme, du droit des gais, etc. Ceux-ci revendiquent une lutte contre une idéologie religieuse jugée réactionnaire, un peu sur le modèle de celle menée à l’époque de la Révolution tranquille ou du 18e & 19e siècle en France. […] Les seconds, soit les multiculturalistes plus ou moins favorable à l’exercice du culte islamique, se présenteront, quant à eux, comme les défenseurs des droits individuels et de l’antiracisme classique. Le rejet de l’Islam étant essentiellement considéré par ces derniers comme étant une forme de racisme, toute ingérence ayant vocation à contraindre la pratique du culte sera ipso facto interprétée comme émanant de sentiments racistes « mêmes si emballés d’un argumentaire progressiste », diront ces derniers. 

Ceux qui suivent un tant soit peu l’actualité constateront que ces nouveaux critères politiques prennent de plus en plus de place au détriment de ceux auquel nous nous sommes accoutumés et que l’affrontement prend maintenant forme sur le terrain. Les événements qui sont survenus le 4 mars dernier nous en ont offert un splendide exemple et devrait susciter à réfléchir sur la question de la liberté d’expression, car la tangente actuelle rend la situation fortement dangereuse.

La raison en est fort simple, cette nouvelle droite postmoderne défend la liberté d’expression parce qu’elle souhaite combattre « l’islam radical » et le courant libéral et multiculturaliste, bien installé au pouvoir, fait ses choux gras de les combattre au nom de l’antiracisme. Comme vous devriez le savoir, toutes ces raisons en cachent bien sûr d’autres et, dans les deux cas, se mélangent à d’autres causes encore moins avouables et, bien souvent, franchement réactionnaires.

Une bonne partie de ceux qui se battent pour la liberté d’expression en ce moment le fait, comme je l’ai déjà mentionné, d’abord pour « critiquer l’islam radical ». Mais aussi pour critiquer l’islam tout court et donc les effets de ce culte dans le domaine public. Ce droit est tout à fait nécessaire normalement, mais celui-ci comporte également le problème d’être une importante source de propagation d’histoires de peur (exagéré ou carrément fausses) au sujet l’islam et engendre ce que l’on appelle « l’islamophobie[1] ». Et l’islamophobie dérape très vite au racisme, comme vous le savez. La formulation généraliste « les Arabes[2] » pour désigner des gens qui n’ont de commun que la langue en est un dérivé direct. C’est sur ce constat que se basent les organisations antiracistes et les gouvernements qui entendent bâillonner ceux qui veulent lutter contre l’islamisme. Les mesures législatives comme la motion M-103[3], les actions perturbatrices dans les universités et les contremanifestations ont toutes cette motivation.

Ce premier constat pourrait sembler justifier à première vue un certain type de censure. Mais le problème est que, malgré la réalité d’un double discours évident en provenance des organisations comme « la Meute » ou « les Fils d’Odin », il se trouve qu’une grande partie de ceux qui luttent contre ce genre de censure est parfaitement honnête et veut sincèrement défendre la liberté d’expression. L’expression « faire couler le bébé avec l’eau de bain » prendre tout son sens en ce moment, car il devrait être connu de la gauche radicale (dont font partie la majorité des organisations antiracistes) que les gouvernements n’aiment pas beaucoup ce genre de liberté. De plus, ces gens oublient un peu trop vite que les jurisprudences de l’avenir ne tiendront pas nécessairement compte de leurs bonnes intentions quand ce sera eux qui seront sujets à la censure, car le principe de la liberté d’expression défend par définition l’expression d’une opinion auquel l’on n’adhère pas. L’expression estudiantine, lors du printemps érable, aurait bien pu être muselée sur un tout autre niveau si des jurisprudences sur les discours haineux avaient été préalablement adoptées. N’oublions pas que La Déclaration universelle des droits de l'homme (par exemple), dans son article 2.1, précise que « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamées dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale [et surtout] de fortune, de naissance ou de toute autre situation ». Dans à peu près tous les États qui épousent des constitutions libérales, le droit protège le droit des riches au même titre que les autres minorités ethniques ou religieuses. C’est pourquoi des crapules réactionnaires comme Philippe Couillard se font les chantres de l’antiracisme et du multiculturalisme.

Il est donc plutôt navrant de voir ces organisations mettre autant d’énergie à scier la branche sur laquelle ils sont assis, quand il y aurait mille autres moyens de lutter contre le racisme sans pour autant appuyer la censure d’État[4]. Il devrait pourtant être parfaitement évident qu’il n’est nul besoin de s’attaquer à la liberté d’expression pour répondre intelligemment à la xénophobie. La liberté d’expression est déjà suffisamment bien définie pour avoir à y redouter autre chose que plus de liberté ! Toute incitation à des crimes ou délits, les attaques ad hominem ou les propos portant atteinte la dignité des individus ne sont pas de la liberté d’expression. Pas plus que la promotion égalitaire des idées, comme dans le caricatural exemple : « 5 minutes pour Hitler et 5 minutes pour les juifs »[5].

Mais encore, surtout pour savoir si ces propos sont respectueux du droit ou pas et ainsi pouvoir les réprimer s’il le faut, faut-il ne pas préjuger des intentions de leurs auteurs et les laisser s’exprimer (encore une fois, cela ne signifie pas promouvoir leurs idées). C’est bien souvent là que se trouve le problème, car une bonne partie de la gauche est non seulement de plus en plus dressé contre le principe même de la liberté d’expression, mais tant à confondre « propos blessant » et « expression d’une personne soupçonnée d’émettre des propos blessants ». Dans pareil cas, on quitte la simple censure pour réhabilité l’excommunication et le régime de l’arbitraire. L’Histoire a pourtant démontré plus d’une fois l’inefficacité de telles mesures, sans compter qu’elle s’est bien souvent retournée contre ses promoteurs.

Une société qui ne respecte plus le droit est une société qui se base sur le rapport de force et, même dans notre société libérale le droit est ici incomplet ou incorrect, il est toujours pire d’y préférer l’arbitraire. L’arbitraire c’est le règne du plus fort et le plus fort est celui qui possède la force brute. Et il n’y a pas beaucoup de recherche à faire pour savoir qui la possède ! Alors il est clair que les déshérités de la terre (ou simplement ceux de chez nous) ont tout à perdre de la tangente que prennent les choses.

Je sais bien que l’air du temps n’est, hélas, plus très complaisant avec le matérialisme et les réflexions dialectiques, mais je me dois encore une fois de rappeler ces évidences, parce que et comme le disait jadis Eric Arthur Blair dit George Orwell, « à une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire » !

Benedikt Arden (mars 2017)



[1] J’entends par islamophobie, la stricte peur de l’islam issue de l’ignorance et de la désinformation.
[2] Un « Arabe » est un citoyen d’Arabie, pas un arabophone et encore moins un musulman.
[3] Ce n’est pas une loi, mais celle-ci comporte tout de même des implications légales.
[4] L’appui est en général tacite, mais reste tout de même un appui.
[5] La liberté défend le droit d’exprimer ses idées, pas celui de la propager à parts égales.

lundi 20 février 2017

Le paradoxe de la Révolution d’Octobre

Cette année 2017 se verra fêter le centenaire de la Révolution d’octobre et, à l’instar des dernières années, qui se sont vu commémorer le centenaire de la Grande Guerre de 1914-1918, il sera intéressant de se pencher sur ces événements dans l’intention d’en tirer des leçons pour l’avenir. Évidemment, le rejet quasi unanime des raisons qui ont engendré la Guerre de 14-18[1] et la mort de toute une génération n’est pas à l’ordre du jour pour ce qui est des événements d’octobre. Effectivement, le bilan de ce dernier événement n’a jamais été unanime. Au point tel que le camp socialiste (de l’époque) lui-même n’était pas unanime sur ce qu’il fallait penser de cette nouvelle épopée. Évidemment, dès le lendemain de Révolution d’octobre, et plus encore après la Deuxième Guerre mondiale, le monde s’est très tôt divisé sur cette question.

Mais que devrions-nous retenir de la Révolution d’octobre ? Car, si nous nous en tenons à ce que nous fournissent les manuels d’éducation et les grands médias, il devrait exister un rejet quasi unanime de ce que fut l’URSS. Il est effectivement véridique que peu de gens ont un avis positif aujourd’hui sur la question chez nous.

Mais que reproche-t-on à l’URSS et à Révolution d’octobre exactement ? Pour les plus sympathiques à la cause du socialisme, ce serait surtout d’avoir mis en place un appareil d’État autoritaire qui aurait usé du marxisme[2] pour priver la population de sa liberté au profit d’une caste d’apparatchiks. Pour les plus réactionnaires, l’URSS aurait été, au contraire, la mise en place concrète de la doctrine de Marx et que l’aspect liberticide de l’union ne serait pas conjoncturel, mais bien structurel. Il va sans dire que je ne souscris en rien à la seconde version et que le débat philosophique concernant le droit de propriété[3] n’est pas le but ici recherché, mais il serait très pertinent de revoir les grandes lignes de ce qui ont fait cette URSS si grandement dénoncée hier et encore aujourd’hui utilisées comme épouvantail contre ceux et celles qui aujourd’hui prennent acte de l’impossibilité qu’a le capitalisme à se réformer. C’est surtout à ce niveau que les leçons de la Révolution d’octobre prendront leur pertinence. Mais comme toute réflexion qui se veut sérieuse, une remise en contexte des événements est de mise.

La Russie du XVIIIe siècle était, pour ainsi dire, très en retard sur les changements économiques du monde occidental. Le système politique russe était par la même occasion encore très arriéré et le servage et le féodalisme étaient encore présents en Russie, lors des premières révolutions socialisantes en Europe de l’Ouest. L’industrie capitaliste lourde et son sous-produit idéologique, le socialisme, fût importé très tardivement en Russie et resta plutôt restreint à de petits secteurs. Dans ces conditions, la révolte du peuple russe fût surtout centrée sur la réforme agraire (partage de la propriété des terres) et politiquement incarnée par le populisme[4] et le libéralisme classique. C’est dans ces conditions que le premier parti socialiste de Russie fît son apparition. Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), fondé en 1898 par un petit groupe d’individus, dont l’importateur du marxisme (Gueorgui Plekhanov), débuta très modestement et clandestinement dans cette Russie impériale et tyrannique. Ce groupe, composé essentiellement d’intellectuels, était tous sauf homogène et plusieurs tendances y étaient représentées. Comme plusieurs d’entre vous le savent fort bien, la tendance d’un jeune révolutionnaire têtu du nom de  « Vladimir Ilitch Oulianov » (dit Lénine) triompha en 1903. Cette victoire des thèses de Lénine cassa définitivement le POSDR et forma les partis dits « Menchevik » (minorité) et « Bolchevik » (majorité), qui, par la suite, format des tendances très opposées de marxistes[5]. La première (menchevik) était de nature plutôt passive, car croyant au sursaut populaire issu des grandes étapes[6] et qui, croyait-on à l’époque, accoucherait nécessairement du socialisme. Cette tendance allait finalement dans le sens du SPD allemand[7], soit vers le réformisme et le révisionnisme. De leur côté, les bolcheviks cultivaient le volontariat et le réalisme politique. Loin de leurs anciens camarades, les léninistes mettront en place un appareil politique redoutablement discipliné, capable de subvenir aux besoins de leurs militants (militants politiques de profession) et organisé par le centralisme démocratique[8].

Les années qui suivirent la formation des divers groupes socialistes et la révolution écrasée de 1905[9] ne virent que peu de changement jusqu’à la Première Guerre mondiale. Comme certains d’entre vous le savent peut-être déjà, il n’y eut pas une, mais deux révolutions en 1917. Soit la Révolution de Février (celle qui fit tomber la monarchie) et celle d’Octobre (la prise du pouvoir par les bolcheviks[10]). Pour ce qui est de la première, celle-ci suivit les schémas classiques des révolutions, soit une disette alimentaire issue d’un rude hiver et accentuée par les dégâts de la guerre. Les manifestations s’organisèrent d’abord aux cris de « Du pain, du travail ! », mais se radicalisèrent rapidement et les slogans  « À bas la guerre ! », « À bas l’autocratie ! » devient bien vite dominant. Comme de bien entendu, le régime réagit comme il en avait l’habitude, soit par la force et la répression. Malheureusement pour lui, les soldats conscrits n’avaient plus bonne grâce envers leurs despotes qui les envoyaient à mort. Donc « Vae Victis » ! Ces derniers se rangèrent donc du côté des manifestants, ce qui sonna le glas de la monarchie absolue en Russie.

Les mois qui suivirent se résument assez facilement en chaos social, instabilité politique et désastres militaires. La population urbaine encore nouvellement politisée et l'effervescence des idées véhiculées par les principaux partis politiques du moment firent mousser le débat public à des niveaux hors du commun. Cette situation exceptionnelle se compliqua encore davantage avec la mise en place des fameux « soviets » (ou conseil) qui reprirent du service à l’appel des forces politiques socialistes[11]. L’expérience avait d’abord été tentée en 1905, mais fût écrasé au profit d’une « douma » (ou parlement) sans grand pouvoir. C’est d’ailleurs de cette douma qu’émergea le gouvernement provisoire (formée essentiellement de libéraux) d’ici à la convocation d’une assemblée constituante. Compte tenu des natures idéologiques des deux pouvoirs, l’instabilité politique devint la règle pour de nombreux mois et rendit possible le retour de Lénine, en exil depuis près de 20 ans. Les mots d’ordres des bolcheviques étaient forts simples : tout le pouvoir aux soviets, fin de la guerre & réforme agraire. Ces revendications étaient complétées par les Thèses d’avril, qui donnait les grandes lignes d’un programme de transition et refusait toute collaboration avec le pouvoir bourgeois. Il est à noter que le parti bolchevik se prononçait à l’époque pour une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans[12] » et acceptait la démocratie avec les autres partis socialistes. Au-delà de l’oxymore, il s’agissait d’un pouvoir démocratique, mais uniquement au sein du soviet et sans la représentation du pouvoir officiel.   

Comme chacun sait, c’est dans la nuit du 7 novembre (25 octobre) que les bolcheviks mirent leur plan à exécution. Bien peu crurent sur le coup à leur chance du succès, mais la faible garde du palais d’hiver (siège du gouvernement provisoire) ainsi que la désorganisation générale des autorités permit une prise de pouvoir sans grande effusion de sang et la mise en place du « Comité militaire révolutionnaire ». À partir de ce moment, le chaos deviendra maximal. Peu de temps après, les menchéviks ainsi que l’aile droite des socialistes-révolutionnaires (S.R.) créèrent le  « Comité de Salut de la Patrie et de la Révolution » en réaction à la prise du pouvoir des bolcheviks. Ces derniers considéraient cette prise de pouvoir comme illégal et craignaient que la constituante ne soit annulée (ce qui devait effectivement arriver[13]). De plus, ce groupe n’était pas d'accord avec les plans de paix précipitée et voulait continuer la guerre. Enfin, ce qui importe est que seule une partie de S.R. (les S.R. de gauche) soutenait le comité militaire révolutionnaire.

La suite est d’une complexité encore accrue et les circonstances qui rendirent les bolcheviks seuls maitres du pouvoir peuvent se résumer ainsi. Le nouveau pouvoir du comité ne tenait littéralement qu’à un fil et se maintenait essentiellement par l’assentiment des prolétaires urbains et des soldats qui avaient soutenu leur prise du pouvoir. De ce point de vu, il fallait impérieusement livrer la marchandise et celle-ci devait commencer par la fin de la guerre. Mais hormis les bolcheviks, peu était enclin à la faire sans victoire militaire chez les alliés de Lénine. De plus, les réactions au pouvoir commençaient à poindre dès les premiers moments de la révolution, alors il était nécessaire de faire un compromis avec les SR de gauche et leur électorat, les paysans. En effet, ces derniers n’étaient pas du tout partisans de la nationalisation des terres, mais bien de leur distribution. C’est pourquoi les bolcheviks acceptèrent de les distribuer, mais ce compromis était envisagé dans la pensée qu’il était nécessaire de fournir les villes en blé. Les réquisitions chez les paysans étaient dans les faits inévitables, mais de cette façon la pilule était plus facile à avaler et maintenait un espoir en l’avenir[14].

Pendant que le nouveau pouvoir se mettait difficilement en place et tentait tant bien que mal de donner minimalement satisfaction à leurs partisans, la contre-révolution se mettait en marche et celle-ci était composée de pratiquement tout le spectre politique. Peu d’observateurs de l’époque croyaient en leur chance de se maintenir, mais cet étalement idéologique devait être une partie du salut de cette seconde révolution, car les monarchistes, les libéraux, les sociaux-démocrates (SR comme mencheviks) ainsi que les anarchistes n’étaient pas en très bon terme entre eux, cela va sans dire! Ajoutons à cela, la forte machine du parti bolchevik, aussi discipliné que pragmatique, qui sut faire fonctionner l’ancien État russe. Mais cette façon de faire (la fin justifie les moyens) a peut-être sauvé la révolution, mais l’a aussi entrainé dans la pente de l’autoritarisme. Car (ironie du sort), bien de ce qui aurait dû disparaitre de l’ancien régime, dû être maintenu afin d’éviter son retour. Il faut toujours garder en tête que le directivisme, le centralisme et la force brute ont comme malheureux avantage d’être fichtrement efficaces dans les situations de trouble civil.

Lénine était un réaliste en politique. Malgré tout, c’était un réalisme d’abord motivé par un idéal de justice, qui devait aussi le tuer de fatigue. Connaissant son mode de vie désintéressé et son acharnement fanatique au travail, il serait bien difficile de prétendre qu’il aurait agi pour son seul intérêt, d’autant plus que sa croisade n’a (avant l’année 1917) jamais semblé aller nulle part. Lénine sut prendre le taureau par les cornes et faire pivoter en quelques années un empire moyenâgeux en une ébauche d’État socialiste, mais cela d’abord en acceptant de se salir les mains par un ensemble de décision qui ne peut être comprise aujourd’hui sans une certaine compréhension des événements. La dureté de la contre-révolution russe et ensuite mondiale forma une génération d’homme et de femme qui s’est déraisonnablement désensibilisée à la brutalité et pour qui « la fin devait un peu trop justifier les moyens ». Après la mort prématurée de Lénine (en 1924) et pendant que les « vieux bolcheviks » polémiquaient sur des sujets qui nous semblerait plus ou moins factices aujourd’hui, un homme peu connu du public de l’époque organisait le pouvoir avec cette nouvelle génération endurcie par la guerre et le sacrifice. Cet homme vous le savez, usa allégrement de l’appareil du parti et de l’État pour mettre en place une vision pour le moins « autoritaire » de la construction du socialisme. C’est malheureusement ces travers qui fleurirent en URSS et teintèrent de rouge l’Histoire du socialisme au 20e siècle.

Après avoir fait grossièrement la narration de l’histoire de cette révolution, tout sauf romantique et cru de réalisme, il est temps d’évoquer ce que j’entends par « paradoxe de la révolution ». Au vu de notre recul historique, nous sommes en mesure d’affirmer que ce qui rend possible une révolution est ironiquement ce qui a tendance à la rendre autoritaire. Autrement dit, c’est bien ce qui trouble le pouvoir et l’affaiblit qui le rend accessible aux révolutionnaires. Mais l’arme est à double tranchant, car c’est ces mêmes troubles qui imposeront au nouveau pouvoir les mesures autoritaires qui empêcheront la contre-révolution de triompher. Le grand soir, comme on dit, n’est que la première partie d’une série d’épreuves qui peuvent toutes être une cause potentielle de dégénérescence de la révolution. Engels avait déjà tout compris du problème quand il rappelait aux libertaires qu’ « une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c'est l'acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l'autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en est; et le parti victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires[15] ».  Le problème essentiel est de savoir comment une révolution (processus autoritaire par nature) peut faire émerger un ordre où les droits et les libertés soient non seulement respectés, mais surtout accrue. Il s’agit bien du leitmotiv à la base du projet ! Pour conclure, loin de moi l’idée de prétendre donner une recette magique à ce paradoxe, étant donné que ce sont essentiellement les événements qui définissent la tournure des choses, mais il est certain que quelques pistes sont à suivre. Notamment celles qui font prédominer les idées sur les hommes et la démocratie sur l’efficacité. Néanmoins, faut-il savoir en connaitre le juste dosage et comme il s’agit d’une science tout sauf exacte, l’expérience des erreurs de la Révolution d’Octobre n’en sera que plus précieuse.

Benedikt Arden (février 2017)



[1] Soit l’impérialisme et le chauvinisme.
[2] En le dogmatisant, afin de justifier des politiques que n’aurait jamais encensés Marx.
[3] J’en ai rédigé tout un article en début 2016 : « Petite critique du droit bourgeois », Réflexion Socialiste #5 Été-automne 2016
[4] Le populisme russe était un mélange d’anarchisme et de socialisme utopique. Plusieurs groupes de cette tendance préconisaient le terrorisme. C’est de cette mouvance qu’émergera le parti Socialiste-Révolutionnaire (S.R.).
[5] Il existait bien des groupes « ponts » entre ces deux tendances, mais elles furent sans grand effet sur la suite des événements.
[6] Modernisation industrielle, révolution bourgeoise, concentration prolétaire et révolution sociale inévitable.
[7] Parti Social-démocrate d'Allemagne, parti qui existe toujours aujourd’hui.
[8] Démocratie dans la décision et unité dans l’action.
[9] La révolution de 1905 mit en place les premières ébauches de ce que seront bien des caractéristiques des révolutions de 1917, notamment celui des soviets. C’est aussi à cette occasion que certaines des futures personnalités de la révolution d’octobre (comme Trotski) firent leurs premières armes de révolutionnaire.
[10] En réalité, ces révolutions ont eu lieu en mars et en novembre. Le calendrier russe de l’époque différait d’une dizaine de jours.
[11] Bolcheviks, Mencheviks & Socialistes-révolutionnaires pour l’essentiel.
[12] « Dictature » est à prendre dans son sens romain, soit un homme ou un groupe qui se font confier de manière temporaire et légale les pleins pouvoirs en cas de troubles graves.
[13] Il est à noter qu’en dehors de la radicalisation des bolcheviks, le contexte de guerre civile ne s’y prêtait guères.
[14] Noter que la réquisition des paysans n’est pas arrivée avec la révolution d’Octobre, mais bien avec la guerre.

mercredi 1 février 2017

Commentaire sur les réactions suivant l’attentat du 29 janvier

Je n’apprendrai rien à personne sur les tristes événements qui ont eu lieu au centre culturel islamique de Québec (CCIQ), le dimanche 29 janvier dernier. Ces événements ont créé un émoi et des réactions dignes du « Je suis Charlie » de 2015, en France. Il ne m’est donc pas nécessaire de revenir sur les événements qui font (à l’heure où j’écris ces lignes) encore les manchettes à plein temps, ni d’étaler longuement sur ma solidarité envers les victimes, leurs familles et tous ceux qui souffriront de cette triste situation. J’ai de toute façon déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet, notamment dans l’Islam en question. Il est certain qu’il y aurait matière à dire sur la surenchère idéologique donnée aux idées véhiculées par le tueur et qui ne correspondent pas aux habituels appels à ne pas faire d’amalgames[1]. Il serait aussi fort intéressant de comprendre pourquoi parle-t-on d’acte terroriste ? Pourtant, les tragédies de Dawson ou de Polytechnique (assez comparables) n’ont pas été jugées comme étant des actes « terroristes » ? Il serait également intéressant de souligner le rôle que tiennent les médias dans l’islamophobie ambiante. Enfin, ce qui m’a motivé à rédiger ces lignes, ce n’est pas ces questions, mais bien un certain type de réaction, de plus en plus fréquente, méritant un petit commentaire.  

Le lendemain du charnier, j’avais vaguement remarqué que certains restaient scotchés sur la version de la première nuit (celle qui accusait Mohamed Belkhadir de faire partie de l’attentat). Je m’imaginais que l’information finirait par mieux se savoir et que la mauvaise foi ou l’ignorance s’estomperait bien vite. Mais, au second jour, j’ai commencé à voir se propager une théorie « false flag[2] » concernant l’événement et qui devait maintenir le caractère « non idéologique » de l’évènement, voir le mettre carrément sur le dos de l’islam. La théorie étant toujours trop confuse pour être intelligible, je suis donc allé voir (via un de mes abonnés Facebook et adepte du genre) une vidéo d’un homme vraisemblablement amateur de conspiration (et accessoirement de Trump et de l’anti-islam). Après l’écoute de la théorie, il m’est possible de la résumer comme suit : deux types cagoulés auraient tiré dans la foule du CCIQ et auraient crié « allahu akbar » (sur la base de témoins, qui, d’après l’auteur, ne pourraient pas se tromper … Enfin, passons) avant de prendre la fuite, sans tuer de femme (parce que le mec de la version officielle serait antiféministe ![3]). Un potentiel 3e homme[4] (Alexandre Bissonnette, pour ne pas le nommer) serait apparu seulement ensuite, au motif qu’il aurait fait quelques choses d'apparemment impossibles, soit de se rendre à la police par remord au lieu de se suicider comme ce serait le cas « normalement ». La conclusion de l’histoire n’est pas clairement dite, mais on comprend assez bien qu’il s’agirait d’un complot contre les représentants de l’anti-islam du Québec, voire les soutiens de Trump. Ce qui est probablement bien commode pour évacuer la responsabilité qui sera nécessairement donnée à l’idéologie du tueur … Et visiblement de celle de l’auteur de la vidéo[5].

En vérité, je ne suis pas du genre à prétendre que les complots n’existent pas, mais sans naïveté, je crois que la version dite « officielle » est quand même plus crédible, malgré que l'on ne sache probablement pas tout. Dans ce sens, il est tout à fait compréhensible :

  • Qu’un homme d’origine marocaine situé près du CCIQ, soit plus ou moins masqué en hiver (foulard, cagoule, etc.) et qu’ils veulent aider ses amiEs à la suite des détonations.
  • Qu’il prenne un policier pour le tireur est possible, sachant que ceux-ci devaient l’être lourdement et que la tactique d’approche, dans pareille scène, ne nous est pas coutumière, pour utiliser un euphémisme.
  • Qu’il se soit sauvé et rattrapé par cette même police, pas très loin de là, est tout ce qu’il y a de plus commun (les flics courent toujours quand tu te sauves, j’en ai déjà moi-même fait les frais à une autre époque).
  • Que le mecton de 27 ans ait crié « allahu akbar » en commettant son geste et ensuite s’être rendu passivement après avoir réalisé son geste démontre la confusion de l'esprit troublé d’un asocial (ce qui est confirmé par ses proches).
  • Qu’il est plus que fréquent que des « témoins » soient eux-mêmes influencés par la version les médias et qui ainsi répète ce que ces derniers veulent entendre, d’abord pour ne pas être contredit et ensuite pour plaire au public.

Résultat des courses, il est difficile de ne pas conclure que le motif à la base de cette théorie est d’abord d’innocenter les idées d’Alexandre Bissonnette (et plus largement du nationalisme identitaire) et/ou de ne pas accepter qu’un attentat ne puisse venir d’un non-musulman, même si l'on se souvient très bien des attentats d’Anders Behring Breivik et Timothy McVeigh. Néanmoins, les médias et ceux que l’on qualifie péjorativement d’inclusifs (en somme, la gauche identitaire[6] et les libéraux[7]) ne rêvent que de criminaliser le conservatisme identitaire, alors il est bien vain de tenter d’éviter cette réaction. De plus, il est bien inconséquent de le leur reprocher cette offensive, étant donné que les seconds ne se privent jamais de diaboliser l’islam et la gauche quand le moment leur semble opportun. Disons que c’est de « bonne guerre », même si (personnellement) je prétends que l’émotivité de ces débats est malsaine et nuisible à tous politiquement.

Pour en revenir aux « falses flags ». Comme je l’ai précisé d’emblée, je sais de source sûre que bien des complots ont existé, je suis convaincu qu’il en existe encore beaucoup et je n’ai aucune raison de croire que cela risque de changer prochainement. Pourtant, est-il sage de crier constamment aux loups, comme l’enseignait cette fable bien connue d’Ésope? N’est-il pas utile aux fomenteurs de complot de discréditer d’emblée toutes accusations à leur encontre par de pareilles inepties ? Enfin, je ne force personne à suivre mon raisonnement ni à en venir aux mêmes conclusions que moi, mais il semble que bien des accusations de « falses flags » que je croise sur le net soient bien souvent plus motivées par des considérations d’ordre idéologique que d’ordre purement logique, comme cela devrait l’être. Simplement (et c’est le message que je souhaite passer), il est important de garder à l’esprit que le combat pour la vérité est une force en lui-même et que le mensonge dessert toujours à long terme ceux qui les utilisent.

Benedikt Arden (Janvier 2017)

[1] L’ultranationalisme est peut-être un problème en tant qu’idéologie, mais d’abord parce qu’extrême. Ensuite, il s’agit d’abord d’un combat idéologique.
[2] Un « false flag » (opération sous faux drapeaux) est une opération généralement opérée par un État et qui consiste à mettre en scène un attentat ou une tragédie dans le but d’orienter une réaction politique planifiée d’avance. Comme exemple récent,  mais manqué, soulignions le cas de ce couple de Colombie-Britannique qui a fait l’objet d’une tentative de manipulation de la GRC dans le but de commettre un attentat sur le parlement canadien planifié pour la fête du Canada de 2013 (un peu avant les débats sur la loi C-51). 
[3] Les antiféministes ne veulent généralement pas améliorer le sort des femmes (cela va de soi), mais ceux-ci sont assez rarement enclins à les exterminer. Ces derniers préfèrent généralement les garder à la maison …
[4] Le point n’est pas clair dans la vidéo, mais c’est l’impression que ça donne.
[5] Je précise que je ne crois pas qu’aucune idéologie ne soit à même de tuer des gens. Seules les personnes qui les ont peuvent tuer. De plus, toute idéologie peut entrainer le meurtre.
[6] Pour ceux qui ne comprendraient pas le concept, je vous renvoie à ce texte de juillet 2016.
[7] Dans le sens de la « doctrine libérale » et pas les seuls militants de ces partis (PLQ/PLC).

samedi 21 janvier 2017

Les prix de l’indépendance

Le 25 novembre 2016, une page importante de l’Histoire du monde se tournait avec la mort du chef de la Révolution cubaine, Fidel Castro Ruz. Même si cette mort était tout sauf prématurée, elle n’a tout de même pas manqué de susciter la stupéfaction et l’intérêt des commentateurs du monde entier. La plus grande partie de la population mondiale (celle qui souffre le plus) a su rendre hommage à l’homme de manière honorable, même si ce n’était pas toujours sans critiques. Cependant, de notre côté du monde, c’est un véritable ouragan de haine qui s’est déchaîné dans les semaines qui ont suivi cette mort. Un interminable flot de calomnies et de contre-vérités fut entonné tel un malicieux et antipathique medley, digne de tout le mal dont ces moralistes de caniveaux sont capables !

Que n’a-t-on pas entendu en ces jours de deuil ! Dictature, meurtres de masse, persécutions sanguinaires, pillages des plus pauvres et j’en passe les meilleurs … À entendre les pires émules de l’ordre actuel et de la droite jambonne, nous avons eu tôt fait de nous rappeler que l’anticommunisme béat des années 50 n’était pas qu’un vague souvenir issu de la seule Guerre froide. Mais une haine bien vivace du socialisme (et non pas seulement de ses constructeurs), seul projet de société alternatif concrètement réalisable dans ce monde en perdition. Mais au-delà de cette haine du socialisme, une seconde haine, celle-là moins visible, mais tout aussi tenace, concernait la première des conquêtes que le peuple cubain su décrocher. C’est-à-dire leur souveraineté. Car il est bon de se rappeler que la lutte de Fidel Castro et du mouvement du 26 juillet (M26) était d’abord une lutte de libération nationale ! Liberté nationale, qui à l’instar du socialisme, est considérée comme une intolérable hérésie par les impérialistes et les larbins de tout poil.

En définitive, et cela, sans prendre (ou perdre) mon temps à répondre à ce flot infini d’accusations hypocrites, de mauvaises fois ou de simples ignorances, je crois que le seul fait de prendre le temps de se remémorer les fondements de ce en quoi l’île actuelle est construite sera la meilleure réponse à faire à ses détracteurs. Ce sera également un bon moyen de rendre hommage au combat de Fidel Castro et d’exprimer quels sont les aboutissements et les exploits de ce peuple insoumis. Et pour paraphraser Bernard de Chartres, la lutte du peuple cubain est grande de son histoire, mais cette lutte est grande, parce qu’elle est juchée sur les épaules d’un géant!

« Patria o muerte! »
Au-delà de ses plages magnifiques, de son rhum enivrant et des cigares de luxe que la publicité touristique nous vante tant, un secret des plus importants reste encore à découvrir sur cette île lointaine des Caraïbes qu’est Cuba. Ce secret, loin d’être l’un de ces légendaires trésors de la mythologie occidentale, n’est rien de moins que le joyau de l’indépendance d’un peuple. Fierté et indépendance, qui sont des concepts que tout souverainiste aurait bien tort de rejeter sous quelques prétextes que ce soit. Conception révolutionnaire de l’idée d’indépendance qui est à la base de la composition identitaire de ce peuple que l’on aurait tout à gagner de mieux connaître. Et ceci, afin de connaitre le réel prix que coûte la victoire. Prix que nous devons comprendre ici dans ses deux acceptations, soit comme coût et comme récompense.

Cuba est une île dont le symbole est la résistance d’un idéal de justice qui perdure malgré les aléas de l’Histoire et qui, par le prix qu’elle a payé, devrait inspirer le respect à tous ceux qui souhaitent en finir avec ce monde injuste, où la démocratie de façade ne fait qu’occulter les piliers concrets de l’injustice. Cette île, que trop de gens jugent hâtivement et sans vraiment en connaître les réalités, devrait être vue comme l‘avant-garde et l’archétype de ce que sont les réalités de l’autodétermination d’un peuple plutôt qu’un simple résidu du bloc de l’Est. Le coût réel de la liberté, voilà ce que devrait incarner ce petit bout de terre isolé par l’impérialisme américain et le capitalisme international, car, croyez-le ou non, il n’y a pas que Cuba qui a un tel voisin! Et les armes de l’impérialisme ne varient guère d’un pays à l’autre. Certes, l’histoire de Cuba n’est pas celle de tout peuple en lutte, loin de là. Mais celle-ci reste toutefois fort représentative des efforts et des sacrifices que l’on doit s’attendre à faire afin de mener jusqu’au bout l’idéal de justice et de liberté, qui, je le crois, est le lien que toutes les nations assujetties en ce monde ont en commun.

De l’esclavage à la révolution  
Afin de comprendre l’esprit d’un peuple comme il se doit, il est tout indiqué d’en connaître minimalement l’histoire. Et celle de Cuba est, à ne pas s’en surprendre, un peu le côté sombre du rêve américain. C’est probablement l’élément primordial de ce qui saura faire la nation cubaine d’aujourd’hui.

Au départ, Cuba est avant tout le théâtre de la découverte des Amériques par le très célèbre Christophe Colomb, ce qui lui donne dès le commencement une aura spéciale. Ensuite, cette île, comme tout le reste du continent, fut le lieu de tous les pillages, massacres et exploitations de l’époque coloniale. Cette colonie espagnole ne fut pas totalement ce que l’on appelle un « eldorado » pour la majorité de ses habitants. Mentionnons que cela s’applique même aux petits colons qui ont fait le voyage dans le but d’améliorer leur vie, car la vie ne fut pas telle qu’espérée (la déception des immigrants ne date pas d’hier!). Effectivement, si l’on met à l’écart les quelques oligarques qui se sont formés autour du commerce triangulaire, la grande majorité des habitants du Cuba espagnole de l’époque étaient des indigènes (essentiellement des Karibs et des Tanios), qui furent presque totalement anéantis dans les cent premières années de cette colonisation, des paysans européens (rêvant du Nouveau Monde) et des esclaves africains, lauréats de la plus longue période d’esclavage de l’histoire coloniale (375 ans). En plus des conditions de vie plus que précaires, l’île fut aussi le centre de bien des conflits entre pays impérialistes (Angleterre, Espagne et ultérieurement les États-Unis) ce qui a eu pour effet de créer une instabilité récurrente qui, elle non plus, n’a pas été source de stabilité économique pour les populations pauvres. Les volontés révolutionnaires, pour ces raisons, ont émergé très tôt dans le cœur des Cubains, avec un premier soulèvement en 1525 suivis de plusieurs autres (surtout en lien avec les conditions de travail et l’esclavage) au cours des siècles suivants. Par contre, il faut attendre le début de la seconde moitié du 19e siècle pour voir émerger politiquement le sentiment révolutionnaire à saveur patriotique dans la population. Ce sentiment patriotique, loin d’être unique à l’Amérique latine (c’était l’époque de l’essor des États-nations et du nationalisme un peu partout), sera tout de même la base de ce qui mènera le peuple cubain là où il est.

L’émergence de l’esprit révolutionnaire cubain remonte à Carlos Manuel de Cespedes et à la « Guerre des dix ans » (1868-1878), qui ne fut pas un total succès, mais entama tout de même le début d’une certaine indépendance face à l’Espagne et mit aussi fin à l’esclavage. L’esprit révolutionnaire des Cubains, loin de tomber par le non-respect des réformes promises par la métropole espagnole, prit au contraire un élan plutôt marqué en 1891, année de la formation du PRC (parti révolutionnaire cubain) de José Martí (héros national officiel). Cette nouvelle guerre d’indépendance, contrairement à la précédente, mit définitivement un terme au statut colonial de Cuba ainsi qu’à celui d’empire pour l’Espagne. Mais n’apporta pour autant pas la liberté tant souhaitée par les habitants de l’île. La raison de cette situation est qu’en même temps que l’empire espagnol s’effondrait, une nouvelle puissance émergeait à quelques centaines de kilomètres de l’île. Comme les intérêts de cette nouvelle puissance étaient mis à mal par cette situation de guerre d’indépendance, ceux-ci virent s’ingérer au conflit. D’abord par la mise en place de leur USS Maine au port de La Havane et ultérieurement coulée pour des raisons non élucidées et particulièrement louches. Ensuite, par la déclaration de guerre à l’Espagne. La « Guerre hispano-américaine » a pour le moins fort aidé les révolutionnaires cubains dans leur lutte, mais au prix d’une nouvelle soumission et cette fois bien plus subtile. Effectivement, cette nouvelle puissance a profité de sa victoire et de l’épuisement des révolutionnaires cubains pour mettre leur grain de sel dans la nouvelle constitution du pays, notamment en implantant un protectorat sur l’île. Ce protectorat donnait aux États-Unis un droit légal d’ingérence (amendement Platt), en plus d’une base militaire permanente (Guantánamo) et toujours présente aujourd’hui.

Le protectorat américain sur Cuba ne s’éternisa pas trop longtemps. Celui-ci se termina dès 1933 par la fuite du président d’alors (Gerardo Machado) chassé par le peuple cubain exaspéré par la tyrannie d’un homme se voulant plus dictateur que président. Cette nouvelle révolution déboucha sur l’apparition d’un nouvel homme fort au pays, Fulgencio Batista (au niveau de l’armée), mais aussi par la mise en place de plusieurs réformes fortement populaire via les politiques nationalistes du premier de cette nouvelle série de présidents, soit Ramón Grau San Martín.  

Pendant un peu moins de 20 ans, Batista travaillera à la mise en place de son pouvoir et finit par provoquer un coup d’État en 1952. Son régime pro américain et corrompu fut le coup de grâce que demandait le destin afin de couper toute inhibition à ce désir profond de liberté que près de 5 siècles de pouvoir extérieur ont su forger dans le cœur de ses habitants. La suite est assez bien connue et il est donc inutile de faire une narration trop exhaustive des exploits du mouvement du 26 juillet et de son chef. Malgré tout, un petit résumé de l`épisode pourrait être appréciable à tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’explorer ces événements. Pour ce faire, le petit article de Jimmy Dalleedoo du site le Grand Soir reste tout indiqué afin de résumer les grandes lignes de l’aventure romantique du mouvement du 26 juillet.

Évidemment, vous pouvez aisément deviner que la révolution ici évoquée n’est que le début de l’affaire. Le « grand soir » d’alors ne fut que le commencement d’une lutte acharnée qui n’est pas sur le point de s’achever. Alors, regardons de plus près les aboutissants de cette épopée tragique.

Le blocus comme conséquence du socialisme  
Le Fidel Castro de la révolution, quoique d’éducation marxiste comme beaucoup d’étudiants de l’époque, ne se revendiquait pas directement de Marx, mais bien de José Marti. Ce qui ne le prédisposait donc pas nécessairement à entrer en hostilité directe avec les États-Unis pour la simple question de l’anticommunisme viscéral des Américains (et aussi d’une grande partie des Cubains d’avant la révolution). Ces révolutionnaires étaient, ne l’oublions pas, avant tout des patriotes, même si le mouvement du 26 juillet comportait également plusieurs communistes revendiqués (Le Che et le frère de Fidel en sont les figures les mieux connues). Ceci est d’autant plus important à souligner qu’autant le Parti socialiste populaire (parti affilié à l’URSS) n’appuya qu’à la toute fin l’initiative militaire de Fidel (comme l’aile urbaine de sa propre organisation d’ailleurs). Par contre, le très anticommuniste Second Front de l’Escambray d’Eloy Gutiérrez Menoyo et de William Morgan (dit l’Americano) a vaillamment secondé le M26 tout au long de la lutte contre Batista. D’ailleurs, la méfiance de Fidel envers l’Union soviétique était de notoriété publique à l’époque. Cette déclaration de Fidel en 1959 démontrait en substance que le premier souhait du M26 était d’abord l’indépendance de leur pays et le retour de la simple démocratie : « Le capitalisme sacrifie l'homme. L'État communiste, par sa conception totalitaire, sacrifie les droits de l'homme. C'est pourquoi nous ne sommes d'accord ni avec l'un ni avec l'autre. [...] Cette révolution n'est pas rouge, mais vert olive »[1]. À l’évidence, la rupture diplomatique entre les États-Unis et Cuba n’avait au départ que très peu avoir avec la question du socialisme, mais plutôt avec les nationalisations de compagnies américaines et plus généralement la politique cubaine contre les latifundias, hérités de la colonisation espagnole (la fameuse réforme agraire). Cette revendication politique, au départ très réformiste[2], était l’un des fondements de la popularité de la révolution et l’abandonner aurait été la pire des trahisons. En fait, c’est plutôt pour des raisons, au départ, pragmatiques que le gouvernement cubain se rapprocha de Moscou. D’ailleurs, il est à noter que Cuba n’était géopolitiquement que de bien peu d’importance pour les Soviétiques à l’époque.

En fait, plus les réformes contre les monopoles américains[3] avançaient dans le sens qu’elles se devaient d’aller pour la simple indépendance, plus Washington faisait de la pression pour que cessent ces assauts contre leur main mise sur l’île.

À la suite de la mise en place des réformes, dès le départ annoncé dans le programme de la Moncada, les Américains mirent non seulement en place des sanctions économiques, mais allèrent jusqu’à armer des opposants pour que ceux-ci puissent participer au retour de Cuba à son statut de semi-colonie, statut minimal qu’attendent les Américains d’un pays latino. Du côté cubain, cette mauvaise foi évidente renforça donc l’idée que les réformes devaient aller encore plus loin dans le sens concret de l’indépendance et (comme les capitalistes de Cuba étaient presque tous inféodés aux États-Unis) du socialisme. Comme il ne vous l’a sûrement pas échappé, Cuba est une île et il n’est pas possible d’y créer un pays moderne en état de totale autarcie. Donc plus les relations américano-cubaines s’effritaient (et du coup avec les relations avec les pays soumis avoisinants) plus le rapprochement d’avec l’URSS devenait nécessaire. Effectivement, suivant la Doctrine Monroe, les Américaines n’aimaient pas perdre le contrôle de ce qu’ils voyaient comme leurs propriétés (les pays d’Amérique du Sud). Voyant ainsi l’évolution socialiste de l’île se concrétiser malgré les attentats des terroristes pro-américains, il arriva ce qui devait arriver. Soit une attaque militaire officieuse fomentée par la CIA et appuyée sur les émigrés cubains. Comble du malheur! Et ceci contre toute attente, l’attaque de la baie des Cochons fut un lamentable échec et fut de surcroît la cause de l’alignement définitif de Cuba avec l’URSS. Ce n’est pas un hasard si la création de ce qui deviendra le parti communiste cubain est fondée moins d’un an après l’attaque. Le socialisme dès lors officiellement déclaré, le blocus devint alors total.

Concrètement, qu’est-ce que l’on entend par blocus? Bien c’est d’abord la rupture avec son premier partenaire commercial (les États-Unis), ensuite avec l’Organisation des États d’Amérique (OEA), qui était essentiellement dirigée par les Américains et finalement la rupture de toutes les relations commerciales d’avec le reste de l’Amérique[4]. Cela va jusqu’à empêcher toutes importations de produits faits en partie de produits cubains (comme le sucre ou le nickel), même s’il est fabriqué par un pays tiers. De plus, tout bateau accostant sur l’île se voit interdit d’accoster sur les ports étasuniens pendant un an. Ces deux exemples montrent assez bien toute la sévérité du blocus, sachant à quel point l’économie de l’époque était centrée sur les États-Unis. Cela rend encore plus compréhensibles (question de survie) les rapprochements économiques et politiques d’avec l’URSS. Ce rapprochement ne fût évidemment pas sans conséquence et projeta directement Cuba au front du conflit entre les États-Unis et l’URSS (voir l’épisode des missiles), ce qui amplifia le fossé déjà abyssal qui existait entre l’ancienne élite et le reste du peuple. Les Gusanos (ver de terre) comme Fidel les appelait, fuirent le pays dès les premiers moments de la révolution, se regroupèrent en Floride et alimentant le très virulent lobby anticastriste (Anti-Castro political action committees), qui s’est rendu responsable de nombreuses actions terroristes[5] au lendemain et bien longtemps après la révolution. Quoique minoritaire chez une population très pauvre, et donc prédisposée à soutenir l’initiative socialiste de Fidel Castro, cette tendance (celle de ceux qui quittèrent l’île) fut l’un des moteurs principaux de la création des lois américaines renforçant le blocus et qui aboutira aux lois Torricelli (1992) puis Helms-Burton (1996) près de quarante ans plus tard. Ces lois avaient évidemment comme vocation de tuer le socialisme postsoviétique à Cuba (comme il le fût dans les pays de l’Est) en aggravant ce qui fût l’une des pires crises économiques que connut un pays dans son histoire. Ce chantage odieux visait la création d’une rébellion du peuple contre ses dirigeants alimentée par la famine, en partie selon le schéma des révolutions colorées.

Donc, comme vous pouvez le constater et contrairement à ce qui aurait été logique dans pareils cas, plus les arguments liés au contexte de la Guerre froide devenaient dépassés, plus le blocus américain contre Cuba devenait virulent. Ajoutons comme toile de fond à tout ceci le Cuban Adjustment Act qui fut voté en 1966, dans le but d’inciter les hauts diplômés cubains à émigrer par appât du gain. Cette loi donnait un droit de citoyenneté pratiquement automatique à tous ceux qui décideraient de quitter Cuba ainsi que plusieurs autres droits et avantages. Cette loi, en plus de nuire aux politiques d’éducations, est surtout très utile au marketing visant à donner à Cuba l’image d’une horrible tyrannie que tous veulent quitter. Tout cet apanage mis en place pour détruire la révolution cubaine est aussi renforcé par d’incessantes campagnes médiatiques effectuées dans nos pays et ayant pour but d’affaiblir le soutien moral que porte la population progressiste de nos pays à l’encontre du blocus américain. L’affaire du terroriste Armando Valladares Pérez incarcéré pour des attentats, mais déclaré prisonnier politique pour ses écrits (il se trouve que le monsieur se découvrit des talents de poète en prison) est plus que représentative des campagnes menées afin de diaboliser Cuba. Enfin, malgré toutes ces épreuves, le socialisme cubain, loin d’être le fruit mûr prêt à tomber que croyait l’établissement américain, est plus que jamais vivace et comme l’a dit Fidel Castro dans sa réflexion du 6 janvier 2012 :

« Cuba a été contrainte de se battre pour son existence face à une puissance expansionniste, située à quelques milles de ses côtes et qui ne cachait pas ses visées d’annexion dans la mesure où sa seule destinée était censément de tomber dans son giron tel un fruit mûr. Nous étions voués à l’inexistence comme nation. (…) Les médias, le monopole de nombreuses ressources techniques et les fonds considérables destinés à tromper et à abrutir les masses constituent sans aucun doute des obstacles importants, mais non invincibles. (…) La nation cubaine a prouvé, malgré sa condition de factorerie coloniale yankee où sévissaient l’analphabétisme et la pauvreté généralisée, qu’il était possible de faire face au pays qui menaçait de l’absorber définitivement. (…) la Révolution dure déjà depuis plus d’un demi-siècle. Le fruit mûr n’est pas tombé aux mains de l’Empire. Cuba ne sera pas une force de plus par laquelle l’Empire s’étendra sur les peuples d’Amérique. Le sang de Martí n’aura pas coulé en vain. »

Comme quoi, la résistance et la force d’indépendance que possède ce peuple ne deviennent intelligibles à nos esprits libéraux et individualistes que si nous comprenons la profonde unité qu’a engendrée la révolution cubaine, hier encore incarnée par Fidel Castro.

La résistance, l’internationalisme & le patriotisme cubain
Comme Viktor Dedaj le faisait bien remarquer dans sa conférence de 2011, « un modèle de société, quel qu’il soit, sera d’autant plus critiquable (donc critiqué) qu’il incarnera une remise en cause du paradigme capitaliste et impérialiste ». Ceci explique d’ailleurs pourquoi un régime aussi obscurantiste que celui des Saoud n’est que timidement attaqué par les journalistes et les politiciens de carrières, contrairement à des démocraties présidentielles pourtant banales dans leur modèle juridiques comme le sont l’Équateur, la Bolivie et le Venezuela et qui le sont fort fréquemment. Il devient donc évident que ce qui appelle ce genre de critique n’est pas issu de la simple question des « droits de l’homme », mais bien une question de résistance (aussi légère soit-elle) au modèle de domination occidental. Évidemment, cette remise en cause du paradigme néolibéral est aussi celle de l’impérialisme, qui en est l’aboutissement. Cette remise en cause du modèle en sera d’autant plus inacceptable qu’il redonnera espoir à des peuples à qui la tyrannie de l’efficacité mécanique et comptable à détruis l’existence. Tel est le défi devant lequel le peuple cubain fait front.

Contre les attaques médiatiques, économiques et physiques que subit ce petit pays, l’exploit principal que nous devons indéniablement saluer, est celui d’avoir su résister à la résignation. Il aurait été beaucoup plus facile et parfois même plus confortable pour ses dirigeants et ses élites professionnels (et ils sont légion à Cuba) d’accepter la libéralisation de l’économie et le protectorat américain. Sachant qu’un médecin cubain pourrait faire plus de cent fois son salaire aux États-Unis, il tient de l’exploit qu’ils exercent toujours de la manière dont ils le font encore chez eux. Afin d’anticiper l’argumentaire classique de l’État tyrannique empêchant ses ressortissants de sortir, je précise que l’une des exportations principales du pays est ses propres médecins et qu’il y en a des dizaines de milliers dans le monde (en aide humanitaire ou en échange donnant-donnant). Ce qui rend le « contrôle tyrannique » quelque peu difficile, mais démontre toute l’éthique dont ces gens sont capables. D’autant plus que les mesures contrôlant les sorties des citoyens cubains ont récemment été réformées.

C’est peut-être quelque chose de terriblement difficile à imaginer pour certains de nos plus bas esprits, mais parfois des gens vivent et incarnent autre chose de la volonté du gain. Le vœu de Fidel Castro de ne pas faire l’objet d’une quelconque idolâtrie, via des monuments commémoratifs ou des lieux nommés à son nom, en est pour quelque chose. De plus, les sempiternelles accusations de dictature auront bien du mal à se pérenniser étant donné la réforme constitutionnelle de 2008 limitant (un peu comme aux États-Unis) le poste de président à deux mandats de 5 ans[6].  Simplement, il faut comprendre qu’un homme de la trempe de Fidel, et aussi pour toutes les raisons évoquées plus haut, ne pouvait être remplacé pour le simple plaisir de l’alternance par le premier venu. C’est pourquoi il fut élu sans concurrence pendant de longues années. Les Cubains ne pouvaient se payer le luxe de l’alternance bipartisme, comme nos systèmes libéraux se plaisent à le faire.

Enfin, je pourrais continuer comme cela encore longtemps, car les points de discussions ne manquent pas. Il serait assurément pertinent de discuter des erreurs que les dirigeants révolutionnaires ont pu commettre (ils ne manquent pas non plus) et ce qu’ils ont fait pour y remédier, mais l’importance réside surtout dans le fait qu’ils soient source d’expériences et de discussions continuelles afin d’améliorer le socialisme cubain au lieu de jeter l’ensemble de l’aventure comme le souhaitent tant les apologètes de « l’empire du moindre mal ».

Notre propre combat ne doit pas se raconter d’histoires
Après tout ceci, le bon sens devrait nous faire comprendre que ce que les Cubains ont subi, d'autres pourraient également le subir. Beaucoup d’indépendantistes au Québec ont une tendance bien naïve envers le fameux « Québec inc ». Les Péladeau de ce monde n’ont rien de chevaliers blancs et les frasques de ce dernier ont largement prouvé que la résilience d’un Fidel Castro est une denrée plutôt rare dans ce monde et encore plus chez nous. Il est évidemment inutile de faire grand cas de l’incapacité qu’ont les capitalistes à être les hérauts de la liberté, car leur intérêt de classe est dans l’asservissement des hommes et non pas dans l’inverse. L’indépendance d’un pays n’est qu’une farce si celui-ci est soumis par les forces invisibles du capital, car l’indépendance d’un pays est d’abord l’indépendance du peuple et l’indépendance du peuple se trouve dans la liberté de chacun. Et non pas dans le seul contrôle des frontières. C’est donc à ce prix que les institutions sont en mesure de mener à bien leurs tâches et faire vivre le pays de manière organique. Alors, ne soyons pas dupes et ne croyons pas le baratin libéral qui présente toujours les êtres humains en dehors de leur contexte social et acceptons la réalité du combat à mener pour notre liberté. Beaucoup de ce que cette petite île insoumise des Caraïbes a pu endurer pour s’arracher de sa tutelle est peut-être aussi notre lot dans l’avenir, si les Québécois venaient à voir un peu plus loin. Alors, au lieu de crier avec les loups, apprenons des épreuves des peuples frères et travaillons ensemble à la mise en place d’un monde de nations libres, débarrassées de l’oppression et de l’impérialisme !

Benedikt Arden (janvier 2017)
               
[1] La Guerre froide, André Fontaine, 2004, chapitre XI
[2] Le 17 mai 1959, Cuba lança une réforme agraire modérée puisqu’elle reprenait les termes de la Constitution de 1940, promulguée à l’époque par un Batista démocrate : « Les propriétés ne doivent pas dépasser 402 hectares pour la plupart des cultures, et 1 342 hectares pour les plantations de riz et de sucre ». Les terres visées étaient celles laissées en friche et les propriétaires expropriés devaient être indemnisés avec des bons de compensation plutôt généreux.
[3] Les compagnies américaines possédaient 90 % des mines du pays et 50 % des terres.
[4] Notons que ceci exclut le Canada et le Mexique
[6] Rappelons que les Cubains votent encore plus souvent que nous et que leur président se doit d’être élu.